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Nicolas revint au château, glacé d'effroi. Comment avait-il pu oublier cette caractéristique du ministre de la Maison du roi ? Tant d'années passées dans ses entours, et pourtant… C'était justement cette proximité, fruit du jeu incessant de la routine et des habitudes, qui faussait le jeu de la mémoire et l'acuité de la raison. Longtemps il s'était interrogé sur la nature de l'attachement du feu roi pour ce petit personnage falot, débauché si détesté au sein de la famille royale… Mesdames Adélaïde et Victoire le dépréciaient sans relâche et ne perdaient jamais une occasion de le mortifier en public. La reine, qui venait de le rappeler à son visiteur, n'avait-elle pas naguère signifié au duc ne pouvoir oublier le camp choisi par lui, contre elle, à la fin du dernier règne ? Pour Nicolas, cependant, restait la fidélité du ministre à Louis XV, sans parler de l'appui décisif qu'il avait accordé à son commissaire lors d'occasions décisives.
Le nouveau roi le conservait contre vents et marées, tout en ayant exilé sa maîtresse, « La belle Aglaé », et en le tenant comme à longueur de pincettes. Pour quelles raisons ? Ses fonctions le plaçaient-elles à même de connaître trop de secrets d'État ? Son éloignement éventuel comportait-il trop de risques pour en concevoir seulement l'idée ? Ou bien sa parenté, son cousinage avec le principal ministre, imposait-elle une très provisoire indulgence ? Sartine, longtemps son fidèle, s'en était peu à peu éloigné, conscient qu'on tirait de ce côté-là profit et intérêt des succès de son service sans pour autant, en contrepartie, accorder l'appui nécessaire quand venait le temps des incertitudes amères.
Au fond, peu importait à Nicolas toutes ces manœuvres dont il ne suivait que de très loin les ondoyantes péripéties. Pourtant, il se trouvait désormais en présence d'un indice, peut-être d'une pièce à conviction, dont l'importance et le rôle devaient être mesurés. On ne pouvait écarter qu'il s'agit d'une coïncidence, et la plus extrême prudence s'imposait. Se trouvait-on devant une utilisation frauduleuse d'un objet dont le duc de la Vrillière devait nécessairement se séparer – pour dormir, par exemple ? Pouvait-on aller jusqu'à imaginer la confection d'un double de la main artificielle en vue de compromettre le ministre ? D'un autre côté, les premiers éléments de l'enquête ne laissaient pas de mettre au jour d'étranges constatations, des contradictions dans les témoignages susceptibles de fournir un alibi au maître de maison. De plus, Nicolas retenait à charge un mensonge redoublé par la duchesse sur la prétendue présence à Versailles de M. de la Vrillière lors de la nuit du meurtre.
La vie privée du ministre, qu'il fallait bien qualifier de crapuleuse, n'était un mystère pour personne. Alors pourquoi, dans ce cas particulier, s'évertuer à dissimuler les occupations de cette nuit-là, sauf à vouloir couvrir l'indicible ? Revenaient dans sa réflexion les interrogations sur les raisons profondes de sa mission : avait-on de lui une si médiocre opinion pour imaginer que, se trouvant en disgrâce écarté des affaires, il accepterait de diligenter, instrument malléable, un semblant d'enquête dont le résultat serait, au bout du compte, dicté ? Il réfléchissait si vite que le sang lui battait les tempes. Il ne servait à rien de se mettre martel en tête en agitant des conjectures, désormais il fallait presser le pas. Le retour à l'action permettrait seul d'apporter un peu de lumière à une affaire de plus en plus obscurcie par des faits nouveaux et dans laquelle les faux-semblants abondaient.
La première urgence était de déterminer si le duc de la Vrillière portait toujours la main d'argent offerte par le feu roi. Comment faire ? Fallait-il ingénument s'en ouvrir au ministre, au mépris de son éventuelle réaction ? À mesure que Nicolas préparait sa stratégie, il prenait conscience de l'énormité que cette spéculation impliquait : qu'il le voulût ou non, elle conduisait à ériger le duc comme le principal suspect du crime perpétré dans son propre hôtel. Son désarroi s'accrut quand une nouvelle constatation s'imposa à lui : une seconde victime avait été depuis découverte, portant au cou la même blessure caractéristique. Les deux meurtres semblaient avoir été commis par une arme identique ; l'auteur du premier pouvait être celui du second. Il faudrait décidément vérifier l'emploi du temps du duc. Nicolas se gourmanda de repartir dans les hypothèses. Oui, vraiment, il était essentiel d'en revenir à l'action et d'empêcher son esprit de battre la campagne dans une agitation stérile.
Le ministre de la Maison du roi était sans doute de retour à Versailles où l'appelaient les conseils et la direction de ses bureaux. Homme d'habitude, il dînait en général vers une heure de relevée. Nicolas jugea que le moment était favorable pour être reçu. Il ne se changerait pas, sa tenue de chasse marquant son rang privilégié à la cour… Le prétexte était tout trouvé : faire le point de son enquête sur le crime de l'hôtel Saint-Florentin.
Dans l'aile des ministres, il fut accueilli comme un vieil habitué par le vieux valet qui, après avoir gratté à la porte, le fit pénétrer dans le cabinet de travail du duc de la Vrillière. Comme prévu, il était en train de dîner, assis devant un guéridon près de la croisée. Un feu d'enfer ronflait dans la cheminée.
— Comment, comment ! fit-il en levant la tête vers le visiteur. Les bêtes ont-elles fait irruption au château ?… Depuis quand êtes-vous à Versailles ?
Nicolas comprit que cette phrase faisait allusion à sa tenue de chasse.
— Depuis hier matin, monseigneur. Sur instructions de M. Le Noir.
— Et c'est seulement aujourd'hui que vous daignez vous présenter à moi !
— Sa Majesté a tenu à me voir, puis M. de Maurepas, et enfin la reine. De plus, le roi souhaitait ma présence au tiré de ce matin.
— Ah ! ah ! c'est ainsi qu'on débauche nos gens…
Le duc considérait Nicolas d'un œil crispé, non dénué d'inquiétude.
— Je vous écoute, fit-il.
— Monseigneur, commença Nicolas, je voudrais vous rendre compte brièvement de mon enquête. Vos domestiques, pour la plupart, travestissent la vérité quand ils ne mentent pas. Le suicide de votre maître d'hôtel se résume à une insignifiante estafilade. Il ne se souvient de rien.
