CHAPITRE XVIII
Le taxi stoppa au coin de Barry Street et de l’Allée Morgan, et le chauffeur dit : « C’est ici que vous descendez. »
« Jusqu’où dois-je marcher ? »
« Pas loin », il fit un signe du pouce,
« Par là. »
« Pourquoi ne m’y conduisez-vous pas ? »
« L’Allée n’est pas assez large. »
« Mais si. Je suis sûre que vous pouvez passer. »
« Pas assez large, » répéta le chauffeur. « D’ailleurs, c’est rempli de trous par ici. Le chemin est plein de bosses. On risque de rester en panne. »
« Les trous ne sont pas profonds à ce point. »
« Ma bonne dame, je vous ai amenée jusqu’ici et j’vais pas plus loin.
Sortez, s’il vous plaît. »
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Il ne répondit pas. Il se pencha vers l’arrière et allongea la main vers la porte, l’ouvrit et lui fit signe de descendre.
Elle ne bougea pas et dit : « Qu’est-ce qui ne va pas ? Vous avez peur de quelque chose ? »
Le chauffeur attendait qu’elle sorte enfin de son taxi.
« Je crois que vous avez peur, » dit-elle. Et comme il se retournait pour la regarder. « C’est stupide. Bien sûr, il n’y a pas de quoi avoir peur. »
« Alors, pourquoi qu’vous êtes si pâle ? Pourquoi qu’vos dents claquent comme un petit moteur ? »
« C’est l’impression que je vous donne ? » Et alors elle l’entendit. Un son qui avait l’air de venir de loin et qui, cependant, sortait de sa propre bouche. Il faut que j’arrête ça, pensa-t-elle, et à voix haute :
« Il faut vraiment que j’arrête ça, que je me contrôle. »
Le chauffeur s’agita sur son siège. Il ouvrait des yeux inquiets. Et son regard passa au-dessus d’elle en direction de l’obscurité et du silence noir de l’allée. Sur son visage on pouvait lire qu’il avait hâte de quitter cet endroit.
Cora mit pied à terre. Elle ouvrit son porte-monnaie et demanda :
« Combien vous dois-je ? »
« Vous m’avez déjà payé, » dit le chauffeur. Et déjà il tenait la poignée de la porte pour la claquer. Pendant un instant la vue du porte-monnaie ouvert lui fit envie, mais l’idée fixe de s’éloigner de là au plus vite fut la plus forte, il passa en première, son pied appuya sur l’accélérateur et le taxi fila à toute vitesse vers le croisement qui descendait sur Barry Street.
Cora se retourna et se retrouva seule dans la ruelle qui ressemblait à cette heure avancée de la nuit, davantage à un tunnel. Dix-sept, se dit-elle. Dix-sept, Allée Morgan. Elle se mit en marche, allant en diagonale pour atteindre une porte cochère éclairée par un rayon de lune et qui portait un numéro inscrit à la craie. Le numéro, griffonné par une main malhabile était à moitié effacé par le temps et le climat et elle ne put pas le déchiffrer. De plus près elle vit qu’elle était au numéro 37. La porte suivante n’avait pas de numéro. Elle marchait lentement, restait près des portes pour en lire les numéros et, quand elle n’en vit plus, elle retourna au 37 pour compter les maisons.
Pas réellement des maisons, pensa-t-elle. On dirait plutôt des pièges à rats. Elles tombent en décrépitude. Et cet air, cet odeur …
L’odeur est abominable. Comment peuvent-ils la supporter. Comment peuvent-ils vivre dans un lieu pareil ? C’est effrayant. Effrayant de penser qu’il y a des gens qui vivent ici. Regarde ce chat … Oh, non, ne m’approche pas … je t’en prie, va-t-en. Oh, Dieu merci, il s’est enfui. Mais regarde, on dirait un animal moitié rat moitié chien. Mais c’est impossible, Ou peut-être que si. Tout est possible ici. Si seulement on pouvait aller les yeux fermés pour ne pas voir tout ça ! Et spécialement toute cette saleté. On dirait qu’elle coule par-dessous les portes comme un fleuve et que le liquide, comme de l’écume sirupeuse vous pénètre par tous les pores de la peau et entre dans vos yeux, dans votre bouche. Je ne peux plus supporter ça. J’ai envie de vomir. Voilà encore ce chat, et il a quelque chose dans la gueule. C’est une souris, une grosse. Non, c’est un rat, et voyez tout ce sang ! Oh Maman, viens, viens à mon secours, emporte-moi loin d’ici ! Mais voici une porte avec le numéro 33, et celle-ci est le 31 et celle-ci doit être le 29 et …
Elle s’arrêta net. Porta une main à sa bouche, tint l’autre pressée sur son ventre. Quelque chose attira son regard. Elle ouvrit si grands les yeux qu’elle eut l’impression qu’ils allaient sortir de leurs orbites.
