Prologue

La nuit obscure ôtait aux choses toute couleur.
Maurice Scève
Dimanche 2 octobre 1774

Que signifiait ce rendez-vous inhabituel ? Il pouvait compter qu'elle lui ferait passer ce genre de fantaisie. Avait-on idée ! L'étage des domestiques offrait suffisamment d'occasions pour qu'il ne la contraignît point à des escapades nocturnes hors de propos. Encore heureux que ses tâches dans les appartements de Madame éloignaient d'elle ce beau galant une bonne partie de la journée. Il profitait souvent de la moindre de ses incursions dans les parties plus communes de l'hôtel de la Vrillière pour… Il était insatiable. Mais que pouvait-elle lui refuser ? Elle lui devait sa place et une manière de sécurité. L'attente se prolongeait et le bout de chandelle, qui éclairait d'une lueur parcimonieuse la rôtisserie, ne durerait guère. C'était une grande salle sombre avec des cheminées de pierres noircies, dont les auvents dominaient les broches, les crémaillères et les lèchefrites.

Sa malice la fit rire ; elle dérobait chaque jour des bouts de chandelles dans les appartements des étages, accroissant ainsi sa provision. Plusieurs fois elle avait failli se faire prendre. Non seulement elle devait se méfier de l'attention toujours en éveil de sa maîtresse, mais aussi de celle des autres serviteurs, ses concurrents dans la maraude, qui, eux aussi, étaient à l'affût de tout ce qui pouvait alimenter un fructueux négoce de revente de la cire des bougies au poids.

Un tintement métallique déchira le silence. Le cœur lui battit au point de lui faire mal. Elle retint son souffle en attendant la suite ; rien ne vint. Encore un de ces rats, songea-t-elle, dont on ne se débarrassait jamais. Une de ces bestioles grises, mitées et repues, nourries des déchets de cuisine, de ce regrat entreposé dans le grand garde-manger tout proche. Lui aussi offrait la matière d'un commerce régulier avec quelques tavernes pour les plus beaux morceaux ou, pour le rebut des assiettes, un de ces fabricants de soupe en morceaux d'arlequin dont la voiture fumante procurait, de par les rues et pour quelques liards, un instant de réconfort aux plus pauvres. Elle en avait tâté elle-même, il n'y avait pas si longtemps, après sa fuite de la maison paternelle. Elle gardait dans sa bouche l'arrière-goût d'aigre et de pourri qu'aucun assaisonnement ne parvenait jamais à masquer. Rien qu'à cette pensée, des haut-le-cœur la secouèrent.

Elle prêtait toujours l'oreille, espérant entendre le pas lourd de son amant. Un miaulement lointain retentit. Elle ricana ; les matous ne servaient à rien ici, trop bien engraissés des reliefs d'une riche table. Seuls, leurs yeux qui brillaient dans l'ombre au moindre rai de lumière effrayaient les plus pusillanimes. Parfois même, un rat de belle dimension, au mieux de son âge, se dressait et tenait tête, ses dents jaunes exhibées, au félin qui se retirait sans combattre. Elle, ce n'étaient pas les chats qui la terrorisaient. Elle en avait connu, et des plus redoutables, dans les étables de son père, nourrisseur de bestiaux au Faubourg-Saint-Antoine, attirés par les souris clapies dans la paille et le grain.

Elle ne voulait pas y penser, essayant d'effacer le passé. Rien n'y faisait, elle revoyait les derniers moments vécus avec les siens. Son père, intraitable, voulait la marier avec le fils d'un voisin, jardinier dans le faubourg. Pourtant bien découplé, ce garçon, aux yeux hors de la tête, ne lui convenait pas. Sa manière de faire sa cour mêlait les énumérations de salades aux règles de la culture sous-châssis, le tout agrémenté de considérations sur la manière de border les allées de haies vives, de treillages ou d'un palis d'échalas. La visite préliminaire qu'elle avait rendue aux Vitry l'avait confortée dans son refus.

Leur maison comportait une salle donnant sur le marais où la famille vivait et mangeait. Le sol était en terre battue, bien loin du carrelage ciré de sa propre demeure. Des chaises de paille, une grande table au bois usé, un poêle de faïence, une fontaine de cuivre et un méchant buffet constituaient toute la décoration. Au premier étage, deux chambres, avec des paillasses et des couchettes, dont l'une servait au fils et deviendrait l'antre du nouveau couple. La mère Vitry, une grande femme noire et sèche, aux ongles usés et salis par la terre, lui énuméra d'un ton sévère les devoirs d'une épouse de jardinier. Fallait se lever à cinq heures le matin, par tous les temps et en toutes saisons, et travailler jusqu'à huit heures le soir avec une pause pour manger quelque soupe ou quignon sans perdre de temps. Elle devrait obéir à sa belle-famille comme si c'était la sienne propre.

