Je suis foutue. Ils n'ont
plus aucun moyen de me repérer. Je suis la reine des gourdes de me
paumer dans les bois, comme une gamine de huit ans...
Millième coup d'œil sur le rétroviseur. Et les
autres qui se cramponnent à mes basques comme la bêtise à leurs
méninges pourries. La Corolla négocie une courbe à droite,
la première depuis des kilomètres. Attends! Le
virage me masque à leur vue! Valérie freine à mort. La gomme
fume sur l'asphalte. Ils ne peuvent pas me
voir. Elle prend son sac, jaillit du véhicule, en claque la
portière, le contourne et s'enfuit. Ils ne
sauront pas de quel côté je suis partie. Elle franchit le
fossé et s'enfonce dans le bois. Passer sur
les aiguilles mortes, pas dans les herbes, ne pas laisser de trace.
Heureusement que j'ai de bonnes godasses, si j'avais mes talons
d'hier, je ne ferais pas cent mètres! Les flics savent que je suis
sur une route à deux voies dans ce secteur; il ne doit pas y en
avoir cinquante, je tourne depuis vingt minutes en en cherchant
une!
À la sortie du virage, c'est la surprise à bord du
Maverick GLX 2 litres, vétéran maltraité des eighties. Contraint à l'arrêt, un quatuor de sbires
couvrant trois générations de vendus à toutes les causes ouvre des
quinquets sidérés.
- C'est quoi, ce binz?
- Elle est tombée en panne.
- Déconne pas! T'as vu sa trace de freins?
- Elle nous a baisés, la salope !
Le doyen, un septuagénaire encore vert au nez de
boxeur maladroit, Fernand Bousquet, est le premier à suggérer une
solution.
— Elle a dû filer par là. À pinces, elle ira plus
très loin. Avec le 4 x 4, on la rattrape en moins de deux.
- Ah oui? Comment tu fais pour pousser les
arbres?Y a même pas un sentier! C'est pas un bulldozer, hein!
L'objection vient du pilote de l'engin qui émet un
lourd vrombissement cahoteux secouant les ferrailles : Vivien
Tévenot, trentenaire à la barbe de trois jours. Il enfonce le clou
avec un méchant sourire entartré imprégné de nicotine.
- Et en plus, rien dit qu'elle est pas partie de
l'autre côté.
L'ancien réfute.
- Bèh, elle gicle de la bagnole et elle se casse
illico du même côté ! Pourquoi tu veux
qu'elle fasse le tour?
- Parce qu'elle réfléchit... elle.
La sentence vient de tomber des lèvres du chef, un
baroudeur musculeux entre deux âges au visage buriné, qui distribue
des talkies-walkies : Jeannot Gourdon, celui dont Roger Petit et
Matthieu Fourrier pensaient, au fil de leurs funestes entreprises,
le premier qu'il n'apprécierait pas de voir Valérie alerter
Sud-Ouest, et le second, qu'il était
cachottier de lui avoir tu qu'en lui faisant compromettre sur son
ordre la demoiselle Lataste, il œuvrait pour le directeur adjoint
de la DDPN en personne, et Dieu sait pour qui au-delà.
La quatrième unité de l'escadron, elle, n'a rien
dit. Elle n'est pas causante, Éva Clétan, elle préfère l'action à
la parlotte. Elle a descendu avec hargne son quintal du bahut, et,
à la lueur de la lampe torche, elle ausculte la végétation de
l'accotement. Elle s'est pas envolée, cette
conne, elle a forcément laissé des marques.
- Hé ! Te tire pas avec la calbombe, on n'a que
celle-là !
Encore heureux qu'il y ait un
beau clair de lune. Valérie s'est ingéniée à étouffer le
bruit de ses pas et a évité soigneusement les végétaux susceptibles
de marquer son passage. Elle connaît cette technique, elle l'a
éprouvée durant sa jeune adolescence, en jouant avec Sébastien et
Monique. Elle se passionnait alors pour Maurice Genevoix; les
Bestiaires et leur vision de la forêt
pacifiée habitaient ses rêveries.
