Bicêtre
Nicolas reconnut dans l'apothicaire une figure connue : M. Nicaise l'avait déjà pansé à la suite d'une précédente équipée, lors de son enquête sur la disparition du commissaire Lardin. Semacgus et lui eurent une courte conférence après examen de la blessure. Ils rejetèrent les liqueurs spiritueuses, les teintures et les baumes : son peu de gravité ne les exigeait pas. D'autre part, ces remèdes loin de faciliter la guérison la retardaient et convertissaient souvent une plaie simple en ulcère. Ils annulaient l'écoulement du sang mais rendaient les parties lésées calleuses. Ils opinèrent pour un plâtre agglutinatif commun pour resserrer les lèvres. La balle ayant brûlé et haché les chairs, ils la nettoyèrent à l'alun calciné et disposèrent enfin un emplâtre de mie de pain et de lait pétri avec de l'huile d'olive, à changer trois fois par jour. En les écoutant, Nicolas se crut transformé en volaille dont on discuterait les apprêts.
La nuit tombait quand la voiture les déposa sous le porche du Grand Châtelet. Bourdeau et Rabouine les attendaient dans le bureau de permanence. L'inspecteur s'inquiéta aussitôt des suites de la blessure de Nicolas. Il en était encore mortifié, se reprochant de n'avoir point été près de son ami dans une passe aussi dangereuse.
— Bourdeau aime qu'on vous assassine pour pouvoir mieux vous sauver, remarqua Semacgus.
Un éclat de rire général lui répondit.
— Alors, reprit Nicolas, mes limiers, quelles nouvelles ?
— Primo, dit Bourdeau, pour la bonbonnière, car c'en est une, nous nous sommes rendus rue Saint-Merry, à l'hôtel de Johac, où se trouve un magasin considérable de tabatières et boîtes précieuses en quantité prodigieuse, toutes différentes les unes des autres et du dernier goût. Je n'aurais jamais cru qu'il y en eût tant, en or, argent, émaillées, carton mâché, écaille, ivoire, cuir d'Irlande, galuchat et que sais-je !
— À ce que je vois, vous en fûtes ébloui.
— Plutôt scandalisé par un débordement de luxe inutile dont la dépense procurerait du pain à tant de bouches affamées.
— Oui, dit Semacgus moqueur, voilà Rousseau qui resurgit !
— Moquez-vous, le jour viendra… Mais, ce n'est pas le moment. Donc, la boîte a été montrée. Sans être assurés de rien, il leur paraissait à tous qu'il s'agissait de l'œuvre d'un maître. L'un des commis, le plus ancien, a suggéré que l'ouvrage, bien que non signé, puisse être de la main de Robert-Joseph Auguste, facteur très réputé. Il loge rue de la Monnaie. Nous l'avons trouvé et interrogé. C'est un orfèvre fondeur et ciseleur, fournisseur des principales cours d'Europe. Il a formellement reconnu son œuvre et identifié son poinçon, la tête de braque.
— Et l'acheteur ?
— J'y viens, dit Bourdeau, amusé de l'impatience de Nicolas. Encore que la nouvelle soit surprenante. Le commanditaire se trouve être M. le comte de Saint-Florentin, duc de la Vrillière, et présentement ministre de la Maison du roi.
— Procédons dans l'ordre. Est-on assuré qu'il s'agissait de lui en personne ?
— Que non point ! Il ne s'était pas déplacé en personne. Un envoyé s'en est chargé. Toutefois, Auguste, qui paraît avoir bouche à cour, a reconnu dans cet envoyé un personnage de qualité qui d'ailleurs a payé rubis sur l'ongle.
— Ce qui n'est pas toujours la caractéristique d'un gentilhomme de notre temps, remarqua Nicolas en souriant. Vous a-t-il fourni un signalement ?
— Taille moyenne, la mine haute, les yeux ressortis, vêture de choix. Perruque poudrée.
— Nous n'irons pas loin avec cela ! Mais, peste, voilà du beau travail !
— Encore plus curieux si possible, ajouta Rabouine redressant sa taille mince. Imaginez que la guimbarde chargée de la tripaille ne traite que la rive gauche de la rivière. Elle démarre du pont des Tournelles. Nous avons retrouvé le conducteur du véhicule. Et où ? Au poste de guet du Port aux Tuiles. Il nous a narré un conte à dormir debout…
— Encore un !
— Ce matin, vers une heure ou une heure trente, il a eu envie de donner de l'eau près du fort des Tournelles. Il avait déjà commencé sa tournée hors les murs. Il a clabaudé des futilités avec un homme qui voulait du feu pour sa pipe. Pour le remercier, ce quidam lui a offert à boire dans un estaminet de tabagie. Notre cocher prétend avoir abusé des liqueurs et, après cette godaille, ne se souvient plus de rien. Il s'est retrouvé sur un talus de la berge, dépouillé de ses habits et de quelques liards, entouré de gamins et de commères enragées qui criaient : « À la chienlit ! » Dûment conduit au poste, il n'a pu en dire plus.
— Bref, poursuivit Bourdeau, il ne possède aucune lumière sur le destin de son chargement. Il reste qu'un inconnu, après avoir grisé le conducteur, l'a dépouillé, s'est sans doute revêtu de ses vêtements pour tromper le gardien de nuit de l'île des Cygnes. Et les boucheries suivantes du trajet habituel ? me direz-vous. Point de recueil des déchets du quai Saint-Bernard au Gros Caillou, et étonnement de chacune de ne point avoir été débarrassée des susdits.
— Mais comment diable, dit Semacgus, le gardien de la triperie chaudière de l'île des Cygnes n'a-t-il rien remarqué ?
— Il dort debout quand il ouvre le portail. Il faisait nuit noire. Nous sommes en nouvelle lune.
Nicolas consulta le calendrier de L'Almanach royal pour 1774 qui traînait usuellement sur la table.
