XII

Explications

Secondez-moi et tenez-vous auprès de moi, parce que je vais les assaillir.
Montluc
Lundi 10 octobre 1774

Sanson opérait sous l'œil attentif de Nicolas que cette ouverture matinale écœurait. Était-ce cette face massacrée et sanglante que frôlaient les vêtements du bourreau, ou le sentiment d'approcher du but de son enquête ? La fatigue et l'impatience l'agitaient.

— Un homme d'environ vingt-cinq ans, annonça le bourreau. Bien constitué. La face a été déchiquetée par une décharge de petit plomb. Il me paraît impossible que le pistolet que vous avez découvert auprès du cadavre soit l'arme utilisée pour cette horrible blessure.

— De fait, dit Nicolas, l'examen de la caisse du fiacre m'avait intrigué : l'angle de dispersion des plombs était par trop ouvert et les glaces avaient été brisées. J'en conclus…

— Qu'il ne peut s'agir, d'évidence, d'un suicide.

— Dans ce cas, quelle arme aurait bien pu être utilisée ?

— Un fusil de chasse me paraît une hypothèse vraisemblable. Encore qu'elle ne me convienne pas. Il eût fallu tirer de très loin pour produire une telle dispersion des plombs.

— Le mystère demeure donc impénétrable.

— Certes non ! Je suppose qu'une arme particulière peut donner un tel résultat, du genre espingole à large pavillon.

Nicolas se mit à réfléchir tout haut sous le regard curieux de Sanson, qui avait suspendu son travail.

— Voilà qui est étrange. Déjà, devant cette scène de carnage, mon impression était double. Je ne pouvais m'empêcher de songer à une volonté de mise en scène indécelable par un examen superficiel. Je dirais que tous les éléments étaient trop en place et conduisaient vers la même constatation : ce cadavre était celui d'un homme suicidé, l'arme gisait à ses pieds. Pourtant… pourtant, plusieurs détails avaient déjà attiré mon attention : d'une part, les plombs dispersés sur la caisse, mais aussi le cadavre lui-même. Ami…

Ce mot toucha Sanson dont la face aimable s'illumina.

— Pourriez-vous examiner les mains et les pieds de ce cadavre et me confier les résultats de vos observations ?

Sanson procéda à une investigation minutieuse des parties concernées ; il releva la tête, indécis.

— J'ignore ce que vous recherchez. La seule chose que je puis dire, c'est que nous nous trouvons devant le corps d'un jeune homme du peuple, malgré les riches habits dont il est revêtu. Plutôt un gagne-denier qu'un bourgeois. Je pencherais même pour un paysan. La main est calleuse, les ongles noirs et encrassés de terre, égratignés par des épines. Les pieds sont larges et possèdent eux aussi des caractéristiques particulières. L'habitude de marcher pieds nus endurcit le talon. L'ensemble est peu soigné. Cela vous satisfait-il ?

— Cela rejoint mes propres doutes. Et quand on sait ce que ce cadavre était censé représenter, ou plutôt ce qu'il était chargé de faire accroire, il y a là, vous en conviendrez, de quoi s'interroger sur le conte qu'on a voulu vous servir ! Ajoutez à cela qu'à part une lettre nous indiquant obligeamment l'identité du cadavre, nous n'avons rien découvert dans les poches de son habit, aucune de ces babioles que chacun traîne avec soi. Rien, pas une miette !

— Pas même un petit carnet noir ? dit Sanson en souriant.

— Rien, le néant. De tout cela, il revient que nous sommes devant une tentative pour égarer la justice. Cependant, elle me paraît si évidente, si évidente dans sa fausseté même, que j'en viens à me demander si on ne souhaitait pas que nous découvrions cette tentative.

Une idée lui courait derrière la tête, qu'il ne voulait pas formuler trop hâtivement. Ou bien il n'avait pas encore tout vu et d'autres éléments surgiraient, venant conforter cette possibilité. Peut-être que… Non, il était trop tôt. Il n'y avait plus grand-chose à tirer de cette pauvre dépouille. Tout concourait à penser qu'il ne pouvait s'agir de Duchamplan cadet, mais bien de Vitry, le garçon jardinier embauché à Bicêtre pour être cocher et commis à on ne savait quelles ténébreuses tâches. C'était le même qui avait par hasard conduit Nicolas à Popincourt : le numéro du fiacre en faisait foi.

Il remercia Sanson et prépara avec lui l'interrogatoire qu'il comptait organiser de certains domestiques de l'hôtel Saint-Florentin. Les instructions dispensées étaient précises : il s'agissait d'impressionner par le déploiement effrayant des instruments de la question. Il comptait sur la terreur que causerait cet étalage devant des témoins peu au fait des usages de la justice pour dissuader les tentations du mensonge. Sa méthode consistait à paralyser la volonté de résistance sans pourtant aller jusqu'à la pression directe, qui rédimait toute sincérité.

À ce moment, Bourdeau surgit, un paquet à la main. Il salua Sanson avec amitié.

— Alors, Pierre, du nouveau ?

— J'ai mis à la géhenne tout le domestique de l'hôtel du ministre et, finalement, ayant entrepris la lingère à la buanderie, j'ai réussi à obtenir ce que nous souhaitions.

Il défit le ballot et en sortit deux chemises, l'une ensanglantée, l'autre fraîchement repassée, et identique.

— Cela me va bien, dit Nicolas. J'espère que la lingère était accorte.

Les trois amis se mirent à rire, puis Nicolas résuma le résultat de l'ouverture à Bourdeau.

— Je m'y perds, dit l'inspecteur.

— Il y a de quoi, mais raisonnons, reprit Nicolas. Soit nous nous trompons dans nos constatations, et ce corps-ci est celui d'Eudes Duchamplan. Dans ce cas, hautement improbable, pour les raisons que je vous ai dites, qui avait intérêt à le tuer ? Ou bien le corps que voilà est celui du cocher du fiacre, Anselme Vitry, jardinier à Popincourt et ancien promis de Marguerite Pindron, et si nous prenons en compte des maladresses, sans doute volontaires, on souhaitait nous faire supposer par la présence de la chemise ensanglantée que le duc de la Vrillière était à nouveau impliqué dans un crime. L'étant dans ce dernier, il devenait suspect pour les autres.

— Comment aurait-on pu prévoir que nous irions perquisitionner rue Christine ? objecta Bourdeau.

