Épilogue

Ainsi vous aurez peut-être des objections puissantes à faire aux principes que je viens d'établir. Communiquez-les-moi et je les recevrai avec reconnaissance, parce que je cherche la vérité de très bonne foi.
Lamoignon de Malesherbes
Mercredi 12 octobre 1774

La mise en scène avait été soignée. Dans une salle proche de la basse-geôle, un semblant de tribunal avait été installé : une longue table, deux fauteuils et des tablettes, l'une pour Nicolas et l'autre pour Bourdeau qui tiendrait le procès-verbal de la séance. Un coffre, déposé au centre devant la sellette de l'accusé, reçut sur son couvercle la collection des pièces à conviction. À l'opposé de la grande table, deux tréteaux soutenaient une bière à demi ouverte laissant apercevoir le visage exsangue et livide du cadavre de la jeune fille retrouvée à la triperie chaudière de l'île des Cygnes. Deux chandeliers l'entouraient. Toujours plein de prévenance, le Père Marie avait cru bon d'installer une sorte de brasero sur lequel brûlaient des morceaux d'encens. Fichés dans des anneaux de la muraille, des torches jetaient sur l'ensemble leur lumière dansante.

En robes de magistrat, le lieutenant général de police et le lieutenant criminel entrèrent et s'installèrent, non sans avoir jeté un regard effaré vers le cercueil. Nicolas s'avança vers eux et prit la parole.

— Messeigneurs, nous sommes aujourd'hui réunis dans une salle du Grand Châtelet, en commission extraordinaire et secrète, pour tenter de mettre un point final à une affaire qui a coûté la vie à quatre personnes. Je vais m'efforcer de dénouer les trames d'une énigme qui mêle de manière inextricable les passions de la perversité humaine et sur laquelle est venue se greffer la délétère action des agents d'une puissance étrangère…

— Permettez que je m'étonne, s'écria M. Testard du Lys, du renouvellement fâcheux d'une procédure aussi exorbitante du droit commun ! J'osais espérer que, sous un nouveau règne, qui a déjà conduit à certains changements, nous éviterions désormais de recourir à d'aussi regrettables dérèglements.

— C'est d'ordre du roi, sur mes instructions et avec mon aval, que M. le commissaire Le Floch a été contraint, vu les circonstances, à adopter une démarche aussi peu conforme, laissa tomber Le Noir.

— Fallait-il pour autant qu'il nous imposât un aussi fâcheux face-à-face ? marmonna le lieutenant criminel en portant à ses narines un fin mouchoir de batiste.

Nicolas feignit d'ignorer cet échange.

— Permettez-moi, messieurs commença-t-il, de vous rappeler les conditions dans lesquelles j'ai été saisi de cette enquête. Le duc de la Vrillière, ministre de la Maison du roi, m'a fait appeler par M. Le Noir, en son hôtel près de la place Louis XV, pour m'informer que Marguerite Pindron, femme de chambre de la duchesse, venait d'être découverte au petit matin, égorgée dans les cuisines. Auprès du corps se trouvait, inanimé et blessé, Jean Missery, maître d'hôtel. Mes premières constatations ont permis de relever un certain nombre d'indices. Il n'y avait pas d'arme qui correspondît à la blessure atroce de la victime. La blessure du maître d'hôtel était d'une tout autre nature. Tout laissait à penser que, après avoir assassiné sa jeune maîtresse et devant l'horreur de son acte, il avait tenté de se donner la mort. Le couteau de cuisine trouvé près de lui paraissait dérisoire par rapport à l'horrible blessure de la victime. On avait beaucoup piétiné dans le sous-sol. Des traces de pas ensanglantés conduisaient jusqu'au second étage, puis vers un balcon donnant sur le portail de l'hôtel. D'évidence, quelqu'un s'était enfui par là. Dans la cuisine, je recueillis un fil d'argent et j'observai que les mules de Marguerite Pindron s'apparentaient, par leur luxe, à celles portées dans les bals. Les premiers témoignages montraient de l'affolement et une certaine confusion dans le récit du déroulement des faits. Certains parlaient de nuit noire ; à d'autres il paraissait qu'il faisait déjà jour au moment de la découverte. Quelque chose me surprit : chacun s'évertuait à rendre compte de ses mauvaises relations avec le maître d'hôtel. Certains reconnaissaient que Marguerite Pindron ne les laissait pas indifférents.

— Ce maître d'hôtel, il n'était point mort ? l'interrompit le lieutenant criminel. L'avez-vous interrogé ?

— Il ne se souvenait de rien, juste de s'être endormi. De plus, sa blessure était légère, à peine une éraflure qui ne justifiait nullement l'épanchement de sang autour de lui.

— Comment savez-vous, dit Le Noir, que cet épanchement ne provenait pas du corps de la jeune femme ?

— Les deux masses étaient de nature différente et presque distinctes sur le sol. Pour le reste, je trouvais, comme toujours dans une grande maison, les habituelles dissensions du domestique.

— Enfin, la chose était simple, jeta Testard du Lys. Vous aviez un coupable, en la personne du maître d'hôtel. Peu importait la nature de sa blessure. Pourquoi chercher d'Auteuil à Ivry ?

— Hélas, monseigneur, la réalité est autrement plus complexe, et plusieurs découvertes m'incitèrent à écarter une solution aussi simple. L'inspecteur Bourdeau fut invité par Jacques Blin, le concierge de l'hôtel, à déguster un civet de lapin.

Le lieutenant criminel se dressa sur son fauteuil, rouge et fort crêté.