— Comment, comment ? s'agita le duc. Et cela suffirait à le mettre hors de cause, selon vous ?
— Je ne dis pas cela. Je constate seulement que les charges contre lui ne sont pas étayées. Aucun fait significatif ni preuves concordantes…
— Allons, allons, ce ne peut être que lui ! Il faut hâter le pas, monsieur.
— La justice, monseigneur, chemine au pas de la vérité, précautionneux et prudent par définition.
Le duc se raidit sur sa chaise.
— Vous n'envisagez peut-être pas de me faire la leçon, commissaire !
— Dieu m'en garde ! répondit Nicolas. Je disais cela à la cantonade. Tant d'autres pensent comme vous et me pressent de conclure.
Le ministre mangeait des oublies qu'il trempait dans une tasse de chocolat. Un petit pot contenait le reste de la boisson. Le guéridon était instable et la porcelaine peu équilibrée. La main droite gantée ne bougeait pas, posée à plat. Seule la main gauche virevoltait. Que l'irritation monte crescendo, songea Nicolas, et le tout ne manquerait pas de choir. Avec un peu de chance…
— Comment, comment ? glapit le duc. Quels sont ces autres ? Pourquoi une affaire qui aurait dû demeurer secrète se trouve-t-elle discutée en public ? À qui en avez-vous parlé ? Ne savez-vous pas, après toutes ces années, tenir votre langue ? À Sartine, bien sûr ! Il n'est plus rien, comprenez-vous ? Rien du tout, du tout !
Le petit homme était blême de rage. Nicolas poursuivit sur un ton des plus suave.
— Monseigneur se trompe. Il est probable que M. de Sartine le sait, il est toujours informé du moindre rien. Imaginer le contraire serait illusoire. Je songeais au duc de Richelieu, qui court la galerie et de groupe en groupe porte la nouvelle. Il m'a bien sûr interrogé, j'ai feint de tout ignorer. Quant au roi, il a estimé que je finirais par aboutir.
Des taches violettes apparaissaient sur le visage du ministre.
— Richelieu ! Il ne cessera donc jamais de jouer les mouches du coche, celui-là. Que ne peut-il se retirer, après plus de soixante ans de cour ! Peste soit de l'animal ! Et quant au roi…
Il souleva sa main gantée qui retomba lourdement sur le guéridon. Le meuble oscilla ; la tasse tinta, comme affolée dans sa soucoupe, et le pot se renversa, recouvrant de breuvage sombre le gant de soie. Furieux, le duc se leva et le retira. Nicolas vit ce qu'il voulait voir : la main artificielle était en bois, pas en argent.
Le désordre qui suivit cet incident permit à Nicolas de réfléchir sur la marche à suivre. M. de la Vrillière s'était précipité pour tirer un autre gant du tiroir de son bureau pendant que le valet réparait les dégâts et emportait le guéridon souillé. Maintenant, il fallait cravacher en feignant de poursuivre le compte rendu.
— Reste encore, monseigneur, un fait étrange à vous signaler…
— Pressons, pressons.
— Les examens auxquels nos gens ont procédé à la basse-geôle ont permis de faire un montage en plâtre de l'arme qui a servi à égorger les deux victimes.
— Quelles deux victimes ? Que je sache, mon maître d'hôtel n'est pas mort, vous venez de me le dire à peine éraflé. Vous divaguez en les multipliant à l'envi !
— Hélas non ! Une autre jeune fille a été découverte impasse Glatigny, mardi matin, égorgée dans des conditions identiques. Le doute n'est pas permis : la même arme a servi dans les deux circonstances.
Il eut l'impression que son interlocuteur accusait le coup. Le duc reprit un ton froid et mesuré.
— Vous l'avez donc retrouvée pour en faire un moulage ?
— Nous avons fait un moulage de la forme de la blessure. Comme, d'un sceau, on peut remonter au cachet.
— Et que possède-t-il de si étrange ?
— Son étrangeté justifie la question que vous me pardonnerez de poser, monseigneur : le moulage offre le volume d'une main. Or, aucun membre vif ne pourrait produire les blessures relevées. Je constate que vous portez une main artificielle en bois. Où se trouve la main d'argent offerte par notre feu roi et regretté maître ?
La Vrillière ne broncha pas. Il fixait Nicolas dans les yeux, comme s'il s'évertuait à deviner le but exact qu'il poursuivait en osant une pareille question.
— Monsieur Le Floch, je porte ce qui me convient, lâcha-t-il. La main offerte par notre regretté maître, je la réserve pour les grandes occasions.
— Cependant, monseigneur, vous portez toujours un gant… Nul doute que vous m'autoriserez à examiner le précieux original de plus près. Le fait que vous vous en sépariez quelquefois nourrit, s'il en était besoin, le doute… Imaginez qu'on vous l'ait empruntée ou pire…
Le ministre paraissait à bout.
— Certes, certes… Je n'ai jamais prétendu qu'elle est encore en ma possession. À vrai dire… à vrai dire, je l'ai égarée, oubliée peut-être.
— Monseigneur doit se rappeler l'endroit où cette perte est intervenue ?
— Oui, oui, sans doute. Chez Mme de Cusacque, en Normandie.
Il parut hésiter.
— Est-il imaginable qu'on vous ait dérobé cet objet, précieux à plus d'un titre ?
Le ministre paraissait de plus en plus troublé.
— Que sais-je ! Tout est possible.
— Monseigneur, un dernier détail. Quel artisan est l'habile auteur de cette main en argent ? Des précisions sur la nature de l'objet me seraient utiles.
— M. de Villedeuil. En 1765, il était mécanicien place Royale. Mort depuis, je crois. Le Floch, le roi est-il informé de cette affaire ?
— Oui, monseigneur. Sa Majesté a évoqué la chose brièvement devant moi, comme je viens de vous le dire.
Le ministre prit une plume qu'il trempa dans l'encrier et se mit à écrire. Nicolas comprit que l'audience était achevée.
