CHAPITRE VII
Puis plus tard elle revint à la table où Joyner était en train de fumer une cigarette et Bevan de boire un gin-tonic. Elle tendit à Joyner une enveloppe épaisse. Elle murmura. « Je vous prie de ne pas les compter ici, » et il sourit et dit, « Bien entendu ». Puis il se leva et sortit de la salle à manger. Quelques minutes après il revint et dit, « Le compte y est. » A la façon dont elle le regardait, il ajouta, « Ne vous faites pas de mauvais sang, Madame Bevan. Je ne reviendrai plus ici. » Elle ne dit rien. Joyner dit, « Adieu Madame Bevan. » Elle observait Bevan occupé à boire son gin-tonic.
Il leva la tête en grimaçant, puis il eut le même regard pour Joyner, et retourna à son verre. Joyner secoua la tête lentement et s’éloigna.
Un temps passa et Cora dit, « Je ne me sens pas bien. Je monte dans la chambre. »
« Mais non, tu vas très bien, » dit Bevan, « Reste ici. »
« J’ai mal à la tête. Et je suis fatiguée. Je suis terriblement fatiguée et je veux monter dans la chambre. »
« Tu ne veux plus aller faire du bateau ? » « Non, je ne veux plus aller faire du bateau, » dit – elle. Elle l’observait tandis qu’il sirotait son verre. « Tu sais ce que j’ai envie de faire ? Elle parlait avec un grand calme. J’ai envie de vomir. »
« Oh, ne dis donc pas ça. Ça ne va pas si mal. »
« Tu trouves. »
Il ne répondit pas. Il avala une grande rasade. Le verre était profond et déjà presque vide.
Elle dit, « Tu te rends compte de ce que nous venons de lui donner ? Nous lui avons donné quinze cents dollars. »
Il haussa les épaules. Il ne la regardait pas. Ses yeux étaient rivés sur son verre, calculant la quantité d’alcool qui restait dans le fond.
« Quinze cents dollars, » lui dit-elle. « Et cela à l’air de t’être égal. Tu as l’air tout-à-fait indifférent. Si on lui avait donné jusqu’à notre dernier sou, tu ne serais pas plus indifférent.
Bevan haussa de nouveau les épaules. Et elle dit, « Je me demande si tu en es arrivé au stade où rien ne peut plus t’atteindre. » Alors il la regarda.
Son souffle était précipité et, à travers ses lèvres elle émettait une sorte de petit sifflement. Elle dit, « Nous n’avions pas les moyens de lui remettre quinze cents dollars. Tu le sais bien, non ? »
« Oh, je t’en prie, oublions l’incident. »
« Non. » Elle secouait la tête énergiquement. « Non, pas cette fois-ci. »
« Tu as dit que tu voulais monter dans la chambre. Pourquoi n’y vas-tu pas ? »
« D’abord, je dirai ce que j’ai sur le cœur. A moins que tu ne préfères que je le garde pour moi. Comme je garde toujours tout pour moi. Que je remâche et remâche les choses et qu’elles finissent par m’étouffer. »
« Alors, vas-y, pour l’amour du ciel. Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Je veux que tu fasses quelque chose. Tu es en train de te détruire et il faut que tu réagisses. »
« Comment ? En me faisant soigner ?
« Prends-toi par la main et fais quelque chose. »
« Fais quelque chose, » il répéta la phrase en imitant le ton de sa voix. « Comme s’il s’agissait d’une chose. Toute naturelle. Comme d’aller chez le coiffeur. »
« Tu peux le faire. »
« Oh, sûrement. Je peux faire n’importe quoi. Danser mieux que Fred Astaire, boxer mieux que Cassius Clay, jouer mieux au golf que Ben Hogan. Donne-moi seulement le temps de te le prouver. Donne-moi un peu de temps. »
« Pour faire quoi ? Pour te démolir complètement ? Pour me démolir moi ? »
Il regarda son verre de gin. Il dit au verre, « T’entends ça ? T’entends c’que dit la dame ? > » « Regarde moi, » elle lui parlait les lèvres pincées, faisant des efforts pour qu’il soit seul à l’entendre. « Je te parle. Est-ce que tu es incapable de me donner une réponse sensée ? »
« Franchement oui. » Il porta le verre à la bouche et le but entièrement. Puis il le reposa sur la table avec mille précautions et pendant un long moment resta là à l’étudier, puis il dit, « Il a besoin d’être rempli, voilà ce dont il a besoin. »
Cora se mit debout. Elle allait dire quelque chose mais les mots ne sortaient pas. Elle s’éloigna de la table et se précipita hors de la salle à manger. Il y avait quelque chose d’étrange dans sa précipitation, et il se leva et s’apprêtait à la suivre. Puis il changea d’avis et retourna à la table. Il fit signe à un garçon qui passait et commanda un autre gin-tonic.