— C'est exact, nouvelle lune le 5 octobre, fête de Sainte-Aure, abbesse. Tout cela, messieurs, redouble ma satisfaction. Résumons-nous. Le corps a été déposé sur la charrette entre une heure et une heure trente, au plus deux heures du matin, par un inconnu qui s'est débarrassé du cocher. Compte tenu de l'évaluation avancée par le docteur Semacgus, nous pouvons, sans crainte excessive de nous tromper, affirmer que le meurtre a été commis dans un lieu assez proche du quai de Tournelles.
— Sauf à penser, dit Bourdeau, qu'on l'ait conduit céans pour égarer les recherches.
Semacgus semblait perplexe.
— Je m'interroge sur cet excès de mise en scène ; il eût suffi de dissimuler le corps, si on souhaitait de manière certaine le faire disparaître dans l'huile des chaudières.
— C'est justement, rétorqua Nicolas, ce que le criminel ne souhaitait pas. Eût-il abandonné la guimbarde à son habituelle tournée que, noyé dans les déchets, le corps de la malheureuse victime n'aurait jamais attiré l'attention au point d'être découvert. Certes, il y avait un risque non négligeable, mais le pari a été gagné et le corps trouvé. Ajoutons que l'auteur de cette machination connaissait l'existence de cette tournée de ramassage. Tout cela ne laisse pas de suggérer que la solution de cette énigme tourne autour du quartier du pont des Tournelles.
— L'eau, reprit Semacgus, et par conséquent le fleuve, sont très présents dans cette affaire. Apprenez, mes amis, que le corps de la victime, qui a été violée, était couvert d'eau savonneuse évaporée. Cela n'ajoute-t-il point du mystère ?
Le Père Marie apparut, portant le bel habit gris parfaitement nettoyé. Nicolas vérifia que les traces de sang n'avaient laissé aucune auréole condamnant le chef-d'œuvre de maître Vachon à la fripe. L'art des dégraisseurs était bien à la hauteur des risques salissants de la ville. Pourtant, l'huissier secouait tristement la tête.
— Je n'ai rien trouvé sur votre inconnu, monsieur Nicolas. J'ai pourtant fourragé dans tous les registres. Il a sans doute passé au travers.
— Rassurez-vous dit Nicolas. Il se nomme Francis Sefton, entré à Paris vers le 20 septembre. Il se présente comme marchand de chevaux de course. Et pour faire bonne mesure, je vous apprends que l'amant de la Pindron a toute chance d'être le jeune Duchamplan, Eudes de son prénom.
— Peste ! dit Bourdeau. D'où vous vient toute cette science ?
— De celle du docteur Semacgus pour l'accent normand.
Le docteur convia la compagnie à souper dans une auberge de la rue Montorgueil choisie tant pour sa réputation gourmande que pour la proximité de l'hôtel de Noblecourt. Il ne souhaitait pas excéder la résistance du commissaire éprouvé par une nuit et une journée harassantes. Au début, la conversation des quatre convives continua à tourner autour de l'affaire qui les réunissait. Une bourriche d'huîtres donna loisir à Nicolas d'affirmer son goût pour ce coquillage marin quand il est blanc et gras au grand scandale du reste de la tablée, sauf Semacgus qui ne se prononça pas, affirmant seulement « qu'il n'imaginait pas d'autre bonheur pour l'huître que la santé » à la grande joie générale. Un pâté de macaronis à l'italienne suivit. Le festin fut enfin exalté par un plat de langues de moutons en papillotes qui les réjouit tant que l'hôte fut appelé à trinquer et sommé de sacrifier à la tradition en développant, acte par acte, la recette de ce délice. Il s'agissait, lança-t-il, de faire revenir les langues fendues en deux dans une huile fine avec persil, échalotes hachées, ciboule et champignons coupés menu, sel, poivre et muscade, les laisser prendre goût avant de refroidir. Ensuite, il suffisait de les envelopper morceau par morceau dans du papier, une petite barde de lard gras dessus et dessous. Chacune étant bien ensevelie, on les passait au gril du potager et on servait quand le plat chantait en arrosant de jus de veau. L'acclamation générale ponctua ce poème, avant que n'apparaisse un plat de pêches de vigne tardives qui rafraîchirent les bouches et les têtes. Semacgus raccompagna Nicolas rue Montmartre, où seule Catherine veillait endormie près de la cheminée de l'office. Il ne la réveilla point mais ne put échapper à la vigilance de Mouchette qui cracha, sans doute indignée d'une absence qu'elle ne tolérait pas. Pourtant, elle n'était pas rancunière ; à peine couché, Nicolas sentit un poids ronronnant lui piétiner la poitrine et une petite truffe froide se poser contre sa joue. Le sommeil le prit aussitôt.
Nicolas se leva requinqué par une nuit sans rêves. Catherine, que rien n'émouvait après les horreurs de la guerre, lui refit son emplâtre en le bombardant de questions. Vu l'heure, M. de Noblecourt n'avait pas encore sonné et il lui écrivit un petit billet destiné à le rassurer et à l'informer succinctement de l'évolution de son enquête. La visite à Bicêtre imposait qu'il parût sous les aspects les plus solennels de sa fonction. Il revêtit sa robe noire de magistrat. L'ampleur et la longueur des manches permettaient en outre de dissimuler deux pistolets amorcés. Il renonça à la perruque qui comprimerait sa blessure et l'empêcherait de cicatriser. Il se munit de sa baguette d'ivoire, symbole de son autorité.
Avant de sortir, la pensée que la présence de lord Aschbury exigeait des mesures de prudence l'engagea, en dépit de son encombrante tenue, à disparaître de l'hôtel de Noblecourt par des voies inhabituelles. Avec l'aide de Poitevin, il plaça l'échelle du jardin contre le mur de celui de la maison voisine. Cette ruse lui permit de sortir par une porte cochère donnant rue du Jour, face au couvent des Filles de Sainte-Agnès.
