3
France 2. Après les pubs qui ont suivi le 20 heures, Arnaud Mazières interviewe Jacques Collin. Les deux hommes sont debout à leur pupitre, règle du jeu du mini-talk-show « Politiques » qui, chaque lundi, accorde dix minutes à un invité en prise avec l'actualité.
La plupart y passent inaperçus, et leur prestation est oubliée dès qu'ils ont quitté l'écran. Quelques-uns s'y sont fait détester. D'autres, les plus rares, y ont suscité approbations ou flagorneries.
Jacques Collin semble extrait de L'Enterrement du comte d'Orgaz, le tableau du Greco. Il a de ses personnages la taille haute, la minceur anorexique et la silhouette ténébreuse que sa barbe en pointe et sa moustache en crocs noires rendent désagréablement impressionnantes.
Ceux qui ne l'aiment pas - ils sont nombreux! - disent que son âme est aussi sombre que son aspect. Ils le surnomment Vautrin, par référence au Jacques Collin, forçat évadé, grand manipulateur de destinées, fruit du génie de Balzac. Ses parents, peu lettrés, ont eu la maladresse de lui donner ce prénom... Par défi, depuis le collège où il a pris connaissance d'une homonymie qui l'a flatté, il s'est attaché à ne jamais la renier.
Anciennement ministre de l'Intérieur, aujourd'hui député européen et président de multiples conseils, groupements, factions et clans, il vient de commettre un ouvrage intitulé Une France en quête d'autorité et de droit, que Libération, Le Monde et Le Canard enchaîné ont étrillé dès parution de ses bonnes feuilles.
Beaucoup affirment que l'auteur a du sang sur les mains. Lui le nie en riant. On sait pourtant qu'après un passé trouble de jeune lieutenant en Algérie qui achevait alors d'être française, il fonda le Comité ordre et action, organisme paramilitaire œuvrant dans l'élimination, la corruption, le chantage et le trafic d'armes, de drogue ou d'êtres humains. Le COA se voulait bras de la République; en réalité, il ne faisait qu'exécuter les basses besognes de sa caste. Jacques Collin le présida jusqu'à l'arrivée des socialistes, qui en obtinrent la dissolution par ordonnance du Conseil des ministres.
Quand il se laisse aller, de sa célèbre voix de basse à la Pimène du Boris Godounov de Moussorgski, Jacques Collin, aujourd'hui âgé de soixante-sept ans, allègue, l'air madré, qu'« en politique comme ailleurs, on ne peut pas faire d'omelette sans casser des œufs ».
Il est fier de cet aphorisme. Autant que s'il en était le créateur. Il n'est pas impossible que son fan-club soit convaincu que tel est le cas.
Dès l'ouverture de l'antenne, Arnaud Mazières, affichant son fameux air goguenard, l'a attaqué sur le thème de la décentralisation.
- Officiellement, le PFDR, parti dont vous êtes fondateur, appartient à la majorité. Il n'y pèse pas lourd, d'accord...
- Vous êtes gentil de le souligner.
- Néanmoins, vous soutenez le gouvernement?
- Bien sûr que oui.
- Lorsque Jean-Pierre Raffarin enclenche le turbo en matière de décentralisation, un jacobin souverainiste tel que vous applaudit à deux mains?
- Mais non, monsieur Mazières, je ne suis pas jacobin...
- C'est nouveau!
L'insistance énerve; les yeux marron foncé mitraillent; les sonorités de contrebasse tonitruent.
- Le jacobinisme, c'est une époque révolue. Vous êtes obsolète. Ce sont des gens morts depuis longtemps.
- Et vous, vous êtes bien vivant.
- En douteriez-vous?
- Je n'aurais pas cette outrecuidance.
Ils rient.
- Je vous en sais gré... Il se trouve simplement que je suis à contre-courant de la tendance, comme il est de bon ton de dire quand on veut parler de la mode. Rien ne se démode plus vite, comme vous le savez.
Au début de sa carrière, débarrassé de ses obligations militaires qu'il a continûment entourées de secret, monté de l'Entre-Deux-Mers, sa terre natale, pour conquérir la capitale, Jacques Collin fut avocat, inscrit au barreau de Paris. Il en a gardé le goût du plaidoyer.
- Je n'ai jamais suivi les engouements passagers, monsieur Mazières. Ce n'est pas à mon âge que je vais commencer. La France a besoin d'un État fort. Pas d'un État parcellisé. Émasculé. Les communes s'associent pour unir leurs moyens et créer des infrastructures plus solides; la réunion les fortifie. Les régions en font autant. Les entreprises aussi. Pour quelles raisons en irait-il autrement des besoins de la Nation? On a mis vingt siècles, pour unifier l'État français. Vingt siècles ! Pourquoi vouloir le démembrer au tournant du XXIe ?