— La supposition en était aisée ! Que nous ayons pris le corps du Vauxhall pour celui de Duchamplan ou pour un autre, le pli trouvé sur le cadavre nous conduisait obligatoirement rue Christine. Seulement, on n'avait peut-être pas tablé sur notre célérité et nous sommes arrivés si vite que nous avons surpris Lord Aschbury.

— Et si tout cela était dans la main du ministre ? Quel meilleur moyen pour lui de nous offrir sur un plateau des raisons d'échapper à cette même accusation ? Il est peut-être de mèche avec Eudes Duchamplan, ayant dû fréquenter les mêmes mauvais lieux, avec son maître d'hôtel comme intermédiaire. Cela recouperait ce que nous a suggéré le frère aîné.

— Ne divaguons pas, reprit Nicolas, et demeurons attachés aussi près que possible des faits. Nous avons un cadavre que l'on a cherché à faire passer pour un suicidé. Nous trouvons une chemise ensanglantée dans le logis de la prétendue victime. Qui accuse-t-elle ? Le duc de la Vrillière.

Nicolas marchait de long en large.

— Peut-être sommes-nous seulement intervenus dans un épisode préalable, reprit-il. Son épilogue n'était pas encore préparé. Le boutefeu n'est pas encore approché de la mèche. Imaginez que cette chemise ait pu être mise en relation avec le cadavre du Vauxhall, la mise en scène ajoutait encore à l'horreur du crime et désignait l'auteur supposé.

— Que comptez-vous faire maintenant ?

— J'ai donné mes instructions à notre ami Sanson.

— Je vais tout préparer avec le maximum de solennité, comme vous le souhaitez.

— Vous, Nicolas, en passer par là ! fit Bourdeau avec une moue dépréciative.

— Il le faut bien, ce n'est qu'une représentation en fausse perspective, un théâtre d'ombres.

— Vous concevez que, dans ce cas, l'aveu n'est que le moyen d'échapper à la douleur.

— Je ne cherche pas forcément les aveux, mais bien les informations dissimulées aux yeux de la justice. Je me mets sur le pied de le faire au mépris de toute règle, ceux que je convoque n'étant pas des accusés. Il convient de débusquer chacun de sa position, les prendre tous sur le temps par la surprise et la menace, car certains détiennent, je le crains, des secrets à profusion !

— Il les faut donc arrêter, dit Bourdeau.

— Vous les inviterez à vous suivre sans barguigner pour une entrevue au Châtelet avec le commissaire Le Floch.

Nicolas déchira un papier de son carnet noir, y griffonna quelques lignes, et le tendit à Bourdeau. Celui-ci hocha la tête et repartit sans un mot. Sanson demeura dans son antre et ranima ses feux comme Vulcain dans sa forge. Nicolas remonta dans le bureau de permanence et se plongea, la mine de plomb à la main, dans la relecture de ses notes.



Une heure plus tard, Bourdeau reparaissait, le teint fort animé.

— Vous me semblez bien navré, dit Nicolas.

— J'ai dû affronter le dragon femelle, celle que les usages m'imposent de nommer la duchesse de la Vrillière. Elle s'est battue bec et ongles pour m'empêcher de procéder aux arrestations en question. Elle a, comme toutes les femmes, joué sa dernière carte sur une crise de vapeurs. J'en ai profité pour la laisser en secourable compagnie.

— Bien, dit Nicolas. Cela lui passera. Nous allons jouer plusieurs actes successifs. Faites conduire ces gens dans le couloir et rendez-m'en compte sans fermer la porte. Nous nous apprêtons pour un petit discours émollient et persuasif.

Tout se déroula selon l'ordre et Bourdeau reparut devant Nicolas.

— Quelles sont vos intentions, monsieur le commissaire ?

— Tenez les témoins prêts à comparaître – je dis témoins, je devrais dire suspects – dans la salle de la question. Je pense que le bourreau et ses aides sont à pied d'œuvre ?

— C'est le cas.

— Nous procéderons comme pour une question préparatoire.

— Extraordinaire ?

— Non pas. Ordinaire, je pense que cela suffira.

— C'est l'évidence. Cinq ou six coquemars d'étain. Noyer l'accusé couché sur une planche lui délie généralement la langue.

Ils se mirent à rire.

— Autre chose ?

— Les brodequins, bien sûr. Il faudra veiller que les jambes soient bien serrées dans des cadres après qu'ont été séparées les rotules des genoux et les chevilles des pieds par deux solides planches entre lesquelles on enfoncera des coins. De bois pour les femmes et de fer pour l'homme. Il ne faudra pas ménager les coups de maillet. Je pense qu'il sera utile de pousser le nombre de coins jusqu'au chiffre autorisé de douze. C'est tout. Faites-les descendre, je vous rejoins dans l'instant.

Nicolas suivit de peu Bourdeau et rejoignit le groupe entouré d'hommes du guet. Les témoins attendaient assis sur un banc de pierre dans la galerie fort sombre menant à la salle des supplices. Il en sortait des bruits étranges, tout un tintamarre effrayant pour qui venait d'entendre les derniers propos de Nicolas. Il décida de commencer par Eugénie Gouet, la première femme de chambre de Mme de la Vrillière, espérant la réduire à quia par cette atmosphère de menace. Pourtant elle entra fort redressée sans qu'aucune émotion parût l'éprouver. Sa belle fraîcheur et sa blancheur l'avaient abandonnée ; son teint grisâtre et tacheté de rouge le frappa. Elle lui jeta un regard de défi. Dans la salle gothique, les aides s'agitaient en tous sens sous les ordres de l'homme en habit vert. Bourdeau, la plume à la main, se tenait derrière un pupitre, prêt à dresser le procès-verbal de la séance d'interrogatoire.

— Vous comparaissez ici, dit Nicolas d'une voix monocorde, en tant que témoin et suspect du meurtre commis à l'hôtel Saint-Florentin le 2 octobre 1774. L'appareil de justice qui nous entoure devrait vous inciter à répondre à mes questions avec la sincérité la plus entière, seule attitude qui puisse satisfaire le magistrat que je suis et vous sauver des pires conséquences.

Il ne semblait pas que ce discours eût ému la jeune femme, mais elle serrait convulsivement la main gauche, détail que Nicolas avait déjà observé lors de son premier interrogatoire et noté dans son petit carnet noir.

— Maître Sanson, demandez à vos aides de faire silence.

L'assistance se figea et, seul, le craquement des charbons du brasero continua à éveiller les échos de la profonde salle.