De là, il rejoignit la rue Coquillière où il prit un fiacre à la journée. Il sortit de Paris par le faubourg Saint-Marceau qui s'éveillait. Il fut frappé une nouvelle fois par l'animation des innombrables tavernes servant de l'eau-de-vie frelatée et de la piquette de vin ou de cidre à toute une engeance patibulaire et, parfois, à des enfants.
Une lieue à peine séparait Bicêtre du centre de Paris. Nicolas, penché à la portière, vit soudain s'élever à l'horizon une colline surmontée d'un immense bâtiment. À droite de la route de Fontainebleau, l'hôpital paraissait un palais dominant de sa masse claire la campagne environnante avec ses vignes, ses moulins et, plus loin, la Seine. Nicolas estima que cette situation privilégiée était tout à l'avantage des malades. L'air pur qui devait y circuler ne pouvait se comparer avec les miasmes qui enveloppaient les hôpitaux de la ville. Son impression se modifia quand s'élevèrent peu à peu les remugles d'une puanteur lui rappelant le grand équarrissage de Montfaucon et la triperie chaudière de l'île des Cygnes.
Au moment où sa voiture se rangeait devant le porche central, un élégant coupé le précéda. Un homme tout de noir vêtu en descendit et le salua aimablement de la main. Nicolas s'approcha et reconnut le docteur de Gévigland qui avait soigné Charles Missery à l'hôtel de Noblecourt. Il ôta son tricorne et lui rendit son salut.
— Je ne pensais pas, dit-il, vous revoir si vite. Vous m'en voyez charmé au-delà de toute expression. Venez-vous voir un malade ?
Le docteur sourit d'un air gêné.
— Le croiriez-vous, murmura-t-il, je viens faire l'achat de quelques cadavres.
Nicolas, que la fréquentation de la basse-geôle avait endurci, ne broncha pas.
— À des fins anatomiques, je présume ?
Les yeux noirs de Gévigland s'assombrirent encore davantage, comme noyés de tristesse.
— Hélas, je le voudrais, mais il se trouve que depuis longtemps j'étudie le corps des vénériens ou, plus exactement, je pratique des ouvertures pour mieux mesurer les risques des remèdes qu'on leur inflige et dont, la plupart du temps, ils trépassent. Comme si les moyens de la guérison étaient plus funestes que l'action mortifère de la maladie.
— Quelles méthodes emploie-t-on céans ?
— Des frictions au mercure en pommade, auxquelles s'ajoutent des bains de soufre et une diète prolongée. On plonge les malades par quatre pendant plusieurs heures, dans une même baignoire, faute d'ustensiles plus nombreux. Faute, aussi, d'un accès à l'eau plus aisé. Un seul grand puits remarquable par sa profondeur, des canaux insuffisants et des charretiers par milliers ! Est-ce votre première visite ici ?
— Mes fonctions ne m'y avaient jamais conduit auparavant. Je savais seulement que Bicêtre était à la fois une prison et un hôpital.
— Prison pour les plus repoussants déchets de l'humanité. Hôpital pour la maladie la plus affreuse et tombeau pour les insensés sans recours. Puis-je vous proposer de visiter l'endroit en ma compagnie à moins que des soucis urgents ne vous appellent… ?
— Je suis ici dans le cadre de l'enquête sur l'affaire que vous savez. Je recherche un malade vénérien, ancien fiancé de la victime. Est-il encore ici ? Je l'ignore. Au demeurant, je vous suivrais volontiers.
— Laissez-moi faire, je connais tout le monde ici. La maison est dirigée par une mère supérieure qui a sous sa coupe des sœurs officières et une armée d'aides. Il est vrai que la population de cet endroit fluctue au cours de l'année. L'hiver, le chiffre peut atteindre quatre mille cinq cents personnes.
Nicolas, le cœur serré, suivit son cicérone qui, d'un ton égal, lui expliquait les scènes atroces qui se succédaient sous leurs yeux. L'hôpital, qu'ils visitèrent d'abord, renfermait les individus infectés de la maladie. Des rangées de lits entassés dans des salles se multipliaient à l'infini. Il nota que chaque couchette comprenait souvent cinq à six malheureux stagnant dans leurs excréments. L'air était si suffocant que la nausée faillit le submerger. Le plancher était jonché d'êtres hideux dévoilant chancres et plaies et qui rampaient vers les visiteurs en tendant les mains.
— Ils préfèrent le sol et sa dureté, dit Gévigland, à l'infection et à la malpropreté des lits.
— Sont-ils forcés de se réfugier dans cet enfer ? demanda Nicolas effaré.
— La police en ramasse dans les mauvais lieux. D'autres viennent d'eux-mêmes. Certains réservent leurs places longtemps avant, alors qu'ils ne souffrent encore que de légers symptômes. Quand ils parviennent enfin ici, la maladie atteint souvent son stade le plus funeste.
— Parvient-on à les guérir ?
— Certains, parfois. Cependant, vous devez savoir que la règle de cet hôpital impose que la guérison doit intervenir dans un temps donné, et que la maladie, elle, n'obéit pas à cette obligation. Il en résulte que le patient, après avoir été tourmenté par des remèdes inutiles, se retire sans être guéri avec les conséquences que vous imaginez!
Ils s'engagèrent dans de longues galeries sonores. Par les fenêtres, on apercevait le grand puits de la cour centrale. Ils montèrent des degrés, en descendirent et atteignirent enfin le quartier des fous et des prisonniers communs. Gévigland se fit reconnaître afin que soit ouverte la grille de l'enceinte des insensés.