Progressant comme l'hermine évitant la gadoue,
elle entend Jeannot Gourdon donner des ordres de dispersion; le
silence de la nuit porte haut et fort les voix d'hommes qui ne se
dissimulent pas. Ils vont se partager à gauche
et à droite de la route. Ils n'ont pas repéré ton point d'entrée
dans le bois, t'es aussi douée qu'autrefois.
Cette infime joie réchauffe son cœur bien
meurtri.
Dans le Pajero de Chantal Provost, une bonne
nouvelle est arrivée : Bouygues Telecom a pu définir que le
portable de Valérie s'était éteint à environ trois kilomètres du
lieudit Caplanne, commune de Salles, vers lequel il
progressait.
Sur la carte d'état-major du secteur, Loïc
Bourdieu et son confrère Jo Escoubet - la retraite dans
soixante-trois jours, au jus - ont promptement déterminé la suite
de l'action.
- Regarde... Valérie a dit qu'elle roulait sur une
route goudronnée à deux voies, droite comme un i... Y en a pas
trente-six pour aller à Caplanne.
- T'as celle-là et celle-là.
- Oui, mais elle a dit qu'elle venait d'un petit
chemin mal entretenu et qu'elle prenait la route en question en
tournant à gauche...
- Exact. Donc ça ne peut être que la route du sud
et, en fait, elle roule vers nous.
Chantal s'impatiente.
- Bon alors, les enfants, je vais où?
- Tu continues tout droit, et à la prochaine, tu
vires à droite.
- Si on se goure pas, on doit la croiser d'ici
trois ou quatre minutes.
- J'espère qu'elle sera encore vivante.
En évitant de produire les bruits qui pourraient
la trahir, elle ne court pas, l'échine courbée pour passer
inaperçue. Elle se glisse vivement dans le sous-bois clairsemé où
la clarté lunaire décalque des silhouettes fantasmagoriques. Elle a
distingué nettement deux voix qui parlent fort en s'éloignant.
Ceux-là me chercheront de l'autre côté de la
route. Comme je n'ai pas pris la perpendiculaire mais une
diagonale,ça me laisse de sérieuses chances de semer le type qui
s'est réservé ce côté... Et les flics vont bien finir par repérer
la Toyota... Tu gardes toutes tes chances, tu gardes toutes tes
chances, tu gardes toutes tes chances...
Ce sont Éva Clétan et Jeannot Gourdon qui ont
choisi la bonne rive. Néanmoins, conscients de la multiplicité des
orientations possibles, ils ont décidé de se diviser. Éva est
partie vers le sud, Gourdon vers le nord, non sans priver sa
coéquipière de la lampe qu'il s'est appropriée en vertu des
prérogatives autodécernées de chef incontesté.
Flair authentique, volonté diabolique ou pur
hasard, il se trouve que Jeannot Gourdon, qui fulmine contre les
broussailles lui griffant la peau et les vêtements, marche, à
quelques négligeables variantes près, sur la piste de Valérie. Et
il avance beaucoup plus vite qu'elle, car lui ne cherche aucunement
à dissimuler sa présence. Et il est éclairé.
- Véhicules arrêtés, droit devant, à quatre cents
mètres !
Chantal Provost plisse les yeux pour sonder la
nuit.
- Vus !
Jo Escoubet se marre, frétillant d'aise.
- Il a encore l'œil, le quasi-retraité! Ils sont
sur la voie de gauche.
Ses coéquipiers ne partagent guère sa joie. Loïc
Bourdieu affiche une bobine d'enterrement.
- Le 4 x 4 est derrière, ça veut dire que la
Toyota est tombée en panne ou a stoppé sans y être
contrainte.
Chantal tord le museau.
- Y a personne près des voitures. Elle s'est
réfugiée dans le bois et ils sont à ses trousses.
Elle gare le Pajero, warning clignotant, derrière
le Maverick.
- Appelle pour identifier le véhicule.
Jo dégaine son portable. Ils sont descendus. Loïc
se dirige vers l'autre côté de la route.
- Y a eu du passage ici, l'herbe est
chamboulée.
- Ici aussi... Impossible de savoir par où elle
est partie.
Tout en téléphonant et en attendant
l'identification réclamée, Jo examine le Maverick dont les
portières sont verrouillées. Il a beaucoup
roulé. Quand l'info lui arrive, il fait une drôle de
tête.
