Entre ville et faubourgs
Bourdeau et Nicolas avaient rejoint le bureau de permanence ; l'un bourrait sa pipe, tandis que l'autre échafaudait son plan de bataille. Nicolas songeait qu'on ne le forcerait à rien qu'il n'aurait décidé de son propre chef. Bousculé de demandes et assailli de missions tant pour les ministres que pour le lieutenant général de police, il n'entrerait avec décision que dans le seul chemin ouvert par sa volonté, avec la certitude que sa démarche serait plus innocente qu'aucune autre et tout à la recherche de la vérité. Un choix se révélait indispensable dans la priorité des urgences. Il faudrait s'y tenir et écarter le superflu pour se consacrer à l'essentiel. Il s'en ouvrit à l'inspecteur après lui avoir brièvement relaté son entretien avec Le Noir. Quant à l'étrange requête de Sartine, il préféra la taire, du moins pour le moment. Cependant il ne dissimula pas l'incertitude qui pesait sur la présence à Versailles du duc de la Vrillière durant la nuit du crime.
— Quels que soient les valetages28 qu'on nous impose, vous savez, mon cher Pierre, l'intérêt qu'il y a à faire vite pour élucider un crime. Il faut retrouver coûte que coûte l'arme en question ou ce qui en a fait usage, encore que je ne nourrisse guère d'illusions à ce sujet. L'égout, ou la rivière, était tout proche. Je dois aussi poursuivre mes interrogatoires dans la famille du maître d'hôtel blessé. Il y aura là, peut-être, quelque chose à glaner.
— J'ai les noms et adresses de sa belle-famille, celle de sa défunte épouse, dit Bourdeau en sortant un papier de sa poche. Elle se compose de trois personnes ; d'abord sa belle-sœur, religieuse au couvent des Filles de Saint-Michel de Notre-Dame de la Charité, rue des Postes…
— De quel ordre ? Il y en a tant à Paris.
— L'établissement a été ouvert par le fondateur des Eudistes avec des pensionnaires du sexe féminin qui souhaitent se repentir de leurs fautes passées.
— Les religieuses ?
— Non ! Les pensionnaires.
— Comment se nomme cette personne ?
— Hélène Duchamplan. En religion, Louise de l'Annonciation. Ensuite, nous avons le premier beau-frère, Gilles Duchamplan, et sa femme, Nicole. Enfin, Eudes, son second beau-frère, le plus jeune, demeure, avec eux, rue Christine.
— Tâchez de m'en trouver davantage sur tout ce monde-là et ne relâchez pas votre effort sur les domestiques de l'hôtel Saint-Florentin ; il y en aura bien un qui finira par prononcer la parole de trop. Retrouvons-nous rue Montmartre à l'heure du souper. Ce serait bien le diable que Catherine et Marion échouent à trouver de quoi nous restaurer.
— Vous ne craignez pas de déranger M. de Noblecourt ?
— Certes non, il ne prend le soir que quelques pruneaux et une tisane qu'il sera ravi de boire en notre compagnie. Bien au contraire, ce sera pour lui l'occasion de distiller quelques sentences dûment ciselées et dont l'application m'a toujours paru miraculeuse.
Au moment de quitter Bourdeau, Nicolas consulta sa montre : les aiguilles piquaient midi. Sous le porche, il s'effaça pour laisser passer le convoi funèbre d'un prévenu ; il songea, en frémissant, à cette bière de bois noir écaillé qui, disait-on, servait au Châtelet depuis un siècle à la sépulture des prisonniers décédés et que les geôliers nommaient plaisamment la « croûte de pâté » : un panneau s'ouvrait pour laisser glisser le corps dans la fosse commune. Les cadavres des noyés, après exposition sur la pierre de la basse-geôle, bénéficiaient d'une autre procédure : ils étaient transportés sur une civière aux Filles-Hospitalières de Sainte-Catherine engagées, de par leurs constitutions, à laver ces pauvres restes, à les envelopper d'un suaire et à les faire inhumer dans le cimetière des Saints-Innocents.
Au milieu de l'animation des étals de la rue, il arrêta d'un geste un pot-de-chambre. Il souhaitait rejoindre la rue Neuve-Saint-Augustin au plus vite. Coincé dans le velours râpé de l'étroite caisse, il se laissa aller à une sorte de somnolence rêveuse qu'il eût souhaitée plus confortable. La tête à demi levée, il distinguait le haut des maisons, les balcons, les grilles, les encorbellements et les figures pompeuses ou grimaçantes décorant les façades des hôtels. Lorsqu'il marchait, son observation privilégiait l'étude des visages, mais il avait, dès son arrivée à Paris, compris le danger d'admirer le haut des demeures : gare à celui qui s'abandonnait à cette distraction périlleuse quand, dans un fracas de tonnerre, le carrosse, le fiacre, la patache ou le fardier surgissait, ne lui laissant d'autre chance de salut que de se plaquer contre la muraille, le visage de profil, ou de sauter d'un bond dans l'ouverture d'une échoppe.
À l'hôtel de police, il se rua dans les bureaux. L'air pincé, un premier commis lui fit observer qu'il fallait distinguer entre bêtes sur pied et viande abattue et que, en conséquence, le commerce et le contrôle des bêtes d'élevage ne sauraient être confondus avec le négoce de la boucherie. Bref, le responsable qu'il cherchait ne travaillait pas chez M. Le Noir, faute de place, et il fallait le quérir ailleurs. On lui indiqua, après beaucoup de tergiversations, qu'il devait se rendre chez M. Poisson, rue Saint-Marc. Nicolas décida de se faire donner un cheval des écuries du lieutenant général de police, ainsi qu'il en avait usé régulièrement depuis quatorze ans. Un palefrenier, nouveau dans la place, le lui refusa avec hauteur et Nicolas, tout patient qu'il était et aussi peu marquis que possible, dut se retenir de secouer le drôle. Rongeant son frein, il fut contraint d'aller solliciter un papier signé d'un autre préposé qui le retint de longues minutes, lui posant, avant d'y consentir, mille questions oiseuses. Une fois en selle, il regretta de n'avoir point conservé la voiture. L'animal, qu'il n'avait pas choisi, se révélait vicieux et faillit lui faire vider les étriers soit en pilant brusquement pour botter en tous sens, soit en s'efforçant de raser la muraille au risque d'écraser la jambe de son cavalier.
Rue Saint-Marc, une nouvelle découverte l'attendait : M. Poisson traitait des vins, des fruits et des légumes, la boucherie et le bétail dépendant de M. Imbert, dont les locaux se trouvaient rue de Richelieu. Ce n'était qu'à quelques pas et il s'y porta aussitôt. Il apparut malheureusement que ce M. Imbert se consacrait effectivement à la viande, et aussi au bétail, mais uniquement pour ceux ayant franchi les barrières et déjà propriété des bouchers. Il fallait donc pour glaner les renseignements recherchés s'adresser à M. Collart du Tilleul, rue de la Soudière, près du marché des Saints-Innocents. Nicolas piqua des deux vers sa nouvelle destination distrayant au passage sa monture des tentations d'un monticule de choux.
