CHAPITRE XV
C’était une ruelle bordée de taudis, la plupart en bois pourri qui s’effritait, quelques-uns couverts d’un toit de papier goudronné et d’autres assemblés au moyen de plaques de métal rouillé ramassées sur les docks. Les gens qui vivaient là ne payaient pas de loyer ni de taxes d’habitation. La valeur locative était zéro et il était parfaitement inutile de vouloir l’imposer; il n’y avait aucun moyen d’évaluer ce genre de propriété.
C’était tout juste une bande de terre faite de boue séchée mélangée à de la cendre et toutes sortes d’ordures renfermant des os de chats qui avaient été dévorés par les chiens errants. Quelquefois les chats étaient mangés par des ribambelles de rats qui rôdaient dans les parages à la recherche de détritus qu’ils ne pouvaient pas trouver car, dans ce quartier, le manque de nourriture se faisait ressentir d’une façon si aiguë que les assiettes étaient grattées jusqu’à la dernière miette. Et cependant, quelques-uns de ses habitants arrivaient à gagner de l’argent.
Ils le gagnaient en vendant certains articles qui ne pouvaient pas être mis à l’étalage dans un marché ouvert. Les vieux vendaient leurs pouvoirs secrets à quiconque, croyant en ce genre de sorcellerie, désirant nuire à un ennemi ou l’effacer complètement de la planète. D’autres vendaient de l’opium qu’ils avaient obtenu à un prix avantageux de marins venant d’Asie qui l’avaient passé en contrebande. Si ce n’était pas de l’opium, c’était du haschisch qu’ils savaient traiter de manière à le rendre extra-toxique pour permettre au fumeur de s’envoler très haut au-dessus de la terre, lui donnant ainsi l’occasion de grimper là-haut au milieu des Grands; tous les chanteurs et les danseurs connus, tous les champions, tous les leaders. Cette herbe spéciale vendue tout le long de l’Allée Morgan était une habitude extrêmement agréable tant qu’on pouvait s’en procurer. Quand on ne le pouvait pas, la perte d’altitude était si brutale, comme une sorte de plongeon, qu’ils allaient souvent s’élancer du haut de la jetée. Ou, d’autres fois, ils se faisaient brûler vif avec des allumettes. Une autre méthode, très populaire, était celle de s’enrouler un bout de tissu très serré autour de la tête et, qui recouvrait le nez et la bouche jusqu’à la suffocation. C’est tout ce qu’il restait à faire à un fumeur lorsqu’il n’y avait plus de haschisch sur le marché.
Mais quelques autres problèmes étaient plus faciles à résoudre, les exigences de ceux qui voulaient un certain type de femme. L’apparence importait peu. L’Allée Morgan pouvait répondre à toutes. Les femmes étaient pour la plupart de misérables spécimens que les maquereaux et les tenancières de bordels de Barry street avaient laissées tomber. Alors elles s’étaient mises à apprendre des techniques inhabituelles qui les avaient classées dans une catégorie tout-à-fait à part. Elles avaient déjà eu une idée de ces « spécialités » alors qu’elles étaient toutes jeunes; en vieillissant elles devenaient expertes et avaient leurs clients réguliers dont quelques-uns faisaient parfois des milliers de kilomètres pour passer juste une nuit dans l’Allée Morgan. Un certain Canadien par exemple, un exploitant forestier plusieurs fois millionnaire, connu partout pour être un gentleman fort distingué et un grand sportif. A quarante-six ans il était bâti comme un joueur de rugby et aurait pu poser pour des publicités sportives.
Il avait aussi une très jolie femme et quatre très jolies filles, dont deux étaient mariées et mères de famille.
Toutes l’adoraient. Deux fois par an il venait à la Jamaïque par avion et il descendait dans un hôtel très select situé dans la baie de Montego. Pendant quelque temps il jouait au golf, péchait et puis très tranquillement louait une voiture et partait seul, avec pour tout bagage un vieux sac usé rempli de vieux vêtements. Arrivé à Kingston, il attendait minuit puis revêtait un costume élimé et arrivait ici, dans l’Allée Morgan et entrait dans la maison où elle l’attendait, munie de sa lettre. Elle avait plus de soixante ans, mesurait 1,25 m et pesait trente deux kilos. La première chose qu’il faisait c’était de lui donner l’argent. En monnaie américaine, la somme s’élevait à une cinquantaine de dollars. Puis elle lui demandait de lui faire les mains et il obéissait. Il polissait ses ongles jusqu’à les faire briller admirablement, puis il faisait de même avec ses pieds.
