IV

Confusion

Ab hoc cadavere quidquam mihi opis expetebam ?
De ce cadavre laissé sans sépulture, quelles ressources pourrais-je tirer ?
Cicéron


Attablé à un petit guéridon de la chambre de M. de Noblecourt, Nicolas attaquait sa troisième tranche de jambon de Mayence. Il se versa un autre verre de vin clairet. À son retour, tard dans la soirée, Catherine lui avait concocté ce robuste médianoche et monté le tout chez le maître de maison. Celui-ci, sur le point de se coucher et averti par Cyrus, le chien, de son arrivée, avait sonné pour qu'on prévînt le commissaire qu'il souhaitait l'entretenir. À son âge on dormait peu, soit que les douleurs le taraudassent et le tinssent éveillé ou qu'il prolongeât dans une rêverie somnolente les souvenirs heureux ou amers de sa longue vie. Il prenait un singulier plaisir à ces réunions du soir au cours desquelles Nicolas s'épanchait en toute confiance auprès de lui, attentif à ses remarques toujours avisées. L'existence du magistrat se cantonnait désormais à son hôtel, à l'exception de quelques visites de cérémonie, sa promenade quotidienne prescrite par Tronchin, son médecin de Genève, et les quelques grandes soirées où sa table, ouverte à ses proches, prodiguait ses splendeurs. Le jambon dévoré, Nicolas s'attaqua à un plat de gimblettes19 à l'orange et à la pâte d'amande tout brillant de sucre glace. Deux regards concupiscents convergèrent vers cette merveille, celui de l'hôte dont la bouche à demi ouverte laissait paraître la gourmandise, et celui de Mouchette, la chatte assise sur ses genoux. De ses débuts difficiles dans l'existence, il était resté à la pauvre bête un insatiable appétit que rien ne rebutait et dont la variété des choix s'étendait à des mets généralement peu prisés par la gent féline. Cyrus, toujours pédagogue, surveillait sa jeune amie, prêt à lui enseigner, avec une ferme douceur, les bonnes manières. Le vieux chien lui était redevable d'un renouveau de jeunesse consécutif à ses nouvelles responsabilités d'aîné et de connaisseur des habitudes de la maison. M. de Noblecourt s'ébroua et réajusta son bonnet de nuit, comme s'il voulait rompre la fascination que les mets et le vin exerçaient sur lui. Il se servit délicatement d'un soupçon de tisane ambrée contenue dans une petite théière chinoise qu'une double enveloppe de porcelaine, emplie d'eau chaude, maintenait à la température idéale.

— Hélas ! soupira-t-il en goûtant le breuvage, me voilà réduit au régime du grand roi ! Compote de pruneaux et tisane de sauge. Fagon lui-même n'y trouverait rien à redire20 .

— Vous dînez et soupez sans doute plus abondamment, remarqua Nicolas.

— Certes, mais, adieu les plaisants excès de jadis ! Vous verrez un jour ce qu'il en coûte de se restreindre.

— Allons, plaignez-vous ! Le monde passe sur vous en laissant peu de traces. Si vous ne cédez pas aux tentations, vous demeurerez jeune homme.

— Allons, vil flatteur, contez-moi plutôt votre journée. Mais avant, que je vous dise la nouvelle du jour. Un mien ami, qui m'avait demandé à dîner…

— Vous avez dîné en cérémonie ?

— J'ai picoré, dit Noblecourt en riant, et lui aussi. Ce mien ami, disais-je, fort au courant des rumeurs de Versailles, sans compter de ce qui se dit chez les ministres des cours étrangères, pense – et cela vous intéressera – que la reine a peu goûté qu'on choisisse M. de Sartine comme ministre de la Marine. Elle le protège en considération de Choiseul, dont il fut l'ami. Elle eût souhaité qu'il prît la succession du duc de la Vrillière comme ministre de la Maison du roi. Elle a vu avec peine qu'on plaçait l'ancien lieutenant général de police dans un département aussi étranger à ses talents.

— Le duc de la Vrillière ne paraît pas en disgrâce, observa Nicolas. On dit que le roi le boude en raison de son existence même, mais Maurepas est son beau-frère. Quant à Sartine, ses talents le recommandent à tous les emplois, si éloignés soient-ils de ses domaines de prédilection.

— Certes ! approuva le procureur. Secundo, l'humeur de Mesdames et, en particulier de Madame Adélaïde, n'a cessé de s'aigrir en raison du peu de crédit et d'influence qu'elles obtiennent. La reine aurait adopté à leur égard un parti décidé dont elle ne s'écartera plus. De bons procédés, soit, mais on ne tolérera aucune prétention excessive et on réprimera les petites jactances que l'on hasarde de temps en temps.

— Mesdames ont mal vieilli, remarqua Nicolas.

Il se souvenait avec nostalgie d'une radieuse amazone, en tenue de chasse… Quatorze années s'étaient écoulées depuis sa première rencontre avec Madame Adélaïde au cours d'une équipée mouvementée.

— Tertio, poursuivit M. de Noblecourt, tout laisse à penser que la reine devrait en user de même avec ses beaux-frères. Monsieur, réservé et prudent et même dissimulé, met assez de ménagement dans sa conduite, mais le comte d'Artois n'en garde aucun et tombe sans cesse dans une familiarité qu'il croit permise parce qu'elle a été tolérée jusqu'à présent. Quant au roi, en dépit de son existence sévère, chacun le juge doux et faible. Il ne mettra pas ordre aux effervescences de son frère. Il n'y a que la reine qui, en ayant le désir, pourrait le remettre à sa place. Il est à craindre bien des désagréments de cette situation.

— Et le quarto, Mercure de toutes les nouvelles ?

— Riez, c'est beaucoup plus grave. Un pamphlet ! On dispute sur son auteur. On soupçonne le sieur de Beaumarchais. Choiseul en est la cible principale avec la reine, dont l'entourage est dénoncé comme vendu à l'ancien ministre.

Il baissa tellement la voix que la chatte se mit à miauler d'inquiétude.

— Paix, Mouchette ! gronda Noblecourt. On va jusqu'à écrire que l'État est perdu si le roi ne prend pas toutes les précautions contre l'ambition et la coquetterie de sa femme. Avec, tenez-vous bien, comme thème principal que Louis XVI ne pourrait avoir d'enfants et que les princes, ses frères, se devraient prémunir contre quelque nouvelle et infâme intrigue à laquelle se prêterait la jeune souveraine.

— Voilà bien encore la manifestation de l'infection dominante du siècle et ses ramas d'ignominies qui se succèdent depuis tant d'années et contre lesquels nous dressons sans relâche des barrières toujours illusoires ! s'emporta Nicolas.

— Je crains que les égarements déplorables prêtés au feu roi n'aient ouvert le champ aux fripons en tout genre, observa Noblecourt. Désordres, scandales, injustices se sont succédé et tout fut bouleversé. Il n'y eut plus de mœurs, de principes, et tout alla au hasard. Seuls les méchants demeurent en scène face à un gouvernement sans ressort, et il s'élève parmi eux un esprit d'intrigue et de cabale d'une violence concentrée sans précédent dans ce royaume. Les devoirs les plus sacrés sont oubliés et rien n'est respecté ni à l'abri des horreurs les plus noires.

— Votre ami me paraît bien renseigné et bien amer aussi, dit Nicolas qui s'étranglait avec une gimblette.

Il y eut un silence, puis M. de Noblecourt déclara enfin :

— Je ne vous dissimulerai pas plus longtemps que le maréchal de Richelieu m'a fait l'honneur de sa visite. Il est resté près de deux heures.

Nicolas songea à part lui que le duc, « vieille cour » s'il en fut, était désormais bien à l'écart du mouvement des affaires, même s'il s'obstinait à paraître à Versailles en tant que premier gentilhomme de la chambre. Rebuffades et dédains n'y faisaient rien : il continuait à imposer sa présence au nouveau roi qui le regardait sans le voir et ne lui prêtait aucune attention. Dans ces conditions, il n'était pas surprenant qu'il se souvînt de ses vieux amis, et M. de Noblecourt toujours sensible aux attentions du grand seigneur, lui offrait l'occasion de nourrir encore l'illusion de son importance.

— Je comprends mieux, dit Nicolas. Le maréchal ronge son frein et espère sans relâche ce qui ne viendra plus. Savez-vous que son procès traîne au parlement et qu'il fait scandale ?