— Voilà bien encore une de ces fantaisies si fréquentes dans le répertoire de M. Le Floch. Pour le coup, que cherchez-vous à nous faire accroire ?

— Je souhaite simplement souligner, monseigneur, qu'un bon civet ne saurait s'accommoder sans que le sang de l'animal, assorti d'un filet de vinaigre, ne soit mêlé à la sauce.

— Et alors ? Je ne vous suis point.

— Et alors ? Cette sauce-là n'en comportait point. Est-il vraiment habituel qu'on aille quérir en pleine nuit dans le clapier trois lapins, qu'on les tue, qu'on les saigne et qu'on les apprête ? Voilà un concierge insomniaque, et d'un redoutable appétit !

— Et qu'en concluez-vous ? demanda Le Noir.

— Je vais vous raconter une histoire. La pauvre Marguerite Pindron, sur laquelle j'ai enquêté dans le Faubourg-Saint-Antoine, ayant quitté sa famille après avoir rompu ses fiançailles avec le jeune Vitry, jardinier, a longtemps erré dans Paris. J'ignore ce qui lui advint, mais elle se retrouve femme de chambre de la duchesse de la Vrillière. Qui l'a introduite dans cette noble maison ? Mon enquête me permet d'affirmer qu'il s'agit d'Eudes Duchamplan, beau-frère de Jean Missery, le maître d'hôtel. Ce dernier, veuf, pratique un droit de cuissage ancillaire sur la domesticité féminine de la maison. Il en tombe follement amoureux. Pourquoi aurait-il voulu la tuer ? Soupçonnait-il les relations qui unissaient Marguerite et Eudes ? S'irritait-il du désir manifesté par les autres serviteurs ? Je ne crois rien de tout cela. Marguerite Pindron a été tuée par quelqu'un d'extérieur à la maison. L'ouverture de la victime a permis de déterminer la nature de l'arme du crime. Le moulage en a été fait à partir de la blessure ; il correspond à la forme d'une main et visait à faire accuser le duc de la Vrillière qui porte, à la suite d'un accident de chasse, une main d'argent artificielle offerte par le feu roi.

— Encore un conte à dormir debout !

Nicolas ne releva pas l'interruption du lieutenant criminel et poursuivit :

— En vérité, Marguerite Pindron devait disparaître. De nombreuses raisons militaient en ce sens. Soit elle avait été témoin d'une scène qu'elle n'aurait pas dû voir, et dont elle aurait pu faire un moyen de chantage, soit elle constituait une menace financière pour la famille Duchamplan dans le cas où Jean Missery l'épouserait en secondes noces. Eudes Duchamplan a, je le pense, ses entrées à l'hôtel Saint-Florentin. Il dispose aussi de la main d'argent du duc de la Vrillière, sans doute dérobée. Le dimanche, il s'introduit dans l'hôtel. Un rendez-vous a été donné à Marguerite d'avoir à se trouver le soir dans les cuisines pour y rencontrer son vieux galant.

— Comment le savez-vous ? demanda le lieutenant criminel.

— Témoignage de Jeanne Le Bas, dite Jeannette, deuxième femme de chambre, qui a vu le billet en question, anonyme et écrit en lettres bâtons. Marguerite était persuadée qu'il s'agissait de Jean Missery. Elle se rend donc à l'office. Elle y est égorgée.

— Mais, dans le cas où l'on souhaiterait faire accuser le duc de la Vrillière, objecta Le Noir, pourquoi n'a-t-on pas laissé l'arme du crime en place ?

— Elle ne pouvait rester en place. Si le duc est coupable, l'imagine-t-on s'accuser lui-même en laissant bien en évidence sa main d'argent ? La démarche est autrement plus subtile. Si l'arme du crime disparaît, c'est qu'elle doit reparaître. Cependant, d'autres indices doivent être présentés qui accusent le maître de la maison. C'est ainsi que je retrouve un fil d'argent qu'on peut raisonnablement supposer provenir de l'habit du ministre, conforme à cette période de fin de deuil. Or, cette belle mécanique va être traversée par l'initiative d'une femme jalouse.

— Décidément, nous sommes en plein Crébillon !

— Le roman n'est rien auprès de la vie, monseigneur, sourit Nicolas. Eugénie Gouet, première femme de chambre, a été naguère la maîtresse du maître d'hôtel, nourrissant sans doute l'espérance de l'épouser un jour. L'âge qui vient et l'abandon dans lequel elle se trouve aigrissent son ressentiment à l'égard de sa jeune rivale. La conversation entre Marguerite et Jeannette touchant le rendez-vous du soir est surprise par cette femme irritée. Elle trouve ainsi le moyen de se venger. Oh ! il ne s'agit pas d'un crime, mais d'une bien mauvaise action. Elle s'empare de la liqueur dormitive de la duchesse – elle prétendra plus tard que la fiole était cassée – et va droguer son ancien amant.

— De quelle manière ? demanda Le Noir. Ce n'est pas si aisé, et il faut un prétexte.

— Tout trouvé, monseigneur. Eugénie Gouet a pratiqué Missery. Elle sait qu'à un désir insatiable s'ajoutent aussi de fâcheuses défaillances. Ayant feint de rester son amie, elle le conseille sur ce terrain et lui fait avaler la mixture à la place des aphrodisiaques habituels dont il use. Nous avons retrouvé des mouches cantharides dans sa chambre. Inconscient, il sombre dans un sommeil épais. Eugénie veut évidemment jouir de la déconvenue de Marguerite, ou encore la tancer d'être là à une heure aussi inhabituelle. Quand elle arrive au sous-sol par le passage de service, elle voit un homme en habit gris qui, à sa vue, s'enfuit par le couloir menant à l'escalier de dégagement conduisant aux étages. Stupéfaite, elle est persuadée avoir vu passer M. de la Vrillière. Elle s'avance vers la rôtisserie, n'entend aucun bruit, allume une chandelle et découvre le corps égorgé de Marguerite.

