CHAPITRE XIX
Comme des oranges mûres tombent de l’arbre, pensa Bevan.
Il ne voyait plus que ces petites sphères de lumière orange qui dansaient devant ses yeux. Il s’évanouit encore une fois et, lorsqu’il recouvra ses esprits, il entendit des voix mais il ne put débrouiller le sens des paroles qu’on prononçait. Puis, il se trouva mal à nouveau et ne reprit ses sens qu’après un temps qui lui parut très long et qui, en fait, n’avait duré que quelques minutes. Quelqu’un, à présent, l’aidait à se redresser et on essayait de lui faire boire un peu d’eau. Il plissa les yeux à plusieurs reprises et finit par distinguer les casques blancs tout brillants et les visages sombres des policiers dans leur veste blanche. L’un d’eux avait pris des ciseaux pour couper un morceau de pansement adhésif. Il vit une petite boîte de métal vert foncé avec un petit carré blanc peint sur le côté, et au centre du carré blanc une petite croix peinte en rouge indiquant qu’il s’agissait d’une trousse médicale d’urgence, et il pensa, Quelqu’un doit être blessé.
Et puis il sentit la pression des bandages. Il en était couvert. L’un enveloppait fortement son épaule droite. Un autre son épaule gauche, et un troisième entourait sa taille. Et il y en avait encore autour de chacune des jambes, juste au-dessus des genoux. En dehors de la pression je ne sens rien, pensa-t-il. On a dû me faire une piqûre ou me faire absorber un médicament. Mais quand ils auront fait leur effet, tu le sentiras passer ! Parce qu’on dirait que tu en as pris un sale coup. Il a fait un fameux travail avec sa lame. Ce doit être ça qui t’a achevé, tout ce sang que tu as perdu…. Ou peut-être que tu étais au bout du rouleau et tu as touché le sol. Alors, finalement, c’est toi le vaincu, le plus maladroit des deux. Et tu l’as laissé s’échapper ! …
Mais bientôt ses yeux purent distinguer son entourage et il les vit dans la faible lueur de la lampe près du lit de camp. Ils étaient deux, assis au bord du lit.
L’un d’eux était Nathan, dont la figure était meurtrie. Il avait une bosse violacée au-dessus de l’œil gauche, ses lèvres étaient tuméfiées et sanguinolentes et le côté droit de sa mâchoire était terriblement enflé. L’autre était l’Inspecteur Archinroy, en robe de chambre. Il était en train d’écrire quelque chose sur un carnet pendant que Nathan parlait calmement à travers ses lèvres gonflées. Sur les genoux de l’inspecteur il y avait une matraque et sur le lit, à ses côtés, une bouteille cassée.
Pendant un instant les yeux de Bevan fixèrent la bouteille cassée. Puis, détournant la tête, il vit Winnie qui se tenait debout près du lit de camp, les bras croisés. Elle écoutait avec attention tout ce que Nathan était en train de déclarer, et, lentement, elle inclinait la tête.
Derrière Bevan, une voix dit : « Il faut un autre pansement, là, sur les côtes. »
« Il n’en reste plus. Nous les avons tous utilisés. » C’était la voix d’un des policiers.
Une autre voix dit : « Passez-moi les ciseaux. »
« Pour couper votre robe ? Mais la blessure pourrait s’infecter; votre robe est toute sale. »
« Alors je vais me servir de mes dessous. Donnez-moi les ciseaux. »
« Mais vous ne portez que … Ecoutez, madame, l’ambulance va arriver d’un moment à l’autre … »
« Passez-moi les ciseaux, s’il vous plaît. » Il y eut une pause, et puis,
« Merci » Et après cela il entendit le bruit des ciseaux qui entaillaient le tissu. Il ne pouvait bouger sa tête pour la regarder parce qu’on l’avait couché sur le côté pour qu’il soit plus à son aise, mais il sentit ses mains sur sa peau nue qui lui posèrent le pansement improvisé sur les côtes, à la naissance des aisselles. Ses mains étaient douces et chaudes. Comme c’est bon ! Pensa-t-il, si bon !