Une heure après il était encore là, buvant lentement et avec méthode et ne pensant à rien de particulier.. Les tables étaient toutes inoccupées. Les garçons les avaient débarrassées et essuyaient les miettes de pain laissées sur les sièges et balayaient le tapis. Ils passèrent et repassèrent plusieurs fois devant la table de Bevan, leurs yeux essayant de lui faire comprendre qu’il les gênait et qu’il ferait mieux d’aller boire au bar. Finalement le maître d’hôtel s’approcha de lui et le lui demanda poliment. Bevan se souleva de sa chaise et quitta la salle à manger. Il traversa le hall et entra dans le bar. Tous les tabourets étaient occupés et il jeta un regard circulaire pour trouver une table libre. Il y en avait plusieurs et il allait s’installer à la plus proche de lui lorsqu’il les vit à une table pour deux, près du mur, à l’autre bout de la pièce.
Eux ne le virent pas. Ils se faisaient face, des grands verres givrés contenant une boisson vert-orange, quelque chose qui ressemblait à une boisson fruitée, en face de chacun d’eux. Ils n’avaient pas encore touché à leur boisson et ils étaient tout occupés l’un par l’autre. Cora était en train de dire quelque chose et l’homme hochait la tête avec gravité. Alors l’homme sembla répliquer quelques mots à son tour et Cora hocha elle aussi la tête. Tous deux souriaient.
Bevan sourit aussi. Deuxième chapitre, dit-il sans prononcer un mot.
La suite d’hier, Il dirigea son sourire vers l’homme au nez légèrement écrasé, aux cheveux couleur carotte. A la table voisine les gens se levaient et il se fraya un passage pour l’occuper.
Il s’assit et saisit vivement la carte des vins de taille assez grande pour qu’en la tenant devant lui, il passe inaperçu. Il entendit Cora qui disait, « C’est vraiment très gentil de votre part, Monsieur Atkinson. »
« Ce n’était pas un compliment, » dit l’homme. « C’était une constatation. Vous êtes une jeune femme exceptionnellement jolie. »
« Une jeune femme ? Plus tout à fait. Je suis mariée depuis neuf ans. »
« Ah vraiment ? On ne dirait pas. Ou peut – être … > »
« Peut-être quoi ? »
« Vos yeux. Cela se voit dans vos yeux. »
« Même quand je souris ? »
« Oui, dit l’homme. « Même quand vous souriez. Votre sourire est si las, il en dit long sur vous. »
« Est-ce que vous procédez toujours de cette manière, Monsieur Atkinson ? »
« Je fais quoi ? Qu’entendez-vous par là ? »
« Lire dans les yeux des gens. »
« Non, » dit l’homme. « Je n’ai jamais fait ça auparavant. Je n’ai jamais été intéressé. C’est-à-dire, jusqu’à aujourd’hui. »
« Mais le fait est là, je suis mariée. »
« La question n’est pas là du tout. Il n’y a qu’une chose à faire dans votre cas, et je suis persuadé que vous savez à quoi je pense. »
« J’aurais préféré que vous ne disiez pas cela. »
« Il fallait le dire. Il y a beaucoup de choses qui doivent être dites. »
Les deux interlocuteurs furent silencieux pendant quelque temps.