Le carrosse de cour le ramena à l'hôtel de La Belle Image où cette arrivée glorieuse ne contribua pas de médiocre manière à son prestige. Il monta aussitôt s'enfermer dans sa chambre et, tout en nettoyant à nouveau ses fusils avec un soin maniaque, se mit à réfléchir sur ce qu'il venait d'entendre. Il souhaitait affiner les impressions que sa rencontre avec le duc de la Vrillière lui laissait. Sa première constatation, et non la moindre, touchait le peu d'ouverture et de franchise de l'entretien. La seconde intéressait le fait capital de la main artificielle.
L'affirmation de l'usage d'un modèle en bois au quotidien était recevable, et il devinait que l'original avait bel et bien disparu, que son détenteur ignorait dans quelles conditions et que les indications évasives sur le lieu où il aurait été dérobé ou perdu étaient gazées du vague le plus brumeux. La chose s'était-elle produite à Caen, là où était exilée Mme de Cusacque, « la belle Aglaé », la maîtresse du duc ? Cette indication ne favorisait en rien l'approche de la vérité : le ministre était bien placé pour savoir qu'on ne diligenterait dans l'immédiat aucune enquête si loin de Paris et que sa parole suffirait à clore le débat.
Enfin, la colère du duc de savoir répandu à Versailles le drame de son hôtel parisien ainsi que son acrimonie à l'égard de Sartine ouvraient bien des perspectives à la réflexion du commissaire. Cela devait-il l'inciter à répondre favorablement à la demande de l'ancien lieutenant général de police de le tenir informé de tout ce qui touchait au ministre de la Maison du roi ? Ce rôle ne lui plaisait guère. Pourtant, pouvait-il refuser à Sartine, à qui il devait tout et dont l'action ne s'était jamais départie du souci le plus exact des intérêts du trône ? Une remarque s'imposa qui emporta sa décision : si le pot de chocolat ne s'était pas renversé, aurait-il découvert la disparition de la main d'argent de M. de la Vrillière ? Au fond de lui-même, il se trouva bien casuiste ; s'il avait été là, Bourdeau présent l'aurait encore traité de disciple de Loyola…
Pour apaiser l'exaltation de son esprit, Nicolas décida d'écrire à son fils. Il n'était pas sans inquiétude des débuts de sa vie de collégien. Comment réagirait ce caractère déjà bien formé, dans lequel il retrouvait avec ravissement les traces et le souvenir de son propre père, le marquis de Ranreuil ? Quelque extraordinaire que se présentât sa situation, le garçon paraissait la dominer avec une simplicité et un sens de la mesure méritoires. Pourtant, Nicolas ne laissait pas d'être hanté par le tourment que lui causait la conjoncture qui avait présidé à sa première jeunesse. Il considérait, d'une part, l'enfant gâté d'une maison galante et, d'autre part, l'écolier brillant et policé qui émerveillait chacun à l'hôtel de Noblecourt. Il fallait rendre justice à La Satin d'avoir su, dans ces conditions, éviter le pire. Louis était désormais fier de la glorieuse famille dont il était le descendant, et cela sans arrogance. Mais mesurait-il l'ambiguïté de sa position dans le monde ? On avait choisi pour lui le chemin escarpé de la vérité ; il pouvait l'entraîner dans bien des traverses. Nicolas craignait qu'il ne souffrît de tout cela en espérant pourtant que, si cette tension s'exerçait sur cette jeune âme, elle la tremperait comme l'eau procure souplesse et dureté à une lame ardente. C'est donc une lettre tendre et pleine des plus judicieux conseils – ceux-là mêmes qu'il recevait vingt ans auparavant du marquis de Ranreuil – qu'il adressa à son fils. Il la corrigea avec soin et la recopia au propre, puis, après l'avoir cachetée, se consacra à sa toilette en vue du souper chez le comte d'Arranet.
Il se rasa avec une dextérité qui lui venait de son père. Quand le besoin s'en était fait sentir, et au grand scandale du chanoine Le Floch, pour qui tout soin du corps était œuvre du démon, le marquis lui en avait inculqué le rudiments et offert un petit traité de progotonie enseignant l'art de se raser soi-même sans péril, ainsi que la connaissance des pierres propres à affiler les lames et les moyens de préparer les cuirs pour les repasser. Il choisit un habit gris sombre couleur Suie de cheminée de Londres, modèle récent de l'atelier de maître Vachon, son tailleur, dont la discrète élégance s'accordait à cette fin de période de deuil. Il sortit de son portemanteau des manchettes de fine dentelle de Malines, une cravate et une chemise éclatantes de blancheur, fruits des soins conjugués de Catherine et de Marion : la vieille servante avait appris à sa protégée l'usage du fer à braises, que la fréquentation des camps ne favorisait guère. Il coiffa ses cheveux, assura sa perruque, la poudra, rangea les cheveux qui dépassaient avec une petite main d'agate et vérifia le reflet flatteur que lui renvoyait le miroir tacheté de la coiffeuse. Enfin, il fixa l'épée ancienne qu'un commissionnaire venu de Bretagne avait déposée rue Montmartre, enveloppée dans une couverture, sans un mot d'explication, deux ans auparavant. Nicolas avait reconnu l'épée de parade du marquis de Ranreuil et supposé dans cette transmission une attention de sa demi-sœur Isabelle. Déjà, peu après la mort de son père, elle lui avait fait tenir la chevalière aux armes de la famille qu'un jour, à son tour, Louis porterait. La nostalgie le submergea un instant. Il ferma les yeux et revit la grève sauvage de l'océan, entendit presque les cris des oiseaux de mer au-dessus de lui…
Ayant renvoyé la voiture de cour, il fit appeler un fiacre pour se rendre à l'hôtel d'Arranet. La nuit était tombée sur une nature apaisée, le vent s'étant justement calmé à l'heure du serein. L'hôtelier s'empressait autour de lui, multipliant les attentions, soudain persuadé avoir affaire à quelque important personnage voyageant incognito. Depuis Pierre le Grand, les princes du nord affectaient la fausse humilité de ces déplacements au secret simulé. Il est vrai que Nicolas, par son air sérieux et son mutisme, donnait à penser.
Arrivé à destination, il fut accueilli par le redoutable laquais-matelot qui le salua d'un clin d'œil complice.
— Mon gentilhomme, l'amiral se trouve dans la bibliothèque avec ce sacré boucher de revoyure. Faut dire que c'est lui qui m'a recousu la gueule foutrement traversée par un biscayen. L'a fait en un tournemain ; mais je croquais fort dans un bout d'cuir imbibé de rhum. Ah ! le bougre, l'avait du savoir-faire et, vingt dieux, c'est sacrément bon de l'revoir !
