CHAPITRE III
Il marcha très longtemps. Son allure n’était pas insouciante comme celle d’un touriste à la découverte du pays. Il allait comme vers un but défini, comme s’il avait pris la décision de se rendre à un endroit précis. Les indigènes lui prêtèrent peu d’attention. Il leur donna l’impression d’être quelque fonctionnaire ou un employé de consulat se rendant à un important rendez-vous d’affaires. Sans doute, s’ils avaient su qu’il était effectivement un touriste, ils se seraient pressés autour de lui pour essayer de lui vendre des souvenirs et des cartes postales ou autres babioles et ceux qui n’auraient rien eu à offrir lui auraient demandé l’aumône. Dans les bas quartiers de Kingston on rencontre beaucoup de mendiants dont l’âge oscille entre cinq et quatre-vingt-cinq ans. Et qui sont très obstinés. Bien plus que les innombrables femmes assises sur le pas des portes présentant au passant leurs colliers de perles et les chapeaux de paille et les paniers qu’elles ont tressés elles-mêmes. Mais leur obstination ne peut pas rivaliser avec celle des chauffeurs de taxi. L’obstination des chauffeurs de taxi de Kingston est célèbre. Ils offrent leurs services à la façon des camelots de foires qui n’admettent pas de refus. Ce sont surtout les touristes qui les font vivre et on dit qu’ils ont un flair tout particulier pour les dénicher; ils les sentent venir de loin. Dans l’opinion de presque tous les antillais, les touristes, en général, dégagent une odeur très personnelle.
Mais le chauffeur en particulier ne se fia pas à son odorat mais à sa vue perçante. Plusieurs heures auparavant il avait aperçu cet homme à l’allure distinguée passer devant lui, puis il l’avait revu à moins d’une heure et demie de là, et maintenant, le revoyant passer pour la troisième fois, il remarqua qu’il avait ralenti son pas qui lui semblait quelque peu hésitant.
Le chauffeur de taxi était appuyé contre le pare-chocs légèrement cabossé d’une vieille Austin. Comme Bevan approchait, il se redressa et se mit en travers du chemin et dit : « Où vous allez, M’sieur ? »
« Je ne sais pas vraiment », dit Bevan, attendant que l’Antillais s’écarte de son chemin. « Je n’en ai pas la moindre idée. »
Le chauffeur de taxi dit, « Est-ce que vous cherchez … »
« Je ne sais pas ce que je cherche, » dit Bevan sans que cette remarque s’adressât à qui que ce soit en particulier.
« Peut-être que je peux vous venir en aide. » Le visage noir de l’Antillais était grave.
« J’en doute » murmura Bevan, le dépassant, le regard ailleurs.
« J’en doute fortement. » « A quel hôtel vous êtes ? »
Bevan le regarda. « Oh, je vous en prie … Oh, eh bien … Je suis au Laurel Rock. Et alors ? » « Croyez-moi, M’sieur, y a loin jusqu’à là-bas. Une distance qu’on peut pas faire à pieds. Avec votre permission je vais vous conduire au Laurel Rock. »
« Je peux marcher, » dit Bevan vaguement, « J’aime la marche »
« Croyez-moi, m’sieur, c’est pas la raison. La raison — et l’Antillais tendait son index vers le ciel qui s’assombrissait « Y’s’fait tard. »
Bevan sourit faiblement. « Pour ça, vous avez raison. » A la façon dont il dit cela, l’heure n’avait rien a voir. D’une voix presqu’indistincte il ajouta : Vous ne savez pas à quel point vous avez raison. »
L’antillais fronça légèrement les sourcils, décelant quelque chose d’étrange dans le ton de la voix de cet homme, dans son regard. Mais l’important pour lui, l’était la course et il reprit ses boniments.