Venant lentement à sa rencontre par la porte du 29, le grand marin australien clignait les yeux, la tête penchée en avant et s’efforçant de la mieux distinguer. D’abord, il avait cru que le clair de lune lui jouait des tours et changeait la couleur de peau de la femme qu’il attendait. Puis en s’approchant plus il pensa, Celle-là, c’est une vraie blanche. Et plus petite que l’autre. Plus mince et plus jolie.
Comme une fleur délicate, douce et de la blancheur du lait, et sous cette robe, elle …
Cora put fermer les yeux. Quand elle les rouvrit, il était là, devant elle. Elle s’immobilisa, le fixant. Vit la face bulbeuse, le ventre rebondi, les cuisses lourdes qui frottaient entre les jambes de son pantalon tout sale. Ses mains noires, doigts écartés étaient à plat sur ses hanches et elle remarqua qu’elles étaient toutes poilues et que les ongles étaient noirs.
Le sourire qu’Hainesworth lui adressa ressemblait plus à une grimace …
Ses dents étaient jaunes. Ses lèvres épaisses et humides s’entr’ouvraient avec un bruit mouillé et il murmurait des mots qu’elle n’entendit pas.
C’est Luc, pensa-t-elle. C’est Luc, le jardinier. Et il ne fut plus question ni de l’heure qu’il était ni de l’Allée Morgan où elle se trouvait. Elle était sur la pelouse qui entourait sa maison de petite fille. Elle avait un ruban vert pâle dans les cheveux et portait une robe vert pâle fraîchement repassée. C’était les vacances de Pâques, et elle avait neuf ans.
A nouveau il marmonna quelque chose qu’elle ne put entendre. Il continuait de parler et elle lui répondit sans savoir ce qu’elle disait.
Hainesworth vint plus près. Sa respiration était haletante. Il fit un mouvement brusque, allongea le bras et l’étreignit, mais elle se débattit et se libéra. Elle fit demi-tour et se mit à courir, buta et tomba sur les genoux. Hainesworth revint vers elle et la saisit par un poignet et lui tira le bras derrière le dos. De sa main libre, il lui couvrit la bouche. Elle tournait sa tête en tous sens, se débattait convulsivement, et lui mordit un doigt. Avant qu’il ne puisse le retirer elle le mordit encore. Il eut un grondement et elle enfonça ses dents encore plus profondément.
Hainesworth regarda son doigt qui saignait et qui portait la trace de ses dents, mais il ne grondait plus, il ne ressentait même plus la morsure, il dit : « Alors, comme ça, tu mords ? Eh bien, c’est justement ça que j’aime, ma fille ! »
Elle était de nouveau sur pieds, faisant mille efforts pour s’enfuir, mais Hainesworth était plus rapide qu’elle et il n’eut aucun mal à la ceinturer, à l’entourer de ses bras et à la tenir serrée contre lui. Elle perdit la respiration, essaya d’aspirer un peu d’air, mais elle avait l’impression que ses poumons étaient écrasés. Elle étendit la main essayant de l’agripper pour enfoncer ses ongles dans la chair de son visage. Il resserra son étreinte, la soulevant de terre. Il est en train de me casser en deux, pensa-t-elle et dans un petit coin de son esprit elle se mit à avoir pitié d’elle-même. Mais ce fut sa seule pensée humaine, elle devint bestiale, donnant à ses bras et à ses mains et à ses ongles, des directives tout animales. Ses ongles ne furent plus que des crochets qui s’enfonçaient aussi profondément que possible, ressortaient et s’enfonçaient à nouveau.
L’ongle de son pouce le perça juste au-dessous de l’œil. Il renversa la tête quand le sang jaillit. Il serra très fort et elle fit entendre un son de gorge. Ses bras retombèrent sans forces et sa tête s’abattit, et ses genoux refusèrent de la porter plus longtemps. Alors il desserra sa prise.
« Hé ! T’es évanouie ? » Questionna-t-il.
Sa réponse se perdit dans un sifflement.
« C’est bien mieux comme ça, » dit-il, « bien, bien mieux. »
Sa grande main large se posa lourdement sur la tête de Cora et il lui saisit une grande mèche de cheveux qu’il tira très fort. A nouveau elle émit un sifflement et comme il la soulevait par les cheveux elle lança une jambe en avant, puis l’autre, une deux, une deux. Avec ses chaussures à bouts pointus elle lui donnait de grands coups dans les tibias. Il se pencha tout près d’elle, l’agrippa aux jarrets et la souleva à l’horizontale à la façon dont on tient un saumon qui gigote.