- Ce n'est pas démembrer que de transférer des pouvoirs.
- Mais non, mais non ! Diviser, c'est amoindrir ! S'amoindrir, c'est disparaître! Quand j'étais ministre de l'Intérieur, j'ai toujours veillé à la cohésion nationale des forces mises en œuvre... Il n'y avait pas des commissariats riches et des commissariats pauvres. Il n'y avait pas de cités interdites aux forces de l'ordre, de zones de non-droit. Mes policiers n'étaient pas des substituts d'assistantes sociales...
- Vous voulez dire que c'est le cas avec M. Sarkozy?
- Non, lui, il arrange un petit peu les choses, avec les moyens qu'on lui donne... Je parle de la précédente législature.
- Combattre l'insécurité est l'une des tâches que s'est fixées ce gouvernement...
- Sûr!
- Vous n'êtes pas d'accord?
Jacques Collin esquisse un sourire narquois.
- Vous parlez certainement de l'insécurité routière...
- Vous êtes dur, là!
- Je comprends que les radars sur les routes constituent un immense progrès dans la lutte contre la délinquance automobile, mais j'aimerais que l'on n'essaie pas de nous faire accroire que les chauffards sont le plus grand danger menaçant le pays. Et j'apprécierais que l'on consacre des moyens techniques équivalents à la lutte contre le crime de tous les jours qui pourrit la vie de nos concitoyens. Sans oublier la menace d'un terrorisme, type 11 septembre, qui, à mon avis, ne va faire qu'aller en s'amplifiant.
- Vous souhaitez un retour politique du « tout sécuritaire » ?
- Je ne l'ai jamais caché. Croyez-moi, il y va de notre survie.
- « Des moyens techniques équivalents », disiez-vous... Vous voulez parler d'une surveillance électronique des cités, des rues?
- Je veux parler, par exemple, de la vidéosurveillance numérique, déjà opérationnelle dans certaines villes de France...
- Levallois-Perret?
- Levallois-Perret et bien d'autres... Par exemple, Bordeaux, qui, comme vous le savez, est cher à mon cœur, compte 340 caméras embarquées dans ses véhicules de transport en commun. Le stade Chaban-Delmas, la rocade, la gare, les parkings, l'aéroport, tous ses domaines publics en totalisent 360 de plus... Et je ne vous parle pas du secteur privé !
- Vous cherchez à transformer les villes en Loft?
- Mais non, monsieur! Vous avez la plaisanterie trop facile. Ce dispositif a un seul but : permettre à la police d'intervenir avec rapidité, et donc efficacité, sur des sites perturbés par des accidents... ou des comportements blâmables.
- Et les libertés individuelles?
- Elles sont protégées! Les ordinateurs qui traitent les images sont équipés de logiciels masquant automatiquement les zones privatives...
- Des programmations informatiques, ça se modifie, ça se manipule. Ce n'est pas dangereux, ça?
- Est-ce que les radars, qui flashent les automobilistes en infraction, sont dangereux?
- Vous voulez en venir à un flashage de ce que vous appelez les... « comportements blâmables »?
- Monsieur Mazières, je sais que vous avez une jeune fille...
Le front du journaliste se plisse.
- Vous vous intéressez à mon histoire personnelle?
Collin rit franchement.
- Ce n'est pas les Renseignements généraux qui me l'ont dit, hein! Si vous ne posiez pas dans Paris Match, la France entière ne serait pas au courant de vos aptitudes paternelles !
Arnaud Mazières encaisse et retombe aussitôt sur ses pattes.
- Selon vous, ceci est un... « comportement blâmable »?
- Cela vous scandaliserait-il, si, un soir, alors que cette charmante demoiselle rentre du cinéma, une caméra veillant à sa sécurité avise que des voyous sont en train de lui chercher des noises? Et que, grâce à cette information, dans les minutes qui suivent, la patrouille de police la plus proche vienne lui porter secours?
- Ma fille a quatorze ans, elle ne sort jamais seule le soir.
- Elle fera comme l'Espagnol de La Périchole, monsieur Mazières, elle grandira ! Et... Si on ne modifie pas les choses... Certains soirs... Vous pourrez avoir peur.