« Croyez-moi, m’sieur, ces parages sont pas sûrs pour un touriste à la nuit tombée. On risque de rencontrer des bandits et des vauriens. » « Vraiment ? » Dit Bevan en souriant. Le chauffeur de taxi opina de la tête avec gravité, « des sales gens, m’sieur. »
« Tant mieux, » dit Bevan, « j’aimerais assez ça. Je ne vaux pas grand’chose moi-même. »
Le chauffeur lui jeta un regard oblique. « J’vous d’mande pardon, m’sieur, mais est-ce que vous ne vous moquez pas de moi ? » « Je suis tout-à-fait sérieux. » L’Antillais se tut pendant un court moment. Il réfléchissait à la meilleure façon de traiter ce problème. Car c’en était un; il avait le sentiment qu’il se trouvait dans une situation tout-à-fait inhabituelle.
Bevan disait : « D’accord, mon vieux. Emmenez-moi. » « Au Laurel Rock ? »
« Non » répondit Bevan. « Loin du Laurel Rock. Aussi loin que possible. »
Dans son for intérieur l’Antillais se dit que l’homme était cinglé et que ce qu’il avait de mieux à faire était de le planter là. Il ne se sentait jamais à son aise avec les gens bizarres.
I Décida qu’il en avait assez. Il fit un pas sur le côté et se dirigea rapidement vers l’Austin, grimpa dans la voiture et mit le moteur en marche.
Bevan, surpris, regarda la vieille petite guimbarde
Disparaître. Son sourire s’effaça et il dit à voix haute, « L’indifférence des gens … » Et puis il haussa les épaules. « Après tout, pourquoi diable ne le seraient – ils pas ? »
Il jeta un regard autour de lui, cherchant une enseigne quelconque d’un débit de boissons.
Il n’y en avait pas trace, où il était. Il ne savait pas dans quelle rue il se trouvait. C’était une rue calme, complètement déserte, il avança lentement dans le silence et l’obscurité qui augmentait. La rue n’était pas éclairée et il sentit croître en lui un sentiment de malaise qui se mêla à une espèce de satisfaction à l’idée que c’était justement comme ça que les choses devaient se passer.
C’était un étrange mélange de sentiments, mais, bien entendu il ne se rendit pas compte à quel point; il n’essaya pas d’analyser, d’étudier la situation dans laquelle il s’était mis. Tout arrivait sur la pointe des pieds, presque insensiblement …
Bevan tourna au coin de la rue et se trouva dans Barry Street.
Barry Street est une voie plutôt étroite située entre Harbour Street au nord et Queen Street au sud. Ces deux rues sont plus larges, mieux pavées et, quand on consulte le plan de la ville, elles ont l’air plus importantes.
Dans Harbour Street, on trouve de nombreux magasins ainsi que des entrepôts et des maisons de courtage; Queena Street est plus ou moins la « grand’rue », très bruyante et en quelque sorte celle des plaisirs nocturnes, brillamment éclairée, avec ses hôtels, ses bars et ses restaurants bon marché fréquentés surtout par les indigènes. En comparaison, Barry Street n’est qu’une ruelle de crève-la-faim.
Cependant, l’argent y change de mains plus rapidement que partout ailleurs. Barry est le centre de distribution d’un commerce d’un type spécial dont on ne peut faire la publicité ni dans les journaux, ni sur les affiches.
La vie nocturne, tout au long de Barry street se manifeste surtout dans les arrière-boutiques. La plupart des clients sont des marins descendus de navires marchands à quai dans le port de Kingston.
Aux heures grises du petit matin, ils déambulent dans Barry street les yeux injectés, aspirant l’air frais qui a pour eux un goût de vinaigre et de graisse. Plus tard, au cours de leurs voyages, dans les bars des ports qu’ils visiteront, ils donneront ce conseil aux autres marins, compagnons de leurs beuveries : « Si jamais vous touchez Kingston à la Jamaïque, n’allez surtout pas à Barry street pour l’amour de Dieu. »
« Affreux ? »
« Pire que ça. T’aurais de la chance de t’en sortir vivant ! »
Mais cette publicité négative a souvent pour effet d’agir comme un aimant sur la plupart des marins de la marine marchande. Cela équivaut à un défi et, en groupe, ils prennent plaisir à relever les défis dangereux. Si bien que Barry street les attire comme des alouettes et qu’en y pénétrant avec une espèce de crainte mais avec un air conquérant, ils se disent : « les autres peut-être, mais sûrement pas moi. Moi, je m’en sortirai, sûr et certain. »
Il y en a qui s’en sortent, d’ailleurs. Mais pour la plupart c’est la défaite. Ils en ressortent les poches vides, la tête fracassée. Nombreux sont ceux qui en reviennent les mains crispées sur leur ventre déchiré d’un coup de couteau. Mais dès que leur bateau mouille à Kingston au passage suivant, ils se précipitent à Barry street.