— Et pour cause, dit Noblecourt en baissant à nouveau la voix. Il est accusé par Mme de Saint-Ginest, la partie adverse, de faux et de subornation de témoins. On dit que la procédure est effrayante et la longueur des mémoires inimaginable !

La chandelle d'un bougeoir grésilla et s'éteignit, plongeant la pièce dans une semi-obscurité.

— Cela n'est que trop vrai. Fait-il encore belle figure, au moins ?

— La bile de tout cela lui passe dans l'esprit et lui, toujours si léger, s'en aigrit et se répète à satiété avec les quelques pointes méchantes que vous lui connaissez. Il lui échappe de ces propos !

Noblecourt leva un doigt sentencieux.

— Un mauvais mot nous en apprend quelquefois davantage que dix belles phrases. Il a rêvé toute sa vie d'entrer au conseil. Aut causa, aut nihil.

— Sans doute, dit Nicolas. Mais quelle infirmité de l'esprit peut lui faire accroire d'avoir encore un avenir à son âge ? Que ne préfère-t-il l'histoire qu'il a contribué à faire, le récit de ses victoires et la gloire qui s'y attache ?

— Hélas, deux qualités essentielles lui manquent ! La vertu et la perspective. Lui, si soucieux de l'impression qu'il donne, devrait renoncer à son humeur déplorante et à sa censure des travers du temps. La sérénité n'habite que dans l'âme de l'honnête homme, et le maréchal est tout sauf cela. Mais venons-en à vous, racontez-moi donc votre journée.

Le vieux magistrat se cala dans son fauteuil, les yeux mi-clos. Mouchette, que rien de consistant n'était venu satisfaire, entreprit une méticuleuse toilette. Nicolas se lança dans un récit minutieux, attentif à n'omettre aucun détail. Il avait parfois constaté l'étrange capacité de M. de Noblecourt à s'imprégner des données d'une affaire. Sa réflexion conduisait souvent à des considérations étranges, mais qui se révélaient fréquemment d'une sagace prémonition. Le récit de Nicolas fut ponctué d'exclamations de satisfaction et de surprise, puis Noblecourt demeura un long moment silencieux tandis que Nicolas, altéré par son discours et le sel du jambon, achevait la bouteille de vin rouge de champagne qu'il jugea fauvelet, rosé entre blanc et roux, couleur œil-de-perdrix, et d'une légèreté revigorante.

— Je vous fais d'abord mon compliment, dit enfin Noblecourt. Votre disgrâce commencée aux cerises s'achève aux poires ! Beaucoup en voudraient du même genre ! Vous revoilà en selle, et soyez assuré que M. Le Noir, dont je persiste à présumer la bonne foi, reviendra sur ses préventions. Fasse le ciel que l'affaire dans laquelle on vous entraîne ne soit pas un piège propre à effondrer les plus belles espérances ! Vous hochez la tête ? Réfléchissons. Le duc de la Vrillière passe au-dessus de la tête de son lieutenant général de police. Ce n'est pas un service qu'il vous rend. Il vous implique dans une affaire touchant sa maison et son domestique. Il n'est pas lui-même si bien en cour, et seule sa parenté avec le principal ministre le protège d'un exil annoncé chaque semaine comme imminent. D'un côté, il vous met en situation d'irriter votre chef, et de l'autre vous entraîne, le cas échéant, dans sa chute. Aussi, suivez mon conseil : rendez compte exactement à M. Le Noir. Il vous en saura gré et vos intérêts confondus résisteront aux tempêtes. Continuez de paraître à la cour et tâchez d'informer le roi. Ce qui se passe dans le privé des grands royaumes ne peut le laisser indifférent. Ainsi serez-vous assuré de vos arrières et paré à toute éventualité.

— Je crois votre avis sage et bon et je le suivrai, approuva Nicolas.

— Quant à votre affaire, il n'en est point de plus délicate. Celles touchant au domestique le sont toujours. C'est un monde où la perfidie domine. Prenez vos soubrettes : une femme qui en sert une autre a besoin de bien plus d'art et de souplesse qu'il n'en faut à un homme de la même condition. Point de milieu, une femme de chambre est dans la plus flatteuse intimité ou dans la dépendance la plus humiliante. Un domestique, s'il se veut maintenir, doit toujours avoir réponse prête, aller au-devant du caprice, corriger la mauvaise humeur, tromper l'amour-propre, enfin feindre la sincérité. Tout cela implique fausseté et tromperie. Une noble demeure est un État en miniature, avec ses complots, ses alliances, sa dissimulation et, quelquefois, ses humbles dévouements.

Noblecourt se recueillit un moment avant de poursuivre.

— Ajoutez à tout cela une question essentielle. Pourquoi le duc de la Vrillière a-t-il fait appel à vous ? Vous n'êtes pas, je gage, dupe des compliments et de l'eau bénite de cour qu'il a prodigués à votre égard ? Il vous sait à l'écart et vous rappelle à lui, soit. Mais pourquoi ? En est-il venu à songer que tout s'achète et qu'un homme écarté, enquêtant sur un crime commis dans l'hôtel d'un ministre, pourrait venir à fermer les yeux sur certaines choses ?

— Le croyez-vous capable de cela ?

M. de Noblecourt se redressa et ses deux mains frappèrent les accoudoirs.

— Je m'étonne, monsieur, laissa-t-il tomber, qu'après tant d'années dans la haute police, vous conserviez encore ce fonds d'ingénuité qui fait honneur à votre bon cœur, mais rédime votre clairvoyance. Que voulez-vous, votre vieil ami se doit d'être l'avocat du diable, le pire est toujours possible et ne saurait être écarté a priori. Souvenez-vous de votre peine lorsque, vous-même acteur d'un drame, je vous passais au fil de mon investigation. Ce n'était pas que je vous croyais coupable, mais il fallait écarter cela de la route21 . Pour discerner en connaissance de cause le faux du vrai, il faut abandonner la pensée qu'on possède la vérité.

M. de Noblecourt surprendrait toujours Nicolas. Cet homme amène possédait une force, une autorité qui se manifestaient rarement et qui n'en étaient que plus saisissantes.

— Pour en revenir à votre victime, poursuivit Noblecourt, creusez ses origines, parole de procureur. Il y a des règles que vous connaissez pour la gent domestique et auxquelles il est fâcheux de contrevenir. Je résume : un domestique ne peut entrer en service sans déclarer son nom ou son surnom, son lieu de naissance et où il a servi. Il doit présenter le congé de son dernier maître sans rien dissimuler. Il ne peut le quitter sans son consentement et un certificat. Les domestiques de l'un et l'autre sexe non mariés ne peuvent avoir des chambres louées en particulier sans la permission écrite de leur maître. Il leur est défendu d'accueillir ou de prêter leur logis à des vagabonds ou à des gens suspects. La bonne police s'attache aussi à la routine des lois. Là où la règle habituelle, où le cours des choses, sont contournés, commence un terrain mouvant et incertain, où se dissimulent souvent d'étranges phénomènes. Le fait est rarement plein de sens, la lacune l'est parfois.

Un long silence s'établit. M. de Noblecourt soupira d'aise de sa formule. Son regard, perdu dans les zones d'ombre de sa chambre, paraissait en inventorier les détails.

— Ah ! reprit-il, que votre métier possède de mérites. Le premier est celui du divertissement. M. Tronchin, mon médecin, m'a confié un jour que, ne pouvant purger certains catarrhes, il les divertissait et les dévoyait à une autre partie moins dangereuse du corps… Mourir devrait nous apparaître un accident naturel et indifférent. Je suis un homme heureux, en dépit de tout. Magistrat au rancart, je vis vos enquêtes par procuration. Mourir est peu de chose, le plus difficile est de se détacher des affections et des objets qui vous entourent. Mon père me contait souvent les derniers jours du cardinal de Mazarin. Celui-ci trouva la force d'aller faire ses adieux à ses collections. Hélas, mes livres, mon cabinet, qui portera sur vous, le regard, le désir auxquels je vous ai accoutumés ?

— Oh ! dit Nicolas, je ne vous aime pas dans ces travers-là. Ils annoncent en général un mauvais accès.

— Ce n'est rien qu'une mélancolie d'automne, sourit le magistrat.