— Arrêtons-nous un moment, dit M. Le Noir. Si cet assassin inconnu a pénétré dans la maison, comment se fait-il qu'il ait à s'enfuir dans les étages ?

Nicolas s'approcha de la grande table et tendit des documents aux deux magistrats.

— Voilà les plans, coupes et élévations de l'hôtel Saint-Florentin, dressés par son architecte, M. Chalgrin. Vous observerez, sur le plan du rez-de-chaussée, qu'il n'y a pas d'autre issue que l'escalier de dégagement pour quelqu'un qui cherche à sortir des cuisines et ne peut pas emprunter le passage de service donnant dans la cour. Pour Eugénie Gouet, il n'y a aucun doute. Or, elle sert la famille de Saint-Florentin depuis son plus jeune âge. Son dévouement est extrême. Personne n'est ni blanc ni noir, les êtres sont doubles. Le meilleur et le pire cohabitent. Que se passe-t-il dans son esprit ? On peut l'imaginer. Elle estime qu'elle doit tout faire pour sauver son maître, dont on ne peut non plus exclure qu'elle ait été la maîtresse jadis. Elle hésite sans doute un certain temps et demeure persuadée que le duc a fini par sortir de l'hôtel. Elle court se confesser à la duchesse de la Vrillière qui, faisant front avec énergie, décide d'organiser aussitôt un contre-feu. On tient conseil. Eugénie Gouet avoue son complot contre Jean Missery. L'inconscience dans laquelle il demeure plongé apparaît comme une planche de salut. On décide de le descendre dans les cuisines. Mais l'homme est trop lourd pour les deux femmes ; on est contraint de s'en ouvrir à d'autres domestiques. On le blesse superficiellement et, pour faire plus vrai, on répand à profusion autour de son corps le sang de trois lapins fraîchement tués. Le duc revient au petit matin à une heure que le désordre des témoignages ne permet pas de préciser. Il trouve la maison en effervescence. Personne n'ose évoquer devant lui les événements de la nuit. La duchesse ira s'en ouvrir à sœur Louise de l'Annonciation, belle-sœur de Jean Missery.

— N'avez-vous pas écarté longtemps la possibilité que le duc fût coupable ?

— Et pour cause ! Il prétendait être rentré de Versailles. Or, nous avons peu à peu découvert qu'il était à Paris et, de fait, lors des trois crimes qui se sont succédé, il fut tout à fait impossible de vérifier ses alibis. Questionné par moi après m'être aperçu qu'il portait sous son gant une réplique en bois de sa main, il fut incapable de m'indiquer où se trouvait l'original, dérobé ou égaré.

— Et le présumé assassin ? Comment s'est-il enfui ? Était-il demeuré dans l'hôtel ? demanda d'un ton plus amène le lieutenant criminel.

— Il suffisait de suivre les pas ensanglantés que j'évoquais au début de mes explications. Il s'est enfui par le portail, à partir du balcon du premier étage. Notons au passage que la chose, malaisée, n'est possible que pour un jeune homme agile, puisqu'il faut descendre le long d'une colonne de pierre et rattraper une grille latérale.

— Dernier point, dit Testard du Lys. Pourquoi le maître d'hôtel ne subit-il qu'une estafilade ? Si on voulait lui faire porter le chapeau, le tuer eût été plus adéquat.

— Monseigneur, songez à l'horreur de cette nuit funeste, à ces deux femmes éplorées, qui cherchent un moyen de disculper le duc. Leur décision est commune. Elles n'iront pas plus loin qu'une légère coupure. Ce ne sont pas des criminelles.

Le lieutenant général de police leva la main.

— Au point où nous en sommes de votre récit, commissaire, les raisons et les conséquences nous paraissent recevables. Reste que tout cet échafaudage ne repose en réalité que sur votre intelligence discursive et sur votre intuition, pour ne pas dire votre imagination. Certes, les indices sont nombreux et concordants, mais il nous faut des preuves, ou des recoupements si évidents qu'ils nous persuadent que le présumé assassin, Eudes Duchamplan, est à la fois l'auteur du crime de l'hôtel Saint-Florentin et celui des trois autres meurtres. Pour les deux suivants, celui d'une fille galante trouvée au bord de la rivière et celui de la jeune fugueuse de Bruxelles, le mode opératoire de l'assassin est identique. On peut donc supposer qu'il s'agit du même auteur. Pour le quatrième, celui d'Anselme Vitry, une arme à feu est utilisée. Monsieur le commissaire, nous vous écoutons.

— Pour la fille Marot, dite l'Étoile, répondit Nicolas, je dispose d'un indice concordant, puisque le Hibou…

— Que vient faire là cet animal ?

— Monsieur le lieutenant criminel ignore sans doute, dit Le Noir avec un brin d'ironie, qu'il s'agit du nom de guerre d'un de nos folliculaires les plus distingués, M. Restif de la Bretonne. Sa vie dissolue lui conseille parfois de prendre vis-à-vis de la police quelques égards bienvenus.

— Suggéreriez-vous par là que vous fermeriez les yeux sur certains de ses égarements ?

— Certes, si cela autorise la poursuite de crimes intéressant la conservation de l'ordre public.