Ils franchissent les entrées minables qui portent des enseignes manuscrites où on peut lire : « Débit de boissons alcoolisées. »
Dans les salles qui donnent sur la rue tout est légitime et les clients payent leur rhum un prix normal, six pences ou dix cents pour un verre d’eau à moitié plein. La modicité de ces prix leur permet d’ingurgiter une quantité énorme de liqueur et, graduellement les achemine vers les pièces de derrière où le jeu, les filles ou peut-être tout simplement quelqu’un avec une matraque les attendent.
En conséquence de quoi, ou bien les tricheurs leur prennent leur argent, ou bien les filles les volent, ou bien il se font assommer.
Mais qu’ils en soient conscients ou non, c’est ça qu’ils recherchent. Et si cela ne se produit pas, ils n’ont de cesse que cela finisse par arriver. Il y a à cela une raison métaphysique. Cette raison n’est pas si difficile à expliquer. Les océans ont été créés pour les poissons, pas pour les bipèdes; c’est pourquoi l’effet de longues semaines ou de plusieurs mois à bord d’un lent cargo est identique à la lente mise à feu d’une mèche au bout de laquelle se trouve un pétard prêt à éclater.
Ce soir-là, quatre matelots norvégiens entrèrent chez « Winnie » dans Barry street. Tranquilles ils étaient en entrant, tranquilles ils furent lorsqu’ils s’installèrent à une table. Derrière son comptoir, Winnie comprit avec son œil expert, qu’ils ne le demeureraient pas longtemps.
Elle soupira intérieurement. A cause d’un mauvais rhume, elle avait mal à la tête. Toute la journée, elle avait espéré qu’il n’y aurait pas de bagarres; c’était cette idée d’avoir à tout déblayer après qui l’ennuyait.
Winnie était une vieille fille entre deux âges qui avait travaillé durement toute sa vie et ne s’était pas beaucoup amusée. Ses rapports avec les hommes avaient été plutôt ratés et bien qu’elle ait fait des efforts pour s’en rapprocher, eux, ne lui en donnaient pas souvent l’occasion. Ce devait être à cause de son apparence.
Sa peau jaunâtre était horriblement marquée par la petite vérole qu’elle avait eue étant enfant, et son menton était pour ainsi dire inexistant. Une autre cause de son célibat et de sa presque virginité était son absence totale de formes féminines. Elle était aussi plate devant que derrière. En fin de compte, c’était un mètre soixante et cinquante sept kilos de femme peu attrayante.
Mais cela ne la gênait pas trop. Il y avait beau temps qu’elle avait pris la décision de ne pas laisser cela la gêner. La seule chose dont elle se souciait vraiment, c’était d’avoir à nettoyer, à rétablir l’ordre après le chambardement causé par des bouteilles en miettes et des chaises cassées.
Elle dévisagea à nouveau les quatre norvégiens et se demanda combien de temps allait s’écouler avant que quelque chose n’éclate.
En plus des norvégiens il y avait peut-être une douzaine de clients dans le bar. Trois d’entre eux étaient des cuisiniers chinois débarqués d’un navire venu d’Australie, et tous les autres étaient des indigènes excepté Bevan qui s’était assis sur un tabouret près de la fenêtre, son verre de rhum posé sur le rebord. Lorsqu’il était entré dans le bar, on l’avait regardé avec curiosité. Mais le temps avait passé — il était là depuis des heures — et on s’était lassé de se demander qui il pouvait bien être et ce qu’il était venu chercher là. On en était arrivé à la conclusion que son seul désir était de boire, de boire beaucoup.