Il dut forcer la porte de son nouvel interlocuteur, après que celui-ci eut prétendu n'être point disponible. Nicolas fit irruption la mine haute, regrettant de ne pas disposer d'une cravache dont il aurait aimé cingler ses bottes. Le commis effaré se réfugia derrière une masse instable de paperasses officielles d'où ne dépassait que sa tremblante calotte noire. Son maître assura Nicolas que, sur la place de Popincourt, M. Longères, tant par son âge que par l'estime et la confiance de ses confrères, apparaissait comme l'autorité première des nourrisseurs de bestiaux de la vicomté et généralité de Paris, et comme l'homme le plus à même de répondre aux interrogations des autorités. Nicolas remercia sèchement M. Collart du Tilleul et lui intima l'ordre de faire reconduire la rétive haridelle à l'hôtel de police. Excédé par les foucades de sa monture, il avait décidé de poursuivre son trajet hors Paris par d'autres moyens. Il dut rattraper la rue Saint-Honoré pour trouver un fiacre en maraude. La caisse était si sale et la tapisserie de la banquette si repoussante, avec ses taches suspectes, qu'il dut s'asseoir à son extrême bord, de guingois. Son œil de policier détecta un peu partout des traces sanglantes mal effacées. Qu'avait donc convoyé ce phaéton ? Quelque blessé, sans doute ramassé dans le ruisseau et reconduit chez lui après boire. Il baissa la glace pour respirer un peu d'air.
La voiture avançait par à-coups, louvoyant au milieu d'une foule pressée et distraite. Elle dut s'arrêter devant un petit attroupement formé de filles et de garçons rieurs. Ils dansaient, se tenant par la main, au milieu de la rue du Faubourg-Saint-Antoine au son grinçant et allègre dispensé par un vielleux. Celui-ci, en tenue de sa province lointaine, tournait sa manivelle et jouait de l'autre main sa partition, tout en marquant la cadence de ses sabots. Nicolas contempla ce tableau avec une bienveillance un peu nostalgique. Que lui restait-il de sa jeunesse ? Il se souvenait de ses escapades dans les marais avec des garnements de son âge. Ensuite c'était un interminable souterrain studieux, étouffant de sérieux. Lui revenaient en mémoire l'angoisse du collège où, en dépit de ses succès, il était compté pour rien, pauvre orphelin, par des compagnons issus des meilleures familles de Bretagne, et sa situation ambiguë dans l'étude du notaire à Rennes, au sein de laquelle ses accointances aristocratiques l'avaient fait, à la fois, envier et mépriser par les autres élèves de l'étude. La solitude l'avait toujours accompagné tout au long de ces années pourtant éclairées par les figures tutélaires du chanoine Le Floch et du marquis de Ranreuil, son père, et par celle, plus émouvante encore, éloignée et presque effacée, de sa sœur Isabelle. Il priait Dieu qu'il voulût bien épargner à son fils Louis de tels détours.
Une fois de plus, la traversée du Faubourg-Saint-Antoine, sous le regard de la Bastille, le frappait par la diversité des spectacles offerts à son attention. Là, se mêlaient les diverses couches de la population : paisibles bourgeois se promenant en famille, ouvriers des manufactures en goguette, riches paysans du faubourg dont les tenues détonnaient, filles galantes effrontées, enfin des armées de mendiants et d'estropiés, vrais ou simulés, que déversaient les provinces vers la capitale du royaume. Chaque jour, de pauvres hères arrivaient par la grand'route attirés par les prestiges et les mirages de Paris. Ils espéraient y trouver une solution à leurs malheurs ainsi qu'un terme à leur pauvreté. Les travaux des grands chemins à corvée, où l'on forçait le labeur et la subsistance des journaliers au-delà de l'imaginable, les entraînaient au désespoir ; ils prenaient le parti de se réfugier dans les villes, où ils venaient grossir la masse des indigents. Nicolas le constatait depuis des années : une grande partie d'entre eux alimentait les hordes de tire-laine, de vide-goussets, parfois d'assassins, qui finiraient dans les geôles, à la chaîne des galères du roi ou, pire encore, pitoyables silhouettes des fourches patibulaires et des échafauds.
Il fit obliquer sa voiture vers Popincourt. Dès que l'on quittait la voie principale, l'animation laissait place à une atmosphère plus provinciale, celle d'un gros bourg campagnard. L'espace plus ouvert était partagé entre des ateliers, des boutiques d'ébénistes et d'artisans, des fabriques de meubles séparées les unes des autres par des jardins et des fermes. La chaude et lourde odeur de fumier imprégnait l'air, chassant les puanteurs de la ville. Nicolas remarqua une triste cohorte de vaches aux flancs couverts de boue et de purin. Promises aux abattages des boucheries, elles étaient conduites vers les barrières.
Des meubles étaient proposés à la convoitise des chalands sur le bord du chemin. Nicolas se souvint avec aigreur d'avoir un jour acheté un petit bonheur-du-jour dans un de ces ateliers. M. de Noblecourt, curieux, avait même gravi un étage pour l'admirer. Sa réaction avait déçu Nicolas : que signifiait son petit rire étouffé ? Il était si heureux d'un achat dont le prix lui avait paru raisonnable que son étonnement fut grand quand, quelques semaines plus tard, le secrétaire s'était bêtement décollé, laissant choir ses panneaux. Les escrocs et faiseurs se comptaient par légion et portaient préjudice à de vrais et scrupuleux artisans honneur de leur corporation et vrais artistes du meuble. Le rebut du métier continuerait à fabriquer à tout-va des édifices fantômes qui, à peine sortis de la fabrique, se révéleraient, au bout de vingt jours, boiteux, caducs et vermoulus.
Dans une petite impasse plantée de tilleuls, il finit par découvrir un ensemble de bâtiments rustiques environnés d'étables, de jardins et de vergers. Une commère, assise sur une borne, le considérait avec curiosité et lui confirma qu'il se trouvait bien devant la maison du père Longères. Il descendit du fiacre et régla sa course au cocher, qui tenait obstinément son chapeau tiré sur le visage. Nicolas observa que la voiture portait le numéro 34, suivi d'un N et des deux PP majuscules réglementaires sur fond blanc. Il rit de la coïncidence de voir mêler l'initiale de son nom de baptême à son âge. Il balança pour savoir s'il signalerait au bureau des transports l'état de saleté de la voiture. Pourtant, il décida d'oublier la chose, eu égard à cette immatriculation favorable. Il avait la faiblesse de croire aux signes et, tout bon Parisien qu'il se prétendît, son âme celte affleurait souvent.
Il pénétra prudemment dans la ferme, soucieux de ne pas provoquer un méchant chien jaune qui aboyait en tirant sur sa corde. Un homme âgé et voûté surgit d'un appentis. Il présentait un visage buriné et tanné. Une couronne de cheveux blancs clairsemés encadrait un crâne tavelé de taches brunes. Il portait une veste brune à boutons de corne, une culotte en drap gris, des bas de laine écrue et de solides galoches ferrées. Appuyé des deux mains sur un bâton noueux, il regardait l'intrus sans proférer une parole. Nicolas feignit le plus grand détachement et l'interrogea l'air innocent.
— Sauriez-vous, monsieur, m'indiquer où je peux trouver M. Longères ?
L'homme cracha de côté.
— C'est-y le jeune ou le vieux à qui vous en voulez ? Car si c'est le vieux, vous l'avez devant vous.
Il frappa du pied avec colère sur le sol battu de la cour.
— Ça n'est pas encore, jarnié, cette affaire qui recommence ! Puisqu'on vous dit qu'on y a mis bon ordre. J'aurais pourtant bien cru que le commissaire était satisfait. C'est tout au détriment à notre endroit, des coups comme cela. Pour tout vous dire, c'est moi-même qui vais contrôler et, en plus, le coup ne me rend pas populaire en dépit de mes cheveux blancs…
Il jeta une pierre à son chien qui hurlait.
— La paix, Sartine !
Il regarda Nicolas en dessous.
— Y a pas offense. Celui-là aussi est un bon chien de garde.
Il s'esclaffa en se tapant la cuisse d'une main.
Nicolas souriait sous cape. Il avait déjà rencontré naguère un perroquet qui portait le nom de l'ancien lieutenant général de police. Il feignit de comprendre le sens du discours, convaincu que la vérité sortait parfois du désordre des mots.