Elle n’arrêtait pas de lui asséner des coups de pieds, de chercher à le griffer, à le mordre. Elle trouva moyen d’enfoncer ses ongles dans son cou et de mordre à pleines dents dans la chair de sa mâchoire inférieure tandis qu’il la transportait à travers l’allée jusque dans un espace étroit entre les baraques.
L’espace était en effet fort petit et il eut du mal à se frayer un chemin. Son fardeau qui ne cessait de gigoter et de se débattre l’obligeait à marcher sur le côté. Son sourire grimaçant s’épanouit lorsqu’il remarqua que le chemin s’ouvrait sur une sorte de clairière, et il lui dit : « Nous sommes arrivés. »
Il la déposa le long du mur de la cour du numéro 29. La terre était molle et toute bosselée. Des boîtes de conserve, de la vaisselle cassée et d’autres ordures étaient éparpillées ça et là. Il déblaya le coin et quand il fut à peu près net, il la souleva et la laissa retomber brutalement sur le sol.
Elle atterrit durement sur le côté mais ne souffrit pas du choc. Dès l’instant où elle fut à terre, le désir de se relever l’envahit tout entière et elle ne pensa plus qu’à cela. Elle fit un effort qui la fit retomber sur le ventre. Quelque chose la retint dans cette position et, comme elle essayait de lever la tête, elle sentit sur elle un poids lourd, terriblement lourd. C’était ses grosses mains qui écrasaient sa colonne vertébrale et sa tête, incrustant son visage dans la terre.
Elle en avait dans les yeux, dans le nez, dans la bouche. En cherchant sa respiration, elle aspira plus de terre encore, qu’elle ne put recracher. Elle en mangeait effectivement et même, elle en avala. Et elle pensa, Je n’en peux plus. Je vais m’évanouir. Mais cela ne se produisit pas, et eut l’effet contraire, comme si elle avait avalé un stimulant. Et comme la terre entrait en elle, elle pensa, l’effet est encore plus puissant que n’importe quel produit pharmaceutique. Tu connais maintenant le goût de la terre et il n’y a rien de plus réel que la terre, rien de plus vrai. Alors, ce n’est pas sale, c’est un désinfectant. Ou mieux, de la gomme qui efface l’image indistincte et floue d’une mère et d’une gouvernante et de toutes ces personnes sévères qui t’entouraient; tout ça va disparaître à partir de maintenant. Tous ces personnages vont se retirer définitivement.
Oui, ils partent comme les membres d’une société qui, après des années d’actions malhonnêtes, sont enfin découverts et déchus de leurs pouvoirs. Ils partent pour s’être opposés à toute tentative de tirer la situation au clair. En l’occurrence, belle de devenir une femme adulte au lieu d’être restée si longtemps un vain ornement, un objet bien habillé.
Oui, parce qu’on t’avait convaincue que tu étais tout sucre et tout miel, une petite chose adorable tandis que les hommes, eux n’étaient que les animaux horribles et méprisables. Et puis, à neuf ans, juste à l’âge où l’on commence à réfléchir à la question, intervient l’épisode du jardinier.
Voilà Luc avec sa figure sale et ses mains sales qui confirme la théorie, qui en fait une proposition d’une exactitude irréfutable.
Il t’a attirée dans les buissons près du bassin à poissons rouges et il a soulevé ta robe et tu lui as demandé : « Que faites-vous ? » Et il a répondu : « Je ne vais pas te faire de mal », et tout le temps que cela s’est passé tu as continué à te demander ce qu’il était en train de faire. En réalité, cela n’a pas été grand’chose. Tu ne t’es pas évanouie, tu n’as pas eu de convulsions, tu n’as même pas saigné.
Il n’a fait que te …
Tu n’en parlas jamais ni à Maman, ni à Hilda, ni à qui que ce soit.
Le jour suivant Luc partit pour ne plus revenir.
Mais son regard demeura à jamais dans ta mémoire. Ses yeux dégoûtants restèrent en toi, ces yeux qui te cherchaient au plus profond de toi, et qui te scrutaient. Son regard brûlant et qui te dégoûtait devint le regard de tous les hommes exprimant le désir de se rapprocher d’une femme.
Si bien qu’avec les années, les nuits passées dans le même lit que James … Mais dans la pénombre de la chambre, tu ne pouvais pas voir son visage, alors ce n’était jamais James, c’était toujours le jardinier.