Les Norvégiens furent calmes pendant environ un quart d’heure.
Puis l’un d’eux se leva, s’approcha de Winnie et lui dit en anglais : « Où est la musique ? »
« Pas de musique, » dit Winnie, « la musique est cassée. »
« Quelle musique ? Qui est-ce qui en joue ? »
« C’est la machine qu’est la musique » expliqua Winnie. « Elle avait besoin de réparations et on l’a envoyée à l’usine. »
Le Norvégien demeura perplexe pendant un moment et était déjà prêt à accepter ce contretemps, puis il secoua la tête avec obstination et dit d’une voix forte : « C’est pas une excuse. »
Winnie ne répondit pas. Elle dirigea son regard au-delà du Norvégien, en direction des trois chinois qui, par gestes réclamaient une nouvelle tournée de bière. Tournant le dos au Norvégien, Winnie ouvrit le réfrigérateur et s’apprêtait à en tirer trois canettes, lorsque celui-ci se pencha par-dessus le comptoir et lui saisit le bras. Il agit si rapidement qu’il la fit basculer. Elle lâcha deux des bouteilles et rattrapa la troisième au vol d’une main ferme, son bras laissé libre pendant raide le long de son corps. Elle entendit le Norvégien qui lui disait : « Sûr, quand j’m’adresse à quelqu’un, j’veux qu’y m’écoute avec respect. »
Il resserra sa prise. Elle demeurait immobile, de profil, son bras libre ayant perdu de sa rigidité, mais ses doigts toujours fermes sur le goulot de la bouteille de bière.
« Et aussi, » continua le Norvégien, « quand je cause à quelqu’un, sûr j’veux qu’y m’regarde en face. »
Winnie ne fit pas un mouvement. Elle attendait que l’autre desserre son étreinte. C’était un homme fort aux doigts épais et puissants. Son pouce pressait sur une veine et lui faisait mal.
« Vous m’montrez qu’la moitié de votre figure, » dit le Norvégien. « Sûr, j’veux la voir tout entière quand j’cause. » Elle avait bien envie de le frapper avec la bouteille. Non pas qu’elle ait été en colère, car ce n’était pas le cas. A vrai dire, il lui faisait plutôt de la peine. Dans sa voix elle devinait qu’il était terriblement malheureux et qu’il avait le mal du pays. En outre, il était relativement jeune et elle avait toujours pitié des jeunes qui sont loin de chez eux.
Mais si elle ne le frappait pas, quelqu’un d’autre le ferait et ce serait le début d’un beau chahut. D’une manière toute technique, elle se demandait ce qu’elle pourrait faire pour éviter cela; Le pouce s’enfonçait profondément dans son coude et elle décida que la meilleure chose à faire était d’obéir. Alors elle lui dit : « Très bien, m’sieur. J’vous écoute. » En lui présentant son visage en face.
« Bon » dit le Norvégien en inclinant la tête d’un air approbateur, mais lui lançant de ses yeux gris – bleus un regard glacé et autoritaire. « Sûr, tout c’que j’demande, c’est un minimum de politesse. »
Mais il était quelque peu emporté par son idée et oubliait de libérer le bras de Winnie.
Un des Antillais avança près du Norvégien et lui dit : « Vous n’êtes pas tellement poli vous-même. »
Sans le regarder le Norvégien dit : « T’approche pas de moi, métèque. »
« De quoi ? » Dit l’Antillais très calmement, « Comment t’as dit ? »
Avant que le Norvégien ait pu répondre, un de ses camarades de bord s’était levé de table et venait vers lui rapidement lui disant dans leur langue natale, « Arrête de déconner »
« Te mêles pas de ça, » répondit-il en norvégien. « Tu t’conduis comme un imbécile, » dit l’autre Norvégien. Il regarda l’Antillais, puis Winnie essayant de leur faire comprendre avec les yeux qu’il avait honte de l’attitude de son compagnon.
