CHAPITRE XII
Comme Bevan quittait le commissariat de police, quelques enfants se mirent à courir vers lui pour lui demander de l’argent.
Il porta la main à sa poche pour en sortir des pièces de monnaie puis se ravisa, il introduisit la main dans sa poche et sortit son portefeuille qui contenait quatre vingt dix dollars en billets américains et anglais et près de deux cents dollars en travellers-checks. A chacun des sept enfants qui s’étaient groupés autour de lui il donna une livre sterling. Ils en perdirent l’usage de la parole et avaient du mal à respirer, restant là, bouche bée, devant tout cet argent dans leur main. A un très vieil antillais qui était sorti d’une porte cochère et s’était approché en boitant et lui tendait la main, il donna un billet de dix dollars. Alors d’autres antillais s’approchèrent à leur tour et Bevan continua de leur distribuer son argent jusqu’à ce qu’un policier apparaisse et se mette à glapir : « Voulez-vous laisser ce monsieur tranquille.
Vous ne voyez donc pas qu’il est souffrant ? »
Les mendiants se dispersèrent. Mais la scène se renouvela dans Duke street, où il distribua quarante dollars entre quelques hommes, quelques femmes et quelques enfants dont l’âge variait de sept à quatre-vingt dix ans … Il s’amusait follement, non de voir leurs figures en recevant l’argent, mais surtout en voyant cet argent s’écouler entre ses doigts et en voyant son portefeuille qui s’aplatissait à vue d’œil. Ce qui mit fin à cette manifestation, fut la bagarre qui éclata entre deux antillais dont l’un laissa échapper une livre sterling qu’un autre ramassa en se l’adjugeant.
Il s’ensuivit une agitation considérable, les autres antillais prenant partie et plusieurs d’entre eux se servant de leurs pieds et de leurs mains. Bevan s’éloigna rapidement mais quelques enfants le suivirent et il continua à faire circuler les billets jusqu’à ce qu’il ne lui en reste plus un seul.
Plus tard, dans King street, alors qu’il passait devant une banque il vit quelques membres du personnel qui en sortaient et se dirigea vers l’un d’eux; il dit qu’il savait que l’heure de la sortie avait sonné depuis longtemps mais qu’il l’indemniserait volontiers pour un service supplémentaire. Alors ils retournèrent à la banque et l’employé prit ses travellers-checks et lui demanda s’il voulait la contre-partie en argent américain ou anglais. Il répondit que cela lui était indifférent. L’employé lui donna l’argent en livres anglaises.
En le remerciant, Bevan lui remit l’équivalent d’une vingtaine de dollars. L’employé lui dit qu’il devait y avoir erreur. Naturellement, il était très reconnaissant, mais peut-être que monsieur ne réalisait pas qu’il s’agissait de livres anglaises …
Mais il n’allait pas rester là à l’écouter, et tandis que l’employé continuait ses explications il franchit la porte et sortit.
Il marcha en direction du sud de King, et au croisement de King et de Harbour, il tourna vers l’ouest. Il marchait sans but défini.
Il attendait que n’importe qui s’approche de lui et lui demande de l’argent. A un certain moment l’idée lui vint qu’il n’y avait réellement aucune raison logique pour distribuer ainsi son argent. Le fait en soi lui donnait satisfaction; les raisons logiques ne l’intéressaient pas. Agir logiquement était pour lui un trop grand effort et quand les gens suivaient ce principe, ils se trompaient eux-mêmes, s’en faisaient accroire. Quand on allait au fond des choses, cette chose qu’on appelle « la logique » ou le sens commun ou un comportement normal, ou tout autre chose similaire, « ce n’était rien d’autre qu’un bandeau qu’on se mettait sur nos yeux intérieurs. Il empêchait les gens de se voir tels qu’ils étaient, tous ces pauvres types ici à Kingston, et dans toute la Jamaïque, et dans tout le continent et dans l’hémisphère et, pourquoi ne pas résumer et dire dans les deux hémisphères. Alors, si on pose la question, A quoi tout cela revient-il ? La réponse arrive toute seule : Nous sommes sur un manège qui tourne et s’arrête parfois pour laisser descendre quelques-uns d’entre nous et en laisser monter d’autres, et quelque soit le prix de votre billet, quelque soit le nombre d’anneaux que vous avez attrapés, en un rien de temps votre place est prise par un autre client venu d’ailleurs pour prendre son tour de manège. Alors, en fin de compte, il s’agit simplement de tourner en rond et, malgré toutes les couleurs vives et toute cette musique de foire, malgré les hurlements de joie qu’on pousse quand le manège tourne, le résultat est un grand trou dans la terre où les traînards de la nuit finissent par avoir très faim quand il commence à pleuvoir.