— Tribord, vous me plaisez, dit Nicolas en lui glissant un double louis dans la main. Le docteur Semacgus est aussi mon ami.
Il était heureux de découvrir des aspects inconnus du chirurgien de marine. Le laquais ouvrit la porte de la bibliothèque. À la chaude odeur des chandelles se mêlait l'exotique parfum de la liqueur des isles. Devant l'une des deux croisées ouvertes, le comte d'Arranet parlait avec Semacgus. Leurs propos étaient entrecoupés de grands rires. Nicolas fut frappé de la majesté du vieil officier général qui, pour l'occasion, avait revêtu l'uniforme. Culotte rouge feu, pourpoint ton sur ton galonné et surbrodé d'or, habit bleu sur lequel pendait le cordon de l'ordre de Saint-Louis passé sous l'épaulette du côté droit ; tout concourait à la magnificence du commandement. Cet ensemble chatoyait aux lumières et relevait encore par son allure martiale l'énergique visage du maître de maison. Semacgus, en habit noir et perruque poudrée, servait à son ancien chef et compagnon d'armes de distingué faire-valoir.
— Ah ! Voici Ranreuil, dit l'amiral se retournant. Vous êtes tous deux en pays de connaissance.
La conversation allait s'engager quand le bruit de plusieurs voitures, s'arrêtant devant les degrés du perron, les interrompit. L'hôte posa son verre et se précipita, une main soutenant sa jambe blessée, pour accueillir les nouveaux arrivants. M. de Sartine et La Borde apparurent dans une symphonie de gris qui conforta le commissaire dans le choix de son habit. M. d'Arranet présenta Semacgus au ministre qui rappela avec humour avoir eu le bonheur d'innocenter le chirurgien de marine dans une affaire criminelle où il avait été à tort embastillé, quatorze ans auparavant58 . Il soutint cela avec cet air d'assurance satisfaite qui faisait toujours enrager Nicolas, pourtant habitué à l'appropriation des succès de ses gens par l'ancien lieutenant général de police. Il se méprenait sur l'objet de son irritation ; elle ne visait pas M. de Sartine, ou par défaut ; il venait en fait de comprendre qu'il s'agissait d'un souper d'hommes et que Mlle d'Arranet ne paraîtrait pas. Il s'étonna lui-même de sa vive contrariété. Des boissons furent servies et la compagnie s'égaya. La Borde entraîna aussitôt Nicolas dans le jardin. Il souhaitait s'épancher. La santé de sa jeune femme ne s'améliorait guère, en dépit du rigoureux traitement auquel elle était soumise. Son irritation nerveuse persistait, accompagnée de convulsions et d'une mélancolie que rien ne parvenait à dissiper. Il était difficile de la sortir de son désintérêt. Nicolas fut atterré de retrouver son ami si soucieux. Il le sentait toujours aussi éprouvé de la perte du roi. Il n'avait pas mesuré, quelques jours auparavant chez Noblecourt, combien factice était sa bonne humeur et comme il s'était attaché, par délicatesse, à ne point assombrir la soirée donnée en l'honneur de Louis. Il l'assura de sa fidélité et de son souhait d'être présenté à Mme de La Borde dès que le moment serait plus propice. Tribord annonça que le ministre était servi ; on passa à table.
Nicolas soupçonna la main d'Aimée dans la disposition et la discrète élégance de la table. Des pièces d'orfèvrerie armoriées développaient un éblouissant chemin de table auquel se mêlaient des fleurs piquées dans des morceaux de corail blanc. M. de Sartine présidait au bout de la table, l'hôte à sa gauche et M. de La Borde à sa droite. Tribord surveillait la manœuvre des cinq valets qui se tenaient derrière les invités afin de les servir et de leur verser à boire. La première série de plats présentés comprenait des moules à la poulette, du turbot pané à la Sainte-Menehould et une gigantesque truite en bataille figée dans sa gelée accompagnée de pannequets de crevettes roses et de légumes sculptés. Du vin de champagne et du bourgogne blanc attendaient dans des rafraîchissoirs de vermeil.
— Amiral, dit Sartine, vous me faites l'honneur d'une créature des profondeurs peu commune. Je n'en avais jamais croisé de cette taille depuis celles qui apparaissaient parfois aux petits soupers du feu roi, apportées de Suisse à bride abattue par des courriers en relais. Combien pèse-t-elle ? Douze, quinze livres ?
— Plus que cela ! dit Arranet épanoui. Elle fait bien ses vingt livres et nageait encore hier matin dans le lac de Genève. J'aime le poisson frais, encore que certains prétendent le faire mortifier quelques jours pour en rehausser le goût. Je n'en suis pas.
— Cela vaut pour la raie, dit Semacgus, immangeable le premier jour. Il faut pourtant prendre garde et mesure garder. Un rien de trop et la bête s'ammoniaque et devient puante.
— Pêche-t-on sur nos vaisseaux ?
— Durant de longues traversées, cela peut être une heureuse diversion et une amélioration appréciée de l'ordinaire du bord. Je revois encore Semacgus, par le travers de Tarente, attrapant à la ligne une quinzaine de thons d'affilée ! L'équipage croyait manger de la viande fraîche. C'était sur la frégate Cassiopée.
— Sinon toujours du bœuf et du porc salé ?
— Toujours, dit le comte, souvent avancés et corrompus. Tenez, il y a une réforme à faire pour l'approvisionnement.
— Vous n'embarquez jamais du bétail vif ou de la volaille ?
— Diantre si ! Au départ et à chaque escale. Mais il ne dure guère, et au premier combat c'est un massacre. Il suffit d'un boulet de traverse dans un sabord, et adieu la basse-cour.
— Je constate, dit Sartine pensif, qu'approvisionner la marine n'est pas une mince affaire. J'arrive dans cette maison avec le souci d'apprendre. Et je n'ai jamais navigué.
— Ni moi, dit La Borde.
— J'ai franchi la Manche sur un paquebot, intervint Nicolas.
— Monsieur le comte, reprit Sartine, vous qui êtes un vieux marin, je veux dire d'expérience, pas un de ces officiers d'apparat et d'antichambre, vous me comprenez… Quels conseils me donneriez-vous ?