Le Norvégien trapu lâcha le bras de Winnie. Il se retourna lentement et fit face à son camarade et dit : « Maintenant tu viens de déclencher quelque chose. Sûr, tu viens de me vexer. »
« Et comment qu’on peut réparer ça ? » « Je n’sais pas très bien. J’réfléchis. » Les deux autres Norvégiens qui étaient restés attablés se levaient pour aller au-devant d’eux. Et bientôt il y eut foule autour du comptoir car plusieurs Antillais vinrent se mêler au groupe. Winnie qui tenait toujours la bouteille dans sa main, dit : « Ça va comme ça les gars. Retournez à vos tables. C’est terminé. »
« Qu’est-ce qu’est terminé ? » Demanda le Norvégien costaud.
« J’ai dit que c’était terminé, » dit Winnie. Son ton montait. Elle leva la main pour qu’on vit la bouteille. « C’est moi qui commande, j’ai dit c’est terminé. » « Sûr que c’est terminé, » dit le costaud « ça peut pas être fini puisque ça a pas commencé. »
« La remarque est logique, » dit un Antillais. « J’trouve qu’elle est très logique. »
« Ah tu trouves, négro ? » Le costaud sourit. C’était un sourire venimeux et comme il s’évanouissait sur ses lèvres, l’autre Norvégien lui donna un terrible coup de poing sur la bouche. Il tomba en arrière contre l’Antillais qu’il venait de contrarier. L’Antillais visa sa tête, manqua son coup et frappa un des trois autres Norvégiens entre les deux yeux. C’est ainsi que les choses commencèrent et quelques-uns saisirent des bouteilles sur les étagères derrière le comptoir … Parmi les Antillais certaines haines personnelles contenues firent surface, et plusieurs se battaient à coups de poing. Le Norvégien costaud se battait au corps à corps avec celui qui l’avait traité d’imbécile. Pendant ce temps, les trois cuisiniers chinois essayaient de se frayer un chemin vers une porte latérale qui donnait sur l’impasse. L’un deux y parvint mais les deux autres se trouvèrent bloqués par l’enchevêtrement des combattants dont quelques-uns roulaient par terre et d’autres cherchaient leur équilibre après un coup reçu, haletant, grondant et maugréant bruyamment, avec le désir forcené de taper dur sur quelqu’un ou sur quelque chose.
De l’autre côté de la pièce, Bevan, la tête reposant sur le rebord de la fenêtre, les yeux à moitié fermés, ne voyait que son verre vide. Il entendait le bruit sourd que faisaient les gens en tombant, les coups qui volaient, les rebondissements après les chutes violentes, les martèlements, mais tout ce bruit le laissait indifférent. Toute son attention était concentrée sur son verre vide. Il ne devrait pas être vide, se disait-il. Il devrait être plein de rhum.
Il leva juste un peu la tête et balbutia : « Prêt pour un autre. »
Juste à ce moment là, un Antillais lança avec violence une chaise à la tête d’un de ses compatriotes qui lui devait quatre shillings depuis plusieurs semaines et n’avait pas manifesté la moindre intention de les lui rendre. La chaise vola au-dessus de la tête de l’homme qui l’esquiva avec grâce, manqua de peu le crâne de Bevan et atterrit dans la fenêtre avec un grand fracas de verre brisé.
Bevan battit des paupières à plusieurs reprises et dit : « Ce n’est pas ça que j’ai commandé. J’ai demandé un autre verre. »
Un moment après, un des Norvégiens reçut une formidable claque en pleine figure qui le fit bouler à travers toute la salle. Il entra en collision avec Bevan qui tomba de son tabouret et s’affala lourdement sur le sol. Le Norvégien se releva aussitôt, en reprenant sa respiration, et se replongea dans la bagarre. Bevan resta assis par terre, sa chemise, sa cravate et son complet de mohair tachés du sang qui avait coulé de la bouche et du nez du Norvégien. Il abaissa les yeux sur ses vêtements maculés et secoua la tête d’un air de profonde désapprobation.