— J'imagine aisément, dit-il avec componction, que votre tâche n'a pas été facile dans ces circonstances. Et, au début, comment en avez-vous eu connaissance ?
— J'avions rien appris du tout. Y en a qu'ont trop parlé et la police est survenue. Autrement, nous autres, on fait not'nettoyage en tête à tête, si vous comprenez. Pour peu que l'on joue le barbet29 , il y a plus qu'apparence que les autres cherchent à démêler la trame, à réduire à quia la mazette et à la chasser sans autre forme de procès, quand bien même l'animal récalcitrerait.
— Parlons clair, l'interrompit Nicolas. Si je vous entends bien, quand vous démasquez un malfaisant parmi vous, votre premier mouvement consiste à faire justice quelle que soit sa résistance ?
— Tout juste ! Vous comprenez vite, mazette !
— Et qu'imaginiez-vous ?
— Que vous étiez de la police et que vous enquêtiez sur le trafic de drèche.
— De drèche ?
— Oui da ! La drèche. On s'en procure dans les brasseries qui ne demandent qu'à s'en débarrasser. Prenez l'orge germée et concassée qu'on a mise à fermenter. Eh bien, certains d'entre nous, les plus filous, s'emparent à bas prix du résidu et nourrissent le bétail de cette ordure. Et quand je dis certains…
— Et alors ?
— Et alors ? Hé, ne faites pas le doucereux ! La bête gonfle, sa viande est gâtée et l'acheteur floué. Même le poids est faussé : tout le monde est perdant, sauf le croc !
Il trépignait d'indignation.
— Moi, monsieur, mes bêtes je les aime. Je les nourris comme mes petits. Enfin, c'est du passé. Pourquoi êtes-vous là ? Que voulez-vous ?
— Rassurez-vous, monsieur Longères, ma présence n'a rien à voir avec l'utilisation frauduleuse de la drèche. M. Le Noir, lieutenant général de police, m'a chargé d'informer votre honorable corporation du péril d'une épidémie de charbon qui tend à gagner plusieurs provinces du royaume.
Nicolas cherchait avec désespoir une entrée en matière permettant d'aborder le cas de Marguerite Pindron. Il expliqua avec force détails le motif de sa venue à Popincourt, l'ampleur de l'épidémie, ses conséquences, les risques encourus, tout en insistant sur la volonté du gouvernement de prendre des mesures de précaution. Il persilla son propos de menaces voilées et d'admonestations telles que le père Longères, épouvanté de ce qu'il entendait, se tassait sur son gourdin, toute jactance abandonnée.
— Donc, poursuivait Nicolas, il faut sans désemparer, mais sans pour autant agiter le tocsin car, voyez-vous, toute panique serait comptée à votre débit, informer la profession du danger présent, des risques qu'elle court, sans gazer les précautions qui s'imposent.
Il évoqua alors avec respect les regards attentifs du roi sur ses peuples, redoublés de ceux des ministres, du lieutenant général de police, sans excepter le parlement, dans une affaire aussi lourde de conséquences pour la vie et la bonne marche du royaume. Il ponctuait ses paroles de gestes énergiques, portant à dessein des regards insistants sur un point ou un autre des étables, comme s'il avait voulu en inventorier le contenu ou y déceler quelque anomalie. Il avançait à grands pas vers un bâtiment pour aussitôt changer de direction avant que de bifurquer à nouveau, suivi du maître des lieux, inquiet au plus haut point de cette inquisition et du flot de paroles qui l'accompagnait.
— Rassemblez, réunissez, convoquez, expliquez, reprit avec force Nicolas. Que l'information passe et transpire à tous ceux de votre corps, de Popincourt à Ivry, où sont tant de laiteries, et de Vincennes à Chaillot. Au fait…
Il tenta un coup à brûle-pourpoint.
— Comment va le père Pindron ?
L'homme s'arrêta, interdit comme devant une incongruité.
— Le père Pindron ? Le pauvre est mort l'an dernier. Triste histoire, monsieur, bien triste histoire. Un brave homme. Oui. Pas drôle. Non, ça, pas drôle, toujours buté à refuser la chopine. Mais courageux et honnête, un vrai du métier. Hélas, sa fille l'a tué ou tout comme. Vous connaissez l'histoire, sans doute ?
— Pas dans les détails.
Nicolas se félicita de sa ruse. Il avait mis dans la cible du premier coup.
— Une mijaurée qui a fait le malheur de deux familles. Je n'hésitions point à le dire. Oui, elle a tué le bonhomme et lancé un pauvre gonze dans la carrière du malheur.
— Racontez-moi cela par le menu, si le temps ne vous est pas compté.
— Serviteur, monsieur. Monsieur ?
— Nicolas Le Floch, commissaire de police au Châtelet.
— Pardié, je l'aurais parié ! Acceptez l'hospitalité d'un verre. Parler donne soif, écouter tout autant. Pour tout vous avouer, avec l'âge, les jambes me pèsent et je fatigue à prendre racine trop longtemps debout.
Le père Longères le dirigea vers un corps de logis allongé, sans étage. Ils descendirent quelques degrés dans une vaste salle au sol en terre battue aux murs réchampis de chaux. Un buffet, une longue table de chêne usé avec deux bancs parallèles, une fontaine de cuivre resplendissante et une cheminée à crémaillère constituaient tout le mobilier. Le père Longères tapa dans ses mains. Aussitôt une vieille servante boiteuse vint prendre les ordres de son maître. Elle descendit au caveau par une porte qui s'ouvrait dans un angle pour rapporter une cruche et deux verres grossiers. Ils prirent place à la table ; l'hôte versa un petit vin couleur de framboise.
— C'est du Suresnes fraîchement tiré du tonneau.
Il poussa un bol de noix vers Nicolas, en saisit deux qu'il brisa d'un seul serrement du poing. Les miettes tombaient sur sa veste brune.
— Vous imaginez ce qu'on a pu dire de cette histoire dans le faubourg, commença-t-il. Qu'une belle fille de bonne maison nourricière refuse la main d'un prétendu de bon aloi, de surcroît jardinier de père en fils, c'était un vrai scandale. Comment pouvait-elle rejeter l'union du jardin et du fermier ? Avec ça, la fortune des Pindron et celle des Vitry allaient de pair et se fécondaient grassement. Pourquoi a-t-il fallu qu'elle jette son tablier par-dessus les souliers ? Faut croire, sauf votre respect, qu'elle avait le feu quelque part ! Oh ! je sais bien ce qu'on disait, que le prétendant était un peu niais, qu'il n'a pas su la séduire et chasser ses idées folles. Mais quoi, c'est-y pas le lot commun d'apparier ? Faut bien se persuader que l'intérêt tient lieu de frisson. Ah ! C'est comme ça, au faubourg : tout pour la bête et pour la plante ! Le goût des donzelles, c'est du rien. Croyez-moi, cela ne fait pas de plus mauvais mariages pour autant.
— Et donc un drame en a découlé ?
— Encore plus ! Le père Pindron en est mort. On a de l'honneur, par ici. La mère Pindron a tout vendu pour acheter des rentes, déshéritant sa fille unique. Elle s'est retirée dans sa province, loin du scandale.
— Et la fille ?
— Disparue ! Plus de nouvelles. Oh ! des rumeurs, ici ou là. Les uns la disaient à la Force, d'autres prétendaient l'avoir vue danser avec un ours dans une foire des boulevards, et certains prétendaient qu'elle battait le pavé du côté du quai Pelletier et même qu'elle appâtait le matou dans les pyramides de bois des bords de la rivière, là où traîne une marchandise de boucaneuses fort mêlée. Reste à écumer ce qu'il y a de véridique dans ces raconteries.