— Commençons, dit Nicolas. Vous étiez bien la maîtresse de Jean Missery, du moins avant que la passion ne l'engage auprès de la victime ?

Elle ne répondait pas, le regard fixé sur le sol.

— Dois-je considérer votre silence comme un aveu ?

Elle leva la tête.

— Je préfère vous dire la vérité. Oui, Jean avait été mon amant. Il m'avait promis le mariage.

— C'est en effet ce que Mme la duchesse de la Vrillière avait confié à l'une de ses amies, laquelle m'a signalé ce fait, dit Nicolas, mentant avec une impavidité qui émerveilla Bourdeau.

La femme de chambre eut un mouvement de désespoir, rejetant la tête de droite et de gauche comme une bête prise au piège.

— Vous en convenez donc. Nous savons aussi que ce Don Juan domestique éprouvait quelque peine à satisfaire sa nouvelle et jeune amie, et n'était pas toujours en état…

— Pas avec moi ! dit-elle furieuse.

— Je vous crois sans conteste, pas avec vous. Mais imaginez que quelqu'un procure à ce pauvre homme quelque potion dulcifiante et, pour tout dire, propre à lui nouer l'aiguillette ? Cette liqueur dormitive dont use et abuse Mme de la Vrillière n'aurait-elle pas eu le don, bien appréciable pour une amante délaissée et jalouse, de calmer et d'éteindre les ardeurs du personnage destinées à une autre ?

Elle demeurait silencieuse.

— Et même, pourquoi pas, imaginons que le pauvre homme en vienne, pour pallier cette infirmité nouvelle et provoquée, à user d'autres adjuvants des plus efficients, ne fallait-il pas doubler la dose de cette liqueur pour éviter qu'il ne rejoigne à la fin des fins sa jeune maîtresse ? Je vous somme de parler, ou je vous livre sur-le-champ au bourreau qui, lui, vous extraira la vérité de la belle façon, je vous le promets. Je vous accuse d'avoir connu la présence de Marguerite Pindron ce soir-là dans les cuisines. Pour quel rendez-vous ?

Elle balançait à nouveau la tête de droite à gauche. Soudain un bruit de pas pressés se fit entendre. La porte de la salle des supplices s'ouvrit brutalement et M. Le Noir apparut, essoufflé, le col double serré dans sa cravate et le visage cramoisi.

— Monsieur, je vous ordonne de cesser cet interrogatoire qui n'a pas lieu d'être et qui est contraire à toutes les règles qui, sous mon magistère, ne sauraient être violées par quiconque. Libérez cette malheureuse femme sur-le-champ, ainsi que les autres témoins qui attendent dehors votre mauvais vouloir.

Nicolas fit un geste à Bourdeau qui entraîna la Gouet, Sanson et les aides à l'extérieur. Le lieutenant général de police considérait Nicolas avec sévérité.

— Ainsi, monsieur le commissaire, vous voilà donc engagé dans une tentative sans légitimité d'interrogatoire de justice, en dehors de toute réquisition du lieutenant criminel et sans même, j'ose à peine prononcer ces mots, m'en avertir ! Il est vrai que M. Testard du Lys a déjà eu à pâtir de vos procédures sauvages ! Comment dois-je qualifier une telle attitude qui viole tous les principes et insulte à la majesté des lois ? Vous ne dites rien ?

Nicolas sentait l'irritation monter en lui comme un désir de violence. Il se contint pourtant. L'arrivée aussi prompte de M. Le Noir prouvait qu'il n'avait pas que des amis dans la place et que l'envie se donnait toujours libre cours. Ou alors – mais il n'y pouvait croire – que la duchesse de la Vrillière avait immédiatement agi. Ou le duc… Au fond, peu lui importait.

— Monseigneur, dit-il, je suis ici sur ordre du ministre qui m'a expressément chargé de cette affaire. Au moment où votre venue intempestive a interrompu l'interrogatoire, j'étais sans doute sur le point d'obtenir des informations capitales pour la compréhension d'une affaire dont les tenants et aboutissants sont loin de vous être connus et pour laquelle la célérité la plus grande est nécessaire.

— Votre insolence est grande ! Elle me passe. Que me contez-vous là ? Si je suis mal informé et hors du temps, à qui la faute ?

— La faute est à ceux qui s'en prennent à la couronne et à ses serviteurs. De quel temps ai-je disposé, selon vous, entre une enquête qui tourne à présent autour de trois cadavres, dont deux jeunes femmes, l'une presque une enfant, dans laquelle s'entremêlent les affaires d'État, les sociétés secrètes, les turpitudes des grands et les intérêts d'une puissance ennemie ? Il est bien imprudent de donner de loin des instructions à un subordonné qui, voyant tout par lui-même, sent les difficultés. Puisqu'on lui a confié une mission, il faut s'en rapporter à lui et ne pas le gêner par des combinaisons que les circonstances, qui changent à chaque instant, rendent inexécutables.

— Monsieur !

Mais Nicolas était lancé.

— Une enquête où moi-même je fus l'objet d'un attentat auquel j'échappai de justesse, poursuivit-il. Comment voulez-vous que je qualifie une telle succession d'événements, et comment, ne sachant rien du déroulement des faits, pouvez-vous m'accuser de violer des lois que je sers depuis quatorze ans sous l'autorité du feu roi et de votre prédécesseur, M. de Sartine ?

— Je vous prie de baisser le ton et d'oublier les absents et les morts, répliqua sèchement Le Noir. Vous battez la campagne ! Comment imaginer que, sous un roi débonnaire et mon autorité, on s'autorise, sans que la justice s'en mêle, à user de ces moyens dont chacun sait qu'ils suscitent l'aveu sans rien prouver quant au fond ?

— Posez-moi la question, au lieu de requérir sans entendre. Si j'ai mis en branle ce solennel et effrayant appareil, c'est précisément pour ne point avoir à l'utiliser. Je souhaitais que sa manifestation dissuadât le faux témoin de mentir. Ma méthode tendait à arracher, dans le tréfonds des consciences effrayées, le passé et l'avenir, la parole qui s'échappe, l'aveu à peine dissimulé et la parole longtemps retenue. Ceci dit, monsieur, permettez-moi de vous dire que vos propos ne m'étonnent guère, venant d'un homme qui, depuis le début, ne m'a manifesté que rejet et éloignement, dédaignant un dévouement acquis.