Il ne le savait pas mais il était à plat ventre dans un fossé boueux qui longeait un lotissement désert donnant sur Harbour street.
Il avait buté dans ce terrain vague, s’abandonnant au litre et demi de rhum qu’il avait bu chez Winnie, à tout cet alcool qu’il était arrivé à supporter en conservant tant bien que mal son équilibre, depuis le début de l’après-midi jusqu’à la fin du jour qui s’évanouissait progressivement. Mais il fallait bien que tôt ou tard, tout ce rhum fasse son effet et tandis que le soleil se couchait dans la mer des Caraïbes, le degré élevé de l’alcool ingurgité agit sur lui comme de la dynamite et il était tombé assommé. Dans l’obscurité qui tomba trop vite, il se sentit plonger dans une mer plus profonde que celle des Caraïbes. Si bien que lorsqu’il cogitait sur son histoire de manège, il était en train de tourner en rond, s’éloignant de Harbour street pour se retrouver dans ce terrain vague; les lumières de Harbour street étaient dans son champ de vision mais il ne vit pas qu’elles venaient de réverbères ou de fenêtres éclairées; pour lui ces lumières n’étaient qu’un pâle ruban de bitume jaune-vert qui s’enroulait en boucles autour de lui. Ses yeux étaient en train de jouer des tours à son esprit qui voulait cesser tout travail et qui n’y parvenait pas. Peut-être est-ce un instinct animal qui l’avait poussé vers ce fossé où il était tombé pour y dormir.
Il était toujours au même endroit plusieurs heures plus tard, son sommeil pesant l’empêchant d’entendre un bruit d’écoulement.
C’était le bruit de l’eau qui montait dans le fossé.
Le fossé était profond. Profond d’au moins douze pieds, les parois en étaient presque verticales là où l’équipe de terrassiers avaient creusé pour atteindre un tuyau en mauvais état. Ils l’avaient extirpé peu de temps auparavant et dirigé le flux du liquide sur un autre tuyau qui longeait le fossé à quelques pieds de là. Ils avaient mal calculé l’effet d’une pression accrue et une fuite dans le second tuyau en fut la conséquence. D’abord ce fut une fuite de faible volume, mais peu à peu elle augmenta et l’eau coula avec plus de force. Le terrain devint plus mou, perdit de sa consistance à cause de cette eau qui filtrait au travers de quatre pieds de boue et qui s’écoulait joyeusement dans le fossé.
Lorsque Bevan était tombé il avait atterri sur ses pieds, puis sur son postérieur, en roulant doucement dans la boue molle. Pendant son sommeil il était passé de la position à plat ventre à la position sur le côté. Il était en train de bien se reposer là-dedans, dans la boue d’un fossé de douze pieds de profondeur. Un sommeil sans rêve, sans sursauts. Il était immobile et complètement endormi lorsque l’eau commença à lécher son menton, il ne s’aperçut de rien.
Ce qui le réveilla, ce fut l’eau qui entrait dans son nez.
Il ouvrit les yeux et leva la tête. En sentant qu’il était mouillé, il crut qu’il était dans son bain. Mais ce n’est pas possible, pensa-t-il. Je ne suis pas dans ma salle de bains.
Et ses esprits lui revenant alors tout-à-fait, « mais je suis dans un sacré fossé, et qui est en train de se remplir d’eau ! Sortons d’ici à toute allure ! »
Il se mit debout. Il était dans deux pieds d’eau. Et maintenant l’eau arrivait vite. Il chercha un point d’appui pour s’en sortir.
Pas de point d’appui.
Alors maintenant, pensa-t-il, envisageons la situation calmement.
Il leva les yeux et calcula que le rebord du fossé qui s’élevait à plus de six pieds au-dessus de sa tête paraissait encore plus haut que cela. Au-dessus de lui s’étendait l’obscurité d’onze heures et demie. La lune aux trois-quarts pleine envoyait un reflet sur la boue des parois escarpées où il cherchait en vain à s’accrocher. Ses mains glissaient sur cette boue et il fit plusieurs essais. Il essaya encore mais ses mains glissaient toujours.
Et maintenant le niveau de l’eau dépassait ses genoux.
Il marcha de long en large, se disant qu’il finirait bien par trouver une issue et qu’il n’y avait pas de quoi s’en faire. Il avança de vingt pieds au fond du fossé, puis de trente, tâtonnant le mur de boue gluante. Encore quinze pieds, très lentement, se disant qu’il n’y avait aucune presse et que bientôt il arriverait au bout et qu’il trouverait moyen de s’en tirer. Il essaya de se concentrer sur cette idée, chassant de lui la pensée que l’eau arrivait maintenant à sa ceinture.