— Ici commence le dernier degré de l'enfer, dit-il. Tout ce que vous avez vu jusqu'à présent n'était rien. Ce n'est pas un hôpital, mais une sorte de foire de têtes dérangées. Le pire consiste à mélanger les prisonniers sensés avec les fous. Cette confusion entraîne que des êtres, par ailleurs méprisables pour leur conduite, supportent en plus de leur peine les menées agressives et les injures de furieux. Aussi, le séjour dans cette maison de force équivaut souvent, et par nécessité, à une lente déchéance vers la folie.
— Que font les médecins en charge ?
— Vous plaisantez ! On ne leur en a jamais donné. Bien pire, l'endroit est une salle de spectacle mondain. De temps en temps, moyennant quelques liards aux gardiens, d'aimables amateurs viennent se repaître de ces visions dégradantes. Ce traitement de bêtes curieuses fait dégénérer de légers signes de folie en paroxysme de fureur. De fou, on devient enragé. Il faut voir pour le croire comme certains de ces visiteurs les agacent comme s'ils étaient des fauves en loges, les irritant et provoquant leur furie.
— Et dire que, commissaire au Châtelet, j'ignorais tout de ces horreurs ! dit Nicolas glacé d'effroi.
Leur présence déchaîna un vrai pandémonium de cris et de gesticulations obscènes.
— Cela ne me surprend pas, dit le médecin. Pour beaucoup de Parisiens, surtout parmi ceux du plus haut rang et des plus éclairés, les cruautés commises aux portes mêmes de la ville sont aussi étrangères que celles des populations sauvages du nouveau monde.
— Et l'Église ? demanda Nicolas.
— L'Église estime que les malades sont reçus ici par charité et que les prisonniers doivent expier leurs fautes. Comprenez-moi bien : chacun suit la logique de sa pensée. Les philosophes s'élèvent bien contre le mélange des prisonniers et des fous. Mais leur sensible humanité s'intéresse à juste titre à la condition des prisonniers en oubliant celle, pitoyable et terrible, d'insensés pour lesquels l'horreur de la geôle s'ajoute au poids effroyable de leur condition. On s'entend pour les cacher et les empêcher de nuire aux autres, alors qu'il conviendrait de les comprendre et de les soigner.
Ils passèrent ensuite dans un bâtiment réservé aux enfants les plus jeunes. Gévigland expliqua à Nicolas que seuls ceux âgés de moins de douze ans y séjournaient.
— Vous voulez dire, je suppose, dit Nicolas, que c'est encore l'hôpital et que ce sont des orphelins recueillis ici par la charité publique.
— Point du tout, ils sont réellement prisonniers et les parents de ces infortunés existent bien.
— Je m'étonne que des êtres de cet âge puissent devenir les victimes de lois qu'ils ignorent et qu'ils ne pourraient comprendre quand bien même ils les auraient connues. S'ils ont commis des actes punissables, qu'on les renvoie à leurs parents en réservant à ceux-ci le soin de les châtier.
— Sachez que ces enfants n'ont aucunement violé les lois du royaume et qu'ils ne sont coupables que de fautes domestiques vénielles. Ce sont les parents qui les placent ici.
— Et ce traitement horrible ne les amende évidemment pas ?
— Vous avez deviné. Ils quittent un jour la prison pires qu'ils n'y sont entrés. Cent fois pires. Même séparés dans leurs cellules, ils peuvent du moins s'entendre, se corrompre par leur discours et s'exciter mutuellement au vice. Ainsi, des parents aveugles deviennent eux-mêmes les instruments de la dépravation de leurs propres enfants et leur infligent la plus raffinée comme la plus atroce de toutes les punitions.
Le pire restait à voir. Le docteur conduisit Nicolas au centre de la cour de l'hôpital. Il frémit en apercevant les barreaux des fenêtres qui y donnaient et où apparaissaient des figures pâles et hideuses hurlant à pleine voix des injures. Gévigland tapa du pied sur le sol pavé.
— Imaginez, monsieur, qu'à vingt pieds sous terre, juste en dessous de l'endroit où nous nous trouvons, existent différentes espèces de cachots, vraies sépultures. Remarquez, ici et là, ces fentes étroites, ce sont des jours qui laissent filtrer une faible apparence de lumière, non dans les cachots où doit régner une obscurité absolue mais sur le passage qui conduit de l'un à l'autre. Cependant, si le malheur voulait que je me trouvasse dans une situation aussi déplorable, je préférerais la solitude de tombeau de ces cabanons plutôt que la salle commune dans la prison.
— Comment cela ?
— Les excès les plus infâmes s'y commettent sur la personne même du prisonnier, vices pratiqués habituellement, et même en public, que la simple décence m'impose de taire. On me dit que nombre de prisonniers sont « simillimi faeminis moeres, stuprati e constupratores », perdus à toute pudeur.
— Mais quels sont ces malheureux plongés ainsi dans cet enfer ?
— Vous le demandez ? fit M. de Gévigland avec une ironie amère. De simples mauvais sujets coupables de bagarres de rues, d'ivrognerie, d'indécences, de libertinage, que sais-je encore ? Aucun ne s'y trouve pour avoir été convaincu de crimes atroces devant un tribunal régulier ; tous y sont pour ce qu'on appelle des fautes contre la police.
Il sourit et ajouta :
— Ne vous sentez pas visé par cette constatation. Je mesure et apprécie votre généreuse indignation.
— Je suis d'autant moins visé, repartit Nicolas, qu'au début de ma carrière il me souvient d'avoir lu un rapport adressé à M. de Sartine, alors lieutenant général de police, duquel il découlait que les prisonniers de Bicêtre provenaient d'arrestations opérées par la prévôté, le conseil de guerre, le lieutenant criminel et des justices locales, notamment pour le braconnage. Soyez persuadé que M. Le Noir sera informé par moi de la situation de cet endroit.
— Personne jusqu'à présent n'a tenté la plus légère démarche pour apporter un remède à tant d'infamies.