— Plût au ciel que je m'autorise à conseiller un ministre de mon maître ! Toutefois, je peux vous soumettre quelques constatations d'évidence. La première est qu'il faut redonner espérance à cette marine. Malgré, naguère, la bonne volonté de M. de Choiseul, ce siècle aura été néfaste à cette arme si nécessaire à la grandeur de la France.
— C'est un faux procès que de méchantes gens font au feu roi, répliqua vivement Sartine. Pas vous, amiral, mais d'autres. La vérité est que tout a tenu à des raisons d'épargne et d'économie. Louis XV s'en plaignait amèrement, mais ses ministres ne lui donnaient guère d'espoir. Au vrai, nous avons vécu sur des choix politiques conçus par la Régence et poursuivis par le cardinal Fleury.
— Et ces choix s'appuyaient sur quels principes ? demanda La Borde.
Ils s'interrompirent pour laisser disposer le second service, composé de pieds de cochon aux truffes, d'un gâteau de lièvre et d'une salade de lapereau. Un madère de retour des Indes, qui fut aussitôt goûté, recueillit d'unanimes suffrages.
— Pour répondre à votre question, reprit Sartine, il faut comprendre que notre politique consistait à ne point donner de jalousie aux puissances maritimes, et notamment à l'Angleterre, et à estimer que c'était le moyen le plus sûr d'entretenir la paix que d'abaisser la marine pour ne pas donner d'ombrage à cette nation.
— Mais, monseigneur, s'écria Arranet avec feu, il est contraire à l'honneur et aux intérêts du royaume de laisser depuis tout ce temps notre marine dans le même état de faiblesse et de déliquescence !
— Hélas ! Comme je vous l'ai dit, l'incapacité des hommes, la crise financière, le lancinant problème de la dette et la permanente opposition des parlements ont concouru à tout compromettre. Pendant plus de vingt ans, M. de Maurepas, en charge de la marine, n'y réussit pas, lui qui souhaitait obtenir le rapport de un à trois par rapport à la flotte anglaise. Y parviendrai-je moi-même ? Croyez que je m'obstinerai dans cette voie, et cela d'autant plus que les événements qui se déroulent dans les colonies anglaises d'Amérique nous incitent à maintenir la main sur la poignée de l'épée. Ai-je répondu à votre question, amiral ?
— Certes ! Mais ma seconde proposition est plus audacieuse. Je crains qu'il ne nous faille réfléchir à notre manière de combattre. Je m'explique : nous, Français, combattons en ligne et cherchons essentiellement à tirer à démâter afin de désemparer l'adversaire. Cette tactique mécaniquement appliquée nourrit la routine et tue dans l'œuf toute espèce d'utilisation de la conjoncture. À cela s'oppose la méthode anglaise, qui vise à canonner en pleine coque. Faut voir les dégâts… la tranchée sanglante d'un tir bien ajusté dans une batterie basse et les éclis de bois comme autant de poignards… Et que dire quand un vaisseau a pris votre vent et massacre votre poupe par un feu général qui vous pourfend dans toute la longueur. Les pertes en hommes sont affligeantes. Sans compter qu'il faut longtemps pour remplacer les plus expérimentés.
— Et que suggérez-vous ? demanda Sartine.
— Que l'on y réfléchisse ! La carrière sur mer exige courage, endurance, compétence, mais aussi réflexion et esprit de décision dans les circonstances les plus variées. Je crois qu'il ne faut pas s'attacher à une tactique unique, mais que l'une ou l'autre soit appliquée selon, et même les deux successivement. Pour cela, il importe d'avoir des officiers et des hommes aguerris. Je sais les Anglais très exercés. Ils s'appliquent à tirer en s'amarinant au tangage et au roulis, le tout toujours chronométré. En revanche, nous nous exerçons assez peu et toujours avec la plus parcimonieuse économie. Face à la redoutable efficacité de l'ennemi, notre manque d'entraînement a été payé fort cher !
— J'opine dans le même sens, intervint Semacgus. Quand vient l'heure du combat, le temps passé à la mer compte davantage que le calibre des canons !
— À propos de canons, reprit Arranet, j'ose espérer que les bureaux ont fait parvenir jusqu'à vous, monseigneur, l'annonce de l'invention par un ingénieur anglais d'un nouveau type de canon : la caronade, dont use déjà la Navy.
— J'en ai entendu parler, répondit Sartine. Sans pourtant bien saisir son utilité.
— Elle est plus courte, ne possède pas de roues et son affût est constitué de deux plateaux de bois pouvant coulisser l'un sur l'autre. Son grand intérêt, outre cela, est de posséder une ligne de mire et une manette à tige filetée permettant de donner à la pièce l'angle de tir désiré. À double charge ou bourrée à mitraille, la caronade fait des ravages…
Sartine réfléchissait. Il jeta un coup d'œil autour de lui. Les valets avaient desservi le second service, personne ne pouvait entendre ses propos.
— J'ai le projet, mes amis, de créer un service chargé de recueillir les informations sur la flotte anglaise et sur ce que nous préparent ces messieurs de l'amirauté : tout cela est encore un peu vague dans mon esprit. Il y va du salut de l'État d'être mieux renseigné. Il faudra un peu recruter et trouver les hommes à la mesure de ce grand projet.
Il jeta un long et éloquent regard à Nicolas. Les valets revinrent. Le comte fit diversion.
— La frégate est la reine des combats, déclara-t-il ; vive et maniable. Le soixante-quatorze a la force du feu et peut encore manœuvrer. Au-delà, ce sont des monstres ingouvernables dont les pertes sont proportionnelles à la masse. Songez : près de neuf cents hommes à bord ! Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier… Enfin, monsieur, une dernière chose : il m'apparaît nécessaire de développer l'infanterie sur nos vaisseaux. À la mer, nos équipages ne sont pas armés. On leur distribue fusils, piques et barres d'anspect. Or, il serait opportun de renforcer un corps qui offre le recours de son feu nourri lors des combats rapprochés ou des abordages.
— Un coup de feu bien assuré qui tue le commandant peut changer l'issue d'un combat, dit Semacgus. Cela s'est vu.
Le troisième service s'apprêtait avec ses entremets, gâteaux au lard, ramequins de fromage d'Italie, perdrix à la purée, canard à l'espagnole, tendrons de veau au kari du Bengale, cardons au gratin et céleris frits.