Il sentait que, disant cela, il exagérait, mais qu'il fallait débrider cette plaie, sinon, jamais aucune confiance ne s'établirait entre eux, et lui-même perdrait sa propre estime.

— Vous vous oubliez, monsieur, dit Le Noir, sa large face virant au pourpre.

— Je dis ce qui est. Si vous souhaitez me retirer cette enquête, ordonnez. Si vous voulez que je quitte la police, exigez. Si vous tenez à dissimuler la vérité et laisser cette affaire sans solution, continuez à entraver la marche de vos enquêteurs. Tout est égal à la loyauté blessée. Je verrai Sa Majesté, qui espérait que j'aboutirais, et quand elle m'interrogera sur le cours de l'enquête, je lui avouerai tout de go qu'il ne peut plus, d'ordre du lieutenant général de police, compter sur son commissaire aux affaires extraordinaires. Exit, M. Le Floch. Le marquis de Ranreuil va courre le cerf à Fontainebleau. Je vous salue. Serviteur !

Nicolas se ruait vers la porte quand M. Le Noir se précipita entre lui et la galerie.

— Monsieur, que ne m'avez-vous parlé comme cela auparavant ?

Nicolas, tendu et fermé, ne répondit pas.

— Je m'en veux de vous avoir offert l'image d'un chef qui vous dépréciait, reprit Le Noir. Les affaires auxquelles vous avez été mêlé depuis tant d'années révélaient un tel caractère qu'un sentiment irraisonné de méfiance avait grandi en moi. Je crains de m'être trompé et de vous avoir si gravement blessé que je m'en veux. À votre tour, mesurez mon incertitude devant le peu d'informations qui me revenait, et ma colère d'apprendre l'usage de la question. J'ai été trompé par de fausses informations. Je le déplore. Vous êtes un honnête homme, car qui d'autre aurait osé me parler comme vous le fîtes ? Avec une telle hauteur… L'avez-vous d'ailleurs jamais tenté avec mon prédécesseur ?

— Au fait, oui, dit Nicolas dont la colère était aussitôt tombée, j'ai présenté une fois ma démission à M. de Sartine. C'était au début de ma carrière, et il avait cru bon de me prendre pour jouet imbécile dans le fil d'une intrigue. Il entendit quelques propos bien sentis.

— Et comment prit-il cela ?

— Les lieutenants généraux de police se suivent et se ressemblent : il fit, comme vous, amende honorable, à laquelle je répondis comme je vous réponds : je suis sensible à votre propos et suis tout à vous. Cependant, monseigneur, le temps nous presse. Prenez place près de ce brasero, car ces salles souterraines donnent la malemort. Je vais vous éclairer.

Nicolas parla longtemps, à la lueur dansante et bleuâtre des charbons. M. Le Noir levait parfois la tête de surprise. Il posa quelques questions et réfléchit avant de se lever.

— Monsieur, je crains fort d'avoir gâché votre habile mise en scène. On ne prend pas deux fois les oiseaux avec le même piège. Cette affaire peut avoir des retombées imprévisibles, au-delà de toute imagination. Savez-vous que M. de Chambonas, sur lequel mon attention a déjà été attirée, a des amis fort bien placés ? Les ducs de Villars, de Bouillon, le comte de Noailles et d'autres de son ordre travaillent en sa faveur… Prenez garde, car l'homme dispose de coupe-jarrets qui ne seraient que trop enclins à faire taire les bavards. Si vos suppositions s'avèrent fondées et si vous demeurez la cible de l'ennemi anglais…

Il se tut un instant, et reprit :

— Monsieur, je suis heureux que ce malentendu ait dissipé entre nous un trouble que rien ne justifiait, si ce n'est de ma part le souci permanent du service du roi. Nous devons être reconnaissants de ce mouvement qui nous a permis d'écarter les fausses impressions que nous conservions tous deux. Sachez que désormais le lieutenant général de police vous accorde sa confiance pleine et entière et qu'il vous demande de le considérer comme vous le faisiez de M. de Sartine.

Nicolas s'inclina en souriant.

— J'aurais mauvaise grâce à n'y point déférer. C'est comme cela, monseigneur, que j'ai toujours entendu ma place auprès de vous. Ma situation est singulière, forgée année après année par ma présence auprès du feu roi, par ma naissance et par les affaires si particulières auxquelles j'ai été mêlé. Je n'aspire à vrai dire qu'à redevenir l'instrument dans vos mains du service du roi, le seul souci qui m'anime et me satisfasse.

— Que comptez-vous faire ?

— Poursuivre les filatures et, à partir des ouvertures qu'elles nous procureront, finir par confondre les coupables.

— Croyez-vous le duc de la Vrillière impliqué dans cette série de crimes ?

— Je ne crois rien, monseigneur. Mais je comprends votre légitime angoisse au sujet du ministre. Rien ne sera fait par moi qui mettrait en cause une personne si proche du trône : c'est vous qui en seriez dûment prévenu et la décision reviendrait sans doute au roi. Dans ce cas, la sagesse voudrait qu'un règlement public n'intervienne pas ; il serait contraire à la dignité de l'État et d'autres mesures seraient à envisager.

— Monsieur le commissaire, vous me voyez entièrement satisfait. Vous avez évoqué Sa Majesté…

— Le roi est informé de cette affaire et espère le prompt succès de l'enquête. Le secrétaire d'État à la Marine également : la présence d'un espion anglais et l'attentat perpétré contre moi dont on a pu un instant penser qu'il visait le ministre, tout cela…

— Bien, bien. Cela est parfait et nous n'y revenons point. À bientôt, cher commissaire.

Le Noir se retira, sa mine affable habituelle recomposée. Nicolas prit une grande inspiration. C'était comme si un poids lui était ôté de la poitrine. La grande explication avait eu lieu, nécessaire, complète. Sa violence et son intensité avaient éclairé les recoins sombres d'une relation hiérarchique qui ne pouvait s'exercer heureusement que dans une confiance donnée et acceptée. Le reste n'avait été qu'eau bénite de cour. Il pouvait désormais espérer que sur ce front-là au moins, il serait préservé et libre de ses mouvements. L'intrusion brutale du lieutenant général de police dans la salle des supplices n'en demeurait pas moins lourde de conséquences. Désormais, les plus retors des témoins – et la femme Gouet appartenait d'évidence à cette catégorie – allaient se fermer comme des huîtres. Il appela Bourdeau. Les yeux de son adjoint exprimaient à la fois de l'amusement et de l'inquiétude.