Bevan tenait toujours la carte devant son visage. Il pensait : elle est réellement attirée par lui. Ou alors c’est qu’elle a besoin de trouver un appui et c’est lui qui se trouve être là.
Tu préfères croire cela ? Je crois qu’il faut que tu restes branché sur ce programme. Tu sauras de quoi il retourne d’une façon ou d’une autre. J’aimerais bien voir son visage en ce moment.
Elle est assise là, si calme : je n’aime pas ce calme.
L’homme était en train de dire, « Vous ne pouvez pas le nier, Cora. »
« Je suis Madame Bevan. » « Non, pour moi c’est Cora. J’insiste. » « Ce n’est pas très convenable. » « Je savais que vous alliez dire ça. Vous faites grand cas de ce qui est convenable ou non, n’est-ce – pas ? »
« Oui, en effet. Je trouve qu’une certaine réserve a son importance. »
« Tout dépend où et quand, » dit l’homme. « Et ce n’est pas le moment, ni l’endroit. »
« Il vaut mieux que je m’en aille. »
« Vous savez bien que vous ne partirez pas, » dit l’homme. « Vous savez bien que vous n’avez qu’une envie, c’est de rester ici et de parler avec moi. »
« Pas de cela. »
« Il faut que nous en parlions, » dit l’homme,
« Il n’y a rien d’autre vraiment dont nous puissions parler. »
Encore un silence. Et puis Bevan l’entendit dire, « Vous semblez sérieux. »
« Plus que cela. J’ai pris ma décision. »
« Mais vous devenez presqu’agressif. »
« Peu importe. Si je ne me rendais pas compte que quelque chose est en train de se passer entre nous, je ne tenterai pas d’aller plus loin. Et sans aucun doute, je ne serai pas en train de vous dire ce que je ressens. Mais il y a quelque chose qui est en train de se passer et vous le savez … »
« Monsieur Atkinson … »
« Nous le savions déjà à la piscine, hier, lorsque nous parlions de choses et d’autres pour alimenter la conversation. On parlait de livres, de théâtre, de voyage, etc. Tout était très calme en surface. Mais dans le fond … »
« Je préférerais que vous ne parliez pas comme ça. »
« Pourquoi pas ? Vous craignez de l’entendre ? »
Elle ne répondit pas.
L’homme dit, « A une certaine époque j’étais dans la marine. J’avais le commandement d’un patrouilleur. Pendant trois ans à bord j’ai fait les campagnes du Pacifique. C’était un beau bateau et j’y ai appris beaucoup de choses. Une en particulier que je n’ai jamais oubliée. Et qui est celle-ci : Quand on sait exactement ce que l’on veut faire, il faut aller de l’avant et le faire. »
« C’est une philosophie audacieuse, Monsieur Atkinson. »
« Elle est audacieuse parce qu’elle est basée sur la vérité, » dit l’homme. Et d’une voix directe : « Je veux vous enlever à lui. »
Il en a l’intention, pensa Bevan. Il ne se moque pas d’elle. Il pense vraiment ce qu’il dit.
Cora lui disait, « Je ne sais pas quoi vous dire. Tout a été si vite. Il n’y a pas eu la moindre indication …. »
« C’était indiqué tout-à-fait clairement lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Je vous ai vue et vous m’avez vu et ça y était. »
« Est-ce que vous ne présumez pas un peu trop des événements ? »
« Pas du tout. C’est un fait. Un fait irrévocable. »
« Je vous en prie, » dit-elle, « Je vous en prie, ne me regardez pas comme ça. »
« Je ne sais pas vous regarder autrement. »
« Non.. » Elle balbutiait et sa voix mourut. « Nous ne devons pas … Oh, je ne saurais pas m’en sortir, » Elle avait l’air de se parler à elle-même. « C’est trop pour moi. A n’importe quel autre moment j’aurais su quoi penser, quoi dire. Mais pas maintenant. »
« Est-ce que ça vous ennuierait beaucoup de m’expliquer ce que vous venez de dire ? »
« Ne me le demandez pas. »
Le silence régna entre eux pendant un moment, puis l’homme dit :
« Peut-être que vous n’avez pas besoin de me donner des explications, peut-être que je suis au courant. »
Bien sûr qu’il est au courant, pensa Bevan. N’importe qui le serait. N’importe qui qui sache voir. Il suffit de voir Monsieur et Madame Bevan une seule fois pour juger immédiatement de leurs rapports conjugaux. Ou, au moins en partie. Maintenant qu’il voit son visage, il comprend tout. Ou pas tout, pas entièrement. Il n’a que son point de vue à elle. Alors, toi, qu’est-ce que tu es sensé faire ? Sauter sur une estrade et raconter ton point de vue à toi ? Ils se gondoleraient, mon vieux. Ils t’offriraient une place de clown à la télévision.