Le ministre assura sa perruque des deux mains, geste qui dénotait chez lui l'expression d'une grande satisfaction.
— Nous n'avons pas fait le tour de la question, dit-il, mais vos considérations m'ont édifié d'une manière toute particulière. J'envisage de mener mon enquête sur le terrain. Je commencerai par un voyage d'études en Bretagne. L'administration de nos ports et arsenaux retiendra mon attention. J'ai en vue de creuser de nouveaux bassins de radoub et d'augmenter la capacité de construction des vaisseaux de ligne. Que diriez-vous, amiral, de m'aider à préparer cette visite et de m'y accompagner ? J'ai grand besoin de l'œil et de l'avis d'un homme qui a navigué, combattu et commandé ! Plus tard, quand un plan d'action sera sur pied, nous nous adjoindrons un autre officier de valeur, le chevalier de Fleurieu qui, pour le moment, met au point nos horloges marines de précision afin de calculer au mieux la longitude. L'homme plaira au roi qui goûte ce genre de recherches.
— Monseigneur, je suis aux ordres du ministre, dit Arranet ravi et se dressant à moitié sur son siège.
— Voilà donc une chose dite ! Présentez-vous dès que possible à mes bureaux. Mes commis auront ordre de vous installer au plus près. Nous travaillerons de conserve. Nicolas, contez-nous un peu la chronique de la ville, elle me manque. Cela nous égayera de ces propos si sévères.
— La rumeur, répondit Nicolas, touche à l'opéra et au théâtre, comme toujours ! Elle relate qu'à Vienne, l'empereur s'est pris d'affection envers le chevalier Gluck et ne consent plus que ce musicien quitte sa cour. Pour se l'attacher plus sûrement, il vient de le faire bénéficier d'une pension de deux mille écus. Par égard pour sa sœur, notre reine, et pour ne le point priver des avantages qu'il retire en France, l'empereur l'autorise d'y venir tous les ans pour monter quelques-uns de ses ouvrages.
— Sa Majesté n'appréciera guère la façon dont son frère traite son musicien préféré.
— Elle a vivement remercié M. de Vaucanson de son choix, hier, après que « Le Flûteur » a modulé des arias de Gluck.
— Il faut dire, remarqua La Borde, que Ranreuil fait événement à la cour. Tout Versailles bruit de sa faveur. Audience privée du roi, entretien en tête à tête avec Mme de Maurepas, conversation avec le principal ministre et, pour couronner le tout, entretien avec la reine hors l'œil inquisiteur de Mme de Noailles. Enfin, dit-on, ambassade et règlement à l'amiable d'un drame intérieur…
— Pour un jeune marié retiré du monde, je vous trouve des mieux informé, dit Nicolas. Vous violez ma discrétion. Parlons plutôt des aventures de nos comédiennes. La seconde rumeur intéresse la querelle entre Mlle Arnoux et Mlle Raucoux qui a dégénéré en guerre ouverte. Apprenez que le sieur Bellenger, dessinateur des Menus59 , amant de la première, a pris fait et cause pour elle contre le marquis de la Villette, chevalier de la seconde. Les propos ont été si vifs qu'on a voulu écraser le polisson qui osait tenir tête, et cela en présence de beaucoup de témoins. Bellenger craignant le ressentiment du marquis a porté plainte au criminel. Cependant, des médiations se sont entremises et, par un arrangement bien ridicule, on est convenu que les deux rivaux se présenteraient l'un contre l'autre l'épée à la main et qu'on les séparerait aussitôt. Ce raccommodement burlesque a donné lieu à un conte sur la mode persane dans lequel la poltronnerie du marquis est stigmatisée.
— Où est l'honneur dans tout cela ? s'écria le comte d'Arranet. On peut juger par cette facétie du délire qui tourne les têtes pour une aussi plate question !
— L'ancien lieutenant général de police vous rappelle, messieurs, dit Sartine en riant, que le duel est interdit et que le roi s'est promis de ne jamais pardonner la moindre désobéissance dans ce domaine.
Mignardises et douceurs apparurent sur la table, puis l'hôte se leva et entraîna ses invités dans la bibliothèque. Sartine attira Nicolas dans un angle de la pièce.
— La marine n'est pas la police…, commença-t-il, sur le ton de celui qui se parle à lui-même. J'y suis seul, observé et sans appui. L'âge augmente l'égoïsme de Maurepas et je crains que l'unique but de son ministère ne soit d'éviter toute secousse, de s'abstenir de toute grande mesure qui pourrait compromettre son repos. Il ne souhaite que conserver sa place et achever doucement sa vie ! Mais, où en êtes-vous de votre affaire ?
La formule était abrupte ; elle avait le mérite d'aller droit au but.
— Elle a abouti en ce qui concerne l'arme du crime, répondit Nicolas. Il s'agit sans conteste d'une main artificielle en argent semblable à celle jadis offerte par le feu roi à M. de Saint-Florentin après un accident de chasse. Il reste que…
— Main d'argent… Voyez-vous cela ! murmura Sartine, songeur.
— Le duc de la Vrillière, mis en demeure d'expliquer cette coïncidence, use de réponses vagues et dilatoires. J'ai découvert qu'il se sert d'une réplique en bois et qu'il prétend ignorer où se trouve l'original. Il prétend ne point pouvoir démêler s'il s'agit d'un vol ou d'une perte. Il suggère que la chose aurait pu intervenir chez Mme de Cusacque, en Normandie.
— Et la « Belle Aglaé » maintenant, tiens donc ! Voilà du nouveau, je vous félicite. Et vous pensez que…
— Je me garde de penser, monseigneur. Je constate seulement que le duc entre désormais dans la catégorie des suspects, d'autant plus qu'il refuse de rendre compte de son temps, cette nuit-là.
Il raconta au ministre la découverte d'une seconde victime.
— Le roi vous a-t-il parlé de cette affaire ?
Sartine souriait, ses lèvres fines serrées.
— Il s'en est enquis, en effet.
— Veuillez m'informer de tout élément nouveau, Nicolas.
Il s'apprêtait à rejoindre la compagnie quand Nicolas le retint.
— Autre chose ?