Mais pourrais-je n'obéir pas
Au destin de qui le compas
Marque à chacun son aventure…
Que c'est m'arracher à moi-même
Que de me séparer de vous22

Mes amis, mes livres, mon cabinet de curiosités…

— Quelle mémoire de jeune homme ! applaudit Nicolas.

— Sachez, monsieur l'insolent, dit Noblecourt en s'étranglant de rire, que le faisant remarquer vous aggravez votre cas, votre seconde proposition va sans dire.

Rassuré sur l'état de son ami, Nicolas prit congé et remonta dans ses appartements. Mouchette le suivit ; un vieux carreau lui servait de couche auprès du lit du commissaire.

Mardi 4 octobre 1774

Nicolas s'éveilla bien avant que le jour ne commence à blanchir la tapisserie de sa chambre. La même histoire se répétait chaque matin quand Mouchette, repue de sommeil mais affamée et joueuse, sautait sur le lit de son maître pour le piétiner. Sa tête ronronnante achevait de tirer le dormeur de son inconscience, il fallait lui ouvrir la porte. Elle filait la queue dressée vers les délices disposés à son intention par Catherine, la première levée qui, dans un grand bruit de raclements, rallumait les feux de ses potagers.

Le commissaire n'avait pas renoncé à ses ablutions à grande eau dans la cour. Il y retrouvait l'enthousiasme de son jeune âge, le choc brutal qui restaurait les énergies. Il remontait ensuite se raser et se coiffer. Il portait le plus souvent des cheveux naturels noués d'un ruban, sauf en de solennelles occasions ou lorsqu'il devait se rendre à Versailles.

Ce matin-là, attiré par l'animation et la variété des spectacles offerts au promeneur, il décida de faire un grand tour sur les bords du fleuve. Il prépara mentalement son emploi du temps. Bourdeau devait l'informer du moment de l'ouverture du corps de la victime. Auparavant, il entendait rendre compte à M. Le Noir, aussi bien pour répondre au vœu exprimé par son chef que pour se prémunir du coup de caveçon que pourrait lui valoir l'irritation devant une mission qui tenait à la seule volonté du ministre. Il lui fallait trouver la manière la plus neutre, mais la plus habile, de présenter son rapport, et marcher était pour lui une forme de réflexion.

Un clair soleil d'automne embellissait toutes choses, les nappant d'une lumière dorée déjà éclatante. Tout en marchant, Nicolas considérait les visages. La multitude animée défilait autour de lui, au rythme de ses pas, multipliait les rencontres rapides. Ce jeu le fascinait, comme celui des regards échangés et perdus, offerts, retenus ou repoussés, signes de tous les possibles. Il tentait sans toujours y parvenir de porter sur chaque visage des jugements moraux définitifs, fruits de son goût de collectionneur d'âmes. Il les rangeait dans un coin de son esprit, épinglés comme les insectes des collections du jardin du roi. Il savait pourtant l'inanité de cette approche dont le succès aurait facilité la traque des criminels. Son propre passé autant que son expérience lui renvoyaient d'angéliques apparences dissimulant d'âpres appétits. Le train de l'univers et de la société était tel que les apparences se révélaient n'être que tromperies fallaces et illusions.

Il se retourna un instant pour regarder, à l'entrée du Pont-Neuf, le cavalier de bronze23 , figure familière et péremptoire d'un timonier dirigeant la cité vers le grand large. Il emprunta le quai du Louvre, puis celui des Tuileries. Il allait se diriger vers le jardin pour rejoindre la terrasse des Feuillants lorsqu'un attroupement attira son attention. Une petite foule jacassante s'agitait autour d'une forme allongée sur le banc de la berge. Il s'approcha. Un quidam en qui il reconnut une mouche habituée à patrouiller dans les jardins pour y surprendre les conversations vint aussitôt l'informer. Un marinier avait repéré une forme étrange flottant entre deux eaux, alors qu'il traversait le fleuve sur sa barque. Avec sa gaffe, il avait récupéré un corps. Un portefaix retourna d'un pied la masse inerte. Le visage déformé d'un vieil homme apparut. La foule se recula avec un mouvement d'horreur. L'œil droit du noyé était crevé et l'arcade brisée et béante. Nicolas hocha la tête. Cette vision lui était habituelle : les mariniers, pour la plupart, ne savaient pas nager et ils étaient assurés de se noyer quand ils tombaient à l'eau. Lorsqu'il s'agissait de secourir un noyé en perdition, l'usage était de tenir le corps hors de l'eau en crochetant dans un œil et là où le hasard faisait porter le croc de leur instrument. Le blessé risquait d'y perdre la vie. Ainsi, même dans les cas où la victime aurait pu en réchapper, ce que le froid, la peur, les remous, les chocs avec les piliers des ponts n'avaient pas obtenu, la gaffe du sauveteur l'achevait dans un flot de sang.

Le guet prit les choses en main et Nicolas traversa le jardin des Tuileries, gagna la place Louis-le-Grand24 et la rue Neuve-des-Capucines, où se trouvait l'hôtel de police. Il y fut accueilli par le domestique comme une vieille connaissance et aussitôt introduit dans le cabinet de travail du lieutenant général. Qu'on le reçoive aussi vite était un signe favorable et une bonne façon qu'on lui faisait. La réception fut plus courtoise qu'à l'accoutumée. On y percevait cependant un rien d'inquiétude. M. Le Noir ne s'attendait sans doute pas à ce que Nicolas lui rende aussi tôt les devoirs auxquels il aspirait.

— Je suis accouru, dit le commissaire en s'inclinant, le tricorne à la main, pour répondre, monseigneur, à vos souhaits et vous rendre compte, comme il convient, de nouvelles susceptibles de retenir votre attention.

— Soyez assuré, mon cher commissaire, que je ne compte pas pour rien votre zèle et votre célérité. J'imagine que votre empressement intéresse l'affaire pour laquelle le ministre vous a convoqué par mon entremise ?

Il appuya sur « entremise », comme naguère un acteur de l'hôtel de Bourgogne. « Entremise » était de trop, estima Nicolas, mais il fallait bien que son chef se raccrochât à quelque branche pour redorer un blason quelque peu terni par le manque de considération du duc de la Vrillière à l'égard de son lieutenant général de police. Le commissaire s'engagea alors dans un exercice où il excellait, et qui lui avait valu jadis la faveur de Louis XV. Conter sans lasser, savoir rendre, en se bornant à l'essentiel, les observations suggestives ou éclairantes. Il se cantonna strictement aux faits, en se gardant bien d'évoquer les diverses hypothèses que lui-même et Bourdeau avaient déjà formées. Le Noir l'écoutait avec un petit sourire contraint et sans cesser de caresser sa joue gauche avec la pointe de la plume dont il se servait à l'arrivée de Nicolas. Il ne posa aucune question et resta un long moment à fourrager dans l'amas de papiers qui couvrait son bureau. Nicolas revoyait avec nostalgie le meuble du temps de Sartine : jamais plus d'un papier et le seul almanach royal dans son édition de l'année, ou des perruques alignées comme à la parade. Le lieutenant général paraissait concentré dans sa lecture. Il finit par relever la tête.

— Monsieur Le Floch, outre l'enquête sur les événements de la rue Saint-Florentin, j'apprécierais que votre habituelle sagacité s'appliquât à examiner quelques affaires urgentes qui, vu leur importance, non seulement suscitent mon embarras, mais imposent de n'être point confiées au premier venu.

— J'attends vos ordres, monseigneur, répondit sobrement Nicolas.

Le Noir se racla la gorge.

— Voilà, reprit-il, M. de Vergennes vient de me faire passer une dépêche de notre ministre à Bruxelles. Celui-ci attire notre attention sur la disparition de deux jeunes filles de bonne famille. Elles se sont enfuies de chez leur mère, il y a quelques jours. L'une est âgée de vingt ans et l'autre de dix-sept. La première est un peu marquée de petite vérole…

Il se replongea dans le document tandis que Nicolas ouvrait son calepin et commençait à écrire.

