CHAPITRE II

Midi était passé depuis longtemps qu’il était encore couché.

Il resta au lit presque toute la matinée, l’estomac barbouillé, la gorge brûlante. Une fille noire monta avec un plateau et il fit un effort pour prendre un peu de nourriture, mais il se dit que ce dont il avait le plus besoin, c’était de boire. La fille sortit et revint quelques minutes plus tard avec un double scotch et une petite carafe d’eau glacée. Le whisky le remonta un peu et il demanda à la fille de lui apporter une bouteille et une carafe plus grande. Mais comme la fille s’apprêtait à quitter la pièce, il se ravisa et dit : « Je vais essayer de me retenir jusqu’à ce soir. »

La fille partie, il se retrouva seul dans la chambre. Il se demanda où était Cora. Puis il se dit que, dans le fond, cela lui importait peu de savoir où elle était ou ce qu’elle était en train de faire.

Pendant quelque temps, il resta là, assis sur le lit, à fumer et à regarder la fenêtre ouverte par laquelle il aurait bien aimé que lui parvienne une brise rafraîchissante. Il faisait une chaleur torride. On était à la mi-Février et il pensa à ceux qui étaient en train de geler à New York pendant qu’ici, à la Jamaïque, il faisait plus de 35°.

Alors, lui parvinrent d’en bas des sons doux et agréables qui arrivaient de la piscine et de ses alentours. Il quitta son lit et alla à la fenêtre pour voir.

Il les vit, au-dessous de lui, ces touristes américains et anglais, portant lunettes noires et vêtements de plage choisis avec recherche. Même à cette distance on ne pouvait douter qu’il s’agissait de personnes aisées et de bonne éducation. Ils semblaient s’amuser bien innocemment. Pas d’ « épate » au plongeoir, de mouvements pseudo-acrobatiques sur le sable, pas de maillots de bain indécents. Les rires et les bavardages diminuèrent et se fondirent dans le décor serein de la piscine. En somme, il avait devant les yeux le spectacle tranquille de gens tranquilles et bien élevés qui profitaient de la vie. Il eut envie d’enfiler son slip de bain et de descendre se mêler à eux.

Et cependant, en observant mieux ce qui se passait en bas, il sut que quelque chose clochait dans le tableau. Ce que tu veux dire, pensa-t-il, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas avec toi, spectateur de cette scène. Tu n’appartiens pas à ce groupe. Ce groupe n’est composé que de gens sobres qui savent se tenir, se comporter convenablement en société.

Allumons une autre cigarette. Non, cela n’arrangerait pas les choses. Essayons une douche froide plutôt. Il prit sa douche, se rasa et s’habilla. Il attacha ses lacets de soulier lentement d’abord, puis brusquement très vite et machinalement parce que son esprit l’entraînait vers un autre but.

Il fallait qu’il retourne à la fenêtre pour y voir autre chose.

Une fois à la fenêtre il dirigea son regard vers ce qu’il avait déjà vu mais qu’il avait évité de noter. Réaction différée, pensa-t-il en focalisant son regard sur le maillot orange pâle qu’elle portait, sur ses cheveux d’or pâle lumineux rendus presque blancs dans le soleil ardent. Elle était allongée sur une chaise longue au bord de la piscine et, mentalement, il dit, Salut, ma Cora. Il la vit qui tournait la tête pour dire quelque chose à l’homme assis à côté d’elle.

Sans prononcer un mot, Bevan dit : Salut Nez Épaté. Mais il savait que ce surnom était exagéré; le nez de cet homme n’était pas à ce point épaté. Il essaya Poil de Carotte, mais cela ne le satisfit pas davantage. Et d’ailleurs, se dit-il, le nom n’a pas d’importance. Ce qui est important, c’est de les voir ensemble, assis l’un à côté de l’autre. Et regarde-la en ce moment, vois la manière dont elle lui sourit. Il est en train de dire quelque chose et elle l’écoute avec la plus grande attention.

Je vais te dire, il vaut mieux que tu descendes et que tu interviennes avant que quelque chose n’arrive. Peut-être même est-ce dé arrivé.

Cela a débuté hier soir, lorsqu’il est venu offrir son aide, prêtant galamment main forte à la dame éplorée qui ne s’en sortait pas toute seule avec son ivrogne de mari. C’est quelquefois comme ça que les choses se passent. Et, dans ce cas là, tôt ou tard, cela allait être inévitable. On ne pouvait pas douter qu’un jour elle rencontrerait l’Autre. Ou si vous voulez, Mr Autre chose qui vient remplacer Mr Zéro. Cela paraît logique, c’est en tout cas tout-à-fait fonctionnel.