— Oui, monseigneur. Une rencontre inattendue que je veux porter à votre connaissance. J'ai reconnu hier dans la galerie basse du château un homme paraissant grimé et portant des lunettes aux verres fumés. Il s'est enfui en me voyant approcher.
— Vous prétendez l'avoir reconnu, qui était-ce ?
— Lord Aschbury, mon interlocuteur à Londres. La mission que vous savez…
Sartine, réfléchit un moment.
— Le chef du renseignement anglais à Paris ! Voilà qui est aussi étrange qu'inquiétant. Je n'aime pas cela. Prévenez Le Noir. Qu'on recherche parmi les étrangers entrés dans nos ports et à Paris. Il faut découvrir sous quel nom d'emprunt il se dissimule. Nicolas, nous n'avons jamais cessé de travailler ensemble, et l'avenir… Pensez aussi à l'enquête sur Bourdier. La marine attend son système de chiffrement.
Nicolas se félicitait que Sartine ne fût pas revenu sur ses obsessions politiques concernant le retour de Choiseul. Il ne se faisait guère d'illusions sur la sincérité d'un homme dont il avait maintes fois mesuré la capacité de secret et les détours manœuvriers. Qu'il lui dissimulât ses vraies raisons d'agir, son travail quotidien à ses côtés depuis tant d'années l'en avait convaincu. Sartine tenait étroitement serré sa réserve de secrets et gardait toujours, comme tout bon politique, plusieurs fers au feu. En outre, une part de son activité demeurait inconnue de son collaborateur, qui tenait à ses activités maçonniques. Son travail en loge le conduisait-il à épouser les thèses du parti philosophe ? Sacrifiait-il ainsi à l'esprit du temps, ou composait-il avec cette influence occulte pour mieux la contrôler ?
Au vrai, ce qui attachait Nicolas à Sartine, outre une reconnaissante fidélité renforcée par les à-coups des enquêtes et des épreuves traversées ensemble, c'était la certitude que ce Français venu de Barcelone, qui n'appartenait pas à la haute noblesse – et peut-être moins que le commissaire lui-même –, manifestait à tout moment un dévouement, une passion, un amour du bien public au travers de la personne royale. L'hermine qui ornait sa simarre de magistrat ne symbolisait pas sans raison, en tant que morceau figuré du manteau du sacre, l'autorité et l'exercice d'une justice à lui déléguée par le monarque.
Quant à Nicolas, il se sentait au-delà de tout choix politique. Le débat religieux qui traversait le siècle comme une fulgurance ne le préoccupait qu'en tant que cause de désordre public. Il s'indignait en fait du mélange des genres et de la collusion contre nature des dévots, des jansénistes et des parlements. L'opposition de ces derniers, permanente et hargneuse, un moment terrassée par la volonté impérieuse de Maupeou étayée par celle du feu roi, lui faisait craindre un avenir que la jeunesse et l'inexpérience de Louis XVI environnaient de brumes incertaines. Pour le reste, il ferait son devoir tout en essayant de demeurer honnête homme dans les compromis que son état imposait.
Minuit approchait quand le comte d'Arranet raccompagna le ministre à sa voiture. Les serviteurs munis de torches éclairaient la scène en demi-cercle. Semacgus proposa à Nicolas de profiter de sa voiture pour rejoindre l'hôtel de La Belle Image. La Borde regagnait son domicile à Paris, où l'attendait sa jeune femme. Alors qu'il sortait de la demeure, Nicolas crut apercevoir au retour supérieur de l'escalier un visage qu'il pensa être celui d'Aimée. Les propositions de Sartine avaient plongé l'amiral dans une exaltation ravie. D'évidence, la perspective de quitter cette période d'inactivité remplissait d'aise celui qui, comme tant d'officiers généraux de son âge et ancienneté, craignait de ne plus jamais servir. Chacun promit de se revoir, et Nicolas fut prié de considérer la maison comme la sienne.
La voiture de Semacgus s'engagea lentement dans l'allée qui conduisait à l'avenue de Paris. Au moment où elle allait franchir le porche, elle s'arrêta brusquement.
Des voix très lointaines résonnaient dans sa tête. Elles s'atténuèrent pour revenir plus nettes. Une sorte d'oppression pesait sur sa tempe gauche. Où se trouvait-il ? Dans quelle sorte de rêve ? Il ne parvenait pas à soulever ses paupières, trop lourdes… Une invincible envie d'abandon s'emparait de lui, un lent tourbillon vers un trou sans fond. S'enfoncer, s'enfoncer toujours…
— Diable ! Le voilà qui défaille derechef. Repassez-moi le vinaigre, mademoiselle.
— Heureusement, dit Arranet, qu'il a la tête dure et que le coup a manqué. Et que vous êtes là, mon cher Semacgus.
— C'est mon cocher qu'il faut féliciter ; il a eu le bon réflexe, sans lui nous veillerions un mort !
— Assassiner mes hôtes, à ma porte, à Versailles ! Cet attentat aurait-il par hasard visé le ministre ?
— Hum ! fit Semacgus. Tout est possible. Ce n'est pas la première fois qu'on attente à ses jours. C'est une mauvaise année pour lui, c'est à bien compter la troisième fois. Ah ! le voilà qui reprend couleur.
Nicolas ouvrit les yeux. Il était étendu sur un lit dans une chambre richement décorée. Semacgus l'observait avec inquiétude, le comte d'Arranet debout à ses côtés. Assise sur la couverture, Aimée lui tenait la main. Il tenta de se redresser, une douleur lui lança la tête. Il songea que cela n'avait rien de pire que les horions reçus au jeu de saule avec les gamins de Guérande.
— Ne vous agitez pas, dit Semacgus. Une balle vous a effleuré la tempe. Ces sortes de blessures font perdre beaucoup de sang. La tête vous lâche. Vous en avez vu d'autres. Je vais vous panser. Mademoiselle va réduire votre belle chemise en charpie.
Nicolas confus s'aperçut qu'il était torse nu.
— Et vous dormirez ici, monsieur, dit Arranet, c'est un ordre. A-t-on idée d'assassiner les gens chez moi ! Je me sens responsable de votre état…
Nicolas tenta de protester.
— Pas un mot. Je vais faire surveiller les abords. Cette nuit, chacun prendra son quart, Tribord y veillera. Semacgus vous dormirez ici, point de réplique.
— Pourquoi m'a-t-on manqué ?