— Bref, reprit Nicolas, le Hibou avait soustrait les mules de cette fille, parfaitement identiques à celles trouvées près de Marguerite Pindron.

— Le fait que des mules ressemblent à des mules n'emporte pas ma conviction, s'impatienta Testard du Lys.

— Le fait saute pourtant aux yeux, dit Nicolas en désignant les deux paires posées sur le coffre. Je comprends la réticence de M. le lieutenant criminel ; heureusement, je dispose d'une autre pièce.

Il se dirigea vers le coffre et déplia un habit vert jade orné de fausses pierres.

— Voyez cet habit, messieurs. Il a été dûment et régulièrement saisi dans la garde-robe de Duchamplan cadet. Nous remarquons, à hauteur de cette boutonnière, une série de pierres fausses d'un blanc bleuâtre dans laquelle une manque à l'appel.

Il sortit de sa poche un petit papier plié en quatre qu'il posa sur la grande table. Il le déplia.

— La voici. Elle a été retrouvée sur la berge, près du corps de la Marot.

Un long silence suivit la démonstration de Nicolas.

— Le ciel, par bonheur, aide parfois la justice, reprit celui-ci. Il permet qu'on découvre un fil d'argent abandonné à dessein par un meurtrier et autorise qu'on retrouve une pierre perdue par mégarde par le même meurtrier. Le ciel favorise aussi l'enquêteur, aidé, il est vrai, par la science des médecins qui savent découvrir l'invisible dans les profondeurs secrètes du corps humain. Il se trouve que la fille Marot, ainsi que la jeune fille de la triperie chaudière, avaient ingéré, peu avant leur mort, des quantités, retrouvées dans leurs entrailles, du fruit de l'ananas, cette plante exotique qui nous vient des îles et qu'on s'efforce à grand prix d'acclimater dans de nobles maisons. J'en admirais naguère de fort beaux dans la serre chaude du feu roi à Trianon.

— Au-delà de ces détails immondes, vous n'allez pas prétendre, s'indigna Testard du Lys, dont la figure blême s'allongeait à la pensée des perspectives ouvertes, que ces victimes ont fréquenté des maisons royales ?

— Que non pas ! J'ai soigneusement évité, au contraire, d'y dépêcher mes enquêteurs. La recherche s'est cantonnée à des demeures civiles, point trop éloignées de lieux avoisinant la rivière où les cadavres furent retrouvés. Imaginez notre surprise de découvrir que ce fruit était cultivé dans l'hôtel du marquis de Chambonas, à Montparnasse, personnage sur lequel notre attention avait été attirée par une maquerelle de la place, fort introduite dans un milieu où se pratiquent certaines réunions nocturnes. L'établissement de bains où fut arrêté Duchamplan nous a donné quelque idée de la nature de ces soirées.

— Il faut vous préciser, monsieur, dit Le Noir au lieutenant criminel, que ce personnage est bien connu de nos inspecteurs pour sa réputation d'extravagance. Il est le grand maître d'une société libertine que son père avait créée. Il a beaucoup de dettes et une réputation fort équivoque. Il a épousé la fille de la marquise de Langeac, la Belle Aglaé, l'une des enfants naturels du duc de la Vrillière. On dit que le couple est fort dépareillé et que la marquise est battue plus qu'à son tour. Quant au mari, ayant envisagé dans cette alliance la chance d'une fortune et d'un grand crédit, il en veut au ministre de la disgrâce de sa belle-mère et du déshonneur d'une semblable mésalliance.

— Je vous entends, dit Testard du Lys. Cependant tout ce fatras d'informations accroît encore la confusion de mon esprit. Quel lien peut-il y avoir entre tous ces crimes ?

— Monseigneur, répondit Nicolas, je suis intimement persuadé qu'on a voulu compromettre M. de la Vrillière dans une suite de crimes. Le premier, celui de Marguerite Pindron, répondait à plusieurs nécessités. Entraînée par son jeune amant dans des soirées qui la révoltent par leurs excès criminels, je l'imagine devenue un danger, soit qu'elle parle, soit qu'elle exerce un chantage. À cela s'ajoutait l'avantage pour un Duchamplan de voir disparaître un possible parti pour Jean Missery et d'éviter ainsi une éventuelle dissipation de la fortune dont le maître d'hôtel jouissait en usufruit. Ensuite, puisque la première tentative paraît avoir échoué, il faut multiplier les occasions de compromission de la personne du ministre. Je crains, en réalité, qu'Eudes Duchamplan ne soit un monstre qui, impliqué dans ce complot, y trouve satisfaction à ses perversités. Je l'ai vu, de mes yeux vu, torturer une jeune fille avec un visage effrayant de délectation morbide. Les furieux de Bicêtre ont des expressions plus humaines dans leur frénésie.

— « J'imagine, je pense, je crois… »

Le lieutenant criminel sautillait sur son fauteuil comme un pantin actionné par quelque ressort. Nicolas s'inclina et poursuivit :

— Je dois maintenant faire intervenir un nouvel élément qui touche directement les intérêts du royaume. Ce complot n'est pas seulement une affaire de famille réglée par un fou, mais bien l'aboutissement de trames secrètes, menées en sous-main par les représentants obscurs d'une puissance étrangère. Lord Aschbury, membre du service secret britannique, que je connais bien pour l'avoir rencontré à Londres, a été reconnu par moi dans la galerie basse du château de Versailles. Il s'est enfui à mon approche. Notre enquête nous a permis de le retrouver à l'hôtel de Russie, rue Christine, à quelques toises de la maison des Duchamplan. Recherché par toutes les polices du royaume, il revient se terrer dans cette maison, sans doute assuré que c'est le dernier endroit auquel on songera. J'y découvre d'ailleurs un fragment de papier évoquant d'évidence les Tournelles Enfin, il est arrêté dans la presse que nous organisons autour de l'établissement de bains de cet endroit.