— Bien, vous avez raison de relever ces détails… Que disions-nous ? Oui, petite vérole, bien prise de taille, avec des yeux bleus et les sourcils noirs. La cadette a également les yeux bleus et les sourcils noirs : elle est jolie et un peu plus grande que l'aînée. Elles parlent français et assez mal le flamand. L'aînée parle l'anglais, mieux que la cadette qui n'en connaît que quelques mots. Elles possèdent des hardes assez fournies et de bonne qualité. On m'énumère deux déshabillés de toile, des camisoles garnies en mousseline, deux déshabillés de soie jaune, un de satin bleu et gris à rayures, une robe de perse à fond blanc, fleurage rouge, une robe de gros de tours à quadrilles brun et jaune, une robe de damas jaune, une robe de taffetas garnie en gaze, deux robes de coton blanc, deux déshabillés de coton à lignes bleues, des chapeaux à l'anglaise blanc et noir et des manchons de satin rose et bleu. Mais le risque existe qu'elles soient déguisées en hommes. Elles ont été vues prenant la poste de France, et tout laisse à penser qu'elles envisageaient de se rendre à Paris. Nulle trace depuis. Je n'ose imaginer les dangers que leur innocence peut courir dans notre capitale… Voyez ce qu'il y a à faire et m'en rendez compte.

— Si je les retrouve, observa Nicolas, la prise de corps s'imposera.

— Certes. On les mettra à l'abri dans quelque couvent en attendant que la famille prenne les dispositions pour les rapatrier. Dans ce cas, il faudra, sans désemparer, avertir nos gens à Bruxelles.

Nicolas s'apprêtait à prendre congé. Son chef le retint d'un geste.

— Encore autre chose. Si j'en crois ce que m'avait assuré Sartine à votre sujet, vous avez longtemps assuré la sûreté du roi et de la famille royale.

— L'attentat de Damiens contre le feu roi avait révélé de criantes insuffisances, répondit évasivement Nicolas.

— Il se trouve que la reine s'est plainte à Sa Majesté de la présence de mystérieux étrangers dans ses jardins de Trianon…

Il consulta un papier.

— Le 10 août dernier, Claude Richard, le jardinier en chef, et son fils Antoine ont croisé deux femmes vêtues et coiffées d'étrange manière. Celles-ci les ont toisés. Un proche de la reine a fait la même surprenante rencontre. Le roi m'en a parlé hier après la messe.

Nicolas eut une grimace de mécontentement.

— Pourquoi nous prévient-on si tardivement ? Dans ce type d'affaire, la rapidité est gage de succès.

— Que sais-je ! dit Le Noir en agitant la plume qu'il n'avait pas lâchée. La reine en a parlé au roi qui a haussé les épaules une première fois. Elle est revenue à la charge devant l'inquiétude de ses gens. Voyez cela et rassurez-la. Enfin…

Nicolas n'en croyait pas ses oreilles. Y avait-il pénurie ou hécatombe de policiers, que tout lui tombât en un jour sur les épaules ? Il nota pourtant que l'instruction donnée impliquait qu'il s'adressât directement à la reine.

— Enfin, dit Le Noir, l'air solennel, je vous commets en mission d'État auprès des nourrisseurs de bestiaux du Faubourg-Saint-Antoine. Transportez-vous sans délai hors les murs et rencontrez les principaux d'entre eux afin que chacun prenne ses mesures. L'intérêt commun appelle une action discrète et immédiate. Le pire serait que la rumeur enflât et mît à plat leur négoce par la terreur qu'inspirerait la divulgation d'inquiétantes nouvelles. Je le répète, faites au mieux et vite. Sachez que le roi, informé de la situation, suit personnellement cette affaire.

Il ponctua son exhortation d'un coup du plat de la main tandis que son interlocuteur, sans rien comprendre à cette dernière histoire, trouvait que l'on chargeait beaucoup la barque. Si, au moins, il avait pu démêler la nature de la nouvelle mission que son chef souhaitait lui confier !

— Monseigneur, je suis votre obéissant serviteur, et tout aux ordres du roi. Cependant, puis-je vous prier de préciser…

— Ah ! dit Le Noir s'esclaffant et esquissant un gracieux salut, suis-je étourdi. Je vous parlais comme à moi-même. Apprenez donc que nos provinces méridionales sont touchées par une maladie putride et pestilentielle qui détruit le bétail. Et cela réapparaît de manière sporadique depuis 1714.

— Est-ce cela qu'on nomme charbon ?

Le Noir le fixa avec un rien d'étonnement.

— Il y paraît. Non seulement cette peste affecte les animaux, mais la Faculté a constaté qu'elle pouvait aussi infecter la population. D'où vient-elle ? me direz-vous. Comment parvient-elle dans nos provinces du Sud ? Pour le coup, celle-là a commencé à dix lieues de Bayonne, au village de Villefranque, lequel ne subsiste, notons-le, que par des tanneries.

— Les peaux seraient donc coupables ?

Pour la seconde fois, Le Noir considéra Nicolas avec intérêt.

— Vous pensez vite et bien. Ces peaux sont d'ordinaire débarquées au port de Bayonne, en provenance parfois de Hollande et plus souvent de Guadeloupe. Quoi qu'il en soit, la contagion de la maladie sévit depuis des années chez les Bataves et a détruit la plus grande partie des bêtes à cornes de notre île. On tente bien, quand la chose est connue, d'enterrer les carcasses, mais il faut encore compter avec la tentation de les déterrer pour récupérer le cuir. Et que dire des carnassiers, comme les loups, qui s'attachent à les dévorer. Ces cuirs souillés constituent un péril pour ceux qui se risqueraient à les travailler. Aussi une lettre du curé de Salces, dans le diocèse de Mende, en Gévaudan, signale que deux écorcheurs sont morts en quelques jours d'anthrax au visage et d'enflures monstrueuses à la tête, au cou et à la poitrine.

— Il n'y a point de remède connu ? demanda Nicolas.

— On tente, on essaye, on expérimente. Les directeurs des Écoles royales vétérinaires ont rédigé une exposition des symptômes qui a des rapports si frappants avec les descriptions données par les anciens, qu'on croirait qu'elle en a été tirée. De tout cela, ces doctes concluent que nous ne sommes pas aujourd'hui beaucoup plus avancés sur cette matière qu'on l'était du temps de Lucrèce, Virgile et Ovide, et qu'il serait bien nécessaire de diriger, sur un objet aussi important, l'esprit de recherche et de lumière des physiciens de notre temps. La médecine prétend avoir tiré d'affaire un patient avec une potion composée de vin rouge de Bordeaux, de thériaque d'Andromaque, d'extrait de quinquina, de contra-herva, de serpentine de Virginie, d'huile de Succin, d'esprit de nitre dulcifié, d'esprit volatil d'ammoniaque d'eau de Luce et je ne sais plus quoi encore. Un vrai bouillon du Grand Albert.

— Cependant, monseigneur, il n'y a pas péril en la demeure, puisque le mal est circonscrit au sud.

— Que non pas ! On nous rapporte qu'en Bretagne, à Ploërmel, plusieurs paysans viennent de périr avec des symptômes semblables pour avoir dépouillé leurs animaux morts de maladie putride.

— N'y a-t-il aucun moyen d'empêcher le progrès de la contagion ?

Le lieutenant général de police lissa d'une main épiscopale la fine dentelle de sa cravate.

— Pensez bien qu'on y a veillé. Il n'y a pas d'armes contre cette contagion que de tuer et de séparer. Il est nécessaire d'exterminer tout ce qui est infecté. C'est l'unique moyen de sauver l'État entier d'un fléau destructeur. Le gouvernement accordera une indemnité aux propriétaires dont le bétail sera sacrifié. Ce sacrifice douloureux mais nécessaire doit devenir plus facile quand on y trouve son avantage ! Se relâcher sur cette précaution serait une condescendance funeste. Ce serait se rendre complice de l'aveuglement d'une populace aussi ennemie d'elle-même que du bien public.

— Cela implique toutefois de redoutables mesures, objecta Nicolas.