Ils demeurèrent un long moment silencieux, tandis que leur présence continuait à provoquer un hourvari de cris et d'injures.
— Je crois que votre robe n'est pas pour rien dans cet accueil, observa Gévigland. Ils savent reconnaître un commissaire… Mais je n'ai que trop pris sur votre temps. Je vais vous conduire à la mère supérieure et elle vous orientera vers les geôliers qui tiennent les registres.
Un élégant escalier les conduisit au premier étage du bâtiment central. Une sœur se précipita, faisant résonner le dallage. Nicolas la pria de l'annoncer à la mère supérieure, et fit ses adieux à M. de Gévigland. On le fit entrer dans une petite cellule dont le seul mobilier consistait en une table de sapin et deux escabeaux. Une petite femme perdue dans ses voiles noirs le considérait, les mains dans ses manches. Une voix aiguë s'éleva.
— Beaucoup de commissaires passent par cette maison, mais rares sont ceux qui demandent à me voir. En est-on encore à enquêter comme en 1770 ? Se peut-il que la charité répandue par cet établissement ne suffise pas à justifier son existence ? Nous chercherait-on noise ?
Elle eut un geste de la main, comme si elle écartait des mouches.
— Rassurez-vous, ma révérende mère, répondit Nicolas, je ne suis pas venu à Bicêtre pour une inspection. Une enquête criminelle en cours m'a jeté à la recherche d'une personne que je pense avoir été pensionnaire dans cette maison.
— Un insensé ou un vénérien ? demanda-t-elle sèchement.
— Un vénérien, selon nos sources. Et cela dans les six ou huit derniers mois. Il se nomme Anselme Vitry, jardinier à Popincourt, entre vingt et trente ans d'âge.
— Est-il venu ici de son plein gré, ou conduit par la prévôté ? Cela a son importance.
— Sans en être assuré, je pencherais pour la seconde hypothèse.
Elle frappa dans ses mains. La sœur qui avait introduit Nicolas surgit aussitôt et reçut les instructions de sa supérieure.
— Connaissez-vous la famille Duchamplan, ma révérende mère ? ajouta Nicolas.
Elle parut se détendre à l'énoncé de ce nom.
— Certes oui ! M. Duchamplan l'aîné est administrateur de Bicêtre, et nous pouvons toujours compter sur sa bienveillance. Quant à sa sœur, Louise de l'Annonciation des Filles de Saint-Michel, il arrive que nous nous écrivions. Parfois, elle nous envoie de malheureuses créatures à soigner et, d'autres fois, a l'extrême compassion de placer des malades guéris.
— Vous avez sans doute aussi rencontré le frère cadet ?
Elle se mit à rire.
— Il est si charmant ! Il vient parfois visiter nos malades, s'entretient avec eux et leur apporte des douceurs.
— N'est-ce pas là une activité bien étrange pour un garçon de cet âge ?
— La charité n'a pas d'âge, fit la religieuse, piquée.
La sœur rentra dans la cellule.
— Il faudrait que M. le commissaire m'accompagnât au greffe.
— Monsieur, je ne vous retiens pas, dit la mère supérieure.
Il salua et sortit.
Le greffier, homme discret, finit par retrouver les traces d'Anselme Vitry. Quelques remarques en apostille de son nom éclairaient sur sa situation. Pris au cours d'une rafle dans une maison galante en compagnie d'une fille infectée, il avait été dirigé vers Bicêtre. Là, on avait constaté qu'il était indemne de la maladie. Comme on ne savait trop que faire de lui, il avait été libéré après un court séjour à la maison de force.
— Je me souviens bien de lui, monsieur le commissaire, assura le greffier. Il racontait son histoire à qui voulait l'entendre. Qu'il avait été trompé par sa fiancée, que son désespoir avait été si grand qu'il avait quitté sa maison, ses parents et son cher jardin. C'est qu'il a eu de la chance, le bougre.
— Et cette chance, mon ami, comment s'est-elle manifestée ?
— Il a su intéresser à son sort un monsieur qui nous visite souvent. Et comme il cherchait un cocher et que l'autre savait manier les chevaux, il a fini par l'engager.
— Pourriez-vous me donner le nom de ce sauveur inespéré ?
L'homme consulta à nouveau son registre.
— Il s'agit de M. Duchamplan.
Après avoir récompensé le greffier, Nicolas quitta Bicêtre. Il eut longtemps le sentiment que l'odeur infâme du lieu le poursuivait. Ainsi, comme il le pressentait, un nouveau suspect surgissait dans l'affaire du meurtre de Marguerite Pindron. Cependant, cette découverte, loin de simplifier la conduite de l'enquête, la menait dans des traverses inquiétantes. Désormais, le lien était fait et prouvé entre l'ancien fiancé de la victime et la famille du maître d'hôtel. Il s'avérait d'autant plus indispensable d'interroger Eudes Duchamplan, mais également de retrouver le jeune Vitry. Nicolas ordonna à son cocher de rejoindre le Grand Châtelet. À son arrivée, le Père Marie lui indiqua à voix basse qu'un étrange visiteur l'attendait dans le bureau de permanence. Il y fut salué dès son entrée par un homme au visage maladif, coiffé d'un chapeau de castor et qu'il connaissait bien pour avoir bénéficié de son aide lors d'une précédente enquête.
— Monsieur Restif, je vous salue, lança-t-il en enlevant sa robe noire. Le hibou a-t-il piégé quelque proie dont il voudrait faire hommage à la police ?
— Ne vous moquez point, monsieur Le Floch. La fatalité m'a poursuivi depuis notre dernière rencontre. Le toit de mon logement à l'hôtel de Presles s'est effondré. J'habite présentement rue du Fouarre. Je suis poursuivi par des créanciers qui me veulent faire endosser les dettes de ma précédente femme, qui m'a abandonné, et réduire la banqueroute de mon éditeur. En outre, je souffre des séquelles d'une chaude-pisse poivrée. Vous savez que je ne fus jamais au bordel sans vue d'utilité. Depuis des années, je m'occupe sérieusement d'une organisation rationnelle de la débauche à Paris : en un mot, mettre de l'ordre dans le désordre.