Les minutes passaient et il continuait à marcher au fond du fossé, restant toujours très près du mur de boue et toujours tâtonnant pour découvrir une prise introuvable. Tout à coup il fit un bond. Puis un autre; il eut une sorte de convulsion comme quelque chose de poilu heurtait son épaule et y restait planté, une longue queue lui battant la joue. Il se donna une claque sur l’épaule et sa main se porta sur le museau d’un rongeur gris qui ouvrit la gueule et avança la tête en essayant de l’attraper avec ses crocs. Il frappa de nouveau; l’animal lança un grand cri aigu et s’enfuit dans un clapotis retentissant car il était de taille. Il se dit que ce devait être un gros animal et il tâcha de le distinguer mieux tandis que la bête s’en allait en nageant. Mais maintenant il n’y avait plus de clair de lune, il n’y avait plus de lumière du tout. Il devrait y en avoir pensa-t-il. La lune est là-haut et elle devrait briller. Il leva les yeux et il n’y avait pas de lune, pas d’étoiles. L’obscurité au-dessus de sa tête n’était pas l’obscurité du ciel. Tandis qu’il sentait l’eau lui lécher la poitrine il sentit l’odeur humide de bois détrempé. Cette odeur émanait des planches qu’on avait placées à cet endroit en travers du fossé où on s’était servi d’une poulie pour lever le lourd tuyau. C’est ça qu’on a dû faire pensa-t-il. On a mis des planches là-haut, on a construit un pont. Mais pour notre voyageur en si mauvaise posture, ce n’était plus un pont mais un plafond. Appelons les choses par leur nom et donnons lui son vrai nom. Tu sais fichtrement bien que c’est un piège dans lequel tu es pris.
L’eau lui arrivait au menton. Il regardait hagard ce plafond de lourdes planches qui dégageaient une profonde obscurité et lui faisaient comprendre qu’il n’y avait pas d’issue. Parce que maintenant, il y avait trop d’eau et pas assez de temps pour s’en sortir. Il ne pouvait plus avancer que centimètre par centimètre et il n’y avait certainement plus assez de temps parce que cette obscurité totale s’étendait sur une grande superficie. Prouvant l’étendue du plafond au-dessus de la tête. Une étendue assez importante pour le garder prisonnier pendant que l’eau continuait à monter.
Pour le moment il nageait debout et se disait que c’était bien inutile, il n’aboutirait nulle part si ce n’est à toucher le plafond, et tôt ou tard il n’y aurait plus d’air, il n’y aurait plus que de l’eau.
Alors ? Se demanda-t-il. Qu’est-ce que je fais ?
Mais n’était-ce pas ce que tu voulais ? Sans doute ceci est une manière dégueulasse de partir, mais ne soyons pas trop tatillon ni trop critique sur le moyen de le faire. Le fait est là, tu as trouvé ce vers quoi tu te dirigeais, ce à quoi tu aspirais, alors ne te plains pas. Mais qu’es-tu en train de faire en ce moment ?
Pourquoi avances-tu en nageant ?
Tu es en contradiction avec toi-même, voilà la réponse : tu ne devrais pas nager. Tu devrais rester là dans la boue et laisser l’eau monter par-dessus tes yeux, par-dessus ta tête, avec la bouche grande ouverte pour qu’elle entre dans tes poumons, c’est ça que tu devrais faire, pour faire vite. Pour être débarrassé et qu’une fois pour toutes il n’y ait plus d’agonie, plus d’angoisse, plus de ces tristes blues qu’on n’a jamais composés parce qu’on n’a jamais pu trouver les paroles qui diront ce que ressent un homme qui a l’impression de n’en être pas un parce qu’en cours de route il a perdu sa force et qu’il ne peut plus rien faire pour elle. Excepté lui donner sa liberté.
Ça, au moins, tu l’as fait. Tu lui as donné sa liberté. Très magnanime de ta part, admirable vraiment. Tellement admirable que cela mérite une plaque de bronze. Peut-être qu’on l’accrocherait au mur du club de ton université, en conseillant aux nouveaux membres de la lire et de se rappeler ce gentleman distingué qui a su s’écarter pour laisser la place à un homme meilleur.
Alors, pourquoi essayes-tu de flotter ?