- Merci. Bonne nuit... Hé! vous savez la
meilleure?
Électrisés d'une même décharge, Chantal et Loïc se
retournent vers lui : ils ont compris. Les
traqueurs sont de chez nous!
- Le Maverick est un banalisé de la famille
!
Après une infime morte saison d'espoir, Valérie
renoue avec l'effroi. Un craquement de bois mort l'a secouée d'un
violent sursaut. Ils sont tout près! Faut que
je cache mes preuves! Tant qu'ils ne les auront pas, ils me
garderont en vie! Elle passe près de trois pins dont les
troncs ont fusionné en un seul. Un clin d'œil
de la chance, je pourrai le retrouver! Elle se jette à
quatre pattes, creuse le sol comme une bête, s'abîme les ongles et,
dans le sable humide, enfouit CD et DVD... Elle les recouvre,
cherche du regard ce qui pourrait masquer l'infime désordre et
aperçoit un nid de chenilles processionnaires desséché tombé là au
printemps; il a tôt fait d'abriter la cachette de sa sombre masse
poisseuse et grenue.
Le pas lourd du poursuivant s'est encore approché.
Valérie entend Gourdon maugréer.
- Oh, merde, putain de branche !
Elle part en courant, se dispensant désormais
d'atténuer les bris et bruits de sa fuite.
Elle est là! Le faciès
martial de Jeannot Gourdon s'enrichit d'un sourire féroce. Il
chuchote amoureusement à l'oreille de son talkie-walkie.
- Fox Leader à Fox 2, 3 et 4, fouine dans mon
secteur. Ralliez-vous à mon signal.
De la main gauche, il sort de sa ceinture un
Manurhin F1, le pointe vers le ciel et tire deux fois. La nuit
résonne en échos secs et macabres. Sa radio crachouille aussitôt;
Fernand Bousquet est le premier à réagir, sur le mode enjoué.
- Fox 4 à Leader : reçu cinq sur cinq.
J'arrive.
Deux autres voix parachèveront le chœur.
Dispersés au petit bonheur, Chantal Provost et ses
équipiers, nantis du brassard rouge « POLICE », ont eux aussi
entendu les coups de feu. Tous trois ont eu la même désespérante
pensée, et, sans se consulter, l'arme au poing, ils ont
immédiatement pris la direction suggérée par la déflagration.
Enfin, José Palacio répond au quinze ou vingtième
appel d'Hugo qui, impatient et anxieux, parvenu au carrefour de
Caudos, ne sait plus vers où se diriger. Le capitaine lui indique
la route à prendre en l'informant de la toute fraîche évolution des
événements; des nouvelles alarmantes qui sapent le moral du
magistrat. Il tente malgré cela de se raccrocher à un espoir quand
il apprend que les poursuivants de sa fiancée - il a choisi de la
désigner ainsi - se déplacent dans un véhicule immatriculé par le
ministère de l'Intérieur...
- Ils se peut qu'ils aient juste l'intention de
l'interpeller, alors... Tu
parles!
- Je ne crois pas. Ils ont vraisemblablement
appris qu'elle était chez son père et la talonnent depuis qu'elle
en est partie. S'ils voulaient la serrer, ils l'auraient fait à sa
sortie de la maison. Je suis désolé, hein, de te dire ça, mais je
pense que c'est ta copine qui a raison, leurs intentions sont...
très malsaines.
- T'as pu les identifier?
- Pas pour l'instant. Chantal Provost a réclamé
des renforts.
- Je suis en excès de vitesse depuis le départ,
j'espère arriver à temps.
- Sois prudent. À plus.
José Palacio a coupé la communication. Le tourment
d'Hugo s'est doublé de fureur. Et dire que le
maître de tous ces périls est un politicien véreux qui se targue de
défendre les valeurs de la France! Un parasite, une tique! Si ces
pourris touchent un cheveu de Valérie, je les harcèlerai jusqu'à la
fin de leurs jours... Toi qui te demandes parfois si tu l'aimes
vraiment, tu l'as, ta réponse! Risquer de perdre qui on aime
élimine tout doute en la matière. Tiens bon, Valou, tiens bon,
j'arrive!