— Pourquoi ce complot aurait-il visé le duc de la Vrillière ? demanda Le Noir qui écoutait en prenant des notes la démonstration de Nicolas et venait de lui faire un imperceptible signe de prudence au moment de l'évocation des Tournelles.

— Nous sommes en paix avec l'Angleterre, expliqua le commissaire, mais celle-ci redoute que nous ne donnions la main à l'agitation qui monte dans ses colonies d'Amérique. Elle nous soupçonne de vouloir, par ce biais, prendre notre revanche du traité de Paris et de la perte de la Nouvelle-France. Si lord Aschbury, alias Francis Sefton, est à Paris, c'est pour présider lui-même à la mise en place d'un complot visant à affaiblir le royaume. Le duc de la Vrillière est une proie rêvée, en raison de sa conduite privée et aussi de sa parenté avec le comte de Maurepas. Le compromettre, c'était entraîner, de proche en proche, la chute du gouvernement et un scandale qui éclabousserait les marches du trône.

— Songez, Nicolas, dit Le Noir, que, dans ce cas, c'est aussi le risque de voir rappeler aux affaires le duc de Choiseul, si hostile à leurs intérêts et si soucieux d'effacer les revers de son passage aux affaires.

— C'est une éventualité qu'ils ne prennent pas en compte, persuadés que jamais le roi n'acceptera ce retour, si grand est son éloignement – en dépit des insinuations de la reine – envers un personnage qui avait si gravement insulté le Dauphin son père. Ils jouent le désordre qui découlerait du succès de leurs menées ; voilà pour l'objection. Les services anglais ont fait leur travail et connaissent par le menu la vie de nos grands. Lord Aschbury s'abouche avec le marquis de Chambonas et sans doute s'acoquine avec le jeune Duchamplan. En voulez-vous une preuve ? Le lendemain du jour où je reconnais Aschbury, on tente de m'assassiner à Versailles. Le coupable ? Duchamplan cadet, dont la joue gauche porte encore la trace du coup de fouet infligé par le cocher du docteur Semacgus. Oui, vraiment, il y a complot de l'étranger, dissimulé sous les apprêts effrayants des théâtres de la vengeance privée et de la corruption.

— Reste le dernier crime. Comment l'expliquez-vous ? demanda le lieutenant criminel qui paraissait réduit à quia.

— C'est sans doute l'acte meurtrier le plus malaisé à démêler. Duchamplan était allé recruter le jeune Anselme Vitry, fiancé éconduit de Marguerite Pindron, chez les vénériens à Bicêtre, hôpital dont son frère est administrateur, et qu'il visite souvent par curiosité malsaine des états de démence. Il se l'attache, en fait un cocher dans la société de fiacres de son frère et l'utilise à tout instant. Est-ce lui qui a conduit Duchamplan à l'hôtel Saint-Florentin la nuit du crime ? En tout cas, c'est bien lui qui, par un inconcevable hasard, me mène à Popincourt où j'enquête sur sa fiancée. L'intérieur du fiacre me frappe par les taches observées. Sans doute du sang. Le cocher semble dissimuler son visage. Cela se comprend s'il s'agit de Vitry, qui ne souhaite pas être connu dans un quartier où il a vécu. Le corps trouvé dans le fiacre près du Vauxhall est sans conteste le sien. La boue recueillie sur l'attelage est de la même nature que celle de la berge près de l'établissement des bains des Tournelles. Que souhaitait le meurtrier de Vitry ? Mesurez, messeigneurs, qu'il a tenté de jouer sur deux tableaux. Soit le guet, ou nous-mêmes, prenions pour argent comptant la mise en scène du suicide. Alors Duchamplan, mort aux yeux du monde, pouvait s'évanouir sans coup férir. Il est probable, dans ce cas, que la chemise dérobée à l'hôtel Saint-Florentin eût reparu, impliquant M. de la Vrillière dans un nouveau crime. Le plus extraordinaire de cette affaire, c'est que Duchamplan avait également prévu que sa mise en scène pouvait ne pas convaincre ; dans les mêmes conditions, la chemise aurait été utilisée, et avec les mêmes résultats. Je sens monter une question de M. le lieutenant criminel. Pourquoi Duchamplan supprime-t-il Vitry ? On pourrait dire, par pure cruauté et parce qu'il a besoin d'un cadavre de jeune homme. Je crains – mais là encore, je dois imaginer – qu'il n'ait simplement voulu se débarrasser d'un témoin gênant, ou encore qu'il n'ait souhaité décrire à ce pauvre garçon la mort affreuse de Marguerite Pindron, déclenchant chez ce dernier un mouvement fatal de révolte. Sur cet horrible constat, messieurs, ma démonstration s'achève. En conviction, je crois pouvoir affirmer que Duchamplan est non seulement complice d'un complot contre l'État, mais coupable de ces quatre meurtres affreux.

Un grand silence s'étendit sur la salle. Le Père Marie entra pour ranimer le brasero et y jeter de nouveaux morceaux d'encens. Les deux magistrats demeurèrent un long moment immobiles, perdus dans leurs réflexions. Enfin, M. Testard du Lys prit la parole.