Nicolas se dit que, s'il n'y portait pas remède, c'est un sermon de carême en forme qu'il allait devoir subir.
— Bref, coupa-t-il, on vous sait attaché à ce que l'ordre et la morale règnent dans nos rues, et on apprécie cela, croyez-le bien. Auriez-vous quelque chose de particulier à me confier ?
Restif de la Bretonne baissait la tête et considérait ses souliers écornés dans une attitude surprenante pour Nicolas, si habitué à la hâblerie du bonhomme. L'écrivain se décida pourtant à parler.
— Vous savez mon habitude d'errer, solitaire, au milieu des ténèbres dans cette capitale immense. Je m'y essaie au bien et parviens parfois à sauver une créature qui se perd. Il y a une semaine, au coin de la rue Pavée et de la rue de Savoie, j'entrevis un homme qui courait avec une jeune fille d'une vingtaine d'années. Vous pouvez supposer le discours que ce personnage lui tenait. Elle avait l'air plus curieux que perdu. J'approchai et me présentai à mon habitude. À lui, j'affirmai qu'il était en train de commettre une infamie en poussant la bassesse jusqu'à proposer… À elle, j'agitai des sentiments d'honneur et de pudeur en l'implorant de ne pas se livrer au corrupteur. L'homme s'en alla à d'autres turpitudes et la fille m'envoya paître et s'enfuit en m'injuriant… Quelle ne fut pas ma surprise, dans la nuit de dimanche à lundi, alors que j'allais considérer la rivière au bout de l'impasse Glatigny, de découvrir sur les degrés qui descendent à l'eau le corps égorgé de la même personne.
— Et que n'avez-vous appelé le guet aussitôt ?
— Rien ne l'aurait ramenée à la vie et là où elle se trouvait elle ne pouvait qu'être découverte dès l'aube. Mais… vous connaissez mes petites manies… je n'ai pu résister… ils étaient si charmants…
Il sortit de sa redingote de drap brun une paire de souliers de bal exactement semblables à ceux que portait Marguerite Pindron, et de la même facture élégante.
— L'intérêt de ce que vous m'apportez dissipe quelque peu l'irritation que j'éprouve à constater que vous avez dissimulé des informations et des indices à la police du roi, dit Nicolas. Mesurez-vous votre faute ?
— J'ose espérer, monsieur le commissaire, répondit Restif avec un air cafard, que l'intérêt de mes propos, et de ce que j'ai encore à vous dire, apaisera votre légitime agacement.
— Je vous écoute.
— Non seulement, j'ai reconnu la jeune fille, mais j'ai le signalement de l'homme qui s'adressait à elle.
— Pour la jeune fille, vous n'en êtes pas quitte, répliqua Nicolas, impavide. Il vous faudra m'accompagner à la basse-geôle reconnaître le cadavre, et en dévisager un autre.
— Verra-t-on les pieds ?
Nicolas excédé haussa les épaules.
— Cela suffit, monsieur ! Filez la suite, je vous écoute.
— Le corrupteur de la rue Pavée, dit-il en se frottant les mains, n'est pas pour moi un inconnu. À plusieurs reprises, je l'ai surpris dans ses infâmes démarches.
— Vous connaissez son nom ?
— Aucunement. Ni son signalement, car il porte habituellement un manteau à col relevé et le chapeau enfoncé. En revanche, à deux reprises, j'ai réussi à le suivre. Il use d'un fiacre et, le croirez-vous, le conduit lui-même.
— Auriez-vous relevé son numéro, par hasard ?
— Je l'ai fait, dit Restif triomphant. C'est le 34 NNP.
Nicolas tressaillit. Se pouvait-il, par une coïncidence incroyable, que le fiacre emprunté pour aller à Popincourt et dont le numéro rappelait son âge, fut celui d'un protagoniste dans cette sombre affaire ? Parfois, la coïncidence participait de la chance du limier.
— Pensez-vous qu'il maraude et racole pour lui-même ?
— Je ne l'imagine même pas ! Il y a sous son attitude les relents d'une débauche cachée au profit d'un groupe, j'en suis persuadé. Les « mères » de la galanterie en savent sans doute plus long que moi dans ce domaine. Interrogez-les.
On frappait à la porte du bureau de permanence ; elle s'ouvrit laissant paraître les visages réjouis de Sanson et de Semacgus. Restif pâlit en reconnaissant le bourreau et dut s'asseoir comme pris de faiblesse. Nicolas entraîna ses amis dans la galerie et recommanda au Père Marie d'offrir un coup de son « vulnéraire » au visiteur.
— Mes bons amis, je vous trouve l'air gaillard. Vous semblez pressés de me confier quelque chose.
— Ce n'est que trop vrai, dit Sanson. Le docteur et moi avons poursuivi l'examen des deux victimes. Or, l'ouverture nous a permis de faire une constatation qui ne manquera pas de vous surprendre.
— Cette constatation, dit Semacgus, eût déjà étonné chez une seule victime. Moindrement cependant que pour deux.
— Messieurs, lâchez le morceau, je subis les brodequins à vous entendre.
— Nous avons découvert dans l'estomac des deux victimes les traces de leur dernier dîner.
— Mais encore ! trépignait Nicolas.
— Sans M. Semacgus, qui a parcouru le monde, et dont la science botanique est considérable, la chose m'aurait échappé. Mais le fibreux non digéré n'est pas si fréquent.