— En effet, dit Le Noir. Il faut non seulement couper par des cordons de troupes le passage des animaux d'une province à l'autre. Dans les villages où frappe le fléau, le bétail doit être séquestré et isolé. L'expérience des États voisins prouve que l'abattage des bêtes malades permet de préserver les autres. Il faut en convaincre les paysans, ou leurs maîtres. Là où le bât blesse, c'est lorsque l'indemnité promise tarde. Cette lenteur incite certains à ne pas signaler la peste dans l'espoir, toujours vain, que leur bien puisse en réchapper. Des mesures sévères sont et seront prises par les intendants aidés de troupes ou par les brigades de maréchaussées. Tout dépendra encore une fois d'une bonne police25 , de la vigilance, de l'exactitude et de l'activité de ceux qui sont chargés de l'application de ces mesures. Il est également essentiel de ne permettre ni le transport, ni la vente des animaux où règne le mal. Les transactions furtives et les déplacements nocturnes et clandestins des bêtes doivent être réprimés sans pitié. De toutes les contrebandes, la plus sensible pour le royaume est celle d'une seule bête malade échappée au contrôle et qui peut causer la ruine de toute une province et menacer la prospérité générale !

— Qu'attendez-vous de moi ? demanda Nicolas.

— Je veux que vous preniez langue avec les principaux de cette corporation. L'approvisionnement de Paris est de mon ressort. Il convient absolument de leur faire savoir, mais en toute discrétion, que leur salut et l'intérêt commun exigent qu'ils observent, comme parole d'évangile, les instructions que Sa Majesté a fait publier dans les provinces méridionales. Qu'ils en prennent connaissance et qu'ils s'en pénètrent. S'ils n'entendent le raisonnement de ces préceptes, n'hésitez pas à hausser le ton et à les placer de la manière la plus nette devant leurs responsabilités. Agitez le spectacle de leurs bêtes achevées, de leurs étables vides, de leurs fortunes renversées. Dressez le tableau d'un Paris affamé ou, pire, décimé par cette peste à laquelle eux-mêmes ne réchapperont pas. Insinuez la menace des rancœurs, pour ne pas dire plus, ruminées par le peuple dont la colère retomberait sur les nourrisseurs. Et si tout cela ne suffit pas, menacez-les de lettres de cachet et de la Bastille, où en cas de désobéissance, je n'hésiterais pas à les jeter. Mais je vous sais diplomate, habile à convaincre et à agiter la hache sans avoir à la laisser tomber.

Nicolas, battu à ruines26 , soupira intérieurement. Où trouverait-il le temps de poursuivre son enquête à l'hôtel Saint-Florentin s'il devait le perdre à déférer sans délai aux trois requêtes du lieutenant général de police ? Sans en avoir la certitude, il le soupçonnait de le pousser à dessein à se rebéquer, au pire à provoquer un mouvement d'impatience et de révolte qui, dans ces circonstances, équivaudrait à un refus d'obéissance. Il se tint coi, salua et se retira sans un mot. La main sur le bouton de la porte, il entendit Le Noir lui susurrer une dernière recommandation.

— J'oubliais, monsieur. Pendant que vous transmettez mes ordres aux nourrisseurs de bestiaux, veillez à les interroger sur votre Marguerite Pindron. Vous constaterez qu'elle est fort connue au Faubourg-Saint-Antoine, dans ce milieu-là. Ah ! encore autre chose. Je dois traiter une personne de qualité. On me dit que votre goût pour les choses de la table est incomparable. Puis-je avoir votre sentiment ? J'ai fait venir à grands frais de Strasbourg du pâté de foie gras apprêté selon la recette du maréchal de Contades. Que dois-je servir avec ?

— Un tokay de Hongrie s'imposerait, monseigneur, mais pour rester français, je vous conseillerais quelques flacons de quart de Chaume, vin qu'on l'on trouve en Anjou et dont se délectait Madame Catherine, veuve du roi Henri II.

— Je vous remercie, monsieur Le Floch. Serviteur.



Nicolas serra les dents sans broncher. Se moquait-on de lui ? Il ne pouvait qu'apprécier, en amateur, la pointe finale de son chef. Songeait-on à éblouir un subordonné par une information si aisée à recueillir pour celui qui disposait de l'immense armée d'informateurs d'une police admirée par toutes les cours d'Europe ? Pourtant la conversation avait été exempte d'agressivité ou de morgue, et la dernière question était peut-être davantage une sorte de taquinerie d'homme de pouvoir qu'une méchanceté gratuite. Le Noir tenait, ce faisant, à démontrer qu'à l'instar de son prédécesseur il maintenait la barre avec autorité et perspicacité.



Alors qu'il traversait la cour de l'hôtel de Gramont, Nicolas se sentit tiré par les basques de son habit. Surpris, il se retourna pour découvrir la mine joviale du petit « vas-y-dire » du grand Châtelet qui, ces dernières années, avait si souvent saisi au vol les rênes de ses chevaux ou porté ses plis. Il avait grandi et sa veste de calemande brunâtre n'avait pas suivi, découvrant largement ses avant-bras.

— Monsieur Nicolas, dit-il, M. le lieutenant général souhaite vous voir.

— J'en sors ! répliqua Nicolas en riant.

— Il s'agit de M. de Sartine, précisa le garçon avec componction.

Nicolas s'évertuait à suivre le gamin qui gambadait comme un cabri. Il le mena à une porte prise dans le mur du verger, et qui ouvrait sur un parc. Sartine venait de louer un hôtel voisin et y avait emménagé dès sa nomination. Il aimait ce quartier neuf et aéré, à la fois préservé et proche du centre vivant de la ville. Nicolas entrevit, au-delà des arbres, un élégant bâtiment. Sur ses degrés, il fut mis entre les mains d'un vieux valet de chambre qui ne dissimula pas sa jubilation de le revoir. Il le fit monter au premier et l'introduisit dans un somptueux cabinet de chêne clair au plafond en berceau où était peint le jugement de Paris. Sartine, debout derrière un bureau de marqueterie, surprit le regard admiratif du visiteur.

— Que vous en semble, Nicolas ? Le jugement de Paris pour l'ancien lieutenant criminel et chef de la police de Paris, n'est-ce pas bien trouvé ? On aurait voulu me flatter…

Il sourit.

— Rassurez-vous, j'ai découvert cela à mon arrivée.

Nicolas retrouvait un homme enjoué à qui l'entrée dans les conseils du roi semblait avoir réussi. Il avait quitté l'habit noir et portait lui aussi, hasard ou fidélité, une soyeuse tenue gris perle.

— Je vous dois mon dernier plaisir, reprit le ministre. Que dites-vous de cette merveille ?

Il souleva de dessus son bureau une somptueuse masse de boucles blanches qui retombait mollement sur ses bras comme une cascade de crins blancs.

— Y suis-je pour quelque chose ? dit Nicolas.

— Vous oubliez m'avoir, il n'y a guère, indiqué cette incomparable boutique anglaise. Notre ambassadeur n'a eu qu'à cueillir cet exemplaire. Elle serait en tout point semblable à celle que porte le lord-maire de la cité de Londres lors des cérémonies.

Il posa la perruque, pirouetta et fit un petit saut qui le replaça devant Nicolas abasourdi. Il le prit par les épaules et le dirigea vers l'un des murs du cabinet. Là se dressait un meuble richement contourné de bronzes et de marbrures. Le plus surprenant consistait en des dizaines de boutons d'ébène, chacun marqué d'un chiffre en ivoire. Tout cela ressemblait à quelque mécanique extraordinaire. Nicolas songea aussitôt à un buffet d'orgue. Avec un air de triomphe enfantin qui le rajeunissait, Sartine appuya sur l'un des boutons. Il y eut comme un échappement d'air. Nicolas se revit enfant, devant un rocher du Croisic qui faisait siphon aux grandes marées d'équinoxe. Une série de cliquetis suivit avec un bruit lent de crécelle, puis une musique allègre se fit entendre. Il y eut de nouveau un échappement et un sifflement. Un panneau glissa doucement et, comme sur un plateau, une tête de quintaine couverte d'une perruque rousse apparut.

— C'est la Wurtembergeoise, dit Sartine épanoui. Que dites-vous de ma nouvelle bibliothèque à perruques ? Je ne trouve pas d'autre terme. Il faudra que j'interroge les académiciens. Concevez-vous une pareille merveille ! Elles sont rangées dans un classement immuable, comme des fiches de police, à l'abri de la poussière et de la lumière, et toujours prêtes à surgir à la demande.

— Mais qui, monseigneur, possède l'art poussé à un point tel pour imaginer et bâtir une telle merveille d'horlogerie ?