Quoi qu’il en soit, il faut que nous y mettions fin immédiatement. Mais regarde-les : ils continuent. Vois comme elle est intéressée. Elle ne peut pas détacher son regard de lui. C’est bien simple, on pourrait mesurer les ondes qui se sont établies entre eux. Ou bien, est-ce que tout cela n’est pas le fruit de ton imagination ? Non, je ne le crois pas. La vibration est concluante, elle est comme une douleur qui palpite et qui va en augmentant. Si cela continue …

Si cela continue, pensait Cora, j’ai bien peur que quelque chose n’arrive. D’ailleurs, c’est en chemin et il n’y a pas moyen d’y mettre un frein, à moins que je ne quitte cette chaise longue et que je m’en aille.

Je ne peux pas. Pourquoi ? Eh bien parce que ce ne serait pas convenable. Ce serait d’une grossièreté écœurante. Mais ceci n’est pas la vraie raison. Le raison profonde est que tu es enchaînée à ton siège et que tu ne peux plus en bouger.

Elle était assise là, sur la chaise de plage, à côté de cet homme à forte carrure, avec le nez légèrement épaté, dont les cheveux étaient couleur carotte, et dont on voyait saillir les muscles puissants. Il ne portait qu’un slip de bain bleu marine et des sandales de cuir de la même couleur. Son torse était très velu ainsi que ses bras et le dos de ses larges mains dont il se servait avec mesure dans la conversation, pour ponctuer ses phrases. Il parlait théâtre. Il commentait une représentation remarquable d’une pièce d’Ibsen à laquelle il venait d’assister à New York. Il disait que Bankhead était vraiment merveilleuse lorsqu’elle interprétait Ibsen, et bien entendu, Le Gallienne continuait à se surpasser. Il nomma également Cornell et Nazimova. Mais la meilleure pièce d’Ibsen qu’il ait jamais vue, dit-il, c’était Hedda Gabbler, avec Bankhead.

« Je l’ai vue à la télévision, » dit Cora « Et cela était bien rendu ? » « Ca pouvait aller. »

« Je n’aimerais pas voir cette pièce à la télévision. Si je veux la voir, c’est sur la scène. Et pas au-delà du quatrième rang d’orchestre. »

« Et si vous ne trouvez pas de place au quatrième rang ? »

« Oh, j’en trouve, » dit-il. « Si j’y tiens vraiment, je m’arrange toujours pour obtenir ce que je veux. »

Il y eut un court silence, puis il reprit le dialogue. Il compara Ibsen à quelques autres auteurs modernes et dit que quelques-uns d’entre eux étaient aussi bons mais qu’aucun d’eux ne le surpassait. Il employait des images pour expliquer ses idées et dit, entr’autre, que les auteurs modernes envoyaient des piques à la droite mais que souvent ils réussissaient à vous envoyer au tapis avec un direct du gauche. Mais il n’y avait qu’Ibsen qui pouvait vous mettre complètement K. O. Il dit qu’il éprouvait la même sensation lorsqu’il écoutait la voix de John McCormack. Il possédait un grand nombre de disques de John McComack. Un autre de ses chanteurs favoris était Chaliapine. Avec emphase, il affirma qu’aucun chanteur moderne n’arrivait à la cheville de ces deux-là.

Elle restait là, à le regarder droit dans les yeux, sans entendre exactement les mots qui sortaient de sa bouche, n’écoutant que le son de sa voix. Une voix épaisse et sourde qui semblait l’envelopper peu à peu, la cerner comme un grondement de tonnerre qui se rapprochait. Et puis, brusquement, elle oublia tout de lui.

Elle oublia qu’il lui avait dit s’appeler Atkinson, qu’il habitait New York. Elle oublia tout ce qu’il avait pu mentionner le concernant.

Maintenant, pour elle, c’était comme s’il avait perdu toute identité. Il n’y avait plus devant elle qu’un homme fort, au visage rugueux, au torse velu et aux mains larges. Elle regarda ses mains; elles étaient impeccablement propres et les ongles très soignés. Elle fit un effort pour, les quitter des yeux, mais en vain. Et voilà que son cerveau devenait un écran sur lequel elle voyait ces mains se tendre vers elle, avec des doigts comme des griffes, des mains crasseuses, des ongles noirs. Elle entendit comme l’écho lointain d’une voix qui lui disait : « Tu ne peux y échapper. Il est si grand, si fort … si brutal … »

Quand as-tu entendu cela ? Se demanda-t-elle. Et qui l’a dit ? Alors la voix se fit entendre à nouveau, qui disait : « Oh, je vous en supplie ne faites pas ça ! » C’était une toute petite voix qui ressemblait au gazouillis suppliant d’un petit oiseau apeuré. Ou d’un enfant, pensa-t-elle. D’une fillette. Oui, une très petite fille de sept ou huit ans, ou peut-être neuf. Peux-tu être plus précise ? Non, et inutile dessayer. Laisse-moi tranquille, se dit-elle intérieurement.