Effectivement, capté plein cadre, le visage profilé en lame de couteau où brille le charbon flamboyant des pupilles vient de nouer d'angoisse l'estomac d'un bon million de pères et de mères troublés de ne pas voir leur progéniture revenue au logis.
- Et là, je ne parle que d'un - banal, malheureusement - incident de rue. Mais songez à votre chagrin, à votre colère, si la jeune personne en question était un jour victime d'un acte terroriste qu'un peu plus de vigilance aurait pu éviter. Nous vivons dans un monde dangereux; nous avons les moyens de le rendre moins hasardeux.
Mazières ne sourit plus.
- Monsieur Collin... Si vous et vos amis êtes massivement élus aux régionales de mars prochain, vous nous promettez des caméras à tous les coins de rue?
Le politicien prend une inspiration. Il se redresse, bombant son maigre torse. Il pointe l'index gauche vers le ciel.
- Je le dis solennellement... Aux électeurs qui nous donnerons la majorité nous permettant d'accéder à une présidence de région, je promets une protection renforcée... Nos mesures contre les ennemis du bien-être de nos compatriotes, tout comme contre les antidémocrates assassins, ne se limiteront pas à la vidéosurveillance... Et vous savez que je suis quelqu'un qui tient ses promesses.
- Il serait bien le premier!
Le téléviseur s'éteint sur ce jugement péremptoire.
Arrivé de la cuisine, Laurent Dubreuil a pressé la télécommande.
Trop appliqués à débattre, à la table où ils ont dîné sans appétit, de la faillite qui se profile, lui et son épouse n'ont rien entendu des propos de Jacques Collin; pas plus que leur petit Nicolas qui fêtera ses quatre ans le mois prochain : capitonné de rondeurs tracassant sa mère, il dort à poings fermés sur le canapé de cuir rouge.
Jeune femme longue et svelte au doux visage hâlé encadré de courts cheveux auburn, Anita prend délicatement l'enfant brun dans les bras. Il s'éveille à peine en gémissant.
- Je veux pas aller au lit.
Elle le plaque contre son cœur.
- On ne va pas au lit. On va juste à la chambre. Je te mets en pyjama et je te raconte une histoire. Papa a un coup de téléphone à donner, après il viendra te faire d'énormes bisous.
Laurent a un sourire jaune. Je paierais cher pour passer tout de suite à la phase bisous!
Anita emporte Nicolas vers le couloir. Il geint.
- Où est Noémie?
Une voix de fillette claironne.
- Dans ma chambre ! Je me fabrique un collier de perles !
Le bambin se fait boudeur.
- Elle m'en fera un?
Anita rit.
- C'est pour les filles, les colliers de perles !
Elle le soulève et niche son nez sur la poitrine du gamin qu'elle crible de baisers. Il se tortille en riant.
Attendri, Laurent les accompagne des yeux.
Tandis qu'ils quittent la pièce, l'enfant s'inquiète.
- Tu crois que le Père Noël, il va m'apporter ma moto ?
La maman pousse un gros soupir.
- Il paraît que la banque du Père Noël a des problèmes de trésorerie.
- C'est quoi?
Le père attristé masse sa nuque épaisse. Elle trouve le courage d'en plaisanter. Elle est bien plus forte que moi. Il n'est pas emballé par la corvée. Il aurait préféré la reporter à demain. Mais Anita a jugé que ce serait mieux ce soir. Alors, puisque Anita l'a décidé...
Il décroche le téléphone et compose le numéro d'Andernos.
Le renouveau urbain de Bordeaux, voulu par son maire, Alain Juppé, passe par une transformation radicale de la rive droite du fleuve.
Or, la zone d'aménagement concerté en question est sur le point de prendre une allure déconcertante; juste à la seconde où Jacques Collin profère que ses mesures sécuritaires tous azimuts « ne se limiteront pas à la vidéosurveillance ».
Dans la nuit, sous la conduite de Marie-Claire Sanchez, une petite troupe avance, de balcons en balcons, décorant d'affligeantes banderoles la toute neuve résidence EldoGaronne, avec vue sur le port, perle de la ZAC, fleuron des fleurons.
Marie-Claire, à la retraite depuis l'an dernier - une démobilisation consentie sans enthousiasme à soixante-seize ans -, a réinvesti le fruit de la vente de son bar-tabac dans l'achat d'un T5 qui, depuis six mois, ne lui a donné que tourments : finitions inachevées, ascenseur capricieux, eau courante jaillissant parfois en flot tapageur, climatisation toutes saisons hésitant entre réfrigérateur et sauna, garage à l'odeur pestilentielle...