Elle le récompensait d’un coup de pied en pleine figure. Pas trop fort, vraiment, pas assez fort pour lui casser l’os du nez ou lui fendre les lèvres; juste assez pour que son cerveau se mette à bouillonner, pour qu’il ressente cette douleur sourde qu’il savourait à l’avance délicieusement pendant les six mois qu’il était au Canada. Et c’était tout. Sans dire bonsoir il ouvrait la porte et partait, et le jour suivant il était dans l’avion volant vers le nord. Bien entendu, elle ne savait pas qui il était mais cela lui était complètement égal. Ce qui importait, c’était ces cinquante dollars avec lesquels elle pouvait vivre pendant des mois. Il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’il aurait pu lui donner une somme bien supérieure. Elle ne savait pas qu’il avait parcouru quatre continents à la recherche du visage et du corps qui ressemblaient à l’image qu’il avait rêvée. Il l’avait dénichée voilà neuf années et depuis ce moment-là ces incursions bi-annuelles dans l’Allée Morgan étaient devenues l’événement le plus important de sa vie.
Dans un autre bouge il y avait une jeune femme dont le client le plus sérieux était un Australien du nom de Hainesworth.
Il était premier lieutenant sur un navire marchand qui venait à Kingston au moins cinq fois par an.
Il avait dans les quarante ans, mesurait un peu plus d’un mètre quatre-vingt dix et pesait près de cent vingt kilos. La jeune femme, elle, pesait environ quarante trois kilos. Il lui donnait l’équivalent de dix dollars rien que pour sortir de la baraque, y revenir, le trouver là et faire semblant d’être terriblement effrayée par sa présence tandis qu’il la mangeait des yeux en s’approchant d’elle. Il fallait qu’elle ait l’air de se débattre pendant qu’il lui arrachait ses vêtements et la jetait à terre, l’avantage pour elle étant qu’elle pouvait se défendre de la façon qui lui plaisait : elle pouvait le griffer, le mordre, lui faire tout le mal qu’elle voulait. Il n’avait pas le droit de lui rendre ses coups; en tout cas pas avec les poings. La règle du jeu stipulait qu’il pouvait la saisir à bras le corps, essayer de la soumettre par son poids et, bien entendu, il s’arrangeait toujours pour y arriver à la fin. C’était une bonne petite actrice et, jusqu’à un certain point elle ne jouait pas tellement la comédie. Elle prenait plaisir à le tenir à distance et à lui faire mal dans la bagarre. Un soir, il y avait quelques années de cela, elle l’avait marqué à vie en lui mordant le menton de toutes ses forces. Il avait saigné comme un bœuf. Mais il ne s’était pas fâché. Après tout, cela faisait partie de leurs conventions.
Ce soir il était très mécontent après elle. Elle ne se trouvait pas là lorsqu’il était arrivé. Et maintenant, il l’attendait dans l’allée, furieux de voir sa porte fermée, la maudissant d’être en retard, puis se lamentant qu’elle ne se montre peut-être pas ce soir puis la maudissant à nouveau car elle savait combien il avait besoin de cette séance, elle savait qu’il ne pouvait s’en passer.
Il repensait à toutes ces longues semaines en mer quand il se tournait et se retournait sur sa couchette, impatient de voir arriver le moment où son navire mouillerait à Kingston, ce qui voulait dire : l’Allée Morgan et le seul soulagement, la seule consolation de ses cent vingt kilos de chair molle surmontés d’une figure bulbeuse, que les femmes avaient en horreur.
Hainesworth porta une main moite à son visage moite, passant ses doigts tremblants sur sa bouche qui tremblait. De sa poche de pantalon à pont il sortit une grosse montre et jeta un coup d’œil sur le cadran. Il vit qu’il était quatre heures cinq. Puis il leva la tête vers le ciel noir qui commencerait à s’éclaircir dans moins de deux heures. Il soupira profondément, S’appuyant contre la porte dès la cabane et sa bouche se pinça et il recommença à là maudire.
Mais ses jurons ne lui étaient d’aucune aide. Les jurons ne faisaient qu’augmenter sa transpiration et ses tremblements.
A va pas v’nir, pensa-t-il. Elle est partie quelque part et a va pas venir. Une sacrée façon de m’traiter moi qu’ai toujours été si gentil avec elle. Tous ces billets qu’j’lui ai refilés. Et c’collier que j’lui ai envoyé de Melbourne. Et une autre fois, de Melbourne, c’était un bracelet. Et puis de Tortola, j’lui fais un joli paquet bien joliment ficelé et j’lui envoie par avion une boîte de bonbons avec un mot pour lui dire que j’arriverai dans la semaine. Ah ben ! Tu l’as gâtée vachement, tu lui as trop donné, voilà. Collier, bracelet, boîte de bonbons. Tu devrais défoncer la porte.