« Ça ne m’plaît pas du tout » murmura-t-il « il me faut absolument un autre verre. »
Il attendait, dans cette fâcheuse position, qu’on lui apportât un autre verre de rhum.
De l’autre côté de la pièce le tumulte était à son comble, la mêlée était devenue générale et gagnait en intensité. Elle avait dépassé le stade de la furie produite par un trop plein de rhum; elle était maintenant produite par la vue du sang. Plus il y avait de sang répandu, plus on en revoulait.
Winnie décida qu’elle n’avait rien de mieux à faire que de se mettre à l’abri. Elle s’était accroupie derrière le comptoir, se demandant s’il allait tenir le coup. Déjà quelques planches s’étaient écroulées. Le comptoir commençait à s’affaisser et craquait et grondait sous le choc des corps titubants. Winnie évaluait le coût d’un nouveau meuble ou celui de réparations par un menuisier. Elle se sentit lésée, sa lèvre inférieure gonflée lui donna un air renfrogné.
Elle se dit qu’elle n’avait aucun moyen de poursuivre qui que ce soit en dommages-intérêts. C’est un des inconvénients de ce genre de commerce. « C’que tu devrais faire, Winnie, c’est d’en changer. »
Mais pour faire quoi ? Aller travailler en usine ? Ou dans les champs ? Ou rester assise derrière un stand à vendre des mangues et des citrons ? Avec les yeux remplis de larmes quand, à la fin de la journée on fait le compte des fruits et des légumes invendus, et qu’il n’y a aucune compensation possible. Non, ce n’est pas ça que tu veux. Tu y as déjà goûté à ça; rappelle-toi la manufacture de tabac, les champs de canne à sucre et le marché, et tu en avais conclu que c’était bon pour les imbéciles, les mous, les timides. Et cependant. Winnie, toi-même tu es une imbécile quand tu fais le point. Tu fais ce que tu peux pour être gentille avec tes clients et vois ce qu’ils font de ta boîte.
Regarde bien ce qu’ils font de ton établissement si convenable que tu t’efforces, à la sueur de ton front, de garder impeccablement propre. Les verres toujours propres et pas une trace de poussière sur les tables. Et pas de cafards sur le parquet. Oui, j’insiste, ceci est un établissement convenable, pas comme les autres bars de Barry street avec toutes les manigances qui ont lieu dans l’arrière-boutique. Dans la pièce du fond de l’établissement, il n’y a pas de filles, pas de jeu, pas de brute payée qui attend derrière la porte, une matraque à la main. Mais qu’est-ce que te rapporte ton honnêteté ? Et de quelle façon te remercient-ils ? Regarde-toi en ce moment. Tu te caches comme une pauvre petite souris qui a peur et si tu redresses la tête même d’un centimètre, tu risques qu’on te la fracasse. Elle continua de ressasser ces tristes réflexions tout en restant tapie sous le comptoir. Un Antillais atterrit sur le bar et retomba comme une masse inanimée à ses côtés. Comme il sombrait dans le plus profond sommeil il prit sa tête pour un oreiller. Machinalement, elle le prit dans ses bras, comme si elle voulait le bercer. Elle se sentit tout à coup moins seule là-dessous, même si elle n’avait personne à qui parler.
Quelques instants plus tard un des Norvégiens fit une culbute maladroite qui l’envoya également derrière le comptoir. Il s’écroula de l’autre côté de Winnie, les pieds en l’air. Elle le poussa pour rétablir son équilibre; alors, à demi-conscient il tomba contre elle. Si bien qu’à présent elle ne se sentait plus seule du tout et que sa moue avait disparu. Elle était là, entre l’Antillais évanoui et le Norvégien hébété, ses bras entourant leurs épaules. Un sourire vague, pensif, naquit sur ses lèvres, une espèce de sourire de Madone. Elle eut l’impression qu’enfin on avait besoin d’elle.