— M. Le Noir est passé devant moi, l'air fort empourpré, mais étonnamment serein. Quelle mouche vous a piqué et vous a transformé en ce monstre hurlant et vitupérant ?

— N'exagérez point, répondit Nicolas, il y a eu quelques paroles échangées et je n'ai qu'un peu élevé la voix.

— Oui… la trompette du jugement dernier !

— Rien qui ne dépasse la règle que se fixe un subordonné d'un certain rang vis-à-vis d'un magistrat du sien.

— Et encore ?

— Cela a été fort bien reçu et j'ai lieu de croire que notre tâche en sera facilitée. Du bon usage des assauts de sincérité… Vous savez les choses, Pierre. Il y a toujours un risque à s'affronter de la sorte à poids inégaux : c'est le pot de terre contre le pot de fer. Nul n'y échappe au cours d'une vie, où l'incertitude est la marque de la subordination. Il reste que si, à cet instant décisif, votre force morale vous abandonne, vous ne la retrouverez jamais et, jamais, non plus, vous ne serez en mesure de convaincre. Nous en étions à ce carrefour-là du chemin. Désormais, les nuages sont dissipés, sauf à nous avoir gâché notre théâtre d'ombres et notre interrogatoire.

— La femme Gouet s'est empressée de décamper en compagnie du concierge, dit Bourdeau. Je ne m'y suis pas opposé, ne voulant pas irriter outre mesure M. Le Noir. Seule la petite Jeannette, toute tremblante et sanglotante, n'a pas osé bouger d'un pouce.

— Faites-la entrer. Qui sait, peut-être en viendra-t-elle à nous aider ?

Un visage tout rouge et chiffonné apparut bientôt. La jeune fille frissonnait et jetait des regards égarés autour d'elle. Nicolas la prit doucement par le bras et la fit asseoir sur un escabeau.

— Alors, Jeannette, tu n'es pas comme les autres ? Tu es une brave fille et ce n'est pas contre toi qu'on en a, rassure-toi. Je veux seulement que tu me précises certains détails, comprends-tu ?

Elle reprit sa respiration par petits spasmes convulsifs. Les boucles de ses cheveux collés par la sueur ramenèrent en un éclair Nicolas dans les bois de Fausses Reposes. Il revit le visage d'Aimée d'Arranet sous la pluie battante. Il se reprit, sortit son mouchoir et lui serra le nez comme on fait à un enfant. Ce simple geste parut dénouer la jeune fille qui esquissa un pauvre sourire.

— Là, voilà, cela va mieux. Écoute bien ce que j'ai à te demander. Tu ignores tout, tu dormais, tu n'as vu personne, tu n'as rien entendu. Soit, je te crois. Cependant, tu étais l'amie de Marguerite et l'autre jour, avant ton malaise, tu as failli me dire quelque chose.

Elle baissait la tête, reprenant un air buté et lointain.

— Ton amie avait un rendez-vous ce soir-là. Avec un galant, sans doute. T'en a-t-elle parlé, à toi qui étais sa confidente ?

Les yeux blancs, elle agitait la tête de droite et de gauche. Nicolas frappa dans ses mains. Elle s'arrêta sur-le-champ et reprit une attitude normale.

— Calme-toi. Reconnais-le : Marguerite t'a dit qu'elle avait un rendez-vous.

Elle le regarda longuement avant de se décider.

— Dame, oui, et même que ça ne lui plaisait guère, mais elle ne pouvait pas faire autrement.

— Bien ! S'agissait-il de son jeune galant ? Celui que tu appelles Aide ?

— Que non ! C'était le vieux, le maître d'hôtel.

Elle s'exprimait désormais avec plus de fermeté.

— Tu en es certaine ? L'as-tu entendue lui donner rendez-vous ?

— Non, bien sûr. J'ai vu le billet. Elle devait se trouver le soir dans la cuisine.

— Mais toi, tu l'as lu ?

— Non, je ne savions point encore lire. J'ai vu la lettre.

— Soit. Les lettres étaient comment ?

— En bâtons, y a que celles-là que je reconnais. Le tout sur un vieux bout de papier à envelopper les chandelles.

— Et ce papier, Marguerite l'a-t-elle gardé ?

— Elle n'en voulait plus. Elle l'a déchiré en petits morceaux et les a jetés par la croisée.

— Je te remercie. Aurais-tu autre chose à me dire ?

— Non, monsieur.

— Tu peux rentrer. Veux-tu qu'une voiture t'accompagne ?

— Non, j'aurais trop honte. Je vais suivre la rue Saint-Honoré.

— Comme tu veux. Demeure discrète sur notre propos, il y va de ta sûreté. N'oublie pas cette précaution.

Elle se retira en jetant derrière elle des regards affolés, comme si elle craignait qu'on ne la rappelât.

— Je commence à croire que nous avançons.

— Beau tableau de chasse, en effet, dit Bourdeau. Une première, et le lieutenant général de police. Au fait, j'ignorais que vous revendiquiez désormais votre titre de marquis.

Nicolas sourit.

— C'était une boutade ad usum Delphini, l'aigu de la pointe de ma botte oratoire. Je crois M. Le Noir sensible au prestige des rangs. Pour en revenir à notre affaire, résumons-nous. Le cadavre du fiacre n'est sans doute pas Eudes Duchamplan. Il ne s'est pas suicidé. On peut estimer qu'il s'agit du jardinier Vitry, l'ancien fiancé de la fille Pindron.

— Cela nous informe sans nous avancer.

— Certes, mais désormais le cercle de nos recherches s'amenuise et se resserre. Qu'en est-il des nuits mystérieuses du duc de la Vrillière, et où ses escapades le conduisent-elles ? Quid des résultats de la surveillance étroite de l'hôtel du marquis de Chambonas ? C'est là que nous ressaisirons le fil. Et où se trouve la deuxième jeune fille de Bruxelles ?

Bourdeau le considéra, interdit.

— Je crains de ne pas vous avoir indiqué ce point, enchaîna Nicolas, qui avait surpris l'expression de l'inspecteur. Les vêtements et l'aspect du cadavre de la triperie chaudière de l'île des Cygnes m'ont fait repenser à une recherche demandée par M. Le Noir : une fugue vers Paris de deux jeunes filles habitant Bruxelles. La victime est l'une d'entre elles et je suppose que nous pouvons craindre le pire pour sa sœur. Une chance demeure de la sauver, c'est qu'elle soit tombée dans les mêmes mains. C'est une question de temps. De ma conversation avec M. Le Noir, je retire que le marquis de Chambonas est protégé et qu'il n'est pas dans l'ordre des choses que nous puissions examiner de plus près son hôtel. Il est vraisemblable qu'il doit prendre ses précautions et que ses soirées de Capoue se déroulent désormais dans d'autres refuges mieux protégés.