— Bref, dit Semacgus, elles s'étaient toutes les deux gavées d'ananas. Or, sous nos latitudes, et même cultivé en serre, la maturité de ce dromelia est incertaine et sa digestion d'autant plus malaisée. De là à penser qu'elles se sont trouvées au même endroit, je laisse cette perspective à la sagacité d'un certain commissaire au Châtelet.
Nicolas demeura un moment silencieux.
— Que ferais-je sans vous ? Semacgus, où trouve-t-on des ananas de serre à Paris ?
— Au jardin du roi, à coup sûr. Dans quelques maisons princières et, hors les murs, chez certains particuliers.
Bourdeau apparut à son tour, suivi de Rabouine. Nicolas songea soudain que Restif attendait. On alla le quérir et une longue procession s'achemina dans les entrailles du vieux château féodal. Restif ne fit pas de difficultés pour reconnaître la fille de l'impasse Glatigny. Pour plus de sécurité, Nicolas fit essayer les chaussures au cadavre et l'on constata aussi leur exacte ressemblance avec celles trouvées dans la rôtisserie de l'hôtel Saint-Florentin. Restif avait retrouvé ses esprits et considérait avec extase ces manipulations. Il ne reconnut pas l'autre corps. Il fut reconduit en cérémonie jusqu'à l'entrée du Grand Châtelet où il se perdit aussitôt dans la foule. La conférence reprit dans la salle de permanence, après que Nicolas eut informé les absents de ce qu'il venait de recueillir auprès du « hibou ».
— Afin de réduire le rayon de mes recherches, je suggère d'écarter les maisons princières et le jardin du roi, déclara-t-il. Il sera toujours temps d'y revenir en cas de recherches infructueuses. Compte tenu de la découverte des cadavres à Paris, la solution réside dans la ville ou dans le quartier des faubourgs.
— Pour l'heure, quelles sont vos intentions ? demanda Bourdeau. Et vos instructions ?
— Suivant le bon conseil de Restif, je vais faire un saut au « Dauphin couronné » pour glaner quelques rumeurs sur les soirées parisiennes et ceux qui les organisent. Je suis sûr que la Présidente saura m'en conter là-dessus. Quant à vous, Pierre, je souhaiterais que vous enquêtiez sur M. Bourdier, cet artisan ingénieur qui loge à l'angle de la rue des Canettes. On veut l'employer pour un travail plus que secret. M. de Sartine souhaite savoir s'il est en mesure de compter sur la loyauté du personnage.
Il consulta sa montre qui figurait la demie de deux heures.
— On se retrouve ici à sept heures.
Nicolas regagna sa voiture. Il nota qu'un nouveau petit vas-y-dire avait remplacé l'ancien, monté en graine, et qui désormais servait chez le ministre secrétaire d'État à la Marine. Au passage, il constata que la rue Royale était en voie de dégagement et que les pierres et les tranchées à l'origine de la funeste catastrophe de 1770 avaient entièrement disparu. La porte du « Dauphin couronné » lui rappela les souvenirs de ses premières années à Paris. La négrillonne qui lui ouvrait naguère la porte était maintenant une grande jeune femme qui l'accueillit joyeusement en lui sautant au cou.
— C'est Ma'âm qui va êtes heu'euse de voi'e monsieur !
Le propos le surprit un peu, car ses relations avec la Présidente, la nouvelle matrone, avaient toujours été assez distantes. Aujourd'hui, il lui était reconnaissant de son indiscrétion de Londres sans laquelle il n'aurait jamais découvert sa paternité.
Il se crut revenu quatorze années en arrière. Allongée sur une chaise longue de tapisserie, La Paulet, l'ancienne maîtresse des lieux, enveloppée dans une chenille de satin à ramages fleuris, semblait assoupie. Son visage détendu laissait entrevoir le ravage de chairs distendues dont les plis, comme jadis, faisaient craquer les couches superposées de crème et de rouge. Le peignoir avait glissé et montrait des jambes monstrueusement gonflées, entourées de bandes de tissu rose. Il se crut devant un étal de fleurs de la halle d'où sortaient, incongrus, des pieds gonflés dont la peau recouvrait le cuir avachi des mules. Il toussa, pour s'annoncer. La masse s'ébroua et il retrouva soudain les petits yeux inquisiteurs d'antan. Un sourire ambigu éclaira la face gémiflue. Elle souleva sa perruque pour gratter un crâne blanc d'ivoire. Il se souvint que, naguère, elle prenait grand soin du reste de sa chevelure, la massant chaque jour avec de la pommade à la moelle de bœuf et à l'eau de fleurs d'oranger. Les années avaient passé… Elle surprit sa pensée.
— Tu lorgnes… ma pauvre tête, dit-elle avec sa familiarité coutumière. Restait qu'une poignée de filasse ; l'éponge suffit désormais. Point de vermine, point de croûtes. Tout est net. Foutre, ne reste pas bayant aux corneilles ! Je te sens surpris de me voir là. Eh ! Oui, j'ai repris du service et compte bien faire encore quelques postes.
— Mais… la Présidente ?
— Ah ! tu m'en causeras, de celle-là. À peine en selle, ne voilà-t-y pas qu'elle a fait la merveilleuse et la renchérie comme si elle était née du chapitre Notre-Dame !
Elle se signa.
— Au lieu de fournir la carrière de ce que je lui demandais, la voilà qui prend un air de maîtresse, grenouille, chopine, foutinnambule61 . Au train où cela partait, tout ce que j'avais serré au cours d'années de labeur allait s'éclancher en effiloches.
— Et alors ?
— Tu me connais. Pas rancunière pour un sol, mais le lait a trop bouillu, l'huissier et les records n'étaient pas loin. J'ai quitté ma retraite et mes pauvres pour sauver la masure. Sinon, plouf, le naufrage. Ah ! tu peux compter qu'il a fallu s'échiner pour remettre de l'ordre. La Présidente ne tenait rien et chacun en profitait, au prix de la réputation de la maison. Une fois Madame Catastrophe débusquée, je me suis remise à la tâche en dépit de mes infirmités. Ah ! que je regrette La Satin…
Elle soupira.