Il entendit l’homme qui disait, « Je vous ai vue sortir de la salle à manger. Vous l’avez laissé seul assis à la table. Vous étiez pâle comme une morte lorsque vous avez pris l’ascenseur. Je crois que je sais pourquoi vous êtes montée dans votre chambre. C’est parce que vous aviez envie de vomir, n’est-ce-pas ? » Elle ne répondit pas. L’homme dit, « Pourquoi boit-il tant ? »
« Il ne peut pas s’en empêcher. »
« Vous voulez dire qu’il ne veut pas faire l’effort. C’est cela que vous voulez dire, n’est-ce-pas ? »
« Je n’en suis pas certaine, Je ne sais pas ce qui ne va pas chez lui. »
« Moi je sais » dit l’homme.
« Pardon » dit-elle, « Vous ne l’avez vu qu’une seule fois. Vous le connaissez à peine. »
« Cela me rend encore plus perspicace. » L’homme fit une pause et laissa quelque temps s’écouler. Puis, « Il souffre d’un cas appelé familièrement manque de caractère. »
Bevan eut un léger tressaillement. Il ne s’en rendit pas compte.
« C’est bien dommage, » dit l’homme. « Pas pour lui, mais pour vous. »
« Il n’y a rien que je puisse faire. »
« Si, il y a quelque chose, » dit l’homme, « Il y a quelque chose que vous pouvez absolument faire. »
Elle était silencieuse. Et Bevan pensa, Il arrive à la convaincre.
Il vend bien sa salade. Bon. Il l’a attrapée juste au bon moment.
Il entendit l’homme dire, « Je crois qu’au point où nous en sommes je ferais bien de vous donner mes coordonnées. J’ai trente-neuf ans. Je suis divorcé depuis trois ans. Je sers une pension alimentaire à ma femme de quatre cents dollars par mois.
Plutôt par charité. Le tribunal ne l’exigeait pas. Je lui donne cet argent parce qu’elle me fait de la peine. C’est vraiment une pauvre fille. Elle est pathologiquement incapable d’être fidèle à un seul homme. Quand je l’ai prise en flagrant délit, je lui ai fracassé la mâchoire. Et je m’en suis toujours voulu de ce geste. »
Il y eut une pause. Puis elle dit : « Vous avez des enfants ? »
« Trois fils. De huit, neuf et douze ans. Ils sont dans une école militaire. C’est moi qui en ai la garde, bien entendu. Je considère qu’il est de mon devoir d’aller les voir une fois par mois. Ce sont des garçons très gentils et qui travaillent extrêmement bien en classe.
J’aimerais bien les voir plus souvent mais mes occupations m’obligent à voyager beaucoup. »
« Qu’est-ce que vous faites. »
« Je suis ingénieur des mines. Du cuivre surtout. Il y a une grande demande de cuivre et je suis plutôt bien payé. »
« Je ne suis pas intéressée par vos revenus, Monsieur Atkinson. »
« Je le sais bien. Si je croyais que vous l’étiez, je ne vous en parlerais pas. Ils sont d’environ quarante mille dollars par an. »
Très bien, pensa Bevan. Ce sont des appointements passables. Et je parie qu’il ne les jette pas par la fenêtre. Le ton de sa voix me le dit. Le ton de sa voix me dit beaucoup de choses. Sa voix profonde est celle d’un baryton et elle va bien avec son nez légèrement épaté.