Son dégoût s'accrut lorsqu'on commença à discuter du contrat de mariage et des apports des époux. Le sien consistait, outre une dot en argent d'un montant qui faisait briller les yeux de la vieille, en une livraison de fumier frais, échelonnée sur de longs mois, et qui servirait à amender les cultures de la famille Vitry. Le jour des fiançailles et de la signature devant notaire, obsédée par la perspective d'une vie aux côtés de ce lourdaud, un mouvement soudain l'avait entraînée, elle avait décampé laissant là veaux, vaches, bœufs, fumiers et salades, un fiancé abasourdi et deux familles accablées. Elle craignit d'être recherchée et plongea dans la grand'ville pour se perdre dans l'océan des multitudes. Le père Pindron, ulcéré du geste de sa fille, ne voulut rien tenter. Elle avait déshonoré la famille, elle ne comptait plus et il la déshérita aussitôt. Il s'alita pour mourir quelques jours après, laissant une veuve qui se retira dans sa Bourgogne natale après avoir liquidé la ferme, la cédant à bon prix à une puissante famille de nourrisseurs du faubourg, qui s'engagea devant notaire à lui servir jusqu'à sa mort une pension gagée sur les rentes de l'hôtel de ville.

Pendant des mois, Marguerite Pindron erra dans Paris, dormant sur les quais, se ménageant des cachettes dans les pyramides du Port-au-bois, soit quai Saint-Paul, soit au milieu des barriques du quai de la Rapée. Ce bois apporté par le fleuve s'accumulait en piles hautes comme des maisons. Le mieux rangé s'organisait en pyramides carrées ou triangulaires, mais une grande part s'entassait en désordre créant une sorte de cité mystérieuse faite de détours et de ruelles, de souterrains et de salles intérieures dont, au petit matin, surgissait, hagarde, toute une faune disparate. Les quelques louis qu'elle avait volés à son père s'épuisèrent vite, mais sachant lire et écrire, elle utilisa cette science auprès des plus pauvres pour tenir jusqu'à l'hiver. Là, un soir de désespoir alors que la faim et le froid la tenaillaient, elle tomba sur un jeune homme bien mis qui l'entraîna dans son logis et, après toilette, en fit sa chose et un objet de plaisir. Il la vêtit et la nourrit, puis la présenta à son beau-frère, maître d'hôtel chez le duc de la Vrillière. Sa joie de trouver une place était vite retombée. Elle n'était que la dernière d'une armée de filles de peine qui vidaient les pots et les seaux, vouée aux fonctions les plus rebutantes et aux rebuffades les plus amères.

Elle ne fut pas longue à comprendre qu'il faudrait en passer par le bon plaisir du beau-frère. Celui-ci, veuf depuis deux années, ne supportait pas sa solitude et poursuivait tout ce qui portait jupons dans l'hôtel Saint-Florentin. Elle commença par résister à ses avances, mais la crainte la tenaillait de se retrouver à la rue. Elle s'en ouvrit à son initiateur qui lui rit au nez et l'engagea à céder ; il lui faisait, de plus en plus souvent, de petits emprunts sur ses gages. Son nouvel amant s'embrasa tout aussitôt d'une véritable passion pour sa beauté et sa jeunesse. Elle ne savait plus comment se dégager de liens qui lui pesaient et des attentions incessantes d'un barbon auquel la nécessité seule l'avait contrainte à céder. Elle en vint à user de tous les caprices et stratagèmes possibles pour s'en débarrasser, y compris des passades avec d'autres domestiques plus jeunes, ne dissimulant rien de ses écarts, dans l'espoir de le dégoûter. Elle ne fit que renforcer le désir qu'il avait d'elle. La jalousie ne cessait de l'obséder et de terribles scènes les opposaient.

Des larmes lui venaient. Tout cela n'était rien. Elle ne pouvait faire sortir de son esprit les événements arrivés trois jours auparavant. Son jeune initiateur était venu la chercher le soir, à la fin de son service. Elle avait dû s'enfuir par une porte dérobée pour le rejoindre dans un fiacre. Au bout d'un long parcours, il l'avait entraînée dans une maison inconnue, lui faisant revêtir une tenue plus qu'indécente. Pourquoi s'était-elle laissé faire ? Elle essaya d'effacer les images de ce qui avait suivi. Comment en était-elle arrivée là ? Elle n'avait pas protesté, comme ahurie et saisie par la frénésie ambiante de scènes insensées. Son « ami » lui était apparu sous un jour si ambigu qu'elle ne parvenait pas à replacer son image dans l'ordre naturel des choses.

Un souffle incertain abaissa la flamme de la chandelle qui grésilla un moment puis s'éteignit, répandant une odeur âcre. Il ne manquait plus que cela ! Elle ne disposait d'aucun moyen pour la rallumer. L'angoisse la prenait de se sentir seule dans cet endroit désert. Elle imaginait des présences autour d'elle. Des bêtes et insectes grouillants recherchaient souvent, en ces débuts d'automne, la chaleur des cuisines. Quelque chose craqua derrière elle ; elle perçut un glissement. Elle fit effort sur elle-même pour se retourner, mais elle ne distinguait rien. Il lui semblait que sa respiration se faisait moins bien, que l'air lui manquait et que la panique, peu à peu, s'emparait d'elle. Un mouvement irraisonné allait la précipiter par l'escalier menant aux étages, quand elle se sentit saisie fermement par un bras invisible et pressée contre un corps. Une douleur terrible lui traversa la base du cou ; elle s'effondra sans se sentir mourir, dans un flot de sang.

Au petit matin, un garçon de cuisine découvrit deux corps, celui de Marguerite Pindron, égorgée, et celui de Jean Missery, le maître d'hôtel, sans connaissance et blessé. Un couteau gisait sur le carrelage, à côté de lui, au milieu d'une mare écarlate.