— Ciel ! dit le chirurgien en riant, je crains que la blessure ne l'ait rendu idiot. Au lieu de vous en féliciter ! Mon cocher, surpris de voir surgir cette figure de carême, a hésité un instant avant de cingler le quidam de son fouet. La mèche en était rouge de sang. Méfiez-vous des balafrés, désormais. Cela a détraqué le tir et dévié de ce qu'il fallait la trajectoire de sa balle.
— Et vous ne l'avez pas attrapé ?
— Peste soit de la reconnaissance de l'animal, reprit Semacgus en montrant son pourpoint gris éclaboussé de sang. Vous étiez tombé dans mes bras, peut-être mourant. Fallait-il vous abandonner là ?
— Excusez-moi, Guillaume. Je n'ai pas encore ma tête à moi.
Se pouvait-il que cet attentat eût trait aux développements de l'enquête sur le crime de l'hôtel Saint-Florentin ? Semacgus cautérisa la plaie avec du rhum, retrouvant les gestes des soins des combats sur mer. Il en fit ingurgiter une large lampée à son patient en guise de contrecoup. Il lui banda légèrement la tête, lui intima d'avoir à dormir et moucha les chandelles. Demain, il n'y paraîtrait plus. On s'affaira ensuite pour installer le docteur. Pendant quelque temps encore, on entendit gronder le maître de maison qui distribuait les consignes. Aimée rejoignit sa chambre après un dernier regard au blessé. L'hôtel d'Arranet s'endormit protégé par les gens du comte postés dans le parc et munis de lanternes.
Nicolas s'éveilla en sursaut. Le parquet craquait de telle sorte qu'on ne pouvait se méprendre sur l'origine du bruit ; quelqu'un avait pénétré dans la chambre. Son cœur se mit à battre tant et plus. Il s'astreignit à demeurer immobile tout en essayant de contrôler sa respiration. Il nota que l'émotion avait calmé sa douleur à la tempe. La clé venait d'être tournée dans la serrure avec d'infinies précautions. On s'approcha du lit. Il s'étonnait que nulle crainte ne l'agitât. Il respira une odeur de verveine et celle d'un corps échauffé. Un doigt tiède se posa sur sa bouche tandis qu'une main glissait sur sa poitrine. Il devina plus qu'il ne la perçut la chute d'un vêtement ôté avec impatience. Son esprit s'emplit de confusion et d'attente. Soudain un flot de cheveux le submergea. Il tendit les mains, saisit un corps dénudé qui à ce contact s'abattit sur lui. Sa bouche trouva des lèvres qui s'ouvrirent. La douceur satinée d'une épaule le bouleversa. Lentement il se retourna. À peine les baisers laissaient-ils aux soupirs le temps de s'échapper ; ceux-ci désormais tenaient lieu de langage. Plus tendres, plus multiples, plus ardents, ils répondaient aux sensations et en marquaient les degrés et le dernier de tous, quelque temps suspendu, avertit Nicolas qu'il devait rendre grâce à l'amour…
Une voix grave grondait près de lui. Il se redressa en sursaut.
— Vertuchou ! s'exclamait Semacgus. Vous avez livré bataille à des moulins ! Votre lit est ravagé. La fièvre a dû vous prendre… Vous en avez perdu votre culotte.
Confus, Nicolas rabattit le drap. Semacgus examina la plaie sous le pansement. Son grand nez palpitait et ses yeux souriaient d'une manière plus qu'ironique.
— Tout cela est sain et déjà fermé ; la croûte se forme. Encore une cicatrice à votre actif ; vous portez sur le corps vos états de service, hum… vos nombreux états de service. Cela ajoute à votre séduction native.
Nicolas s'interrogeait sur l'événement de la nuit. Avait-il rêvé ? Et pourtant tous ces détails qui lui revenaient en mémoire… N'était-il pas tout imprégné d'un parfum léger et de l'odeur d'un autre corps. Nul doute que le sagace Semacgus s'en était aperçu, ce qui expliquait son air faraud. Il se moqua de lui-même. Fallait-il qu'on cherchât à attenter à sa vie pour qu'il se retrouve en avantageuse position ? Déjà avec La Satin… Il se sentait suffisamment remis pour regagner Paris. Le chirurgien de marine ne s'y opposa pas.
Après avoir enfilé une chemise de l'amiral, la sienne étant réduite en charpie, Nicolas revêtit son bel habit gris maculé et descendit faire ses adieux. Le comte d'Arranet le salua avec chaleur, l'invitant derechef à considérer sa demeure comme la sienne. Nulle trace d'Aimée ; il est vrai que l'heure était matinale. Le départ se fit sans incident, la voie était sûre et libre. Les gens de l'hôtel avaient veillé toute la nuit à ce qu'aucun danger ne le menaçât à nouveau. Tribord lui décrocha un salut enthousiaste. Semacgus releva qu'il s'était fait là un ami qui pourrait servir.
Nicolas ne répondit pas, attentif à déceler chez le chirurgien la moindre allusion aux événements de la nuit. Parfois, il se demandait s'il n'avait pas rêvé. Pourtant, les souvenirs et les traces de la visite nocturne de Mlle d'Arranet demeuraient si vivaces et si sensibles qu'il ne pouvait le croire. Il s'évertua à ne pas penser, remettant à plus tard l'examen d'une situation dont les conséquences ne pouvaient être démêlées à chaud. Trop de sentiments divers l'agitaient. Surtout, il préférait pour l'heure écarter les scrupules qui montaient d'avoir trahi la confiance du comte d'Arranet et violé les lois de l'hospitalité.
C'est donc en silence qu'ils rejoignirent l'hôtel de La Belle Image. Il se changea et régla sa dépense. Sur le chemin de Paris, Semacgus l'abandonna à sa rêverie. Nicolas feignait d'ailleurs de dormir. Il finit par s'ébrouer comme un cheval devant l'obstacle et, passé la porte de la Conférence, demanda à être conduit au Châtelet. Il n'y avait plus de temps à perdre et l'enquête devait reprendre. La matinée s'achevait et il espérait y trouver Bourdeau.
L'air grave, celui-ci les accueillit en effet à la porte du bureau de permanence. Il leur apprit qu'une troisième victime du tueur « à la main » venait d'être découverte aux premières heures du jour, sur les berges de l'île des Cygnes.