— Et le prétendant ?
— Le petit Vitry ? L'Anselme ? Il a abandonné son jardin et ses légumes qu'il aimait tant, sans compter ses parents. Il errait, dit-on, dans le faubourg Saint-Marcel, roulant dans le ruisseau. J'entendions dire qu'il aurait chopé une vilaine maladie et commis tant de bêtises et de folles violences qu'on l'aurait enfermé à Bicêtre avec les vénériens ou avec les fous. Voilà bien du malheur ! Les Vitry ne veulent plus en entendre causer.
Nicolas en savait assez, il répéta un discours oiseux sur l'épidémie pour donner le change, vida quelques verres, croqua quelques noix, puis prit congé de son hôte. Celui-ci, enchanté de sa visite, lui fit promettre ses grands dieux de revenir. Il s'engagea, chacun y veillerait – que Dieu bénisse notre jeune roi–, à ce que tous fassent leur devoir et s'évertuent à préserver la ville de la calamité annoncée. Il leur foutrait plutôt la fourche au cul s'ils s'avisaient de regimber. Il tenait pourtant à dire, sans vouloir nuire à personne, qu'il ne faudrait pas oublier les bouchers, vérifier qu'ils aient bien certificats et quittances de ceux qui leur vendent les bêtes, visés par la police. Et ne pas oublier l'obligation de cette engeance-là d'abattre dans les vingt-quatre heures après l'achat.
Nicolas promit tout ce qu'on voulut.
Une fois dans la rue, il regretta d'avoir réglé sa course en renvoyant sa voiture. Il se vit contraint de regagner la rue du Faubourg-Saint-Antoine pour retrouver un moyen de transport. Paris l'attendait, avec un projet de visite à la famille du maître d'hôtel. Il envisageait d'interroger tout d'abord la religieuse, belle-sœur de Léon Missery. Une fois passée la Bastille, il prendrait la rue Saint-Antoine pour récupérer la rue Saint-Honoré jusqu'à sa jonction avec la rue Saint-Jacques, tournerait, à main gauche, rue Planche Mitray, vrai foyer de pestilence à se boucher le nez, franchirait le pont Notre-Dame, le Petit Pont, pousserait jusqu'à la rue de l'Estrapade et, au-delà, gagnerait, derrière l'abbaye Sainte-Geneviève, la rue des Postes où se trouvait la maison des Filles de Saint-Michel, à quelques toises de la place de la Vieille Estrapade.
Il attrapa au vol une pimpante vinaigrette fraîchement revernie. Il cria sa destination au cocher, puis plongea dans ses réflexions, les yeux mi-clos. Son déplacement à Popincourt s'était révélé riche d'enseignements. Non seulement, il avait rempli au mieux sa mission quant à la préservation du bétail parisien – mais n'était-ce pas là un prétexte pour l'envoyer à la recherche d'informations sur Marguerite Pindron ? – mais il avait engrangé une brassée de nouvelles. Au fond, pour le charbon tout autre que lui aurait fait affaire. Cela signifiait-il que Le Noir en savait plus qu'il n'en voulait dire ? Y avait-il, en dépit des apparences, collusion entre le ministre et le chef de la police ? Peut-être le duc souhaitait-il contrôler les avancées de l'enquête du commissaire ? Pourtant, à en croire Sartine… Mais disait-il la vérité ou dissimulait-il quelques cartes secrètes dont l'escamotage changeait l'ensemble de la donne ? Ne pas s'emballer, ne pas laisser son imagination courir la campagne, songea Nicolas. Prendre les faits bruts dans leur ordre successif d'apparition, les trier, les comparer, suivre les voies nouvelles ainsi ouvertes. La fille Pindron avait quitté la maison paternelle pour échapper à un mariage arrangé. Tout laissait à penser que, tombée dans la débauche, elle avait erré dans Paris avant que de se retrouver, après quelles rencontres et quelles avanies, femme de chambre chez la duchesse de la Vrillière. Les contradictions accrues par le remugle de haines exhalé par ce milieu domestique, champ clos de toutes les rivalités et jalousies, ne laissait pas d'intriguer. Nicolas se promit de revoir de manière plus précise l'imbroglio des relations des habitants de l'hôtel Saint-Florentin. Il envisagea même d'établir, sous la forme d'un document écrit, le tableau circonstancié des témoignages recueillis. Il faudrait aussi dépêcher un recors pour interroger la famille Vitry, apparemment des maraîchers du Faubourg-Saint-Antoine. Les informations les plus infimes participeraient de la reconstitution de l'ensemble de la mosaïque. Il irait lui-même à Bicêtre, qu'il ne connaissait pas encore, en dépit des recommandations à le visiter de M. de Sartine. Il se souvenait de son air grave quand il lui arrivait d'évoquer cet établissement dont il disait qu'il approchait en horreur l'enfer de Dante.
Les encouragements du cocher à son cheval arrachèrent Nicolas à sa méditation. La pente était rude qui conduisait vers la place de la Vieille Estrapade, point le plus élevé de la ville. Les services de la lieutenance de police venaient d'examiner un projet de marché hydraulique destiné à élever l'eau de la rivière depuis le Port-à-l'Anglais en vue de l'érection d'une fontaine publique. Le prix de l'eau portée montait sans cesse, pesant sur les plus pauvres. Il est vrai que le feu roi et le siècle avaient multiplié ce type d'agencements dans la ville. La voiture se remit péniblement en marche devant la pimpante enseigne publique du marbrier Caignard vantant les mérites du fournisseur pour toutes tombes ou épitaphes. À l'entrée de la rue des Postes, il repéra le bureau où l'on pouvait louer des enfants chargés de porter des falots aux Parisiens qui se risquaient à se déplacer la nuit. Ces falots étaient dûment numérotés, et leurs porteurs enregistrés par les bureaux de police qui leur délivraient une permission timbrée. Tout naturellement, ces jeunes gens servaient de mouches, leurs rapports quotidiens participaient de la gigantesque toile d'araignée dont les fils remontaient tous au lieutenant général de police. Nicolas aperçut un ensemble de bâtiments sévères au milieu desquels surgissait un triste clocher à claire-voie. Sa voiture s'arrêta, le cocher lui désigna la maison des Filles de Saint-Michel.
Cette fois, Nicolas ne manqua pas de lui intimer l'ordre d'attendre. Au fait des malices de cette engeance, il lui promit un pourboire royal s'il le retrouvait fidèle à son poste. Il trouva à l'angle d'une porte massive la poignée supposée actionner une lointaine clochette. Il fut surpris de l'écho de vieux bronze que son geste déclencha tout près. Le guichet mit quelque temps à s'ouvrir. Il se présenta et demanda à être reçu par la sœur Louise de l'Annonciation. Le guichet se referma d'un bruit sec et l'attente commença. La porte s'ouvrit enfin. La silhouette en contre-jour d'une grande sœur apparut. Elle le fit entrer, puis referma avec soin la porte avec un regard suspicieux sur le siècle extérieur. Elle glissait plus qu'elle ne marchait sur le carrelage ciré d'un long couloir obscur, seulement éclairé à son extrémité par le vitrail d'une haute fenêtre représentant Saint-Michel terrassant le dragon. Il fut introduit sur la gauche dans une espèce de parloir meublé en tout et pour tout de deux fauteuils tapissés d'un tissu hors d'âge.
— Je vous écoute, monsieur le commissaire. Je suis sœur Louise de l'Annonciation.