Sans aucun doute, nous ne fréquentons pas les boîtes de nuit, nous préférons nous coucher tôt et à la place des champs de courses, plutôt la chasse et la pêche. Et les livres, parlons-en. Probablement Steinbeck et Melville, peut-être un peu de Walter Scott, bien que je le croie un peu trop dans le vent pour Scott.
Voilà un homme solide, authentiquement sophistiqué.
Eh bien, qu’est-ce que tu fais ? Tu l’applaudis ? Non, je crois qu’en fin de compte c’est à elle que je pense. C’est pour cela que je suis en train de le jauger. Je veux être sûr qu’elle aura quelque chose qui en vaudra la peine. Alors, j’espère que vous êtes le bon, Monsieur Atkinson. J’espère que vous serez gentil avec elle, et que vous la rendrez heureuse. C’est une brave fille et elle mérite un peu de bonheur, étant donné qu’elle en a eu si peu jusqu’ici.
Je crois que toutes ces reflétions appellent un autre gin-tonic.
Ou plutôt, ce serait une bonne idée de remplir la piscine de gin et d’y plonger. Mais le gin n’est pas l’alcool idéal pour mon humeur présente. A ton avis, qu’est-ce qui serait préférable. L’idée de plonger est bonne. Décidons que tu monteras très haut sur le plongeoir, disons à mille mètres et que le fond sera couvert de rochers, un tas de rochers bien pointus. La seule chose, c’est que ce numéro demande un fameux courage. Et ainsi que l’homme l’a dit, tu n’en n’as pas le moindre, mon vieux. Comme il le dit, c’est un cas appelé familièrement manque de caractère. Votons à main levée pour connaître les résultats.
Pour les oui, c’est gagné.
Il entendit le raclement des chaises à la table où ils étaient.
Puis les pas qui s’en éloignaient. Il abaissa légèrement la carte des vins et les vit sortir de la pièce ensemble. Comme ils franchissaient la porte qui menait au hall de l’hôtel, le visage de Cora se tourna sur le côté. L’homme lui parlait et elle portait une attention soutenue à ce qu’il lui disait. Ses lèvres étaient légèrement entrouvertes et son expression était passive, quelque peu rêveuse, presque celle d’un enfant écoutant une histoire. Puis elle laissa retomber ses épaules, légèrement, très légèrement, et cependant ce geste prenait un sens énorme. C’était comme un mouvement d’abandon, c’était comme si elle cédait.
Suis-je en train de me soumettre ? Se demanda-t-elle.
Suis-je réellement en train de me soumettre et de dire oui à cet homme ? Je ne sais pas. Je ne suis sûre de rien en ce moment.
Je ne suis même pas sûre de savoir où nous sommes ni où il m’emmène.
Où m’emmène-t-il ?
Ils étaient en train de traverser le hall de l’hôtel. Il la guida vers la porte latérale qui menait à la piscine. Ensuite ils se retrouvèrent dehors, et elle dut fermer à demi les yeux, à cause du soleil aveuglant des Caraïbes. L’endroit était bondé et elle l’entendit dire, « Eloignons-nous de cette foule. Allons marcher dans le jardin. » Dans son for intérieur elle dit, Jardin ? Quel jardin ?
Et il dit, « Il y a un jardin merveilleux ici. Les fleurs valent vraiment la peine d’être admirées. »
Mais je ne veux rien admirer, pensa-t-elle. Je ne veux pas de ce jardin. Je ne veux pas m’en approcher. Elle essaya de dire cela à voix haute, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Tout ce dont elle se sentait capable, c’était de marcher à ses côtés le long d’un gazon de velours, puis traversant ce gazon jusqu’à une allée de graviers qui longeait les plates- bandes d’arbustes et de fleurs … Le jardin était très spacieux et une partie en avait été nivelée par quelques marches de pierres qui passaient au milieu du talus en pente et, qui scintillaient comme une collection de pierres précieuses. Cette partie du jardin, c’était le jardin de rocaille. Les roches étaient vert argenté et rose argenté et jaune ambré et les fleurs étaient mauves et bleu foncé et bleu clair et orange vif. Quelques rochers étaient couverts de buissons de lauriers.