— Et de musique ! De musique ! Vous avez reconnu l'air des Pagodes des Paladins de Rameau. Et ce n'est pas tout. L'artisan a d'autres cordes à son arc. Ce maître des arts, attaché à monseigneur le comte d'Artois et honoré de sa protection, se trouve être l'auteur de différentes méthodes pour écrire en chiffres. La principale ayant pour titre Unum toti uni totum fut mise, en 1769, sous les yeux du duc de Choiseul qui octroya à son auteur une gratification de six cents livres. Père de quatre enfants, il a aujourd'hui du mal à subsister et, en dépit de ma commande pour mes chères perruques, recherche à être employé.

— De quelle manière ?

— La plus intéressante pour nous. Il souhaite s'engager dans la construction d'un arcane stéganographique. Il s'agirait d'un bureau haut et profond de six pieds et large de trois, portant intérieurement un cylindre décagone actionné par un étrier de dix pédales. Sur différents cadres et sans y porter la main, il prétend pouvoir exécuter le chiffrement aussi rapidement et simplement que sur un seul tableau, avec plus de soixante mille variations, et cela, sans autres cadres que ceux attachés au cylindre. Vous voyez où je veux en venir.

Nicolas ne voyait rien du tout, mais il n'entendait pas troubler une aussi superbe humeur.

— Certes, monseigneur.

— Nous avons appris par le secrétaire du cardinal de Rohan, notre ambassadeur à Vienne, que nos chiffrements étaient éventés : l'abbé Georgel a arraché d'un délateur que Marie-Thérèse traversait nos messages depuis de longs mois, perçant ainsi nos combinaisons et les lisant à livre ouvert. Qui s'étonnera dès lors de son ostentatoire dégoût pour notre ambassadeur qui, soit dit en passant, n'a rien arrangé avec ses frasques ! Bref, je m'intéresse à cette machine et je souhaite de vous plusieurs choses. Enquêtez sur cet inventeur, qui se nomme Bourdier. Il ne manquerait plus que nous ayons affaire à un stipendié de l'étranger qui nous fabriquerait une machine dont le secret serait dans la main de nos ennemis. J'imagine vos scrupules, mais c'est un service que je vous demande. Et ce n'est pas le plus délicat de ce que j'attends de vous. Vous connaissez et la cour et la ville, et savez où nous en sommes. Je vous parle à cœur ouvert…

Nicolas frémit à cette précision.

— Sa Majesté, hélas, a des notions et du jugement, mais engoncés dans l'apathie du corps et de l'esprit. La matière est encore en globe ! Certes, le bon sens ne manque pas, encore qu'entravé par une paresse de conception et une gaucherie bien paralysantes. Un rien le laisse déconcerté et comme cabré devant les objections ou les difficultés. Par-dessus tout, la fermeté de caractère et la volonté, vertus cardinales, d'un souverain, lui font défaut absolument. Chacun de ceux qui s'en approchent s'en persuadent aisément. Bien sûr, les connaissances, du moins dans certains domaines, sont là…

— Il traite de beaucoup de choses avec intelligence et étendue de savoir, j'en fus le témoin, dit Nicolas.

— Cela est vrai, mais il y a toujours l'autre homme qui ne sait pas vouloir. Son frère Provence le dit plaisamment : « Berry ressemble à ces boules d'ivoire huilées qu'on ne peut pas retenir ensemble. » L'égoïsme et la dureté lui manquent cruellement. C'est un prince d'idylle et de conte moral ; ce n'est pas celui que les Français attendent…

Littéralement épouvanté par les propos de Sartine, Nicolas se rendit compte que la mort de Louis XV avait accéléré le temps. Ce jugement sans indulgence portait bien la marque du cynisme de Sartine, et ce trait de son ancien chef ne l'aurait pas surpris sur tout autre objet, mais pour le coup il s'agissait de leur jeune souverain. Il y avait de quoi être effaré.

Sartine continuait à pérorer comme s'il avait été seul. Il marchait maintenant de long en large.

— Dès son avènement, reprit-il, le roi a proclamé qu'on ne lui avait rien appris mais qu'il avait un peu lu l'histoire et que le malheur de cet État avait été les femmes légitimes et les maîtresses. Plût au ciel qu'il s'appliquât à lui-même ce précepte ! J'aime la reine, qui me protège. Toutefois, je crains pour elle et pour nous les retombées de son inexpérience. L'avenir s'obscurcit et je ne lui crois aucune des qualités nécessaires pour faire traverser à la dynastie des agitations possibles ou pour la restaurer au milieu des troubles.

— Et de tout cela, monseigneur, quelles leçons tirez-vous ? demanda doucement Nicolas.

Il trouvait l'exorde bien long, comme si le ministre hésitait à franchir un pas.

— Mon cher Nicolas, deux noms aujourd'hui se trouvent en vedette. L'un est celui d'Aiguillon dont vous-même avez éprouvé les boueuses menées27 . L'autre est Choiseul, mon protecteur, auquel je suis, depuis sa disgrâce, resté secrètement fidèle. Il a la supériorité du talent et de l'intelligence et le souvenir éclatant d'un long et glorieux ministère.

Nicolas soupira. Il songea à Naganda, son ami mic-mac, et à tous ceux que l'abandon de la Nouvelle-France avait laissés orphelins. Qu'y avait-il de si glorieux dans la perte du Canada et des Indes ?

— De surcroît, poursuivit Sartine, il a l'appui des parlements qu'il convient de toujours accompagner dans leurs mouvements pour les mieux contrôler. Le parti philosophe l'encense sans relâche. Seul le roi est contre lui, à qui on a fait accroire qu'il aurait empoisonné son père. Des ragots ramassés dans les sentiers par Mme de Marsan, sa nourrice, et repris par ses tantes. Mesdames n'en font jamais d'autre. Têtes folles et cervelles d'oiseau !

— Et Maurepas ? dit Nicolas.

— Il ne pèse rien dans ce débat qui finira par éclater. Maurepas est un mannequin, un automate surgi du passé. Insinuant et mobile, propre aux anecdotes plaisantes. De la poudre aux yeux ! Il ne fera pas long feu, il possède les mêmes défauts que le roi. Il faudra choisir. La reine fera la différence, elle hait Aiguillon.

Il se laissa gracieusement tomber dans son fauteuil et plongea aussitôt les mains dans la masse de la perruque étalée comme s'il voulait en démêler les boucles avec frénésie.

— Beaucoup de ministres du feu roi encore en place, reprit-il, constituent autant d'obstacles qu'il convient d'écarter.

La main frappa la planche du bureau.

— Le duc de la Vrillière le premier. On m'assure qu'il vous a chargé d'enquêter sur une mort survenue dans son hôtel ? Votre disgrâce a été brève, vous rebondissez par le haut.

— Oui, monseigneur.

— Oui pour l'enquête, ou pour le rebondissement ?

Le ton était inquisiteur ; Nicolas retrouvait le lieutenant général de police de naguère.

— Apprenez tout d'abord, laissa tomber Sartine, que, contrairement à ce que vous pensez, le maître n'était pas à Versailles cette nuit, mais à Paris pour affaire galante, si mes renseignements sont bons et ils le sont généralement, vous le savez mieux que quiconque.

— J'en prends note, monseigneur, répondit prudemment Nicolas.

— Il ne suffit point d'en prendre note, monsieur Le Floch, il faut encore s'activer et, si vous m'en croyez, me mettre à même de vous aider.

— Je suis votre serviteur.

— Cette affaire regarde nos intérêts. Tout ce qui abaissera La Vrillière servira le retour de Choiseul. Aussi je compte sur vous, sur votre fidélité, pour me tenir informé du détail de votre enquête. Il y va du salut de l'État. Et si quelque scrupule s'emparait de vous, songez de quelle indigne manière ce personnage vicieux vous a traité à la mort du roi.

Nicolas, qui conservait toujours son libre jugement, songea à part lui que Louis XV lui-même l'avait sans vergogne choisi comme instrument d'une ultime intrigue, et que La Vrillière n'avait fait que suivre l'exemple de son maître. Bien qu'initié de longue main aux vicissitudes du secret, il demeurait sans voix devant la proposition de Sartine. Celui-ci se dirigea vers la cheminée, saisit le tisonnier et se mit à remuer des braises inexistantes. Nicolas lut dans ce geste un trouble peut-être égal au sien. Le ministre connaissait sa loyauté et sa rectitude. Il pouvait donc imaginer le mouvement de répugnance que sa suggestion déclenchait et regretter de s'être exposé à ce point.