La voix haut perchée le surprit. Derrière lui, un petit bout de femme était entrée sans un bruit, si petite qu'il devait baisser les yeux pour la regarder. Elle était aussi haute que large, presque une naine comme celle qu'il avait vue danser avec un macaque habillé en marquis de fantaisie, à la foire Saint-Germain. Il n'apercevait que l'ovale d'un visage à la face bouffie et couperosée, et aux yeux mi-clos comme enfoncés dans les chairs. Les lèvres charnues dessinaient un vague sourire. Les mains étaient entortillées dans un rosaire aux grains noirs. D'un mouvement de la tête, elle l'invita à s'asseoir.
— Ma sœur, dit Nicolas, je pense que vous connaissez les événements qui justifient ma présence et m'obligent à troubler vos saintes occupations ?
— Le monde, monsieur, est au-delà de ces murs. Rien ne saurait troubler la paix de ces lieux. Devons-nous supposer que votre venue pourrait avoir un lien avec l'une de nos pensionnaires ? Ces pécheresses subissent parfois longtemps les tiraillements du démon.
— Rassurez-vous, il n'en est rien. Avez-vous des nouvelles de votre beau-frère, Léon Missery, maître d'hôtel du duc de la Vrillière ?
La fente des yeux de la religieuse s'étrécit encore davantage, comme ceux d'un chat qui feint le sommeil.
— Je ne l'ai guère rencontré depuis la mort de ma sœur, juste aux messes anniversaires. Et même auparavant…
Elle n'acheva pas son propos. Nicolas demeura silencieux ; il savait attendre.
— J'ai toujours déploré cette union, reprit-elle. Ma sœur n'a pas voulu m'entendre. Hélas ! elle en est morte.
Il ne pouvait laisser passer une telle assertion.
— Qu'entendez-vous par là ?
— Que le Seigneur n'a pas béni cette union et que son fruit mort-né a tué ma sœur.
Elle ouvrit les mains, le chapelet tomba sans qu'elle s'en souciât.
Nicolas ramassa le chapelet et le lui tendit. Elle reprit la parole.
— Croyez-vous que, pour autant, il se soit macéré dans les remords et la contrition ? Certes non. Il ne méritait sans doute pas cette grâce. Il a feint au début un chagrin que ceux qui ne le connaissaient pas pouvaient supposer sincère. Cependant, sous la chaleur de la charité, le zèle apparent n'est qu'une saillie de l'humeur, et non un mouvement de cette même grâce. Il n'est que trop vrai que le Seigneur connaît notre impuissance… Perdition assurée à celui par qui le scandale arrive ! Et quant à nous, gémissons en secret qu'il ne nous soit pas permis de condamner tout haut, car on ne travaille pas à son salut en négligeant celui de ses frères…
Que signifiait, songea Nicolas, cet obscur discours ? Pourquoi vaticinait-elle ainsi ? Quel sombre ressentiment la conduisait à ces propos pleins d'amertume et de sous-entendus ? Il convenait de la ramener à la réalité.
— Ma sœur, Léon Missery a été poignardé cette nuit.
— Ainsi, il est bien mort, lâcha-t-elle aussitôt.
Il ne répondit pas. La phase était ambiguë. S'agissait-il d'une question, d'une affirmation, ou d'une sorte de contestation ou du recoupement d'un fait souhaité et déjà connu ?
— Je m'accuserai en confession publique de la joie que je ressens, reprit-elle. Que Dieu lui fasse miséricorde : « Les cieux même ne sont pas purs devant lui et il a trouvé de la corruption jusque dans ses anges. »
Il ne parvenait pas à déterminer si oui ou non elle connaissait l'événement. Il n'en aurait pas juré.
— Ne trouvez-vous pas votre ressentiment bien étonnant, ma sœur, vous qui portez cette robe de pitié et de compassion ?
Les petits yeux brillèrent d'une lueur froide, et la voix se fit suraiguë.
— Pitié, compassion ! En a-t-il eu envers ma sœur ? A-t-il nourri le moindre respect pour sa mémoire ? Il a préféré se vautrer dans la fange, la bête aussitôt réveillée en lui…
Elle se tordait les mains.
— Je vous le dis et l'affirme : même s'il avait demandé à Dieu d'être délivré des passions mauvaises qui le possédaient, dans son for intérieur croyez-vous qu'il espérait être exaucé ? Ce qu'il voulait, il ne le voulait qu'à demi. Or, ne vouloir qu'à demi c'est, quant à l'effet, ne point vouloir du tout.
— J'entends, ma sœur, votre émotion, mais que vise-t-elle précisément ?
— Je parle des attachements criminels successifs, auxquels mon beau-frère s'est assujetti depuis la mort de ma sœur. Son cœur n'a cessé d'être occupé du souci pervers de la créature. Il a fait servir tous ses sens à l'animale volupté, y ajoutant le scandale du dérèglement public de sa conduite. Même les murs de cette maison en ont frémi.
— Et pour ces fautes bien humaines, méritait-il de perdre la vie ? Ne pouvait-il s'amender ?
Elle le regardait avec suspicion.
— Il y a une infinité d'esprits, mon frère, avec lesquels il n'est point d'autre parti à prendre que celui du silence et de la réprobation. Quoi que vous disiez ou fassiez, vous ne les changerez pas : « Arrachez votre œil, coupez votre bras, votre pied, s'ils vous scandalisent. »
— Ce que je ne comprends pas, dit Nicolas, c'est cette haine pour un homme qui ne vous était plus rien.
— Le mariage de ma sœur touchait à la mésalliance. Considérez cela. Épouser un quasi-domestique !
Le petit ragot redressa sa courte taille.
— N'y aurait-il pas eu grâce d'humilité à consentir à une union sanctifiée par un attachement sincère et réciproque ? demanda Nicolas.
— Vous en parlez bien légèrement. Non content de s'emparer d'une dot imposante, il a hérité de ma sœur une fortune importante qui devait revenir à sa source légitime, s'il disparaissait.
— À sa source légitime ?
— À nous, les Duchamplan.
Nicolas marqua une pause avant de déclarer :
— Ma sœur, il importe, là où nous en sommes, de vous entendre préciser un certain nombre de points.
Elle s'assit, reprit son chapelet dans sa manche et son visage refléta une sorte de placidité souriante.
— Les paroles de l'Écriture, reprit-il, si elles vous édifient, ne suffisent pas à éclairer des faits plus matériels. Qui vous informait de la vie désordonnée de votre beau-frère depuis son veuvage ?
Elle hocha la tête avec dégoût, comme si elle avait voulu signifier que ces débauches étaient même antérieures à la mort de sa sœur et, peut-être, à ses épousailles.
— Ma famille m'en rendait compte, comme il se doit : je suis l'aînée…
— J'insiste, ma sœur. Vous paraissez très au fait de sa vie quotidienne à l'hôtel Saint-Florentin.
Elle le considérait en silence avec une lippe de mépris, comme s'il bavardait des misères.
— Madame, précisa Nicolas, je vous rappelle que vous avez à répondre aux questions d'un magistrat exerçant dans le cadre d'une enquête criminelle. J'ai pouvoir de vous arrêter si j'estime que votre sincérité n'est pas à la mesure de mon attente. Saisissez-vous cela ?
— Ne me menacez point, monsieur. Est-ce à moi, pauvre fille de Saint-Michel, de vous faire souvenir que votre autorité cesse là où commence celle de l'Église ?
— Et cela signifie ?
— Que je dépends, en tant que religieuse de cette maison, de l'abbé de Sainte-Geneviève qui dispose des droits de basse, moyenne et haute justice dans la juridiction de son bailliage. Et ne me dites pas que ces droits ont été supprimés par Louis-le-Grand en 1674, car des édits postérieurs les ont restitués à leur légitime détenteur.
— Je vous découvre bien savante, chicaneuse et procédurière, ma sœur, et avec des connaissances peu en accord avec la robe dont vous êtes revêtue !
— Feu mon père, monsieur le commissaire, était scelleur de sentences au Châtelet.