— Je vous trouve plutôt gaillarde, remarqua Nicolas en souriant. Un peu engraissée, peut-être, mais le teint toujours vermeil.
— Te voilà bien délibéré62 de te moquer de moi ! Tout cela est de ta faute. Fallait-il que tu fasses déserter La Satin ? J'ai été trop bonne bête. Mais aussi, avait-on idée de me jeter dans les bras de ton maître patelin, ce monsieur de Noblecourt que je ne connaissais ni de rêve ni d'Adam…
— Ni d'Ève ni d'Adam, corrigea Nicolas.
— M'embrouille pas ! Il m'a bien entortillé, celui-là ! Madame Paulet par ci, Madame Paulet par là. J'aurais dû m'en tenir à ma route : accroire la seule vérité que je trouve moi-même et non m'en laisser conter. Tout bélineux, il a joué à cligne-musette avec la vieille Paulet et il a parié bon sur sa bonté ; mon affection pour le petit, mon souci de complaire à un vieil ami comme toi. Et pour quelle fin ? Me voilà replongée dans les affaires à perdre mon salut.
Elle se mit à pleurer, mais Nicolas nota que cela ne donnait aucune larme.
— Allons, dit-il, vous avez fait le bonheur de La Satin et de mon fils. Cela pèsera lourd aux yeux du Seigneur.
— Tu peux en parler, de La Satin ! rétorqua-t-elle la bouche serrée d'un mauvais rictus. Tu la rends bien malheureuse. Je l'ai visitée hier, rue du Bac. Tu as voulu la placer dans la boutique comme si la dentelle blanche lavait le passé… Alors, laisse-la agir comme bon lui semble. Tu as trop tendance à oublier que ton fils est né de l'aristocratie des bas lieux et qu'il pâturera, quoi que t'en veuilles, là où il a rampé ! Monsieur le marquis, va…
Nicolas se mordit les lèvres pour ne pas répondre. Rien de bon ne sortirait d'une prise de bec. Il sentait bien qu'il y avait un fond de vérité dans les propos acerbes de la vieille maquerelle. Il choisit d'éviter les mots irréparables et les menaces ; elle se buterait.
— C'est affaire privée, dit-il, nous en reparlerons la tête froide. Pour le moment, que mon amie Paulet n'oublie pas que sa maison bénéficie de la particulière indulgence de la police et que si elle n'entend pas que le cours des choses se modifie…
Elle eut un sourire contraint.
— Et maintenant, un air de flûte… Je crois comprendre que t'as quelque chose à demander à la vieille Paulet ?
— Belle Paulet, vous comprendrez toujours les hommes qui savent vous parler. Jadis, vous organisiez des parties dans certaines maisons bien pourvues, des pièces de théâtre jouées avec l'ardeur du naturel. Qu'en est-il aujourd'hui ?
— Cela continue, dit-elle l'air buté. Quoique les temps soient autres et que les amateurs traitent entre eux.
— Que voulez-vous dire ?
Les petits yeux papillonnèrent, comme frappés d'une trop forte lumière.
— Un jeune homme est venu à plusieurs reprises, qui voulait que je lui fournisse du tendron pour son sérail et des mirebalais, des étalons bien découplés quoi, qui savent fournir… La Paulet ne mange pas de ce pain-là.
— Sa description ?
— Jeune, le greluchon habituel.
— S'il se montre à nouveau, prévenez-moi.
— Je ne trempe pas dans ces coups-là, mon garçon. J'ai ma morale. Je ne t'en ai que trop dit. Hélas, tout va de mal en pis, les filles affluent de partout, poussant le goût des nouveautés. Le temps des maisons familiales est passé ! V'là celui des appareilleurs et des maquereaux !
— Comme toujours, la Paulet demeure fidèle à ses principes, conclut Nicolas en souriant. Maison bien tenue, point de jeu, filles régulières et les meilleurs rapports du monde avec la pousse 63 . Adieu.
— Moque-toi de ta pauvre amie, grinça-t-elle. Tu m'auras toujours enchignée d'ennuis.
Elle s'affola sur sa chaise longue qui craqua sous son poids.
— C'est la première fois que vous ne m'offrez pas de ratafia.
Il entendit derrière lui un juron et le bruit d'une porcelaine fracassée contre un mur.
À sept heures, Bourdeau et Rabouine rejoignirent Nicolas au Grand Châtelet. Ils avaient eu l'idée de consulter un botaniste du jardin du roi pour essayer de déterminer qui avait cherché à se procurer des plants d'ananas. Ils avaient ainsi dressé une liste d'une quinzaine de demeures qui seraient, le lendemain, examinées les unes après les autres. Puis ils s'étaient rendus rue des Canettes, où se tenait l'atelier du facteur d'orgue à perruques de M. de Sartine. Cette famille se trouvait au bord du désespoir. Poussé dans ses retranchements, Bourdier révéla subir les pressantes instances d'un Anglais qui, moyennant des propositions mirifiques, l'engageait à passer en Angleterre pour mettre sa science au service d'une manufacture de tissage de cotonnades. Son art permettrait d'en améliorer la technique au profit des fabriques de la Compagnie des Indes. La description de son interlocuteur correspondait au signalement de Lord Aschbury, alias Francis Sefton. Nicolas réfléchit un moment.
— Cet homme est menacé et nos intérêts aussi, dit-il. Il finira par céder aux insinuations d'outre-Manche. Prenez les voitures nécessaires et ramenez-le avec sa famille. Je verrai Sartine qui avisera.
Bourdeau s'assit et se mit à bourrer sa pipe.
— La chose est déjà faite, fit-il moqueur. La famille Bourdier vous attend en bas.