« …. On donne son nom à cet endroit, » disait-il, « Vous voyez, là ? Le laurier sur les rochers ? » Un instant, il s’écarta pour lui permettre de mieux voir. Il dit, « C’est du laurier commun. Il vient du sud de l’Europe. »
Mais elle n’entendit pas. Elle venait de perdre l’équilibre sur les marches et allait tomber lorsqu’il pivota sur lui-même et la reçut dans ses bras. Ses doigts épais encerclèrent ses bras et comme il la remettait sur pieds elle se laissa tomber contre lui. Puis elle se redressa et comme il la libérait, ils se regardèrent. Elle sentit la chaleur de ses yeux, la tension de son regard lui brûler le visage. Elle eut la sensation d’un feu liquide qui la pénétrait.
Son cerveau bouillonnait et son sang bouillonnait et elle pensa,
J’ai le vertige, j’ai le vertige ….
Mais ça ne peut pas être ça, se dit-elle. Ce doit être le soleil, il est tellement brûlant. Je devrais avoir une ombrelle, parce que c’est seulement à cause du soleil. Mais arrêtez, je vous en prie.
Cessez de me regarder de cette façon.
Alors ils descendirent ensemble les marches de pierre. Un petit espace les séparait mais c’était comme s’il la touchait. En fait elle avait l’impression qu’il la tenait, qu’il l’étreignait, qu’il la pressait entre ses bras, ses doigts épais s’enfonçant dans sa chair, la faisant fondre. Elle entendit une voix qui aurait pu être la sienne mais elle savait que ce ne l’était pas : elle venait de loin et elle disait, « Ne vas pas te salir. ». Elle répondit à la voix, les nerfs tendus et faisant un effort pour dire avec défi :
Laisse-moi tranquille, laisse-moi tranquille. Est-ce que tu ne peux pas me laisser en paix ? Tu ne comprends donc pas ?
Je veux cela. J’en ai besoin. Je sais à quel point j’en ai besoin et il faut que je l’obtienne. Mais tu sais bien que tu ne peux pas l’avoir, tu as bien trop peur. Mais pourquoi ? Pourquoi as-tu si peur ? Mais., parce que c’est dégoûtant, c’est honteux et effrayant.
Tu vas être souillée, voilà ce qu’il va t’arriver. Tu ne peux même pas faire ça avec l’homme dont tu portes l’anneau. Pour quelle raison …
Pour quelque invraisemblable raison, quelque effroyable raison ….
Elle frissonna. Et puis, pendant un moment son esprit vagabonda et elle voyait au travers d’un très long tunnel rempli d’obscurité de toutes les années qui étaient passées. C’est là-bas, pensa-t-elle. C’est là-bas qu’il est arrivé quelque chose. Ce quelque chose m’a agrippée et n’a jamais lâché prise. On dirait des griffes dans mon cerveau, les doigts agrippés à mes pensées et tordant mes pensées pour étouffer toute chance de s’épanouir. Oui, c’est ça, voilà ce que cela t’a fait.
Cela t’a empêchée de grandir. Mais qu’est-ce que cela veut dire ?
Tu sais ce que cela veut dire. Cela veut dire que tu n’es pas une femme, pas une vraie femme. Tu n’es qu’une petite fille terrifiée.
Je n’aurai pas peur, se dit-elle. J’ai vingt-neuf ans et je suis d’une intelligence moyenne, au moins assez intelligente pour voir les choses telles qu’elles sont. Eh bien, quelle est la réalité ?
Quelle que soit la réalité, il n’y a pas de quoi avoir peur. Sûrement.
Il n’y a aucune raison d’avoir peur de cet homme Atkinson. Sans doute il est du genre plutôt rude et je crois, que sous ses dehors de boy-scout sain et bien portant, il y a de la brute en lui.
Par exemple, cette histoire de femme battue jusqu’à lui fracasser la mâchoire. Il n’avait pas besoin d’en parler et cependant il a semblé éprouver un malin plaisir à le faire. N’importe, il sait aussi être un gentleman et il n’y aura pas de séquelles. Partons de ce principe, veux-tu ?