— Fort bien, mais pourquoi plaider sur ce ton acerbe ? Vous n'êtes pas incriminée, que je sache. Je n'oublie rien de mes leçons, pas même le cas royal qui l'emporte sur tous les autres, mais il y a peu de risques d'en arriver jusque-là. Restent pourtant des failles dans votre raisonnement. Oh ! un petit détail qui change tout : la restitution des droits de justice dont vous parlez s'entend dans la limite bien définie par les textes « des enclos, cours et cloîtres ». Or, que je sache, votre maison se trouve établie rue des Postes et non dans la limite de l'abbaye. Vous revoilà donc en mon pouvoir légitime.
Elle se rebéqua aussitôt, pourpre de colère.
— J'en appellerai à l'officialité, j'en appellerai à monseigneur.
— Je connais fort bien Mgr de Beaumont. Sa grandeur n'écoutera point une petite sœur rétive à la justice de son roi.
Elle s'empourpra derechef sous l'outrage.
— Je ne céderai pas.
— Eh, bien, persistez dans cette obstruction et j'exigerai d'un magistrat de requérir un monitoire, en vertu duquel vous serez astreinte à révéler à vos supérieurs tout ce que vous savez au sujet d'une affaire criminelle. Après trois monitoires sans réponse, c'est l'excommunication.
— Que voulez-vous savoir à la fin ?
— Qui vous rendait compte des habitudes de vie de Léon Missery à l'hôtel Saint-Florentin.
— Il m'est pénible d'évoquer la parole d'une haute et puissante dame, Mme la duchesse de la Vrillière, dont vous ignorez sans doute…
La voix se fit insinuante, et presque persiflante.
— … qu'elle est la bienfaitrice de cette maison. Sans cet appui charitable, que ferions-nous pour nos malheureuses pensionnaires ?
— Elle vous informait donc ?
— Elle m'a confié qu'il était depuis des mois furieusement entiché d'une drôlesse, une fille des rues entrée en service chez elle. Elle l'avait tout d'abord refusée, mais l'insistance de son époux avait prévalu. Elle en pleurait d'humiliation et portait sa douleur au pied de nos autels pour le salut de l'âme du duc. Je priais avec elle.
— Car le duc, lui aussi…
Sœur Louise de l'Annonciation ferma les yeux, d'un air douloureux.
— Vos frères n'ont rien tenté pour ramener le veuf à plus de décence ? reprit Nicolas.
— Le plus âgé n'a aucun caractère et le plus jeune n'est que joliesse et insouciance. Quant à ma belle-sœur, elle ne cesse de geindre au lieu de me donner des neveux de mon sang.
— Un dernier point, fit le commissaire. Que faisiez-vous dans la nuit de dimanche à lundi, disons de dix heures du soir à sept heures du matin ?
— Je dormais dans ma cellule, et cela jusqu'à prime. Chacune de nous le confirmera.
— Ma sœur, je vous laisse, en vous demandant de bien vouloir réfléchir à des omissions ou à des retours de mémoire sur des points qui seraient de nature à m'intéresser.
Il la salua. Comme il se trouvait presque devant la porte, il se retourna et la vit qui se tenait à quelques pas derrière lui, aux aguets. Il ne résista pas à lancer un dernier trait.
— J'oubliais. Votre beau-frère n'est pas mort, sa blessure n'est qu'une éraflure. Sa maîtresse en revanche a bien été assassinée.
Elle pivota sur elle-même ainsi qu'un toton30 et disparut par une autre issue, tandis que la tourière qui l'avait accueilli accourait pour lui ouvrir la porte.
— Qu'a donc sœur Louise à s'enfuir ainsi, elle si soucieuse de son quant-à-soi ? demanda-t-il.
Il crut entendre un petit ricanement, et reprit :
— Ma sœur, à quand remonte la dernière visite de Mme la duchesse de la Vrillière à votre établissement ?
— Madame de Saint-Florentin ? C'est curieux que vous m'en parliez. Elle est justement passée ce matin et a tenu conférence avec sœur Louise…
Elle pouffa.
— Elle va encore se monter le col avec cela, et… nous le faire payer.
— À quelle heure se couche la communauté ?
— À huit heures.
— Sœur Louise également ?
— Oh ! Celle-là a quelques privilèges : sa famille a tant donné à cette maison, qu'elle soupe parfois en ville.
— Quel jour ?
— Le dimanche soir. Chez son frère, dit-on.
— Et dimanche dernier ?
— Ce fut le cas.
Il la remercia, et retrouva, rue des Postes, son cocher qui s'impatientait. La nuit tombait déjà ; il ne lui restait plus qu'à rejoindre Bourdeau. Il était encore sous le coup de ce qu'il venait d'apprendre. Louise de l'Annonciation savait donc tout ! Elle s'était bien moquée de lui. Quelle dissimulatrice ! Avec son air à faire entrer en terre les plus résolus, elle s'était échappée dans l'ordre juridique, le menant où elle voulait. Certes, elle avait bien fourni sa carrière31 , habile à semer les propos détournés. De surcroît, elle s'était amusée à lui faire jouer le rôle d'un petit célestin32 .
Ce mélange de colère, de vraies confidences et de fausses omissions le jetait dans la confusion et le malaise. La différence était mince entre un discours véridique et un efforcement subtil, habile à déplacer le débat. Après tout, elle-même lui avait révélé l'intérêt que les Duchamplan pouvaient attendre de la disparition de Léon Missery. Cela confortait la crainte que faisait courir l'ardent attachement du veuf à un tendron comme Marguerite Pindron surtout si, depuis son échappée des faubourgs, celle-ci avait acquis quelque expérience. Que cet homme éploré et taraudé par le désir parvînt à la convaincre ou qu'elle-même découvrît où se trouvait son intérêt, un mariage ne pouvait que nuire aux espérances de la famille Duchamplan. Marguerite devenait une menace et un obstacle.
Sa disparition, pour autant, ne réglait pas la question. Que le veuf s'amourachât de nouveau, alors la fortune héritée de sa femme fondrait comme neige au soleil. Les exemples abondaient, à la cour comme à la ville, d'hommes de son âge si tenus par les sens qu'ils consentaient aux exigences les plus folles de demoiselles avides, lesquelles s'empressaient à leur tour de transférer le pactole à quelque greluchon de bonne mine et de chaude complexion. Une fortune s'évanouissait ainsi en un clin d'œil. Tout concourait donc à vouloir faire disparaître le veuf plutôt que sa maîtresse, le contraire n'étant qu'un pis-aller. Il est vrai, songea Nicolas, que les Duchamplan n'étaient qu'une piste parmi beaucoup d'autres. Il repensait à la réaction de sœur Louise à l'annonce de la blessure de son beau-frère. Que savait-elle alors ? Que lui avait donc rapporté la duchesse de la Vrillière lors de leur longue conférence du matin ? Nicolas se souvint avoir indiqué, la veille, à cette hautaine personne, lors de son interrogatoire à l'hôtel Saint-Florentin, que le maître d'hôtel était blessé et qu'on pouvait penser qu'il avait retourné contre lui l'arme avec laquelle il était supposé avoir égorgé sa maîtresse. La réaction de la religieuse sonnait faux par rapport à cela : jugeait-elle la nouvelle connue ou possédait-elle quelque raison cachée de ne pas croire à la thèse du suicide ?