Et voilà. Maintenant tu sais. Tu as passé ton temps à fuir ce qui t’avait toujours semble répugnant, sale, horrible, alors que c’était pur et net et propre, parce qu’il est ton époux et qu’il t’adore. Je crois que tu en as des preuves. Oui, je dois dire que son amour pour toi est évident. Ne serait-ce que parce qu’il est resté avec toi pendant tout ce temps. Alors qu’à un certain point de vue il n’est qu’un bouffon qui accepte de vivre avec une femme frigide, un faible, un lâche, un clown qui ingurgite trop d’alcool et devient une quantité négligeable étiquetée « Incapable ». A un autre point de vue plus juste, il est plus viril que bien des hommes. C’est un chevalier. Oui, c’en est vraiment un qui, comme ses frères valeureux poursuit sa route en solitaire, accomplissant sacrifice sur sacrifice.
Alors maintenant ma fille, tu sais. Tu sais ce qu’il te reste à faire, ce que tu vas faire, ce que tu désires faire le plus au monde à partir de maintenant. Mais n’est-il pas trop tard ?
A ce moment, la terre devint comme un mur qui se séparait. Le marin l’avait retournée et elle se retrouvait sur le dos. Une de ses mains pesait fortement sur une de ses épaules, l’autre relevait sa jupe. Elle leva les yeux sur lui et c’était le regard du jardinier qu’elle voyait au-dessus d’elle et qui se rapprochait. Elle fit un effort pour se glisser sur le côté, s’agrippant aux herbes et aux cailloux, à tout ce qui sortait de terre. Elle ferma les yeux, continuant à fouiller la terre pour trouver un appui et tout d’un coup elle sentit sous sa main une chose dure et pointue à moitié enfouie dans la terre. Elle sentit que c’était une lourde pierre et elle tira très fort, griffant, creusant, se démenant pour la déterrer. A présent, il était sur elle et s’apprêtait à faire quelque chose, mais par la pensée elle était loin de tout cela. Sa seule sensation était celle de cette pierre aux arêtes vives qu’elle avait enfin réussie à saisir. Le poids en était presque trop lourd pour son bras et cependant elle trouva assez de puissance et de rapidité pour, d’un mouvement rapide, lui en asséner un coup formidable sur le côté de la tête, et le frapper, le frapper, le frapper …
Le marin s’écroula. Il était tombé dans une position demi-assise, soutenu par un coude. La bouche agrandie par le choc, comme s’il voulait dire quelque chose. Puis son coude céda et il se coucha sur le dos, la bouche toujours grande ouverte comme pour dire quelque chose avant de mourir.
Cora se releva avec peine. Pendant un moment ses yeux se fixèrent sur l’homme mort. En s’en éloignant, elle fut prise d’un rire nerveux.
Son regard se fixa alors sur les différentes portes, mais elle ne put les décompter parce que, sur chacune d’elles, elle voyait un visage, et ce visage était celui du mort. Elle aurait voulu le voir disparaître, mais il y restait collé et elle, elle avait toujours ce rire …
Ce rire, qui était le seul bruit qui rompit le silence. Elle n’entendit pas la voiture de police qui roulait dans le chemin, qui roulait en faisant retentir sa sirène perçante pour qu’elle s’écarte de son passage; D’instinct, elle sauta sur le côté, mais dans l’obscurité elle ne distingua pas l’automobile avec son avertisseur lumineux qui la dépassait et s’arrêtait net un peu plus bas. Tout ce qu’elle voyait, c’était le visage du mort et ça la faisait rire. Mais ses jambes se remirent en mouvement et, comme si elle était guidée par une force inconnue, elle arriva devant le numéro 17.
La voiture de police était rangée devant le No. 17. Quelques policiers en sortirent suivis d’un homme de petite taille, à la peau gris-jaunâtre et aux yeux bridés, et d’une femme noire. Un des policiers ouvrit la porte du numéro 17 et resta sur le seuil, et le petit homme aux yeux bridés entra. Il était en robe de chambre et en pantoufles.
Les autres policiers entrèrent derrière lui.
Cora s’avança jusqu’à la porte et une voix venue de Dieu sait où, lui dit qu’elle était arrivée au 17. Elle entra. Quelques instants plus tard elle vit le visage de l’homme blessé qui était par terre, à plat sur le dos. Elle s’approcha de celui qui effacerait à tout jamais l’image de Luc assassiné. Elle cessa de rire. Mais alors ses jambes ne la soutinrent plus et comme elle s’affaissait, ils se précipitèrent pour la retenir.