— Je suis de votre avis. Nous dépendons donc de nos mouches, de nos filatures et de tous les moyens d'une police bien réglée.

— Il faut attendre que quelque chose se déclenche. Ensuite nous pourchasserons l'hydre, fidèle Iolaos70 .

— L'hydre aux nombreuses têtes.

— Sûrement, oui. En attendant, je vais tranquillement me rendre chez le ministre, je veux en avoir le cœur net.

— Est-ce bien prudent ?

— Je ne risque rien. Il est assurément au fait de mes soupçons. Mes questions à Versailles sur sa main d'argent ne lui ont laissé à cet égard aucun doute possible. Il n'ignore pas que nous savons et que nous doutons. Soit il est coupable, et mon propos, que je souhaite sans détour, ne pourra conduire qu'à des mouvements extrêmes ; soit il est innocent, alors il doit nous aider et permettre que nous établissions qu'il n'est pour rien dans ces meurtres.



Nicolas sortit du Châtelet. Il respirait maintenant plus librement. Quelque chose s'était dissipé qui pesait sur lui depuis la mort de Louis XV : une sorte de ressassement de honte et de chagrin qui le conduisait à se sentir coupable d'une faute qu'il n'avait pas commise, blessé qu'il était jusqu'au tréfonds par le sentiment de la loyauté trompée et de la confiance méprisée. La force qui avait animé sa réponse à M. Le Noir provenait de cette rancœur légitime. Il semblait que le lieutenant général de police avait compris sa souffrance. L'accueil réservé à des propos dont il mesurait l'excès réhabilitait à ses yeux un homme qui, jusqu'à présent, lui avait marchandé son estime. Il espérait ne s'être pas trompé dans son constat, tellement il était désireux de renouer avec les dévouements et les fidélités d'antan.

Ses pas le conduisirent au bord de la rivière et il décida de s'abandonner au choix inconscient qui le guidait. L'esprit serein et le regard attentif, il jouissait du spectacle de la ville aimée. Quai de la Mégisserie, il songea à Naganda à la vue de quelques recruteurs traquant les jeunes chalands propres à se laisser abuser par eux. Les filles du corps de garde, le jeu, l'alcool et le festin seraient autant de pièges tendus sous leurs pieds. Le Mic-Mac avait failli se faire enrôler ; l'attention vigilante de la police l'avait sauvé. Où se trouvait-il, cet ami lointain ? Sans doute poursuivait-il inlassablement la mission qu'il s'était à lui-même donnée : continuer à servir le roi de l'ingrate patrie. Plus loin, une vieille femme activait son réchaud et enfumait les passants. L'odeur qui le saisit au passage lui fit deviner qu'elle usait pour frire ses beignets, au lieu de bonne huile ou de saindoux, de cambouis, un vieil oing qu'elle dérobait sans doute aux cochers qui en graissaient les roues des carrosses. Un gagne-denier trapu, le poil noir, les jambes arquées, dévorait une de ces gourmandises brûlantes et visqueuses à peine sorties de la poêle. Devant la colonnade du Louvre, il observa le marché à la fripe. Toute une faune désargentée fréquentait cet endroit où de vieilles hardes suspendues à des ficelles étaient ballottées par le vent comme des pendus desséchés. La police, parfois, dispersait l'ensemble, car on vendait ici, au lieu de les brûler, les pauvres dépouilles de ceux qui mouraient de phtisie, de pneumonie ou de consomption. Les habits infectés passaient du corps des morts à ceux des vivants qu'y gagnaient ces maladies.

Nicolas se fit reconnaître à l'entrée de l'hôtel Saint-Florentin. Dans le grand escalier, il croisa la duchesse de la Vrillière qui répondit à son salut par un regard effrayé. Elle semblait avoir pleuré et s'apprêtait à sortir, vêtue d'un grand habit gris doublé de noir et la tête recouverte d'une calèche grise71 . Il montait lentement les degrés quand il entendit un murmure derrière lui. Se retournant, il vit la duchesse arrêtée, tendant vers lui un visage implorant.

— Monsieur le marquis…

Encore une ! pensa-t-il. Elles croyaient toutes l'amadouer en lui donnant son titre, mais lui-même ne venait-il pas d'en arguer, face à M. Le Noir ?

— Ma cousine de Maurepas vous tient, me dit-elle, en haute estime, poursuivit la duchesse. Puis-je vous présenter une prière ?

— Madame, je suis votre serviteur.

— Aidez le duc. Moi, il ne m'écoute pas. Il ne m'a d'ailleurs jamais écoutée.

— Madame, c'est en m'aidant que vous l'aiderez. Je suis convaincu que vous en savez sur cette affaire plus long que ce que vous avez consenti à me dire.

Elle torturait un des rubans de sa coiffure.

— Je ne peux rien vous dire. Il n'y avait rien à faire d'autre…

— Faire quoi ? Madame, je vous en conjure.

— Sauvez-le, monsieur.

Elle se retourna d'un seul mouvement et vola plus qu'elle ne marcha jusqu'aux degrés du perron.

Voilà, songea Nicolas, qui justifiait amplement sa décision d'entretenir coûte que coûte le ministre. Le valet de chambre ne dissimula pas sa surprise de son intrusion et commença par refuser de prévenir son maître qui avait recommandé n'être point dérangé. Le commissaire écarta fermement le serviteur et passa outre. Il gagna la galerie et le cabinet de travail où toute cette aventure avait débuté. Il gratta à la porte et, sans réponse, entra décidément. M. de la Vrillière paraissait affalé sur un fauteuil près de la cheminée. En culotte et chemise, la cravate dénouée, il portait sur ses épaules un épais tissu bariolé dont il serrait les pans croisés sur sa poitrine. Ayant ôté sa perruque, les flammes du foyer faisaient briller le poli de son crâne chauve. Il offrait le spectacle pitoyable d'un vieil homme malade et effondré. Nicolas éprouva de la compassion pour ce personnage qu'il avait connu naguère plus péremptoire.

— Comment, comment ? fit le duc. Pourquoi me trouble-t-on, et qui vous a autorisé ?