Il faisait nuit noire quand sa voiture déposa Nicolas rue Montmartre. Sa soudaine apparition calma les taquineries que les mitrons de la boulangerie du rez-de-chaussée faisaient subir au clocheteur des morts. Ce vieil homme, vêtu d'une dalmatique ornée d'une croix, de crânes et d'ossements brodés en argent, agitait sa cloche d'une main, l'autre tenant un falot. Il glapissait sur un ton lamentable son lugubre refrain :
Il remercia Nicolas qui lui glissa un écu avant que de morigéner les mitrons en souriant. Dès son entrée dans l'office, il pressentit un drame. Marion, la tête dans les mains, était affaissée sur un banc et Poitevin astiquait avec un soin maniaque une aiguière en étain qui n'en demandait pas tant. Seule la vue de Bourdeau en tablier et de Catherine à ses côtés, tous deux penchés sur le four à pain, le rassura un peu. Ils semblaient étrangers à l'atmosphère d'inquiétude qui pesait sur la demeure.
— Que se passe-t-il ? demanda Nicolas.
— Ah ! Monsieur Nicolas, gémit Marion, notre maître s'est trouvé mal en rentrant de Saint-Eustache. Vous savez qu'il est marguillier de sa paroisse. Il y avait ce soir conseil de fabrique. Il en est revenu tout rouge, fort crêté, les veines du front toutes saillies ! Il est tombé sur le seuil.
— Je suis allé chercher le médecin, poursuivit Poitevin, le même qui avait soigné M. le procureur, lors de son agression33 . Dieu soit loué, M. Dienert se trouvait chez lui rue Montorgueil, et il est accouru aussitôt. Il a tout d'abord craint une apoplexie. On a allongé monsieur qui avait repris connaissance. Il lui a fait prendre des gouttes d'alcali fluor diluées dans de l'eau, ainsi que de la décoction de tamarin, et serrer ses jarretières pour ralentir la montée du sang à la tête. Il est au mieux maintenant. Il a recommandé de ne point vous inquiéter avec son état, qu'il vous recevra avec M. Bourdeau, dès que vous aurez achevé de souper. Cela le réjouira.
En dépit de cet avis, Nicolas se précipitait déjà. Catherine le retint d'un regard appuyé.
— Toi, ne bouge bas, il se croirait au plus mal. Il n'a rien. Dieu sait que j'en connais là-dessus. Il s'est seulement trop énervé. Ça lui a bordé sur les nerfs. Bourdeau était là, il t'en dira autant.
Il soupira se disant que la cuisinière alsacienne, ancienne cantinière des armées du roi et quelque peu sorcière, possédait l'art et la manière de soigner nombre de maux, ce dont il s'était, à maintes reprises, bien trouvé.
— Je lui ai donné de la liqueur de contrecoup, celle que tu connais ! lui souffla-t-elle à l'oreille.
Il monta se changer après cette journée de courses incessantes et poursuivit Mouchette dans l'escalier dérobé qui conduisait à ses quartiers. C'était chaque fois la même chose : elle passait la tête entre chaque barreau, poussant de petits cris provocants tout en se vautrant sur les marches. Elle bondissait plus haut dès qu'il faisait mine de la saisir. Une fois rafraîchi, il rejoignit l'office et surprit un singulier spectacle.
Bourdeau sautillait sur place en poussant des gémissements. Il posait sur la grande table de l'office des petits pains gonflés tout fumants, qui exhalaient une appétissante odeur. Une fois son fardeau aligné, il soufflait sur ses doigts endoloris, les frottait contre le vaste tablier enveloppant sa bedaine. Catherine s'affairait devant le four du potager. Le nez de Nicolas frémit : le parfum de la volaille rôtie lui fit sentir combien il avait faim.
— Ouh ! Ouh ! gémissait l'inspecteur. C'est plus chaud que chaud.
— Tes bestioles baraissent cuites, dit Catherine. Je zors la terrine.
— De grâce, ne soulève pas le couvercle : le succulent s'échapperait en vapeur ! Il faut les abandonner et les laisser refroidir dans leur jus.
— Marie, Josèphe ! s'écria Nicolas. Quel festin apprête-t-on ici ? Voilà donc quelque annexe gourmande de Ramponneau34 ! Sommes-nous transportés dans l'office de Gargantua ou dans sa « cave peincte » de Chinon ?
— Il ne croit pas si bien dire ! s'exclama Bourdeau, ravi.
Marion mit un doigt sur les lèvres.
— Mon Dieu, que vous êtes bruyants ! Vous allez nous réveiller Monsieur.
— Un mien cousin de Chinon nous visite, expliqua l'inspecteur. Comme il y avait agapes prévues et que je ne voulais point prendre par surprise Marion et Catherine, j'ai pillé les préparatifs de Mme Bourdeau et j'ai apporté le nécessaire. Catherine m'a prêté la main pour faire les pâtons et les cuire.
— Les pâtons ?
— Oui, les voici tout chauds. On nomme cela des « fouées » chez moi.
Bourdeau tira de sous la table un vaste panier d'osier duquel il sortit un pot de terre fermé d'un papier huilé noué d'une paille et trois flacons de vin.
— La fouée, reprit-il, c'est comme du pain, mais bien meilleure. De la farine de meule, du levain, du sel, de l'eau. Un bon pétrissement suivi d'un petit repos. Il vous reste à former les pâtons à la main, hop, au four ! Cela feint d'ignorer la chaleur, ça bouge, frémit, se soulève, gonfle, forme des bulles, monte, s'affaisse, remonte, se détend, dore enfin. On les retire, on se brûle les doigts. Voilà toute l'histoire !
Il saisit l'une de ces gâteries, la fendit d'un coup de couteau et ouvrit le pot de terre. Une couche de gras d'un blanc immaculé apparut. Il la dégagea pour sortir une effilochée de rillettes dont il farcit le petit pain. Nicolas salivait rien qu'à observer l'opération. Il n'en fit qu'une bouchée : c'était à fondre de plaisir, tant l'ensemble mêlait le croustillant et le moelleux. La chaleur ameublissait la chair qui humectait de ses sucs la fine mie du pain.
— Le secret des bonnes rillettes, précisa Bourdeau les yeux baissés, réside dans l'appariage des morceaux de porc utilisés. Celles-ci sont de mon cru. J'y mets de la palette, de l'échine, du filet, de la poitrine. Du sel, du poivre, des herbes, des épices, sans les pleurer. Et mon secret, que je vous livre, une cuillerée de miel et une giclée de vin blanc ! De l'eau à niveau, et je laisse clapoter pendant six heures. Le tout refroidi, je le triture et mélange la viande et le gras.
— Vous êtes un saint homme, mon cher Pierre…
Bourdeau se remit à farcir les pâtons.
— Et vous pratiquez la multiplication des fouées !
— En effet, proclama soudain une voix sépulcrale, c'est un véritable « conte de fouées » !
M. de Noblecourt venait d'apparaître drapé dans une robe d'intérieur en indienne lie-de-vin, le chef couvert d'un madras noué.
Chacun rit et se récria. On avança un fauteuil dans lequel l'arrivant se laissa choir en majesté. Marion se mit à déplorer à grands cris son imprudence, mais Catherine, ravie du tour que prenait la soirée, calma la vieille gouvernante.
— J'ai grand faim, dit Noblecourt. La chambre s'emplissait peu à peu de parfums suaves qui chatouillaient mon nez. La truffe de Cyrus aussi, je crois !
Le chien, couché sous le fauteuil, jappa joyeusement à la voix de son maître ! Bourdeau et Nicolas s'installèrent à leur tour. De nouvelles fouées furent préparées, que le magistrat engloutit. Il réclama du vin.
— D'où provient ce nectar ?
— D'un petit clos bien exposé, couvert de gravier à silex. Il y pousse, entre les pieds de vignes, de petits pêchers. Leurs fruits à chair blanche et rosée éclatent d'un jus épais et savoureux…
— En fait de fruits, reprit Noblecourt, ce soir, foin de pruneaux et de tisane de sauge. Je mange et je bois. Ce bon M. Dienert croit-il que je puisse ignorer qu'il pensait à une apoplexie ? Pourquoi en serais-je à vivre d'aliments légers et peu nourrissants, à me priver de liqueurs fortes, d'aliments épicés et de haut goût ? Désormais, je vais bâfrer, rechercher les passions violentes, la trop grande chaleur comme le trop grand froid !