— Monsieur le commissaire, je vous ai écouté avec attention. Mes interventions, pour intempestives qu'elles aient pu vous paraître, n'avaient pour seul but que de mieux cerner la vérité. J'ai beau ressasser vos propos et mettre vos arguments les uns à côté des autres afin de rapetasser une intrigue dont les éléments s'éparpillent comme les morceaux d'une carte découpée, je ne parviens pas à me convaincre de tout cela. Il me faut vous poser deux questions essentielles avant d'opiner. Si M. de la Vrillière, que tout accusait, est innocent, où sont ses alibis ? Enfin, vous avez accumulé les notations, les indices, les présomptions, les suppositions et tout un ensemble de détails en fatras dont le poids voudrait emporter la conviction. Donnez-moi sur l'un de ces crimes une preuve qu'Eudes Duchamplan en est coupable, et je tiendrai pour vrai et légitime l'ensemble des accusations que vous venez de porter.

— Monsieur, intervint Le Noir avant que le commissaire Le Floch défère à votre demande, je vais répondre à la première. Vous avez ma parole, monsieur le lieutenant criminel, que le duc de la Vrillière possède d'imparables alibis pour les moments où furent commis les quatre crimes. Cependant, je suis dans l'impossibilité, d'ordre du roi, de vous les communiquer. Je laisse la parole à M. Le Floch.

— Je demande qu'on fasse entrer Eudes Duchamplan, dit seulement Nicolas.

Un jeune homme chargé de chaînes entra, entouré d'hommes du guet. Il était en chemise et culotte marron. Nicolas fut frappé par sa ressemblance, dans la silhouette et la taille, avec le jeune Vitry. Seules les mains, fines et longues, n'appartenaient pas à un garçon jardinier. Sa joue gauche portait un pansement en taffetas gommé. Il jeta un coup d'œil de défi aux deux magistrats.

— Je proteste, messieurs ! s'écria-t-il. Je suis ici retenu contre mon gré.

Il désigna Nicolas d'un coup de menton.

— J'ai été victime de ce monsieur qui a tenté de me noyer au cours d'une soirée privée.

— Nous n'entrerons pas dans ces détails, répondit sèchement Le Noir. Vous êtes accusé de complot contre l'État et des meurtres de Marguerite Pindron, de la fille Marot, d'une jeune fille enfuie des Pays-Bas et d'Anselme Vitry, garçon jardinier. À cela s'ajoutent le crime d'enlèvement de mineurs et tentative de meurtre sur un magistrat du roi. La parole est au commissaire Le Floch.

L'homme fixa Nicolas dans les yeux. Celui-ci revit soudain le regard de la couleuvre de Brière, les yeux verts de Mauval et ceux de son frère. Il frémit avant de se reprendre ; le mal continuait à courir.

— Monsieur Duchamplan, dit-il enfin, il paraîtrait normal que j'illustre dans le détail l'ensemble des accusations qui sont portées contre vous. Cela nous fatiguerait, et vous aussi. Je vais donc produire devant les magistrats une preuve concernant l'un des meurtres. Si cette preuve est concluante, cela signifiera que non seulement vous êtes coupable de celui-ci, mais aussi de tous les autres.

Nicolas se leva et marcha à pas lents vers Duchamplan. La lumière dansante des torches projeta son ombre immense sur la muraille. Il saisit le jeune homme par le haut de la chemise, le leva de la sellette et, dans un grand bruit de chaînes, l'entraîna jusqu'à la bière. D'un coup de poing, il en fit tomber le couvercle sur le sol dallé et contraignit Duchamplan à baisser la tête presque à toucher celle du cadavre.

— Regarde ton œuvre, cette face flétrie, ces yeux caves ! Contemple l'une de tes victimes et ose maintenant prétendre que tu ne l'as pas tuée !

Il le lâcha, le laissant gémissant près du cercueil. Il revint rapidement jusqu'à la grande table.

— Messieurs, continua-t-il, je vous prie de bien vouloir examiner cet homme. Lors de la découverte de la victime trouvée à la triperie chaudière, j'ai recueilli, en présence de l'inspecteur Bourdeau, dans le déshabillé de la jeune fille un débris humain. Un ongle qui s'était accroché dans le tissu s'était arraché, emportant un morceau de peau. Le voici.

Nicolas sortit son petit carnet noir et déplia avec soin un papier de soie contenant un fragment d'ongle et de peau desséchée.

— Eudes Duchamplan, veuillez approcher.

Il fallut que Bourdeau aille le chercher.

— Qu'on lui retire les chaînes.

Comme saisi d'un fol espoir, l'homme se redressa et reprit son arrogance ; il n'avait rien entendu du propos de Nicolas.

— Montrez vos mains, dit Le Noir.

— Quelle raison aurais-je de vous montrer mes mains ?

— Ne discutez pas.

Les deux magistrats se penchèrent. Duchamplan avait les ongles plutôt longs. Seul le majeur de la main droite montrait l'ongle cassé et une plaie encore vive sur l'un de ses bords. Nicolas approcha, tint fermement la main. Le fragment en sa possession coïncidait exactement avec la blessure du doigt.

— Que signifie ? balbutia Duchamplan.

— Cela signifie, monsieur, dit le lieutenant criminel, que les preuves réunies par le commissaire Le Floch confirment les accusations portées contre vous. Qu'on l'emmène.

Décembre 1774

— Alors, Nicolas, fit Noblecourt, reposant avec prudence une fine tasse de porcelaine « Compagnie », l'année s'achève mieux qu'elle n'avait commencé ! Quelle terrible et inconcevable suite d'événements !