La sensation était très agréable et elle s’y laissa entraîner, s’y perdit au point qu’elle n’entendit plus les bruits de la bataille qui se livrait de l’autre côté du comptoir. Elle n’entendit même pas un client qui donnait des coups de poing sur le bar et réclamait à boire.
« Allons, j’ai soif, » se lamentait Bevan. Il cognait la surface de bois de son poing crispé. « Qu’est-ce qui se passe ? Les barmen sont en grève ? »
Il avait renoncé à attendre une serveuse et avait réussi à se remettre sur ses pieds et se tracer, chancelant, un passage à travers la confusion générale de la bataille qui l’enveloppait et le faisait osciller sur ses jambes de-ci de-là sans, pour cela, lui faire perdre l’équilibre. Il se rendait vaguement compte que quelque chose d’insolite se passait autour de lui, mais son cerveau imbibé ne réalisait rien de tout cela. Tout ce qu’il désirait, c’était un autre verre, c’est tout.
Il frappa à nouveau sur le’bar. Et dit : « Alors, elle est bientôt finie cette comédie ? Vous me prenez pour un …. » Un poing destiné au visage de quel – qu’un d’autre, heurta un côté de sa tête.
Il tituba et dut se retenir au comptoir pour garder son équilibre. Ses yeux clignotèrent, puis il essaya à nouveau de se faire entendre : « Vous croyez que je n’ai rien d’autre à faire ? Vous me prenez peut-être pour un … »
Il ne poursuivit pas car un Antillais, d’un coup formidable en pleine figure l’envoya bouler. Presqu’en même temps il reçut un coup de coude dans les côtes et le pied d’une chaise cassée destiné au crâne de quelqu’un d’autre vint s’abattre rudement sur son épaule. Il soupira avec agacement et lassitude, et dit : « J’vous en prie, fichez-moi la paix. Allez jouer ailleurs. » Puis, manifestant à nouveau son impatience à se faire servir, « Mettons les choses au point, si vous voulez. Je vous ai déjà dit que je ne suis pas ici comme un vulgaire flâneur. Vous m’entendez ?
Je ne viens pas ici seulement pour encombrer, je suis un client, je paye argent comptant. Je vous l’prouve. » Sa main s’accrocha maladroitement au revers de son veston et glissa à plusieurs reprises, et il finit par trouver ce qu’il cherchait dans sa poche intérieure. Il sortit son portefeuille, et l’ouvrant étala ses billets en disant avec indignation, « Alors, vous les voyez, hein ? Vous voyez que je peux payer ! »
Mais on ne le servit pas pour autant. Il ne reçut même pas de réponse. Il soupira encore une fois, referma son portefeuille et le remit dans sa poche. « C’est bien, » dit-il avec plus de tristesse que d’indignation, « puisque c’est comme ça, je m’en vais ailleurs. »
Et il en avait sérieusement l’intention. Tout à fait sérieusement. Il fallait qu’il boive et son besoin lui donnait des battements dans la tête tandis que des yeux il explorait les alentours pour trouver la sortie la plus proche. Il aperçut la porte latérale à l’extrémité de la pièce et commença à se traîner dans sa direction, se frayant lentement un chemin à travers cette masse grouillante et agitée d’hommes aux yeux hagards. Il semblait que tacitement, ils le considéraient comme un « neutre » et que d’un commun accord, sans en approfondir la raison, ils évitaient de le bousculer.
Cependant l’attention d’un Antillais avait été attirée par l’épaisse liasse de billets. Il se détacha de la bousculade et comme un chat qui va chasser la souris, suivit le touriste ivre vers la sortie qui donnait sur la sombre ruelle.
Bevan arriva jusqu’à la porte, l’ouvrit et la franchit en trébuchant.