Sous ses dehors de meneuse d'hommes - son bar du centre, qu'elle gouvernait seule, comptait cinq serveurs -, Marie-Claire ne manque pas d'humour. Elle a surnommé l'eau chaude coulant la plupart du temps en un filet discret et frisquet : l'eau muette norvégienne. Elle adore les à-peu-près... Excepté en matière de confort.
Chacun de ses acolytes de la soirée ayant été logé à pareille mauvaise enseigne, la pétulante mamie Tornada — ainsi l'appelle Pierre Vincenot, le maroquinier du deuxième - a fédéré un à un tous les protestataires.
Étant entre gens bien élevés, ils ont de prime abord joué la courtoisie avec Jean-Denis Moran, le concepteur du chef d'œuvre.
La courtoisie a atteint des sommets de raffinement.
Le beau Jean-Denis a accueilli le collectif dans son luxueux bureau de la Cité mondiale, pourvu de moult alcools et douceurs dont ses hôtes se sont régalés. Il a écouté leurs doléances avec gravité, avant d'affirmer qu'il ne s'agissait là que de désordres momentanés, inéluctables pour un immeuble vivant - le mot est de lui - sa première année de parfait achèvement, et jouissant de la technologie la plus moderne.
Un tel bond en avant dans la science du bâtiment réclamait de subtiles adaptations dont les tracas, qu'il déplorait vivement, seraient amplement compensés par un standing sans égal.
Il a promis que tout rentrerait vite dans l'ordre; il allait s'y employer, séance tenante. La courtoisie triomphait.
Même Tornada a bien voulu le croire. Pourtant « sa tête de maquereau senior » ne lui disait rien qui vaille.
Elle n'avait pas tort.
Quatre mois et d'incalculables coups de fil, télécopies, lettres et protestations plus tard, elle clame à qui veut l'entendre que le malhonnête n'a fait que des bricolages en « bouts de ficelles et papiers collants ».
Alors, la valeureuse dame s'est souvenue de son sang madrilène : elle a décidé de prendre le taureau par les cornes.
Subséquemment, ce soir, dans la nuit tombée depuis bientôt trois heures, à l'instant où Jacques Collin argumente sur « l'indispensable raffermissement de la relation police-justice, pour voir l'autorité et le droit, enfin! revenus dans notre France », la voilà qui, en la noble compagnie de treize révoltés, accroche aux balcons de tous les étages d'EldoGaronne, joyau de la ZAC, une dizaine de bannières au format géant vociférant à l'arnaque.
Demain, dès le lever du soleil, la dénonciation sera bel et bien visible de la rue.
Et après-demain, la mutinerie fera la une de Sud-Ouest.
Marie-Claire les préviendra elle-même. Elle y connaît tout le monde. Son blond platine, remonté en chignon par un large peigne d'argent cordouan, y est légendaire.
Arnaud Mazières tasse trois feuillets de notes; Jacques Collin referme le dossier qui ne l'a pas quitté; des techniciens investissent le plateau.
Le générique défile à cadence accélérée.
Il est manifeste que le journaliste et son invité se fuient du regard.
Mazières parle à un électricien.
Collin est rejoint par quatre ou cinq partisans. Ils le congratulent.
Les pubs déboulent en fanfare.
Hugo coupe le son.
- Je déteste qu'ils doublent le volume! C'est du harcèlement !
Les yeux gris verdâtre ont flamboyé sur la face poupine, légèrement enluminée, plantée bien droit en haut d'un corps robuste de belle taille montrant de discrets symptômes d'excès alimentaires. Hugo Fargeat-Touret paraît ses trente-cinq ans : des cheveux châtain clair très courts, qui commencent à périr, trahissent son âge. Substitut du procureur de la République de Bordeaux, il est depuis six mois le petit ami de Valérie Lataste.
« Petit ami à temps partiel », comme il se définit pour signifier qu'à l'heure actuelle, ils ne vivent pas ensemble. Situation qu'il désapprouve car, promet-il, lui est certain de ses sentiments.
Échaudée par sa précédente liaison, Valérie préférerait se sentir plus sûre d'elle avant de franchir le pas. Elle n'en finit pas de parachever une rupture à résurgences répétitives; Joël Ardinaud, son ex, qui de surcroît vient d'être licencié fin octobre, vit très mal son nouveau statut affectif et social.
Hugo fait mine de s'accommoder de ce « sursis » imposé par la jeune femme. Mais, parfois, lui vient l'idée de hasarder une sorte de « mise en demeure ». Chassez le magistrat, il revient au galop.