Il ne reconnaissait pas Nicolas. Celui-ci se pencha vers lui.

— Il y a urgence, monseigneur. Ce que j'ai à vous dire ne souffre d'aucun délai.

— Je suis fatigué.

Nicolas écarta l'objection et dressa le tableau complet de son enquête, n'omettant aucun détail, y compris ceux, nombreux, qui incriminaient le duc. Il exposa et commenta les diverses hypothèses posant çà et là des questions qui demeuraient sans réponses. Il omit seulement, par prudence, d'évoquer les mesures matérielles que lui-même et ses gens avaient prises pour découvrir le ressort de cette affaire. Il insista sur le fait que quatre victimes venaient de payer de leur vie une obscurité que chacun s'efforçait d'épaissir. La conclusion rappela la volonté du nouveau roi de voir éclaircies les voies de ce drame. Il argua enfin du salut de l'État devant un homme qui, longtemps, s'était confondu avec lui, soulignant combien s'avérait inquiétant le fait que le représentant occulte d'une puissance étrangère en vienne à traverser une affaire criminelle où tant de noms illustres étaient évoqués.

Son interlocuteur, de plus en plus accablé, ne maîtrisait plus sa tête affaissée sur la poitrine. Il finit toutefois par se ressaisir.

— Hélas, hélas ! soupira-t-il. Je ne peux ni ne veux rien vous dire. Le feu roi vous aimait et vous donnait toute sa confiance. Si je devais confier un secret à quelqu'un, ce serait à vous, que je connais et estime depuis des années. Mais vous-même, qui m'avez servi, comment pouvez-vous croire ces vils calomniateurs et donner dans le panneau de leurs sanglantes machinations ? Je n'ai pas la prétention d'être un saint, mais comment pourrais-je avoir commis ces crimes affreux ? Rien, je vous le jure, ne m'apparente à ces horreurs. Me croyez-vous, Nicolas Le Floch, vous que le roi considérait comme le plus pur de ses serviteurs ? Vraiment, vraiment…

— Monseigneur, il vous suffit de me confier une seule chose. Où étiez-vous à l'heure des crimes en question ? La question est simple et un mot de vous suffit.

Le ministre tourna vers lui un visage où il vit avec stupeur couler des larmes.

— Cela je ne le dirai pas, dussé-je payer le prix de mon silence au centuple ! M. de Chambonas, lui… Rien ne m'obligera à révéler ce que je souhaite garder par-devers moi.

Il acheva dans un soupir.

— C'est la seule et unique part de moi-même à laquelle je tiens, avec ma fidélité au feu roi… Laissez-moi.

Nicolas se retira, songeur.



Une chaise le ramena au Châtelet où commença une longue attente. Il remit derechef ses notes à jour essayant de ne rien omettre des détails qui s'accumulaient. Leur matière était si serrée que leur masse finissait par entraver le mouvement de la pensée. Le Père Marie, silencieux et prévenant, lui fit partager sa pitance sur le coup d'une heure. Cet appétissant fricot se révéla une sorte de ragoût de tétines de vache, plat qu'affectionnait le peuple pour son économie. Ce dîner fut arrosé d'un guinguet léger, par extraordinaire point trop vinaigré. Nicolas finit par s'assoupir la tête entre ses bras posés sur la table, la fatigue accumulée des émotions et des marches et contremarches de la semaine écoulée s'abattant tout d'un coup sur ses épaules.

À cinq heures de relevée, Bourdeau et Rabouine surgirent et le réveillèrent, le sortant d'un rêve étrange. Un inconnu y activait un automate, comme ceux de Vaucanson, au bras droit pourvu d'une main d'argent et égorgeait un autre pantin dont il découvrit horrifié qu'il avait le visage de la reine. Il se débattit et tenta d'intervenir, mais une force inconnue le maintenait immobile, comme paralysé.

— Il y a du nouveau, annonça Bourdeau, et pas du moindre ! Et sur tous les fronts !

— Ce n'est pas trop tôt, fit Nicolas complètement réveillé. Je commençais à désespérer !

— Pour le coup, attendez-vous à n'être point déçu. Nous avons glané deux informations qui, je le crois, devraient nous donner du grain à moudre et faire avancer nos affaires.

— Ne me faites pas languir davantage. L'attente et le guinguet du Père Marie m'avaient plongé dans une léthargie fiévreuse qui m'a évité une trop grande impatience. Je vous écoute.

— C'est votre blessure à la tête qui cicatrise, elle vous a échauffé. Voilà le fait. Rabouine, assez joli garçon sous ses airs dégingandés, joint parfois l'utile et l'agréable. La demoiselle Josse, plus connue sous son nom de guerre La Roussillon, brunette fort piquante et d'une jolie figure, a un faible de cœur pour notre mouche qu'elle n'a de cesse d'agacer et dont elle ferait, s'il y consentait, son greluchon.

Rabouine rougissait en baissant la tête.

— Bref, poursuivit Bourdeau, de fil en aiguille, elle jase avec lui en bavarde impénitente, ne sachant rien dissimuler et garder de ce qu'elle découvre. Ne voilà-t-y pas qu'elle apprend à notre homme que sa conscience est de plus en plus irritée par ce qui se passe dans des parties fines organisées par… vous ne devineriez pas qui ?

— Le marquis de Chambonas ?

— Non point. Un galant dont elle a fait la description à Rabouine. Il va prendre le relais lui-même.

— La description peut correspondre au signalement d'Anselme Vitry, mais à la lumière de ce que vous avez découvert il s'agit plutôt d'Eudes Duchamplan.

— Et pour quelles raisons cette fille renâcle-t-elle devant des soirées qui participent de son habituelle activité ?

— Elle n'en supporte plus, en brave femme qu'elle est, certains aspects et les ignominies qui s'y commettent. De surcroît, une de ses camarades du monde de la galanterie vient d'y gagner une maladie cruelle qu'on n'attrape point dans le cloître ou dans le célibat. Elle n'entend plus donner la main à ces sales débauches. Conviée ce soir encore une fois, elle s'y refuse.

— Tout cela est bel et bon, dit Nicolas, cependant apportez-moi quelques arguments bien pourpensés, que nous ayons une chance de nous insérer dans cette affaire. Où, quand, comment ?

— Faut vous dire, monsieur Nicolas, intervint Rabouine, que son jasement a été très documenté et qu'elle m'a fait dépositaire de quelques clés secrètes pour le cas où il lui adviendrait quelque chose de fâcheux. Elle souhaitait ainsi s'offrir une sorte de garantie.