La ruelle était très obscure. Elle était jonchée d’ordures, de boîtes de conserves et de bouteilles vides. Il restait planté là, battant des paupières et fronçant les sourcils essaya de s’y reconnaître. Il pensa que le mieux était de retourner à Barry Street pour dénicher un autre endroit où on lui servirait à boire. Il marmonna : « Mais où est Barry street ? » Et décida d’aller vers la faible lueur d’une lampe qui filtrait à travers l’obscurité, pas très loin de là. Il fit quelques pas dans cette direction, buta sur une boîte à ordures et tomba à terre. Il se ramassa comme il put, enjamba la boîte à ordures qu’il avait renversée et d’un coup de pied se débarrassa de quelques bouteilles vides, en disant à qui voulait l’entendre : « Où donc est passé le balayeur ? »
La réponse, ce fut un pas qu’il n’était pas en état d’entendre, et un instant plus tard une matraque qui allait s’abattre sur son crâne. Mais la cible était difficile à atteindre car son ivresse le faisait chanceler et la matraque ne fit qu’effleurer son épaule. Il crut que quelqu’oiseau de nuit était passé devant lui et tourna la tête pour voir s’il était suivi d’un autre.
A la lueur qui filtrait de Barry street il distingua la forme noire d’un gourdin recouvert de cuir, et plus haut la face noire de l’Antillais. Il haussa les épaule. Et dit : « Allez, conduis-moi à un bar. On va aller boire ensemble. ».
L’antillais fit faire une trajectoire à son gourdin et visa Bevan à la tempe. Instinctivement, Bevan leva le bras pour se protéger et reçut le choc juste au-dessous du coude. L’Antillais commençait à perdre patience et fit un autre essai. De nouveau il rata son coup et Bevan fut frappé à l’avant-bras, avec une telle force qu’elle se répercuta sur ses côtes et l’envoya au sol.
Il atterrit sur la hanche et lorsqu’il leva la tête il croisa les yeux de l’Antillais qui lui firent comprendre qu’il ne plaisantait pas. Alors il se dit qu’il fallait faire quelque chose qu’il ne devait pas accepter cette situation et se laisser tabasser.
Tandis que la matraque retombait il l’évita en roulant sur le côté, puis de nouveau se retourna de telle sorte qu’il se plaqua de tout son poids dans les jambes de l’Antillais. Celui-ci tomba, se releva aussitôt, sa matraque toujours en main.
Bevan jeta un regard autour de lui, avisa une bouteille vide non loin de là, avança la main et la saisit. Justement l’Antillais se jetait sur lui, balançant sa matraque. Bevan éleva la bouteille s’en servant comme d’un bouclier. La matraque heurta la bouteille, la brisant au ras du goulot. Dans la main de Bevan, la bouteille cassée luisait d’un éclat particulier ce qui fit hésiter l’Antillais. Mais il repartit à l’attaque, sa main droite, faisant tournoyer la matraque tandis que de la main gauche il cherchait à atteindre l’intérieur de la veste de Bevan.
Comme il essayait de faire deux choses à la fois, il s’embrouilla et n’en réussit aucune; la matraque n’atteignit pas Bevan et sa main glissa par-dessus son épaule. Le bond qu’il avait fait fut la cause de sa mort. Le bord coupant de la bouteille cassée lui trancha là gorge et lui coupa la carotide. Il ne put qu’émettre quelques raies et ce fut la fin.
Bevan se remit sur pieds. Il abaissa les yeux sur le corps inanimé qui était à plat ventre. Il demanda : « Ça va ? » Pendant un moment il attendit une réponse. Puis, il comprit d’une certaine façon, qu’il n’y en aurait pas. Même s’il est mort, se dit-il, il vaut mieux s’en assurer. Il se pencha et retourna le corps sur le dos. Et alors il plongea son regard dans une paire d’yeux protubérants grands ouverts qui le regardaient et semblaient lui dire : « Regarde ce que tu as fait. Regarde ce que tu m’as fait à moi. »
Il s’éloigna du cadavre, et marcha aveuglément en direction de n’importe où pourvu que ce soit loin de là. Il redescendit la ruelle, tournant le dos à Barry Street, passa dans une autre ruelle, puis dans une autre. Et, finalement, se retrouva dans Harbour street. Au loin, il pouvait distinguer les fenêtres éclairées du Laurel Rock.