Elle l’entendit qui disait : « …. C’est probablement l’ennui avec le théâtre de nos jours. N’êtes-vous pas de mon avis ? »

Elle acquiesça machinalement. Il sourit et dit : « Je vous demande pardon, madame Bevan. Je n’avais pas l’intention d’interrompre …. »

« D’interrompre quoi ? » « Le cours de vos pensées. »

Elle lui rendit son sourire. « Rien d’important. » Et puis en s’excusant : « Vous devez penser que je suis terriblement impolie … »

« Pas du tout, » Il eut un petit rire, « Vous avez disparu pendant un instant, et vous voilà revenue.. » Elle rit avec lui. Elle réfléchissait. Tu vas bien maintenant. Tu es assise à bavarder tranquillement. C’est tout. Rien de plus qu’une conversation agréable.

Bevan resta à la fenêtre, à les observer. Et puis, peu à peu, sans raison apparente, son attention fut détournée et son regard se posa sur un mur de grès jaunâtre du côté le plus éloigné de la piscine.

Le mur était haut et marquait la ligne de séparation entre l’Hôtel du Laurel Rock et les habitations indigènes. Il regarda au-delà du mur. Il pouvait voir distinctement les rues étroites encombrées de gens à la peau sombre. Certains étaient assis immobiles sur le pas de leur porte, d’autres allaient avec nonchalance, sans but apparent, sans obligation particulière. Ils étaient trop loin de lui pour qu’il distingue la façon dont ils étaient vêtus, mais il lui sembla que la plupart d’entre eux étaient en haillons et que nombreux étaient ceux qui étaient nu-pieds.

Quelques femmes portaient des paniers, en équilibre sur leur tête, sans les retenir avec leurs mains. Leur torse et leurs jambes se mouvaient à un rythme si assuré que cela touchait au grand art. Il se rappela ce passage du dépliant touristique qui en faisait grand cas : « Vous y admirerez les femmes indigènes qui, si pittoresquement, portent leurs fardeaux sur la tête. » A l’exception près que sur le dépliant les paniers étaient remplis de fleurs et que les femmes portaient bijoux et breloques sur robes aux couleurs vives et que, sur la page de papier glacé, leur sourire était éclatant et respirait la joie. Il se dit qu’il y avait peu ou pas de ressemblance entre le dépliant et ce qu’il était en train d’observer. Ces femmes n’avaient aucun bijou et c’était plutôt d’un sac de farine qu’elles étaient vêtues. Les paniers sur leur tête ne contenaient pas de fleurs mais seulement de la nourriture et même, à cette distance, il pouvait voir à quel point la peau des bananes était noircie.

En homme pratique, il se dit que ces femmes feraient bien de se dépêcher de vendre leurs fruits.

Il remarqua une bande d’enfants nus qui traversait en courant une arrière cour pleine de détritus, située face au port. Arrivés à l’extrémité de la jetée de bois branlante, ils se jetèrent, les pieds en avant, dans l’eau écumeuse. Il les vit nager dans des eaux plus propres, plus bleues en direction d’un yacht qui était à l’ancre.

Ils espéraient attirer l’attention de quelqu’un qui leur jetterait quelques pièces qu’ils attraperaient en plongeant.

Sans se rendre compte exactement de ce qu’il faisait, Bevan fouilla sa poche pour y chercher de la monnaie. Mais en palpant le métal entre ses doigts, il se dit que son geste était une imposture.

Tu as vraiment un don pour cela. Tu es un acteur de grande classe quand il s’agit d’actions hypocrites. Si tu voulais faire un retour en arrière pour examiner ton passé, tu verrais à quel point tout a été lamentablement faux. Mais il vaut mieux pas : il ne faut pas faire de retour en arrière. Si tu le faisais, il te faudrait boire encore et encore, et encore. Alors, je t’en prie, abstiens toi.

Ses yeux étaient toujours dirigés vers cet espace sordide de l’autre côté du mur de l’hôtel. Mais la scène qui se reflétait maintenant sur l’écran de son esprit n’avait rien à voir avec la ville de Kingston, dans l’île de la Jamaïque. C’était un autre espace sordide, à Manhattan. Vers la Cinquantième rue et la Dixième avenue.

Il y avait de cela deux ans. Ou était-ce trois ?

Arrête. Ne continue pas. Par pitié.

Mais son esprit disait, Non, il faut que tu continues à te souvenir.

Combien de fois déjà as-tu essayé d’oublier, mais il n’existe pas de freins quand la machine est en mouvement. Tu peux renverser la vitesse. Une fois qu’elle a démarré elle ne s’arrête plus et les roues dévalent la pente à toute allure, remontant le temps écoulé.