Il jeta sur l'assistance un regard provocant.
— Yo, yo, fit Catherine en applaudissant. Là où il y a de l'abbêtit, il n'y a bas de danger !
— En vérité, dit le procureur, le bonheur de me trouver au milieu de mes amis tempère mon agacement.
— Contez-nous donc cela, demanda Nicolas. Rien n'est plus favorable pour calmer le tempérament et dissiper un souci que de se lâcher à en discourir librement.
— Voilà une parole pénétrée de bon sens. Vous savez tous que je suis marguillier de Saint-Eustache, ma paroisse, le doyen du conseil. À six heures de relevée, je m'y trouvais donc devisant des affaires de la fabrique. Surgit un certain Bouin qui exige d'être entendu sur-le-champ. Il fait tant de tapage que nous finissons par le recevoir. Tout gonflé de morgue, il se présente comme ancien timbalier de la compagnie des gendarmes du roi.
— Il y a celle-là, intervint Nicolas, plus quatre compagnies de gardes du corps : Charost, Noailles, Villeroi et d'Harcourt.
— Il a poursuivi d'un ton pointu et nous a bellement signifié que le roi ayant accordé, par l'édit de 1756, droit de commensalité aux timbaliers de ses gendarmes après vingt ans de service, ce dont pouvait s'enorgueillir le susdit Bouin, il devait en conséquence jouir des honneurs, prérogatives, privilèges, franchises, libertés, gages, droits, fruits et profits, revenus et émoluments de sa qualité. Il a farci son dire de propos qui ont soulevé l'ire de l'assemblée, j'en passe des plus hardis.
— C'est la journée des chicaneaux, soupira Nicolas.
— Et des crapauds qui se veulent enfler, ajouta Noblecourt dont l'oreille demeurait fine. Sans desseller, d'une même haleine, il nous a fait sommation à nous, compagnie des marguilliers de l'église Saint-Eustache, de le faire user de la plénitude des honneurs, avec préséance aux assemblées immédiatement après les magistrats du roi, et privilège de se voir apporter par lesdits marguilliers… par nous-mêmes, le croiriez-vous…
Il s'étranglait de colère, se frappait la poitrine de ses poings refermés au point que Mouchette le rappela à plus de mesure par un coup de patte appuyé, ultime avertissement de la charmante féline avant une rétorsion plus griffante.
— Paix ma belle ! Ce n'est pas contre toi que j'en ai, ma mignonne. De se faire apporter, disais-je, par les marguilliers et se faire présenter, immédiatement après le chœur et la noblesse, et avant tous autres, le pain bénit. Non content de cette exigence, il ajoutait l'obligation de son rang dans les assemblées et processions de la paroisse, rappelant pour soutenir cette prétention une déclaration royale de 1686. Bref, j'ai cru entendre à nouveau les aigres récriminations de mon ami le duc de Saint-Simon, lorsqu'il nous contait à satiété les querelles de préséance et de tabourets à la cour du grand roi. Mais lui, c'était un aigle !
Il vida son verre à longs traits et lorgna vers la terrine qui continuait à émettre de petits sifflements.
— Comment ce petit personnage en était-il venu à imaginer que cela fût possible ? Entendait-il paraître avec les marques caractéristiques de son ancien état ? Pourquoi pas avec ses timbales ! Ignore-t-il, ce pendard que le pain bénit est toujours distribué indifféremment, sans tumulte, suivant la place occupée par chacun dans le sanctuaire. Notre Seigneur, quand il distribuait les fouées, avait-il donc établi une liste de privilégiés ? N'a-t-il pas dit « Les premiers seront les derniers » ? Quelle bêtise de soutenir, comme ce Bouin le prétend, que dans cette assemblée et ce grand concours de peuple, on obligerait chacun à décliner son nom, ses qualités et qu'ainsi on devrait chercher la chaise qu'il occupe et décrire, dans le désordre, des lignes obliques et circonflexes pour offrir à tout paroissien une oblation particulière, à hauteur et mesure de ses prétentions qui n'humilierait point les uns ni n'éveillerait la jalousie des autres35 .
— Qui lui a soudain mis cette obsession-là en tête ? s'enquit Bourdeau.
— Vous le demandez ? Un casuiste émérite du parlement : le président de Saujac, pour ne le pas citer. Sa mauvaise foi proverbiale s'est, à point nommé, épanouie dans une cause sans rime ni raison. Encore versifie-t-il d'agréable façon, me dit-on. Pour le coup, il se paye la tête du pauvre Bouin, pour qui les sentences en prose d'un tel héraut sont paroles d'évangile !
— Et vous voilà, comme un jeune homme, donnant dans le panneau de la provocation, les sangs remués et la chaleur au front !
— C'est ainsi, dit Noblecourt avec une emphase majestueuse, je suis demeuré très jeune. Chacun se plaît à le constater, et vous l'avez très finement observé.
Un nouvel éclat de rire ponctua le propos.
— Mais, reprit-il en s'agitant sur son fauteuil, n'y a-t-il pas autre chose à se mettre sous la dent ? Cette terrine gémissante qui fume craint, je crois, qu'on ne l'oublie.
— Ah ! dit Bourdeau, c'est mon chef-d'œuvre. Vous le considérerez comme tel après l'avoir goûté : voilà un couple de gélines de chez moi. Mes cousins les ont amoureusement élevées. Hier soir, Mme Bourdeau les a pochées dans un bouillon triple de volailles bien conditionné. Aujourd'hui, je les ai fait braiser au four dans une terrine de belle taille, bien close. Cette méthode a le double avantage de ne pas dessécher les chairs tout en les caparaçonnant de peau croustillante.
— Et moi, dit Catherine, pour ne les point laisser zeules, ces bôvres bêtes, j'ai fait des nouilles de chez moi, des « spaetzle » bien revenues au beurre avec une bointe de muscade.
Bourdeau sortit les volailles avec une délicatesse inattendue chez ce gros homme sanguin. Il les déplaça avec un couteau d'argent que lui tendit Poitevin. À chaque incision de la lame, de petits jets de jus et de graisse jaillissaient comme autant de fontaines odorantes. Les trois convives se jetèrent sur leur assiette ; un grand silence appréciateur s'étendit sur l'office, seulement rompu par les craquements des os broyés, les gémissements de Cyrus et les cris de quémande de Mouchette ; ils tremblaient de convoitise et réclamaient une part du festin.
— Voyez si je suis raisonnable, dit Noblecourt qui s'était contenté d'une aile, je suis le premier à reprendre la parole. Rendons grâce à Bourdeau de ce délice. Assurez votre femme de notre très gourmande reconnaissance ; je suis son serviteur. Ceci dit, mes enfants, où en sommes-nous de notre enquête ?
Bourdeau se frappa la tête.
— J'aurai dû vous dire, Nicolas…
— Quelle nouvelle ? Vous êtes pardonné d'avance. La géline plaide en votre faveur.
Mais la mine de Bourdeau disait assez que c'était fini de plaisanter.
— Le guet a découvert ce matin, rue Glatigny, en bas des degrés qui descendent à la rivière, à l'angle du Prieuré Saint-Denis de la Chartre, le corps d'une jeune fille morte.
— Tous les jours, hélas…, fit Nicolas.
— À ceci près qu'elle a été égorgée. Je l'ai vue à la basse-geôle. La même blessure, exactement, que celle de la fille Pindron ! Un étrange entonnoir sanglant…