Il recula pour prendre son élan et faire peser son poids énorme contre la porte écaillée du bouge, bandant ses muscles pour traverser cette barrière si peu résistante. Mais il changea d’avis. La seule chose qu’il voulait, à l’intérieur c’était cette femelle et elle n’y était pas. Tu ferais aussi bien, pensa-t-il, de descendre la ruelle jusque chez Hannah où tu pourras t’asseoir et boire une chope et payer quelques shillings supplémentaires pour revoir les dessins. Mais il était déjà entré et sorti plusieurs fois de chez Hannah et il en avait assez de regarder sa collection de dessins, des esquisses faites par son neveu qui était allé à l’Ecole des Beaux-Arts, mais n’était pas arrivé à vendre un seul de ses paysages, avait changé son fusil d’épaule et s’était mis à dessiner un genre d’œuvres plutôt spéciales vendues sous le manteau. Le neveu d’Hannah avait déjà vendu un nombre appréciable de ces dessins avant que les autorités l’aient attrapé et que les juges lui aient infligé huit mois de prison. Mais Hannah avait pu sauver une partie de ces œuvres et insistait sur le fait qu’elle avait certainement gardé les meilleures; ça coûtait seulement un shilling pour les regarder un quart d’heure ou trois shillings pour une heure, conditions spéciales. Et pas la peine de proposer de les acheter, y sont pas à vendre. Une fois un type a essayé de m’les voler et à présent j’ai deux de ses doigts qui trempent dans un bocal de vinaigre. Regardez, j’vais vous montrer. J’garde ce bocal pour rappeler à chacun et à tous que ces dessins sont ma propriété et malgré que j’soye une vieille femme pleine de courbatures à cause de mes rhumatismes, j’suis capable d’m’aligner avec n’importe quel coquin qui est tenté de…
Hainesworth eut un petit rire étouffé en pensant à Hannah qui était âgée de soixante-treize ans, et dont le poids était approximativement de la moitié car elle se nourrissait à peine et on disait qu’elle ne dormait presque pas. Pendant quelques instants la pensée d’Hannah l’amusa puis il se rappela les dessins, un en particulier qui représentait une fille avec un gorille. Les proportions étaient justes et il n’y manquait pas un détail. Le gorille était immense et la fille était petite aux formes délicates. Ses jambes fines s’agitaient avec frénésie tandis qu’elle se débattait désespérément pour se dégager de l’étreinte des pattes poilues de l’animal. Alors, dans l’imagination de Hainesworth le dessin se mit en mouvement et il pensa, Tu es en mauvaise posture, ma petite. Ça va mal pour toi et ça devient pire de minute en minute. Oh, eh bien, ça va mal pour moi aussi, cette attente interminable. Je crois qu’il vaut mieux que tu retournes au Foyer des Marins et que tu grimpes dans ton lit jusqu’à ce que ça aille mieux.
Mais ça n’ira pas non plus, ça. Tu sais bien que tu ne pourras pas dormir. Tu mettras ton oreiller en lambeaux avec les dents, comme t’as fait cette fois-là à Melbourne quand t’as suivi la femme pendant je n’sais pas combien de temps et finalement quand elle t’a vu, elle s’est mise à courir et t’es retourné à ta chambre et t’a esquinté ton oreiller avec tout son rembourrage qui s’était répandu dans toute la pièce et que le lendemain ta propriétaire a fait un chambard de tous les diables. Alors donc, ne retournons pas au Foyer du Marin. Attendons encore un peu. Juste un tout petit peu.
Elle finira bien par venir, tôt au tard. Et quand elle viendra…
Il frotta ses mains en sueur l’une contre l’autre et se passa la langue sur les lèvres, avec un sourire mouillé et qui s’élargit en entendant des pas qui approchaient.
Mais ce n’était pas la femme. Aux yeux d’Hainesworth c’était plutôt un fantôme couvert de boue. L’Australien eut un grondement de déception et de dégoût. Il en voulut à ce traînard qui jouissait du clair de lune qui brillait intensément de ce côté de la ruelle en jetant sa lueur d’argent bleuté sur les portes cochères.
L’homme plissait les yeux devant chaque porte comme à la recherche d’une adresse. Sur quelques portes les numéros étaient inscrits à la craie, mais il n’y avait pas de numéro sur cette porte-ci et il y avait plusieurs habitations environnantes qui n’en portaient pas non plus.
« Laquelle tu veux ? » Demanda Hainesworth.
« Dix-sept. »
« C’est par là. »
« Je sais. J’ai compté les maisons. Mais je me suis embrouillé. »
« Celle-ci, c’est le numéro vingt neuf, » dit Hainesworth.
« Merci » dit Bevan en reprenant sa marche tout de suite.
L’Australien marcha vers lui. « Qui cherches-tu ? »
« Un ami, » dit Bevan, sans s’arrêter.