Sa tête retomba. Il s’affala sur une chaise à proximité de la fenêtre. L’hébétude et l’accablement se reflétèrent sur son visage et il se laissa flotter sur les vagues du souvenir.

Tout à commencé au cours d’une nuit blanche.

Non, ce n’est pas vrai. En fait, tout avait commencé quand il avait épousé Cora. A première vue, ce mariage avait toutes les qualités requises pour être un mariage comme il faut, raisonnablement romantique : respect mutuel, tendresse, affection. Pendant les sept mois que durèrent les fiançailles, il l’avait respectée, seulement embrassée. Naturellement il aurait préféré plus que cela, mais il avait pris la ferme décision de ne pas la brusquer, d’attendre leur nuit de noces, prévoyant avec délices une nuit qui n’en serait que plus merveilleuse.

La nuit de noces avait été déplorable. Elle sanglota. « C’est horrible. Je ne peux pas. Non, je ne peux pas. » Ce fut ainsi jusqu’à la fin de la lune de miel et plus tard, cela devint une épreuve monotone.

Un soir elle sanglota et le supplia d’être patient avec elle; mais peu après elle proposa l’achat de lits jumeaux.

« Mais pourquoi ? »

« Je me rends compte que c’est dur pour toi. Je veux dire … »

« Oui, je sais ce que tu veux dire. »

« Pardon, James. Je suis absolument désolée … »

« Ça va, » dit-il. Il parvint à lui sourire. « Ne te fais pas de mauvais sang, ma chérie. Il n’y a pas de quoi s’en faire. »

Mais il s’en fit terriblement pendant les trois premières années. Il travaillait avec acharnement à Wall Street et pendant les week-ends il consacrait tout son temps au golf, si bien que le soir venu il était plutôt épuisé et n’avait qu’une envie : dormir. Rien que le sommeil. Au début de la cinquième année de leur mariage elle se trouva enceinte et pendant quelque temps il espéra que les choses pourraient changer.

Mais rien de tel ne se produisit car, au septième mois de sa grossesse elle fit une fausse couche. Deux ans plus tard elle en fit une autre et pendant les mois qui suivirent elle tomba très malade.

Pendant sa convalescence elle gagna un peu de poids mais elle le reperdit dès qu’elle fut à nouveau sur pieds. Un soir, elle l’entoura de ses bras et lui dit : « Est-ce que tu m’aimes ? »

« Bien sûr, » répondit-il, « je ne cesse pas de t’aimer. »

Mais comme il l’étreignait, faisant glisser ses doigts sur ses fragiles épaules, il s’aperçut qu’elle tremblait et il devina l’effort qu’elle faisait. Il sentit à quel point elle se forçait. Il se dit qu’elle était une fille très bien, qu’elle était douce et généreuse et qu’il avait de la chance de l’avoir pour épouse. Je sais que notre mariage est une réussite si je pense à l’amour que j’éprouve pour elle. Cette femme, je l’aime à la folie. Je ne sais pas ce que je deviendrais sans elle; elle est si bonne, si douce. Oui, vraiment, elle est toute ma vie. Oh, oui, elle est le poème murmuré à voix basse qui couvre le vacarme d’une ville hyper bruyante, d’un monde trop agité. Elle m’offre, elle, un monde paisible dans lequel j’ai son adorable visage en face de moi, où j’entends sa voix émouvante. Voilà tout ce qui m’est cher, et cela devrait suffire.

Mais le fait est, mon vieux, que cela ne suffit pas.

« James ? » Il y avait un léger frémissement d’impatience dans sa voix.

« Ecoute, chérie, je préférerais … »

« Tu préférerais quoi ? »

« Je suis horriblement fatigué, tu sais. Littéralement crevé. »

Il y eut un long silence. Puis elle reprit : « Tu n’es pas fâché ? »

« Fâché ? » Il eut un rire un peu forcé. « Qu’est-ce que tu veux dire ?

Pourquoi serais-je fâché ? »

« Parce que … » mais elle ne put continuer. Elle poussa un profond soupir et dit : « Merci d’être si patient avec moi. Tu es si bon pour moi, James. »

« Nous sommes bons l’un pour l’autre. C’est parce que nous nous aimons ».

« Oui, en effet, nous nous aimons beaucoup, tous les deux. C’est bon de le savoir. Nous avons de l’admiration l’un pour l’autre n’est-ce pas ? Et je trouve que c’est extrêmement important, pas toi ? »

« Uh-Uh.. » Et il esquissa un bâillement.

« Mon pauvre chéri, » murmura-t-elle, « tu es tellement fatigué. Je vais te laisser dormir. »

Elle retourna à son lit. Lui, allongé sur le dos avait les yeux grand’ouverts sur le plafond noir. Au bout d’un petit moment il entendit le rythme régulier de sa respiration et comprit qu’elle s’était endormie.