Nicolas balançait entre plusieurs sentiments. Certes, il était en droit de prendre la chose en toute simplicité, comme une marque de confiance renouvelée que lui prodiguait M. de Sartine. Cependant de fâcheux précédents lui revenaient en mémoire, exemplaires du goût et de la pente du magistrat pour le pouvoir et la manipulation. Sous le vernis de l'homme de cour, sous l'exacte courtoisie du gentilhomme, la raideur et la froideur du procureur des choses obscures, assoupies et clapies comme des bêtes nocturnes, resurgissaient parfois. Nicolas, malgré son affection et sa reconnaissance, le soupçonnait d'y trouver un plaisir trouble, nourri d'un solide mépris pour les êtres que favorisait une lancinante fréquentation du crime et des bassesses humaines. Ne tentait-il pas, ce faisant, d'exercer un contrôle tatillon sur Nicolas, comme le dresseur d'une bête enfin domptée vérifie, du bout de sa longe, la qualité de sa servitude ? Peut-être enfin souhaitait-il éprouver la grâce efficace de sa confiance et se persuader que tout n'était pas perdu en ce triste monde. Quant à Nicolas, quelle que soit la réponse qu'il ferait, elle le placerait dans une position ambiguë. Qu'il accepte ou qu'il refuse de se plier aux injonctions de Sartine, les raisons qu'on lui prêterait ne seraient pas les bonnes, et les plus plausibles paraîtraient les moins convaincantes. S'incliner à la demande de son ancien chef lui ferait perdre aussitôt sa propre estime. Il se sentait homme de police, mais non point délateur. Il décida d'être lui-même et de s'en remettre au destin qui, tant de fois déjà, l'avait tiré d'affaire. Le silence qui s'était installé fut rompu par Sartine.

— Je vous ai posé une question.

— Nul doute, monseigneur, que vous êtes le mieux placé pour faire la part des choses.

— Que voulez-vous dire ?

— Vous venez encore de démontrer votre capacité à être le premier informé de toute chose. Quels que soient les délais, vous rendre compte serait inutile. D'autre part, je ne peux imaginer que le lieutenant général de police, qui vous doit tout, ne s'empressera pas de répondre par le menu à chacune des demandes qu'il vous plaira de lui faire. Qu'aurais-je à m'immiscer, pauvre subalterne, entre vos deux puissances ?

Le visage de Sartine pâlit et se crispa. Nicolas crut l'entendre marmonner quelques mots un peu vifs dans lesquels il était question de « disciple de Loyola » et « d'émule des jésuites de Vannes ». Mais il se contint et considéra le commissaire avec une sorte de commisération indulgente.

— Vous n'en ferez jamais d'autre ! Quatorze années de haute police et vous voilà comme devant, pétri d'honneur, de scrupules et de… restrictions mentales. Pourtant pas dépourvu d'habileté, que non pas ! Ah ! le marquis peut être fier s'il voit cela. Tête de Ranreuil et crâne de Breton. Têtu, mais toujours un peu candide. En apparence…

— Cela fait la deuxième fois, en deux jours.

— Comment ?

— Qu'on me traite de candide. M. de Noblecourt, hier soir…

— Il a cent fois raison, mon vieil ami. Mais, soit. Promettez-moi au moins de m'avertir dans le cas où cette affaire viendrait à éclabousser le trône. À cette requête-là, vous ne sauriez vous soustraire.

— J'y veillerai, monseigneur.

— Allons, disparaissez mauvais drôle. J'imagine que vous courez vous livrer avec vos complices ordinaires à quelque sanglant équarrissage si nécessaire pour stimuler votre habituelle intuition.

— On ne peut rien vous cacher, dit Nicolas en riant. Même l'avenir.

Sartine, mi-souriant mi-fâché, le menaça du doigt en soupirant.



Nicolas se dirigeait vers le fleuve, le visage enflammé. Malgré sa fin plaisante, l'entrevue lui laissait un goût amer. Sa joie d'avoir revu son ancien chef le disputait à l'angoisse. Comme la vie était difficile ! Il revit en un éclair le marquis de Ranreuil, son père, marchant à grandes enjambées dans la salle basse du château familial. Devant le petit garçon qu'il avait été, tapi sous la hotte de la cheminée, il pestait contre la médiocrité des temps, lui pourtant si apte à en épouser tous les changements. Il regrettait les temps héroïques quand l'histoire se faisait à grands coups d'épée et que la seule habileté consistait à savoir mourir. Il stigmatisait cette noblesse abâtardie, « de parquets et de lambris, coupée de ses racines et à qui, seuls, persiflages et querelles d'étiquettes dans les salons de Versailles servaient d'horizon ». Nicolas éprouva une nouvelle fois le sentiment de vide qui le saisissait souvent depuis la mort de Louis XV. Chacun agissait comme si son successeur pesait pour rien. Sartine lui-même donnait l'impression de rompre le lien sacré qui le liait au nouveau souverain. Ce n'était plus le même homme et son regard, son intérêt, se portaient désormais vers Choiseul, ébloui par un astre que Nicolas, plus froid ou moins engagé, jugeait depuis longtemps sur une orbite déclinante. Il n'aurait pas misé un liard sur la possibilité d'un retour de l'ermite de Chanteloup aux affaires. Nul n'ignorait l'éloignement, pour ne pas dire le dégoût, que l'ancien ministre inspirait au monarque. Dans ces conditions, qui faisait preuve de candeur ? Sartine ambitionnait sans doute d'occuper le poste de ministre de la Maison du roi qui lui avait échappé une première fois. Il espérait encore y parvenir grâce à la reine et à Choiseul. Les dieux aveuglent toujours ceux qu'ils veulent perdre. Quant à lui, Nicolas, s'il pouvait éviter à son protecteur de nouvelles désillusions, il le ferait sans hésiter.

La Seine, écumeuse et ocre, roulait dans ses flots d'automne toutes sortes de déchets équivoques. Il repéra une carcasse d'animal qui tournait sur elle-même dans un remous. Sa conversation avec Le Noir lui revint en mémoire. Se pouvait-il que cette pestilentielle maladie se communiquât à l'ensemble du royaume et infectât bêtes et gens ? Son esprit suivit cette pente jusqu'aux grilles du vieux Châtelet. Il soupira, éprouvant comme une lassitude à la pensée de ce qui allait survenir dans le secret des caveaux de la basse-geôle. Au passage, il jeta un regard machinal sur la triste pierre où gisaient, mouillés et salés, les derniers corps recueillis. Il constata que le guet avait fait diligence et que le pauvre hère sorti des eaux près du quai des Tuileries reposait déjà auprès de ses compagnons de malheur. Dans la rumeur proche d'une conversation, il reconnut les voix de ses amis, et en éprouva de la joie.

— Voici notre Nicolas ! s'exclama, de sa voix de basse, le docteur Semacgus.

Il ôtait avec soin son pourpoint. Depuis qu'il s'abandonnait à la tendre dictature d'une liaison ancillaire, le chirurgien était toujours tiré à quatre épingles et prenait soin de son apparence comme un jeune homme. À son côté, assis sur un tabouret, Bourdeau fumait tranquillement une vieille pipe. Nicolas sortit de sa poche sa tabatière pour y saisir une prise. Sa vue lui serra le cœur ; présent de Mme du Barry, le couvercle portait le visage d'un Louis XV jeune et souriant. Il serra la main de Sanson et lui offrit une prise. Il s'ensuivit une aimable séance d'éternuements.

— Par ces temps humides et froids, dit le bourreau sentencieux, le pétun protège des congestions et catarrhes. Nicolas, Mme Sanson m'a prié de vous dire que notre demeure vous est ouverte et qu'elle tiendrait à grand honneur que vous veniez à votre convenance nous demander à souper ou à dîner.

Il rougit et hésita.

— J'ajoute que les enfants seraient heureux de revoir l'ami de leur père.

— Mille choses à votre femme, répondit Nicolas. Ce sera bien volontiers, après élucidation de cette affaire.

— Allons, messieurs, dit Semacgus solennel, nous ne faisons point salon. Il faut lever le rideau pour l'ouverture.