Assis près du feu, Patrick, sur un pouf marocain,
et Joël, à même le carreau de terre cuite, ont beaucoup parlé de
Valérie. Ils ont abouti à la conclusion que tous deux l'aiment
profondément, bien que, chez le père, le verbe ne soit pas aussi
facile à formuler que chez le compagnon rejeté, qui a dit et redit
combien il souffrait de son bannissement.
En revanche, Joël a préféré taire les confidences
faites par Valérie à propos de ses fantasmes d'adolescente quand,
après le divorce de ses parents, suivi deux ans après par la mort
accidentelle de sa mère, elle avait vécu seule avec son père...
Seule, trop seule, isolée de lui par sa passion graphomaniaque - ce
sont ses propres mots - qui l'a poussée à désirer une relation
d'amour absolu où elle aurait été à la fois la fille, enfin
acceptée dans tous les arcanes de la vie paternelle, et la
supplétive de l'épouse absente. Une folie qu'elle savait réprouvée
par la société... Mais, à l'époque, elle se complaisait à lire les
épisodes d'histoire égyptienne où Ramsès II épousait ses filles. Au
collège, elle était incollable sur le sujet et était capable de
citer les noms des six élues, dans l'ordre de leur naissance. En
secret, elle se réjouissait de ce que le pharaon ait eu une fille
avec Bentana, son aînée. Le savoir la tranquillisait sur la
singularité de son ressenti personnel : une espèce de Peau d'âne à
l'envers.
En cachette, elle lisait et relisait Lolita, de Nabokov. L'encyclopédie de son père - il
se la réservait -, qu'elle consultait les mercredis où il était
retenu par son emploi au conseil général et pendant lesquels elle
prétextait un mal de ventre pour ne pas aller en centre aéré,
l'encyclopédie disait, entre autres : « Ce roman conte la relation
excessive et obsessionnelle d'un adulte et d'une jeune adolescente
à la sensualité précoce. Tragi-comédie sur le thème de la
sexualité, Lolita est également une
critique acerbe du puritanisme américain. » Le propos enchantait
Valérie.
Ce soir, les nerfs de Joël ont été les premiers à
craquer.
Devant le silence prolongé de celle qui, selon
lui, déchire son cœur, il a insisté, de cinq minutes en cinq
minutes, n'ayant ni paix ni cesse, pour que Patrick appelle la
police. Le père a fini par céder.
En composant le 17, il est en réalité tombé non
pas sur la police, mais sur le relais de la gendarmerie d'Arcachon
où une voix féminine a cherché à le tranquilliser.
- Il est encore trop tôt pour parler de
disparition, monsieur. Je note votre appel. Si j'apprends quoi que
ce soit, je vous en informe.
Patrick a remercié, et les deux hommes ont
continué à parler de ce qu'ils ont de plus précieux. Notamment de
cette croisière au fil du Nil, sur le Montasser II, où les deux jeunes gens s'étaient
rencontrés, réunis par la fascination qu'exerçait sur eux le passé
égyptien. A l'époque, Joël ne buvait presque pas. À ce qu'il dit.
Mais aujourd'hui, il affirme ne boire presque plus.
Valérie court, court, court... En zigzag, pour
éviter les balles. Les tirs, qu'elle a supposé la viser, l'ont
épouvantée... Mettant à profit les minces pinceaux de lune filtrant
entre les cimes, s'associant le moindre boqueteau, usant du plus
chétif rideau de bruyères hautes, elle sauve sa peau, mue par
l'ardeur du désespoir. La terreur au ventre, l'acharnement à vivre
chevillé à l'âme, elle détale.
Contournant un vaste massif d'ajoncs, elle
s'entrave dans une racine et chute sur les épineux dont un rameau
se casse en éclisse qui lui blesse cruellement la main gauche; elle
pousse un cri. C'est pas vrai, c'est pas vrai,
c'est pas vrai! Les larmes brouillent sa vue.
Une forte voix d'homme encore lointaine lui glace
les sangs.
- Dirigez-vous vers moi, Valérie ! Je suis là pour
vous aider! Vous m'entendez?
Chante beau merle! Prends-moi
pour une conne! Elle se relève tant bien que mal et fuit en
sens opposé.