Il ne sut pas que ses pupilles se rétrécissaient. Il ne sentit pas ce reptile qui se glissait subrepticement dans son esprit. Ce reptile qui était une idée qui l’effleura à peine et lui chuchota : il y a sept ans que tu supportes cette misère, cette cohabitation avec une femme qui n’est pas capable de répondre à ce que tu es en mesure d’attendre. Pour arriver à ce résultat : sept années de frustration.

Je crois qu’il est grand temps d’y remédier.

Comment ?

Suis-moi, dit le reptile.

L’animal était en lui, enroulé solidement autour de chacun de ses nerfs. Il l’entraîna hors du lit, lui conseillant d’agir sans bruit pour ne pas la réveiller. Par la fenêtre filtrait un peu de clarté lunaire et la lueur argentée lui permit d’enfiler ses vêtements tout en jetant un coup d’œil sur le cadran lumineux du réveil matin posé sur la commode. Les aiguilles marquaient minuit et demi.

Il se dit qu’elle avait le sommeil profond et qu’elle n’ouvrirait les yeux qu’à sept heures du matin quand le réveil sonnerait. A ce moment-là il aurait eu le temps de se recoucher. De cela il était parfaitement certain. On eut pu distinguer une trace de sourire sur ses lèvres tandis qu’il sortait de l’appartement et parcourait le couloir jusqu’à l’ascenseur.

L’ascenseur lui fit franchir sept étages jusqu’au rez-de-chaussée.

Il n’y avait pas loin jusqu’à Lexington Avenue et, en moins d’une minute, il montait en taxi.

« Quelle adresse ? » Demanda le chauffeur.

Il ne répondit pas.

Le chauffeur tourna la tête dans sa direction. La voiture dut stopper à un feu rouge et dans la lueur rosâtre il vit le regard interrogateur du chauffeur.

Il dit : « Je ne sais pas. Je me demande où je devrais aller. »

« Oh.. » Dit le chauffeur. Il y eut un silence qui devint peu à peu significatif, et le chauffeur murmura, « Vous voulez seulement rouler au hasard, c’est ça ? »

« Pas exactement. »

« Vous voulez dire que vous avez envie d’aller quelque part, mais vous ne savez pas où c’est ? C’est ça que vous essayez de m’dire ? »

« Quelque chose comme ça, en effet. »

Le chauffeur regarda, avec une attention soutenue, l’homme assis au fond de sa voiture. « Vous voulez qu’on parle business ? »

« C’est ça. »

« Combien vous croyez que ça vaut, si je vous y conduis ? »

« Aucune idée. »

« Les choses sont très tendues ici en ce moment, » dit le chauffeur.

« Y a une campagne de moralisation. Pour moi, c’est un risque que je cours. J’pense que vous le savez ? »

« Dix dollars, ça vous va ? »

« Ça pourra aller, » dit le chauffeur.

C’était un petit bistrot crasseux dans la dixième avenue près de la cinquantième rue. Le chauffeur entra, lui disant d’attendre dans le taxi. Quelques minutes plus tard le chauffeur ressortit et dit qu’elle était assise seule à une table, c’était celle en robe verte.

Il tendit au chauffeur un billet de dix dollars plus deux de un dollar en pourboire, puis il entra dans le bistrot. Au bar il y avait quelques hommes mal rasés qui devaient être des routiers ou des débardeurs. Il y avait une grosse femme informe à cheveux gris qui buvait de la bière en compagnie d’un homme à l’air espagnol dont les vêtements auraient du aller chez le teinturier.

A une table étaient assis deux très jeunes marins, avec des filles.

A une autre, il y avait quelques femmes entre deux âges dont deux à la coupe de cheveux masculine portaient des chemises à carreaux et des treillis. Il passa devant elles, puis entre quelques tables vides et arriva enfin devant celle qui était assise toute seule, sa robe vert vif contrastant avec le marron sale du bois cru.

Elle était plutôt maigrichonne mais pas du tout genre manche-à-balai, ni desséché ni cassant. Si la forme de son corps avait été étiquetée, une note aurait pu être ajoutée au prix, disant : vaut plus que la moyenne. Et son visage le confirmait. Elle avait un joli visage, pas trop apprêté ni trop fardé et elle aurait certainement pu poser pour des peintres qui auraient aimé mettre en relief sa gravité. Ses cheveux étaient noirs, ses yeux marron foncé, et sa bouche sérieuse lui donna l’impression qu’elle préférait réfléchir plutôt que bavarder.

Ils prirent plusieurs verres. Pendant qu’ils buvaient et fumaient ses cigarettes ils parlèrent peu. Leur conversation se résuma à ceci : elle avait une chambre dans la cinquantième rue, juste à côté, et s’il désirait y aller passer un moment, ça lui coûterait quinze dollars. A la façon dont elle lui dit cela, il comprit que le prix était fixe et qu’il n’y aurait pas de marchandage possible.