Eh, bien ! Parce que tu essayes de rester vivant. Mais pour quelle raison ? Dis donc, voilà une question intéressante ! Qui te ramène à l’Inspecteur, qui n’a pas réussi à la creuser jusqu’au bout. Mais ne critiquons pas l’Inspecteur. Après tout, il n’avait pas grand chose sur l’affaire. Tu te rappelles ce qu’il a dit, il a dit qu’il n’avait pas pris la peine de prendre des notes parce que tu ne lui as rien dit dont il puisse se servir. Tu es entré dans ce commissariat et tu leur as raconté une histoire à la Hans Christian Andersen; ton cerveau fatigué et avide de rhum, s’attendait à ce qu’il prenne pour argent comptant ton histoire, te faisant espérer qu’elle te mènerait à la potence et que ça te donnerait momentanément de l’importance et que tout serait fini en un clin d’œil.
Eh, dis-donc, Qu’est-ce que tu vas chercher ? Un règlement de compte ?
Je crois que oui. Je crois même que c’est le moment. On dit qu’il y a toujours un moment pour ça, un moment où une lampe s’allume à l’intérieur de vous-même et vous fait voir les choses telles qu’elles sont. Pas comme vous croyiez qu’elles étaient, ou que vous croyiez que vous croyiez qu’elles étaient, en tout cas, certainement pas cette attitude de justicier qui te faisait croire que tu méritais la corde. L’image que tu vois maintenant est la vraie image.
Elle se tient et elle te montre ce qui est réellement arrivé dans l’allée près de chez Winnie, l’homme qui veut te sauter dessus, une matraque à la main, et toi qui ramasses la bouteille cassée dans le seul dessein de te protéger. A partir de maintenant on efface la grande affiche qui annonçait que le destructeur était parti pour faire couler le sang. A partir de maintenant on annule tout ça et on le remplace par ce que nous espérons être une façon de penser logique, sensée et normale.
Oh, dieu ! Pensa-t-il. Il est trop tard !
Parce que maintenant il entendait le bruit que faisait sa tête cognant les planches de bois; l’eau boueuse était arrivée à la limite des douze pieds du fossé, et l’air se raréfiait. Il n’y eut plus que l’eau et la sensation d’aller au fond, avec les poumons douloureux à cause du manque d’air, les tempes qui battaient, ce qui, à cause de ce tourbillon liquide, lui donna l’impression d’être séparé de son corps, d’être « débranché ». Parce qu’il ne pensait plus à lui-même tandis qu’il se débattait dans l’eau, son corps se maintenant à l’horizontal et nageant plusieurs pieds sous l’eau en luttant contre le courant qui tendait à le retenir bloqué sous les planches. Il était en train de penser à quelqu’un qu’il n’avait jamais vu, à qui il n’avait jamais parlé, un homme avec lequel il n’avait jamais eu la moindre communication, mais qui l’avait appelé à son secours.
Il n’y a que vous qui puissiez me sauver.
Il pensait au frère de Winnie, Eustache.
J’essaye, dit-il à l’Antillais. J’essaye vraiment maintenant. Et alors, juste à ce moment là, il refit surface espérant qu’il n’y aurait plus de planches de bois au-dessus de sa tête, mais sa tête heurta les planches et il coula, ses poumons lançant des flammes qui montaient dans sa gorge en le brûlant affreusement.
Sa bouche était si étroitement serrée que ses dents s’enfonçaient dans la chair et que le sang giclait au-dessus et en-dessous de sa langue. Ce qu’il voulait faire c’était ouvrir la bouche pour y laisser entrer l’eau, pour abréger une agonie qui dépassait en souffrances ce qu’une créature vivante pouvait supporter. Mais il entendit le frère de Winnie qui disait, Non … non … Alors il tint la bouche fermée, suffoquant à cause de cette brûlure qu’il ne pouvait pas supporter mais qu’il était bien obligé de supporter, et rassemblant toutes ses forces pour un nouvel essai.
Ses bras hachaient l’eau et il continuait à se débattre avec le sentiment de n’arriver à rien. Puis il n’eut plus aucune sensation et il se dit qu’il coulait. Mais ses bras et ses jambes continuaient à agir, le faisant remonter à la surface et avancer. Il entendit l’Antillais qui disait : Allons, avance, avance. Et on aurait dit que deux mains noires se tendaient vers ses poignets blancs, l’empoignaient et l’entraînaient et le faisaient sortir de cette chambre du néant.
Sa tête surgit hors de l’eau à moins de deux pieds des planches de bois. L’air se précipita dans sa bouche haletante lorsqu’il se heurta au mur de boue, s’accrocha au rebord et s’y tint, faisant des efforts pour basculer de l’autre côté. Il y parvint et roula plusieurs fois sur lui-même, essayant sans cesse de sortir de l’eau qui n’était plus là, essayant sans cesse d’aspirer l’air qu’il avait déjà trouvé. Enfin, allongé sur le dos, les bras et les jambes largement écartés, il se laissa aller.