— Oui, je comprends bien. Mais encore ?

— Un fiacre de commande la doit venir prendre à l'angle de la rue des Vieilles Tuileries et du Passage du Manège ce soir à dix heures. Elle ignore la destination du rendez-vous. Les fois précédentes, il s'agissait de maisons particulières et de caches dans les carrières souterraines. De plus, elle s'est aperçue qu'elle n'était pas forcément conviée à chaque occasion.

— Comment se fait-il qu'elle ait finalement accepté ?

— Je l'en ai convaincue.

— Moyennant quoi ? dit Bourdeau.

— Notre protection et appui. Elle a réuni avec sagesse un petit pécule et, originaire de Bordeaux, veut s'y retirer dans une occupation honnête.

— Bien, dit Nicolas songeur, cela est possible. Rien d'autre qui nous puisse aider ?

— Si ! Les invités à cette soirée doivent porter un masque et présenter un as de cœur à demi déchiré par le milieu. De cela je conclus que l'un des nôtres peut s'introduire dans la place.

Nicolas prit un papier et commença à écrire, tout en continuant à parler.

— Rassemblez-moi nos gens, mouches et compagnie. Prévenez les gardes-françaises et le guet. Prévoyez des hommes dans le quartier des carrières autour de l'Observatoire et des mouches pour repérer tout mouvement incongru de voitures. Je doute que la surveillance soit aisée. Il est probable que ces gens n'utilisent pas l'entrée officielle et je sais que nombre de demeures particulières possèdent dans les caves des accès privés ; c'est notre malheur ! Rappelez-vous, Pierre, le souterrain de la maison Lardin rue des Blancs-Manteaux. Pour le reste, du monde à maintenir à Montparnasse…

— La surveillance y est permanente, dit Bourdeau.

— Surveillance également aux abords de l'hôtel Saint-Florentin. Il est hors de question pour le coup que nous perdions le ministre de vue s'il sort et abandonne sa voiture. Je veux connaître le but de ces escapades nocturnes dont il tait avec obstination les raisons. Réserve de voitures au Châtelet et une bonne monture pour moi. Pas une bête nerveuse et piaffante, un cheval paisible et débonnaire. Il est essentiel que je ne me fasse pas remarquer.

— Vous n'envisagez pas, j'espère, d'intervenir en personne, interrogea Bourdeau inquiet.

— J'y compte décidément.

— C'est folie ! Au moins, permettez que je vous accompagne.

— Point du tout, mon cher Pierre. Vous demeurerez au Châtelet et serez l'âme de l'opération. Vous savoir là sera pour moi un réconfort et une certitude que tout se déroulera selon mes vœux.

— Car, si je vous entends bien, vous voulez vous introduire secrètement dans le lieu où nous conduira La Roussillon ? Vous serez reconnu à l'instant, avec des conséquences… On vous connaît trop.

— Mauvais argument. Je porterai un masque et serai armé. Qu'on me trouve un as de cœur et une grande cape noire à col coulissant. Tout sera poudre aux yeux. Je feindrai le barbon qui se rajeunit avec une perruque blonde, face cérusée et beaucoup de rouge.

— Soit, je cours de ce pas organiser les préparatifs, encore que je désapprouve votre impudente démarche. Où prendrez-vous les choses en main ?

— Rue des Vieilles Tuileries, cela va de soi, là où La Roussillon a rendez-vous. Autrement, le temps de me prévenir, l'occasion sera perdue… Donc le cheval pour moi et un deuxième cavalier qui me suivra à distance et récupérera ma monture à destination. Troisième cavalier de réserve prêt à porter des messages ou à prêter la main. C'est lui qui sera chargé de…

— Le deuxième cavalier, interrompit Bourdeau d'un ton décidé, ce sera moi, ne vous en déplaise.

— Hors de question !

— C'est essentiel au contraire, et je m'adresse à l'homme raisonnable. Mesurez le temps qu'il faudra pour m'avertir de votre destination. L'aller et le retour qui s'ensuivra.

Nicolas, considéra l'inspecteur.

— Soit, je me rends. Il est vrai qu'un délai de trois quarts d'heure au moins s'avère indispensable pour l'investissement du théâtre de l'opération. Alors, comme disait mon père, qui était à Fontenoy, « il nous reviendra de faire donner la Maison du roi ».

Il n'avait pas cessé d'écrire tout en parlant, raturant çà et là, comme s'il tenait la minute de ce débat. Il plia le billet sans le sceller, le tendit à Rabouine en le priant de le porter sans aucun délai au lieutenant général de police en son hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin.



La fin de la journée s'écoula en préparatifs et répétitions des différents cas de figure que la conjoncture impliquait. M. Le Noir s'était empressé de répondre à Nicolas, lui accordant carte blanche et tout pouvoir d'appréciation quant au déroulement de la soirée. Le commissaire se félicitait qu'un mot chaleureux eût conclu le billet exprimant le souci du lieutenant général de ne pas le savoir trop exposé dans cette périlleuse équipée. À huit heures, l'ensemble du dispositif était en place et Nicolas apparaissait aux yeux étonnés de Bourdeau et de Rabouine en vieux « beau » voûté, maquillé à la Richelieu sous une perruque bouclée d'un blond ardent. Il brandissait un as de cœur déchiré.

La suite alla de soi. Il se retrouva sur sa monture dans le renfoncement d'une porte cochère un peu en retrait du lieu du rendez-vous. La rue était déserte et peu éclairée, d'autant plus que des retranchements de lumière étaient prescrits en période de pleine lune, voilée d'ailleurs par des nuages. Peu avant dix heures, une silhouette apparut qui ne pouvait être que celle de La Roussillon. Elle semblait sous les armes, arpentant comme à la revue la chaussée, sa haute coiffure surmontée d'une plume en panache. Le visage masqué, elle portait une robe à la polonaise dont la tournure accentuait la cambrure de sa taille. À dix heures passées de quelques minutes, surgit un fiacre ordinaire qui s'arrêta. La Roussillon s'en approcha et parlementa quelques instants avant de se hisser, en rassemblant ses jupons, dans la caisse. L'attelage repartit au petit trot. Nicolas attendit un moment et ne lança sa monture qu'au moment où le fiacre atteignait presque la rue du Cherche-Midi. Nicolas entendait, loin derrière lui, Bourdeau et le troisième cavalier. Vers quelle apocalypse se dirigeaient-ils ?