Cela faisait deux mois que Nicolas avait confondu Duchamplan au grand Châtelet. Il leva la tête en soupirant.

— Hélas, la série n'est point achevée. Je viens d'apprendre de surprenantes nouvelles.

— Dites-moi.

— Duchamplan, jugé secrètement par une commission ad hoc, a échappé à la peine capitale. Galères à vie, c'est peu cher payé.

— Cela, je le savais ; le secret n'est jamais bien gardé… Je me suis laissé dire que votre brillante démonstration et la matérialité des preuves présentées n'avaient pas tout à fait convaincu cette docte assemblée. Que leur fallait-il ? Ce n'est qu'un prétexte, je le crains, pour épargner une tête qui en savait trop long sur certains.

— Ce que vous ignorez encore, c'est que Duchamplan, sur la route de Toulon, a été découvert étouffé au côté de son compagnon de chaîne qui, lui, ne s'est rendu compte de rien. La poussière de la paille de la prison de Clamecy l'aurait asphyxié !

— Y a-t-il eu ouverture ?

— Que non pas ! Il a été aussitôt inhumé dans une fosse commune.

— Est-on assuré qu'il s'agissait bien de lui ?

— J'ose l'espérer. Avec Mauval et Camusot qui courent, et sans compter mes amis anglais, cela fait maintenant beaucoup de monde à mes trousses dont il faut me méfier.

— Vous avez connu des temps difficiles : 1774 demeurera pour vous l'année du deuil et de la calomnie… Cet air-là contre vous et contre la Vrillière. Le duc vous a-t-il au moins marqué sa reconnaissance de l'avoir tiré de ce mauvais pas ?

— Je n'en attendais guère. Une gêne s'est installée entre nous. Je suis celui qui en sait trop sur son compte ; encore ignore-t-il l'essentiel. Il demeure ministre, mais on observe à la cour une froideur marquée et redoublée à son égard de la part du roi. La duchesse m'a fait tenir un message gracieux par Mme de Maurepas, toujours fort entichée du « Petit Ranreuil ».

— Vous voilà « nouvelle Cour » ! Chez Philémon et Baucis… En quelque sorte, la femme du fossoyeur.

Nicolas ne comprenait pas l'allusion.

— Le fossoyeur ?

— Hélas ! mon ami, tout proche que je puis être du parlement et de ses chats fourrés, j'ai toujours tenu bon pour les droits et prérogatives de la couronne contre les empiètements et divagations d'un corps qui nous ont conduits, entre autres, à chasser les pères jésuites avec des conséquences que je vous ai jadis déroulées. Or, le 12 novembre dernier, jour bien choisi de la Saint-René…

— Prénom du comte de Maurepas.

— Tout justement ! Le roi a présidé ce jour-là un lit de justice entérinant le rappel du parlement et l'acte de décès de la réforme Maupeou.

— C'est une erreur, à bien y considérer.

— Une erreur à tout coup ; une faute, assurément. Il restera confusément dans l'esprit du peuple que le parlement est une puissance qu'on ne peut briser puisqu'on se trouve forcé de le rétablir. Tout Paris se répète le commentaire du chancelier Maupeou. « J'avais fait gagner au roi un procès qui durait depuis cent cinquante ans. S'il veut le reperdre, il est le maître ! »

— Je m'explique mieux ce qu'a voulu dire l'ambassadeur d'Angleterre, commenta Nicolas. M. Le Noir, avec lequel la confiance est rétablie sans mélange, m'a demandé de lui traduire un extrait d'une dépêche interceptée de Lord Stormont.

— Et que disait-elle ?

— En substance, que le jeune roi pensait que son autorité était suffisamment établie par cet acte de réinstallation au parlement. Il concluait par cette phrase terrible : « De toute évidence il sera déçu par la fin de son règne73 . »

— Puisse le ciel me permettre de ne pas voir cela ! Jamais le feu roi n'aurait cédé, j'en ai la certitude.

— Pour en revenir à notre affaire, dit Nicolas, la jeune fille de Bruxelles a rejoint son foyer, sa mère étant aussitôt venue la chercher. Elles sont parties éplorées, ramenant la dépouille de leur sœur et fille. Vous savez le rôle que ce cadavre a joué.

— Oui, tout cela était finement agencé. Et Chambonas ?

— Le marquis recrute, à tous égards.

— Et ces créatures mystérieuses dont vous m'avez relaté les étranges apparitions à Trianon ?

— Elles ont été vues, à deux reprises, toujours revêtues d'inconcevables tenues. On les aperçoit sans pouvoir expliquer leur présence. La dernière fois, l'alerte donnée, les jardins du Trianon ont été environnés de gardes et de serviteurs. Il s'agissait ni plus ni moins d'une chasse au filet et de pousser les inconnues dans la nasse. Rien ! Personne ! Sur cette affaire, on doute de ma sagacité. La reine me persifle gentiment. Qu'y puis-je ?

Ils demeurèrent un moment silencieux. Une bûche s'effondra en cendres dans la cheminée.

— Et votre fils, comment se comporte-t-il ? dit Noblecourt.

— Oh ! C'est un Breton bien amariné aux difficultés. Il s'est fait accepter en évitant les brimades les plus rudes, quoique je le soupçonne d'avoir reçu et distribué quelques horions dans l'aventure.

— Il paraît avoir le pouvoir de séduction de son père.

— Et de son grand-père ! Dans sa dernière lettre, il me charge de vous remercier encore pour les friponnes de Cotignac dont vous lui fîtes présent. Elles contribuent fort agréablement à la transition entre le jour et la nuit et compensent par leur agrément la répétition rebutante de l'ordinaire du collège : pain dur, toujours du bœuf à nerfs, des haricots à l'huile rance, des lentilles aux cailloux, du riz très mêlé de charançons, des légumes un peu surs et du dessert brillant par son absence. Je le cite.