Hainesworth vint à son côté et marcha avec lui en disant, « Pourquoi t’es si pressé, vieux ? »
Bevan ne répondit pas. Il ne regardait même pas ce grand mollasson d’Australien. Il comptait les portes cochères.
Mais voilà que Hainesworth se met en travers de sa marche, l’empêchant d’avancer et disant à voix haute, « Qui c’est qu’habite au dix-sept ? »
« Winston Churchill ».
« Tu t’crois drôle, vieux ? »
« Non, » dit Bevan. Il s’apprêtait à dépasser l’Australien qui se déplaça en même temps que lui et lui bloqua le passage. Il poussa un petit soupir et dit, « Je ne peux vraiment pas causer avec vous maintenant, je suis pressé. »
« Pourquoi ? » Hainesworth avait croisé les bras. Il regardait le traînard de bas en haut remarquant ses cheveux jaune paille et ses yeux gris et se disant que sous toute cette boue il y avait un homme blanc qui portait des effets relativement coûteux. Un touriste, conclut-il. Un touriste américain. Ça serait peut-être intéressant de bavarder un moment avec lui. En tout cas c’est un moyen de faire passer le temps en attendant ma bonne femme. Mais il n’a pas l’air d’avoir envie de faire la causette, Disons qu’il est plutôt insociable. Est-ce que je vais lui libérer le passage ? Il a dit qu’il était pressé. Mais il est plus petit que toi, bien plus petit.
Je crois qu’on va se distraire avec ce type là.
L’Australien répéta alors sa question mais n’obtint pas plus de réponse. Il sourit à l’Américain et dit, « Pourquoi tu peux pas me le dire ? Tu as peur ? »
« Non, » dit Bevan, « Seulement fatigué. Vous me fatiguez, mon garçon. »
« Ah vraiment ? » Hainesworth fit disparaître son sourire, et mettant sa poitrine en avant dit, « Tu sais, vieux, je ne crois pas que j’aime ta façon de m’parler. »
« Alors je reprends ce que j’ai dit. Je vous demande pardon. »
« Ah, j’aime mieux ça ! »
« Sans doute. Mais vous savez quelque chose ? Vous m’ennuyez affreusement et je voudrai bien que vous me laissiez tranquille. »
« Dis, mon vieux. Suppose que je le veuille pas ? »
« Si vous ne le faites pas, dit Bevan doucement, vous le regretterez. »
Hainesworth rit. D’un rire rauque, moqueur et comme il en aima le son, il recommença à rire, et encore plus fort.
Bevan le repoussa.
Pas brutalement. Il ne fut repoussé que d’un pas ou deux. Mais le rire s’étouffa dans sa gorge et on aurait dit qu’il ne pouvait plus respirer. Il vit l’homme plus petit que lui venir au-devant de lui et il recula d’un autre pas, puis d’un autre. Il continua de le faire jusqu’à ce que l’homme plus petit que lui avance encore vers lui très lentement. « Non. » Haleta-t-il, « Non ! » Car il voyait quelque chose dans les yeux de l’homme plus petit qui lui disait que le mieux pour lui était de retourner sur ses pas et de courir très vite. En faisant volte-face, il perdit l’équilibre et tomba sur le côté, atterrissant dans la boue sèche de la ruelle. Il suffoquait et aucun mot ne put sortir de sa bouche.
Il essayait de se retourner mais il ne pouvait pas faire un mouvement.
Il avait fermé les yeux fortement pour ne pas voir ce qui allait lui arriver, un coup de pied dans la figure ou quelque chose de pire.
Quelque chose de bien pire se dit-il et il sentit son gros ventre qui tremblait au contact de la boue durcie de la ruelle.
Mais rien n’arriva. Il entendit les pas qui s’éloignaient et il se retourna enfin pour voir l’homme plus petit que lui marchant tranquillement dans l’obscurité, les cheveux jaune d’or étincelant dans le clair de lune.
Hainesworth se souleva péniblement, se remit sur pieds et prit rapidement la direction opposée. Il se disait qu’après tout il s’en était tiré au mieux; qu’il avait eu beaucoup de chance. Mais comme il arrivait à la porte de la cabane de la femme, il s’affaissa sur les genoux et éclata en sanglots. Espèce de pâte molle se dit-il. Pâte molle, lâche. De quoi tu as eu peur ? C’était rien qu’un homme. Et peut-être que voilà toute l’affaire. Tu avais affaire à un homme. Un vrai. Et toi ? Toi tu es seulement un …
Mais laissons tomber ce sujet. Pensons à quelque chose d’agréable.
Comme de savoir qu’il y a une autre façon de t’imposer, une façon bien plus facile et certainement beaucoup plus chouette. Dis-toi tout simplement qu’elle sera bientôt là et qu’alors ….