Connaissant la spontanéité éruptive un peu enfantine de sa chère et tendre, susceptible de provoquer des bouleversements qu'il regretterait, il préfère ne pas succomber à cette tentation.
L'œil resté, malgré elle, rivé à l'écran aphasique et camelot, Valérie se frotte les avant-bras.
- Moi, il me fait peur, Collin. Tu l'imagines, président? !
En lui resservant du Planteur sans alcool, Hugo sourit.
- Il n'essaiera même pas. Il trimballe trop de casseroles. Il arrive avec vingt ans de retard. Le Pen l'a devancé sur son terrain de chasse.
- Ils sont bien fichus de pactiser, ces deux-là.
Pauvre chérie, la politique n'est pas son fort. La caressant d'un regard rieur, il se verse un deuxième Chivas Century.
- Le Pen perdrait gros à s'encombrer d'un prétendant au trône. De toute manière, à l'un comme à l'autre, Sarkozy leur coupera l'herbe sous le pied. Il a déjà commencé. Et pas qu'à eux.
Il porte un toast.
- À la belle que ma tanière espère.
— À la bête sauvage qui m'y attend.
Ils rient. Les verres tintent. Tête légèrement infléchie à droite, posture familière, Valérie tranche.
- De toute façon, Sarkozy, lui non plus, ne sera jamais président.
— Tiens donc! Pourquoi?
- Il se comporte comme un papillon de nuit fasciné par une ampoule. Il gesticule en tous sens et ne s'aperçoit pas qu'il perd un peu de chair à chaque impact. L'appareil UMP lui préférera Juppé.
- Si Juppé n'est pas frappé d'inéligibilité le 30 janvier prochain.
- Ton collègue procureur ne l'a pas requise. Un beau cadeau ! On va lui concocter un verdict sur mesure, à Juju.
- Pas sûr. On dit au Palais que ses juges n'oseront pas lui faire cette faveur. L'opinion ne comprendrait pas. Ils s'en tiendront à l'application stricte de la loi. De plus, ils ont vraisemblablement ressenti comme une pression intolérable le fait d'entendre répéter, à longueur de délibérés, que l'intéressé, présenté comme un homme indispensable à la France, mettrait fin à sa carrière politique s'ils le condamnaient. Je suis surpris qu'aucun journaliste n'évoque la possibilité qu'il aura d'interjeter appel.
Désinvolte, Valérie pique dans une olive farcie à l'anchois.
- Sarkozy est trop petit!
- Et alors?
- Il ne peut pas faire un président de la République. Les Français refuseront toujours d'être managés par un aussi petit bonhomme.
Hugo manque de s'étrangler avec sa gorgée de Chivas.
- Cette bonne blague ! Et Napoléon? Et le grand Louis XIV qui mesurait à peine plus d'un mètre cinquante !
- C'était du temps où les Français étaient minuscules !
- Et Mitterrand? Tu l'as vu quand il a déposé une gerbe avec Helmut Kohl? On aurait dit un marmot que son père amène à la maternelle.
Ils s'esclaffent. Il lui prend les épaules et l'étreint.
- Elle va dire non, mais j'ai envie d'elle... Tu restes ce soir?
- Non, j'ai du pain sur la planche.
- Elle triche. Le ménage, ça peut attendre demain.
- C'est pas du ménage. C'est pour la banque.
- Tu veux me faire croire que tu amènes du boulot chez toi?
- Rey m'a demandé de lui analyser des bilans de toute urgence...
- Et tes heures de bureau n'y suffisent pas.
Elle se pelotonne contre lui.
- T'énerve pas, mon gros minou.
Il fait l'enfant pour l'apitoyer.
—Le gros minou, il est frustré.
Mais elle est impitoyable.
- Je veux finir ce soir, parce que, demain, je vais m'occuper du dossier d'un client qui m'a confié qu'on le rançonnait.
Le procureur prend le pas sur le félin énamouré.
- Il t'a dit ça comment? Qu'est-ce que tu peux y faire?
- En prenant un café. Je veux essayer de comprendre.
Il s'inquiète.
- Fais attention où tu fourres ton joli nez, Valou. Le racket, ça relève de l'investigation policière, pas de la technique bancaire...Tu veux que je m'en charge?
- Ah, non! Je suis tenue au secret professionnel. Je ne peux pas t'en dire plus. Même si je voulais.
Elle rit. Les traits d'Hugo se creusent. Elle n'a pas suffisamment de problèmes avec son ex, elle va aller s'en chercher d'autres ! Fière de s'opposer, Valérie relève le menton et arbore un sourire radieux.