— Vraiment, dit Noblecourt, en s'étouffant de gaieté, rien n'a changé dans nos collèges, qu'ils soient jésuites ou de l'Oratoire ! Votre fils décrit avec sel et ragoût. Je prédis que sa plume sera bonne. Le père savait conter, le fils saura écrire. « Bon chien chasse de race », comme aimait à dire notre regretté monarque. J'ai quelquefois été injuste avec lui. En dépit de bien des travers, ce fut un roi !

Le soir tombait et, dans ce moment apaisant, les deux hommes rêvaient. Couchés en boule, Cyrus et Mouchette dormaient sur un carreau près de l'écran de la cheminée. Poitevin surgit dans la pièce, deux plis à la main qu'il remit à Nicolas. Un porteur avait livré le premier et le second sortait d'un riche carrosse. Après avoir prié Noblecourt de l'excuser, le commissaire commença à lire. Le vieux magistrat qui s'assoupissait ouvrit les yeux, alerté par un soupir de Nicolas.

— Mauvaises nouvelles ?

— Une mauvaise et une bonne.

— Cela fait une moyenne.

— L'une ne compensera pas l'autre.

Le silence s'établit à nouveau, puis Nicolas, comme à regret, se mit à parler.

— J'ai là un mot d'Antoinette ; elle m'informe de son départ de Paris. Ayant vendu son commerce rue du Bac, elle s'installe à Londres pour y faire négoce de dentelles. Elle a quitté la ville depuis deux jours après être allée embrasser Louis à Juilly…

Il s'arrêta, la gorge nouée. Tant d'images et de souvenirs remontaient soudain du passé.

— Elle a préféré ne pas me revoir ; elle me confie Louis.

L'air grave, Noblecourt se redressa dans son fauteuil.

— Que s'est-il passé qui explique ce geste inattendu ?

— Je crois le savoir et suis le seul responsable. En octobre, m'étant rendu à Versailles pour l'enquête, j'ai rencontré La Satin dans la galerie basse du Palais. Elle avait fait affaire et venait quelques jours par semaine y tenir un étal de babioles. Sa présence m'a contrarié ; je n'ai pu dissimuler suffisamment un mouvement d'irritation. De plus, à ce moment, j'ai reconnu lord Aschbury et me suis jeté à sa poursuite… Un concours fâcheux de circonstances.

— Je pressens le fond de votre pensée. Nicolas. Ce n'est pas pour vous qu'il y avait inconvénient, n'est-ce pas ?

— Certes non ! J'ai songé à Louis, le dernier des Ranreuil. J'ignore si ma demi-sœur Isabelle est mariée ; si elle aura une descendance… J'ai imaginé soudain, un peu légèrement je l'avoue, Louis, page du roi ou garde du corps, ce que son nom autorise… et sa mère boutiquière dans la galerie.

Noblecourt réfléchissait, dodelinant de la tête.

— Mon ami, sans vous absoudre d'un mouvement hâtif que vous avez eu le malheur de laisser paraître, songez que La Satin a parfaitement compris la situation. Il eût été préférable de son côté qu'elle réfléchît et évitât de vous placer dans une situation si délicate. Le mal étant fait, elle a décidé de sacrifier son amour de femme et de mère pour l'avenir de son fils. Vous devinant à demi-mot, elle s'est haussée à une sorte d'héroïsme dont vous devez lui savoir gré. Il ne servirait à rien maintenant d'éprouver des remords. La seule attitude qu'elle puisse attendre de vous, c'est de répondre à son appel muet en menant Louis vers une destinée digne du nom glorieux qu'il portera sans doute un jour. Elle a tranché dans le bon sens. Rappelez-vous qu'elle est encore jeune et vous aussi : votre vie est à construire. Elle a droit à une seconde chance. Cela ne lui aurait été guère aisé en demeurant dans votre ombre, vous qui avez été son amour et sa fidélité.

— Et Louis ? Que va-t-il penser ? Il m'en voudra.

— Je suis certain que La Satin n'a pas touché mot de votre rencontre. Les raisons qu'elle aura présentées ne dresseront pas le fils contre le père. Louis est assez mûr pour avoir déjà compris que vos relations avaient cessé. À son âge, il a besoin de vous. Rassurez-le et rassurez-vous. Quant à la bonne nouvelle ?

— Oh ? un détail : l'amiral d'Arranet me convie à souper à Versailles dans trois jours.

— Ceci est du dernier bien, profitez de votre âge. Il a, dit-on, une fille charmante.

Noblecourt ne savait rien, mais se doutait toujours de tout. Nicolas soupira ; le bonheur n'était jamais parfait. Il se faisait payer à bourse ouverte et fort cher. Cette année terrible et douloureuse s'achevait. Le temps glissait comme le sable dans une main toujours ouverte ; il façonnait l'âme en force. Il ferma les yeux et prit une longue inspiration : les grèves de son enfance resurgirent rebattues de vent et d'embruns. Il revit au fond l'horizon fuyant et une pointe nouvelle se profiler. Il allait devoir l'atteindre avant de découvrir la suivante. Le chemin paraissait égal et libre, mais il savait désormais devoir compter avec les courants contraires de la vie. L'avoir compris nourrissait son angoisse et son espérance.



La Marsa, La Bretesche, Glane, Ivry,
août 2002-novembre 2003.