Et cependant, le son de sa voix était plus amical que professionnel. D’une certaine manière, elle n’avait pas l’air d’une professionnelle.

Elle lui dit qu’elle était moitié Française, moitié Portugaise et qu’elle s’appelait Lita et qu’elle avait trois enfants qui vivaient avec sa sœur à Baltimore. Elle était toute disposée à parler de sa vie privée, mais elle ne put dissimuler une certaine angoisse et elle finit par lui dire : « Viens, je vais te montrer ma chambre. »

Quelque chose se dégageait d’elle qui lui fit oublier qu’il s’agissait d’une affaire vénale. Il l’avait payée à l’avance, alors la question étant réglée, ce qui s’ensuivit fut extrêmement agréable.

Quelques jours plus tard, il la revit. Et il prit ainsi l’habitude de la voir deux ou trois fois par semaine. Un soir, il lui demanda en plaisantant de lui offrir un tarif spécial. Elle le regarda et lui dit tout-fait sérieusement : « J’y avais déjà pensé. Je veux dire, peut-être qu’on va pouvoir s’arranger … »

« Oh, c’est bien comme ça, » dit-il, « c’était une blague »

« Non, je crois que tu le pensais vraiment, » avait-elle dit tranquillement et encore plus sérieusement, « après tout, ça t’coûte pas mal d’oseille. »

Ils demeurèrent silencieux pendant quelque temps, puis elle dit :

« Alors, qu’est-ce que t’en dis ? Tu veux m’installer dans mes meubles ? »

Il ne comprit pas ce qu’elle voulait dire. Il lui sourit interrogativement. Un sourire accompagné d’un froncement de sourcils. Il l’entendit lui dire. « J’crois que j’te connais à fond maintenant, George.

J’sais bien que George c’est pas ton vrai nom, bien sûr. Et d’un.

Tu veux t’appeler George ? T’es George, moi ça m’est égal. A mon idée tu dois avoir dans les trente-cinq ans, t’es marié et t’habites un joli appartement avec une bonne et tout et quand ta femme va au coiffeur ça doit lui coûter au moins dix dollars à chaque fois. J’vois juste ? »

« A peu près, » murmura-t-il distraitement. « Je crois qu’elle paye sept dollars cinquante. »

« Le prix, ça doit pas être important pour toi. Pour toi, tout ce qu’elle fait doit être bien. »

Le pli de son front s’accentua. Il se demandait pourquoi elle avait dit cela. Il se demandait pourquoi il ne pouvait plus la regarder. Il lui dit : « Où veux-tu en venir, Lita ? Tu vas à la pêche aux renseignements ? »

« Pas exactement. Après tout, ça ne me regarde pas. Mais même comme ça, y a des choses que j’sais sans qu’t’aies à m’affranchir. » Il garda le silence.

Elle poursuivit : « Mais j’peux autant te dire qu’ça m’fait quelque chose, que tu sois si secret sur ta vie parce que tu penses que t’as pas le droit de m’en parler. A vrai dire, George, y a pas mal de côtés chez toi qui t’rendent assez intéressant à mes yeux. J’ai pas besoin de t’le dire, d’ailleurs. J’pense que tu l’sais. »

Il la regarda. Il ne fronçait plus les sourcils. Il ne souriait plus non plus. « Tu es une fille épatante, Lita. »

« Pas toujours. » Dit-elle. « Y a des fois où j’suis carrément odieuse. Mais quand les gens sont gentils avec moi, j’essaye d’être gentille avec eux. Comme avec toi, par exemple. Quand tu m’as payé ces chouettes boucles d’oreilles la semaine dernière, ou l’autre fois, quand tu m’as acheté des bonbons. Et qu’étaient pas bon marché non plus. Ecoute, j’vais te dire quelque chose George. J’suis prête à accepter que tu m’installes.. Si t’es d’accord, naturellement. J’laisse tomber mes autres clients. Tu seras le seul type qui entrera dans cette chambre. Qu’est-ce que t’en dis ? »

« L’idée me paraît bonne. » Mais il dit cela sans enthousiasme.

Elle lui lança un coup d’œil oblique et son front se plissa légèrement.

Et il dit : « Ce que je veux que tu comprennes c’est que l’arrangement me va à moi. Mais à toi ? Est-ce qu’il te convient ? Est-ce que tu n’y perdras pas financièrement ? »

« T’en fais pas pour ça. J’m’arrangerai avec ce qu’tu me donnes toutes les semaines. Tu veux qu’on s’base sur soixante ? …. Cinquante ? » « Disons soixante dix. » « T’as pas les moyens d’me donner ça. » « Si, je crois que je pourrais m’arranger. » « J’vais te dire, » coupa-t-elle, « disons soixante et voyons comme ça s’goupille. » « Très bien. » Dit-il.