Il saisit d'un grand geste la guenille de jute qui recouvrait le cadavre de la victime. Bourdeau s'était dressé et ils se penchèrent vers la table de chêne où gisait Marguerite Pindron. Les flambeaux renvoyèrent sur les murailles sombres leurs silhouettes allongées et dansantes. Nicolas prit la parole pour expliquer les circonstances de la découverte du crime. Il leur indiqua également ses propres évaluations quant à l'heure approximative du décès.

— Beau brin de fille, dit Semacgus. Quelle température dans les cuisines de l'hôtel Saint-Florentin ?

— Il faisait froid comme à l'extérieur, dit Bourdeau. Il n'y avait pas eu de service la veille, dimanche, et les fours, cheminées et potagers étaient tous éteints depuis le samedi soir.

Les deux praticiens manièrent le corps. Semacgus consulta sa montre, adressa quelques mots à voix basse à Sanson et parut réfléchir.

— Nous estimons, dit le bourreau en s'éclaircissant la voix, que la mort est intervenue sur une période incertaine, entre dix et douze heures de relevée.

Nicolas ne dissimulait pas sa perplexité.

— Je suis heureux que votre science recoupe si étroitement mes impressions. Cependant, pour éclairer ma lanterne, vous serait-il possible de resserrer la précision ? Comprenez bien que de vos constatations dépend la tranquillité d'innocents.

— Il va nous apprendre notre métier, ce petit bougre ! gronda Semacgus, lui que nous avons porté sur les fonts baptismaux de la chirurgie criminelle.

Tous se mirent à rire. Bourdeau en joie tira quelques bouffées d'enthousiasme et Nicolas éternua dans une longue et très satisfaisante série. Lui-même ne s'y trompait point : la promiscuité avec les formes les plus tangibles et les plus effrayantes de la mort violente entraînait souvent ces accès de délassement factices et quelque peu forcés. Chacun en profitait pour gazer ses émotions et, parfois, son épouvante.

— Hélas, dit Sanson, votre question contient sa propre réponse. La fraîcheur des lieux a sans doute retardé certains phénomènes naturels. Ce contexte complique notre capacité de jugement et gêne l'affinement de notre sentence.

— Pour le reste, reprit Semacgus.

Il venait de sortir plusieurs instruments étincelants d'un petit coffre en bois verni et avait saisi au vol le regard curieux de Nicolas sur ce bel objet.

— Vous admirez mon coffret. Celui-là, vous ne l'avez jamais vu. Il est le fruit d'une escale aux Indes hollandaises. C'est un exemplaire unique, taillé sur mesures d'une seule pièce, dans une souche de bois de fer imputrescible.

— Propre j'imagine, poursuivit Nicolas en complétant le propos de son ami, à parcourir les mers et les océans sans risque d'être rongé par l'humidité et le sel.

— Précisément, l'essentiel étant de préserver mes instruments des attaques de la rouille. Pour le reste, disais-je, à savoir la cause du décès, elle saute aux yeux. Qu'en pensez-vous, mon cher confrère ?

Sanson sourit de contentement à cette épithète. Ils se penchèrent sur le corps. Comme à chaque ouverture, Nicolas ne pouvait s'empêcher de les comparer à deux corbeaux, observés enfant sur un sentier des bords de Vilaine, en train de s'affairer sur une charogne d'animal mort. Pendant un long moment, le cérémonial habituel développa ses phases obligées. Ils triturèrent sans relâche la plaie du cou et procédèrent à tous les examens nécessaires.

— Nicolas, et vous Pierre, dit Semacgus, approchez. Que constatons-nous ? Une plaie au défaut de l'épaule en entonnoir, profonde et, par nature, mortelle. Considérez aussi les parois de celle-ci lacérées et les chairs comme écrasées et tassées. Qu'en déduisez-vous ?

— Qu'on peut exclure l'usage d'un instrument tranchant, dit Nicolas.

— Que l'objet utilisé avait une forme si particulière, ajouta Bourdeau, qu'il a créé une sorte de trou en forme de poire !

— Vous décrivez à merveille.

Sanson murmura quelque chose à l'oreille du docteur.

— J'y consens, dit-il, mais je doute que nos amis goûtent l'expérience !

— Nous admettons tout ce qui conduit à la vérité, clama Nicolas, apprentis et escholiers que nous sommes.

— Certes le pétun de Bourdeau et le gros sel, que je devine dans la poche du commissaire, vous aideront à supporter la chose.

Semacgus faisait allusion à une pratique de Fine, la nourrice de Nicolas à Guérande, pour se protéger des maléfices du démon. Cette sortie les remit en joie. L'accès achevé, il plongea résolument la main, doigts serrés, dans la plaie du cou. Elle s'y adaptait presque exactement. Les policiers contemplaient cette action avec un étonnement scandalisé. Bourdeau le premier rompit le silence.

— Est-ce à dire qu'on a massacré cette pauvre créature à mains nues ?

Sanson hocha la tête.

— Il n'est pas dans nos intentions de soutenir cette thèse. Une main, fût-elle d'une force sans égale, ne saurait être en mesure de percer les chairs et de produire les coupures et tassements constatés.

Nicolas réfléchissait.

— Si je comprends bien, le crime aurait été perpétré par un objet ayant la forme d'une main et suffisamment solide pour pénétrer les chairs ?

— Percer n'est pas essentiel, dit Semacgus. N'oublions pas les lacérations et les tassements. Notez, messieurs, que la blessure intéresse l'épaule droite. J'en conclus que soit la victime a été agressée de face, ce qui ne concorde pas avec la description du théâtre du crime, ou bien alors attaquée par-derrière, ce qui implique dans ce cas…

Il se plaça derrière Sanson, le serra contre sa poitrine avec son bras gauche et mima un coup frappé de la main droite.

— … que l'agresseur était armé d'un objet inconnu. Une main, dans ces conditions, ne peut se replier en conservant sa forme et sa force si, par extraordinaire, c'eût été le cas.

— La blessure, dit Bourdeau dubitatif, ne serait-elle pas le fruit conséquent de coups de couteau répétés ?

— Les coupures posséderaient un autre aspect.

— Cela me fait penser aux chevilles de bois dont on ferme les tonneaux chez moi.

— C'est le Tourangeau qui parle !

Le chirurgien de marine lâcha Sanson qui rajusta l'ordonnance de son habit prune dérangée par une poigne plus que ferme.

— Que les praticiens veuillent bien conclure, dit Nicolas qui s'impatientait.

— Cette jeune femme a péri d'un coup mortel à la base du cou. Cette blessure fatale a ouvert les vaisseaux sous-claviers des grosses branches de l'artère axillaire. Elle était propre à déterminer une mort immédiate par épanchement sanguin.

— Constaté par nous, dit Nicolas.

— Mais surtout interne, dit Sanson. Il s'en est suivi un étouffement lorsque le liquide épanché en grande quantité a comprimé les poumons.

— Ainsi, conclut Semacgus, il était en dessous de l'art que la victime ait pu en réchapper.

— Rien d'autre ? demanda Nicolas.

— Oh ! La fille menait joyeuse vie et récemment encore. Certaines constatations sont éloquentes.

— Le soir du crime ?

— Non, le ou les jours précédents. Je n'entre pas dans le menu de nos observations. Elles s'apparentent à celles qu'on relève chez les filles galantes des dernières classes qui se vendent quasiment à la chaîne.

— Elle se livrait donc à la débauche ?

— La plus crapuleuse, il n'y a aucun doute. Nous avons trouvé des érosions significatives et aussi des vestiges d'une lotion astringente, de cette liqueur qui permet d'ôter toute trace d'introductions viriles excessives et répétées.

— C'est un onguent tiré de la racine d'une rosacée, le pied-de-lion, remarqua doctement Sanson. Elle est en usage chez les filles pour réparer bien des dégâts.

— Enfin, reprit Semacgus, en tendant aux deux policiers une petite masse brune au bout d'une pincette, voyez ce que nous avons découvert dans la « fenêtre du milieu » : cette éponge intime et préservatrice qui prouve, en tout cas, une chose, c'est que votre cliente s'attendait à rencontrer un galant !

Un long silence tomba sur l'assemblée que rompit bientôt la voix déterminée de Nicolas.

— Pierre, dit-il, lorsque nous aurons trouvé l'arme du crime, le coupable ne sera pas loin.