Mais j’en ai envie ? Se dit-elle. Non, ce n’est pas ce que tu penses vraiment. Mais si, je le veux. Je veux qu’il me … Allons, arrête ça, se dit-elle. Arrête ça, une fois pour toutes.
D’accord. J’arrête. Je vais essayer. Elle dit à haute voix, « Quel dommage que je n’aie pas une ombrelle. »
« Oui » dit-il « Le soleil est ardent, on cuit ici. » « On va rôtir, » dit-elle. Puis, d’une voix quelque peu hésitant,
« Si on … Rentrons à l’hôtel. » « Il y a un peu d’ombre là-bas. » Il désignait un bosquet.
« Peut-être y trouverons-nous un banc et vous pourrez vous reposer un instant. En tout cas, vous aurez moins chaud. »
Ils étaient arrivés au bas des marches de pierre et se dirigeaient vers le coin de verdure. Il y avait un chemin étroit entre les buissons qui menait aux arbres. Elle marchait devant lui et sentait qu’il la suivait de près.
Elle se disait qu’il était trop près et puis que le chemin était trop étroit, le feuillage trop épais. Elle frissonna à nouveau. Elle se dit qu’il fallait qu’elle cesse de frissonner et qu’elle continue à marcher et elle marcha lentement et régulièrement le long du sentier qui faisait une courbe puis une autre et continuait sous les arbres jusqu’à lui faire découvrir un petit bassin.
C’était un tout petit bassin au milieu des buissons. Un bassin avec des poissons rouges.
Elle poussa un cri rauque et se mit à courir. Puis elle s’évanouit.
Comme il la ramassait, en haletant elle lui dit, « Emmenez-moi …
Eloignez-moi d’ici, vite … »
Un garçon s’approcha de la table de Bevan et lui dit, « Qu’est-ce que monsieur désire ? »
« N’importe quoi. Ce que vous voudrez. »
« Quelque chose avec du rhum ? »
« Du rhum, » murmura-t-il en rêvassant. Il regarda le visage brun du garçon. « Quel genre de rhum ? »
« Le meilleur, monsieur. Nous n’avons que les meilleures marques. »
« Je ne veux pas le meilleur. Je veux le plus mauvais. »
Le garçon sourit avec patience.
« Le plus mauvais, » dit Bevan, « La marque que vous réservez seulement aux épaves incurables. »
« Je crains bien que nous ne servions pas ça ici, monsieur. »
« Vous avez foutrement raison. Vos clients sont des gens convenables, sains, respectables.
Pas vrai ? »
« C’est exact, monsieur. »
« Alors, vous voyez, » dit Bevan, « Je ne fais pas partie de cette catégorie là. »
Il se mit debout, souriant aimablement au garçon. Il sortit son portefeuille et lui tendit un billet d’un dollar.
« Mais.. Monsieur … »
« Gardez-le bien, » dit-il. « Gardez-le en souvenir. En cadeau d’adieu. »
« Vous voulez dire que vous nous quittez, Monsieur ? »
« Avec des grelots, des clochettes, » Il donna une tape amicale sur l’épaule du garçon et sortit du bar, traversant le hall jusqu’à la sortie principale, qui donnait sur Harbour Street. Devant la grille quelques chauffeurs de taxi étaient assemblés, et tandis qu’il se rapprochait, ils l’entourèrent, l’un parlant plus vite que l’autre, chacun désignant son taxi comme s’il avait plus à offrir que les autres. Il monta dans celui qui était le plus près et tandis que le chauffeur se mettait au volant, il lui ordonna, « Chez Winnie »
Le chauffeur se retourna, ahuri.
« Vous m’avez bien compris, » dit-il au chauffeur, « J’ai dit chez Winnie. »
« J’vous d’mande bien pardon, mon capitaine. Mais est ce que vous êtes bien certain que …» « Oui, je suis bien certain. » « Mais, mon capitaine … »
« Dites donc, vous voulez cette course, oui ou non ? »
Le chauffeur se retourna et mit le moteur en route.