Et il chercha son portefeuille pour lui régler d’avance la visite de la soirée. Mais comme il en sortait un billet de dix et un billet de cinq, elle secoua la te en disant : « A partir de ce soir, tu n’es plus un client ? Tu es mon … »

« Ton boy-friend ? » Il sourit.

« Mon boy-friend ! Ça me semble aller ».

Leur arrangement s’avéra excellent. Tous les lundis soirs il lui remettait soixante dollars. Il la rencontrait régulièrement chez Hallihan dans la dixième Avenue où ils prenaient ensemble quelques verres.

Ce qui rendait leur arrangement encore plus agréable c’est qu’il n’avait aucun problème avec Cora; pour la raison bien simple, quoique surprenante, que Cora n’était au courant de rien. Quelquefois il avait peine à y croire, mais le fait était là; il avait trouvé moyen de lui tenir cachée son aventure. Bien entendu, il avait dû accumuler les mensonges, comme invoquer des rendez-vous d’affaires jusqu’à une heure avancée de la nuit, ou des clients à voir en province. Jamais elle ne posait de questions, jamais ne commentait ses explications. Une seule fois, elle lui dit : « Tu as trop travaillé ces jours-ci … pardon … ces soirs-ci. »

Il ne lui fut pas difficile de répondre en souriant, « Ça ne me gêne pas, chérie. Ça me réussit très bien. »

Elle lui sourit à son tour et lui dit d’une façon charmante : « Très bien, mon cher businessman. Tu es le boss. Il n’y a qu’une chose qui m’ennuie. J’ai peur que tu ne dormes pas ton content. »

Si bien qu’en fin de compte, ce fut une bonne organisation et qui le demeura pendant cinq mois. Ce qui gâcha tout fut que très tôt, un dimanche matin, après qu’il ait passé la plus grande partie de la nuit du samedi chez Lita, il rentra à son appartement pour trouver Cora couchée mais qui ne dormait pas et lisait un magazine. C’était le Harper’s Bazaar. Il lui demanda « Comment sa fait-il que tu ne dormes pas encore ? »

Sans lever les yeux de son magazine, elle lui répondit : « Je sais tout, James. Je t’ai suivi hier soir. »

Les yeux de James étaient comme rivés à la couverture du magazine. On y voyait une jeune femme en manteau de chinchilla, appuyée contre un des lions de pierre qui ornent l’entrée de la bibliothèque municipale de la Cinquième avenue, à New York. Il entendit Cora qui disait :

« J’ai de la peine, James. Mais, après tout, je crois que c’est de ma faute. »

Vivement, il dit : « Non. Ne dis pas une chose pareille. »

Mais elle poursuivit : « Si. Je sais que c’est de ma faute. Je ne peux pas t’en vouloir. »

Sur la couverture du Harper’s, le lion semblait le juger et lui dire : « Espèce de salaud ! Tu t’en sors vraiment bien ! Puis son regard se tourna vers Cora : Que dois-je faire, James ? Veux-tu que je m’en aille ? »

« Non, pas ça. Surtout pas ça. » Elle lui sourit d’une façon touchante. L’émotion était réciproque.

« Pourquoi pas ? » Demanda-t-elle avec douceur, « tu as cette autre femme. Tu n’as certainement plus rien à faire avec moi. »

Il ferma les paupières et garda les yeux fermés pendant un long moment. Puis, la fixant droit dans les yeux, et d’une voix qu’il tâchait de garder aussi ferme que possible : « Si. J’ai besoin de toi. Et il n’y a personne d’autre qui compte pour moi. C’est un incident passager, une erreur. Et je la regrette et je n’en commettrai plus jamais de semblable, je te le promets. »

Le jour suivant, il rompit avec Lita. Cela eut lieu dans l’après-midi. Il avait téléphoné chez Hallihan et demandé à parler à Lita. Avant qu’il ait prononcé un mot elle devina que quelque chose n’allait pas. Il aurait aimé lui dire que tout allait bien et qu’il la verrait le soir même. Au lieu de quoi, il lui dit : « Ma femme sait tout. Je pense que tu comprends ce que cela veut dire … » Lita ne broncha pas.

« Cela veut dire que nous ne pouvons plus nous voir. »

A l’autre bout de la ligne, c’était le silence. « Ecoute, » Il avala sa salive, « Ecoute, Lita. J’ai beaucoup de chagrin. Tu ne peux pas savoir à quel point. » Il attendait qu’elle dise quelque chose mais c’était toujours le silence. « J’espère que tu essayeras de comprendre. » Il attendit encore. Finalement, elle dit : « D’accord, George. Et te laisse pas démonter pour ça. »

Eh bien ! Pensa-t-il, c’est plus difficile que je ne croyais. Et il s’entendit dire : « Je t’envoie un mandat pour … » mais il s’interrompit réalisant que cette remarque était de mauvais goût, mesquine.

Et elle était en train de dire : « Non, ne fais pas ça … ne m’envoie plus d’argent … Je peux aussi bien te le dire maintenant, George … c’était plus une question d’argent entre nous, c’était … oh, et puis ça vaut mieux qu’on écrase. Mais … » sa voix se cassa. Elle réussit cependant à ajouter : « Tu vas me manquer, tu sais … »

Il ferma les yeux. A ce moment, il aurait aimé avoir une bouteille sous la main pour pouvoir boire un bon coup. Ce fut là la première fois de sa vie qu’il désira boire aussi ardemment, mais il ne s’en rendit pas compte sur le moment. Sur le moment, tout ce qu’il savait, c’est qu’il avait besoin d’un remontant.

Tout son esprit était tendu vers cette idée et il ne réalisa pas qu’elle lui faisait une faveur en lui disant adieu très vite et en raccrochant aussitôt. Il sortit de la cabine téléphonique, franchit rapidement la porte du drugstore, et traversa la rue pour entrer dans un bar où il commanda un double bourbon de la meilleure marque. Pendant les semaines qui suivirent, il réussit peu à peu à oublier Lita.

Il choisit pour boire des établissements chics et de bonne réputation où les dames non accompagnées n’étaient pas admises. Il ne fallut pas longtemps pour que ce désir de boire devint une habitude, l’après-midi comme le soir, mais il se dominait parfaitement, réussissait à marcher droit, le regard stable, à tenir son verre fermement, à garder une voix tout-à-fait normale; si bien que personne n’aurait pu deviner que son cerveau était imbibé d’alcool. Cela lui demandait un effort considérable, mais ça lui était égal. Il éprouva presque du plaisir à faire cet effort, comme si cet effort qu’il faisait pour cacher son besoin de boire était le prix qu’il devait payer pour son ivrognerie. Et parfois même, lorsque son estomac n’en pouvait plus et que son foie lui en faisait voir de toutes les couleurs, il s’en réjouissait. L’idée d’avoir à payer le prix lui était devenue presqu’agréable.

Boire était devenu une nécessité et il n’était pas près de s’en tirer. Cora s’en aperçut un jour qu’il oublia de mâcher du chewing gum à la chlorophylle avant de rentrer chez lui. Elle lui demanda s’il avait bu et il répondit affirmativement. Il lui dit qu’il avait l’intention de continuer et qu’il espérait qu’elle n’y voyait pas d’inconvénient. Après cet incident, elle ne reparla de son vice que lorsque son estomac refusait toute nourriture. Alors, doucement et avec patience elle le chapitrait en faisant état de cas physiologiques dont elle avait entendu parler dans les magazines spécialisés.

Ce désir de boire s’aggrava lorsqu’il se mit à essayer de le combattre. Ceci eut lieu après une soirée particulièrement pénible au cours de laquelle Cora entama un de ses sermons sur la santé et que tout à coup, sa voix se brisa au beau milieu d’une phrase et qu’elle éclata en sanglots, tombant à ses genoux, étreignant ses poignets, le suppliant de ne plus boire ou, au moins, de le faire avec plus de mesure. Il lui promit d’essayer. Et il fit de grands efforts pour tenir sa promesse.

Cette promesse lui fut extrêmement pénible; moins il buvait, plus il se sentait mal. En fin de compte, il dut consulter un neurologue qui ne trouva pas d’autre solution que de lui conseiller de changer d’horizon.

Et quel changement ! Se dit-il assis sur sa chaise près de la fenêtre.

Nous sommes ici à l’hôtel du Laurel Rock, à Kingston, dans l’île de la Jamaïque. Nous sommes aux Antilles, à quelques mille kilomètres de Manhattan, mais, quand on y pense, il n’y a pas le moindre changement. C’est toujours le même spectacle lugubre : toi, dévalant la pente.

Il se leva et retourna à la fenêtre. Il jeta un rapide regard au-dessous de lui et vit les couleurs gaies des parasols autour de la piscine. Puis il porta sa vue au-delà du mur qui séparait le Laurel Rock de la zone grouillante où habitaient les noirs. Comme il concentrait son regard sur les rues jonchées de papiers et d’ordures, sur les pauvres masures qu’on ne montre jamais sur les dépliants touristiques. Il pensait, peut-être

Que c’est là sa vraie place.

Ses yeux se plissèrent avec malice. Les coins de sa bouche se relevèrent, comme s’il était en train de projeter un bon tour.

Allons-y se dit-il. Donnons un décor approprié à cette déchéance.

Il quitta la pièce, le même sourire aux lèvres.