CHAPITRE I
A l’autre extrémité du bar il y avait foule, mais de son côté à lui, il était seul, en train de boire un gin-tonic. Leur gin-tonic était très bon au Laurel Rock, mais il ne s’en rendait même pas compte. Pour lui, rien n’avait plus de goût. Alors, ainsi que cela peut arriver à chacun de nous un jour ou l’autre, il envisagea de mettre fin à ses jours.
Pourquoi pas ce soir ? Pensa-t-il. Aussi bien ce soir qu’un autre.
Pas loin d’ici l’eau est profonde, et tiède la mer des Caraïbes.
Tout ce que ça demanderait ce serait quelque chose de lourd attaché à la cheville. Mais on dit que c’est une façon maladroite de se tuer, cet étouffement, cette inondation interne, quel affreux gâchis !. Peut-être qu’une lame de rasoir ferait mieux l’affaire.
On s’endort à mort. Oui, c’est ça qu’il faudrait, se dit-il.
D’ailleurs, tu as besoin de sommeil. Tu n’as pas dormi convenablement depuis Dieu sait quand …
Il vida son verre et commanda un autre gin-tonic. A l’autre extrémité du bar, ils avaient l’air de prendre du bon temps; la conversation paraissait agréable, coupée par intermittence de rires bruyants. Il essaya de les haïr parce qu’ils étaient heureux. Il accumula de la haine et la dirigea vers eux mais s’aperçut bien vite qu’elle lui revenait comme un boomerang.
En fin de compte, il ne trouvait personne à haïr que lui-même.
Peut-être elle aussi, pensa-t-il. Oui, c’est cela, englobons-la aussi. Mais cela manquerait de galanterie, et tu as toujours fait tant d’efforts pour être galant. C’est d’ailleurs une de tes préoccupations, mon vieux. Quand il y a effort, le résultat ne vaut pas grand-chose. Ce qu’on appelle galanterie devrait venir tout naturellement, ce devrait être inné. Mais, apparemment, tu n’entres pas dans cette catégorie.
Nous ne devons être destinés qu’à des opérations inattendues, telles que celle de ne pas pouvoir dormir, de ne pas pouvoir manger, de ne rien pouvoir faire que de penser à la mocheté de la vie, et quelle bonne chose ce serait d’en sortir.
Eh bien, allons-y et qu’on en finisse une fois pour toutes, se dit-il avec fermeté.
Il s’éloigna d’un pas du comptoir, fit un autre pas en arrière et ferma les yeux. Un frisson le parcourut depuis les omoplates tout le long des bras. Il rouvrit les yeux et vit le barman qui le regardait d’un air interrogateur.
« Vous ne vous sentez pas bien, Monsieur ? » Demanda-t-il calmement et avec courtoisie.
Fronçant les sourcils il observa l’Antillais qui portait col anglais et cravate blanche, avec un gilet d’une blancheur impeccable.
« Bien sûr que je m’sens bien, » dit-il la bouche pâteuse, et presque grossièrement. « Qu’est-ce qui vous fait croire que je n’vais pas bien ? »
« Je pensais que vous pouviez être souffrant, monsieur. Tout à l’heure, vous m’avez eu l’air de …. »
« Ecoutez, » dit-il au barman en se penchant en avant, les mains agrippées au rebord du comptoir, « Je ne suis pas ivre, si c’est cela que vous supposez »
« Ce n’est pas ce que je voulais dire, monsieur, mais … »
« Je ne suis pas intéressé par ce que vous vouliez dire. Vous êtes ici pour servir à boire, non ? »
« Mais oui, monsieur, mais … »
« Alors, servez. Occupez-vous de vos clients et laissez-moi tranquille ».
« Bien monsieur. » Le barman acquiesça. « Très bien, monsieur. »
« Et puis, » dit-il au barman, « Je ne veux pas de ce « monsieur » tout le temps. Où sommes-nous donc ? Dans la marine britannique ? »
Le barman ne répondit pas. Il restait là, derrière le bar, très droit, très digne, l’air très anglo-africain avec son col anglais très blanc contrastant avec la couleur sombre de sa peau. Il était fier de sa loyauté à la couronne, fier de son état de citoyen de la Jamaïque et de son job au Laurel Rock de Kingston. Son visage resta impénétrable tandis qu’il attendait la suite de la remarque sur la marine anglaise que venait de lui faire ce touriste américain.
« Je n’aime pas qu’on m’appelle « monsieur », dit l’Américain. « Ca m’agace d’être appelé « monsieur ».
Le visage de l’Antillais restait fermé. « Comment préféreriez-vous qu’on vous appelle ? »
L’Américain réfléchit un moment. « Pauvre mec », dit-il
« Je ne comprends pas bien ce mot, » dit l’Antillais doucement.
« Vous comprendriez si vous me connaissiez mieux. » Son regard passa au-dessus du barman à la peau foncée; il saisit le grand verre, le porta distraitement à ses lèvres et but le restant de son gin-tonic jusqu’à la dernière goutte. Il tendit le verre vide au barman et marmonna : « Un autre ».
« Etes-vous bien sûr que vous en voulez un autre ? »
« Sûrement pas, bon Dieu » Le touriste américain avait toujours le regard dans le vague, « c’est même la dernière chose au monde que je veux. Mais, c’est un fait, c’est la première chose que je réclame. »
Le barman s’éloigna. Le touriste américain s’appuya lourdement au comptoir. Il abaissa la tête sur ses bras repliés et se dit, Oh, mon pauvre mec !
James Bevan était son nom, et il était âgé de trente-sept ans. De taille moyenne, environ un mètre soixante quinze, et l’allure de l’américain moyen. Les cheveux droits, très blonds, les yeux gris, un nez assez bien dessiné et un teint oscillant entre le bronzage du country club et le jaunâtre du travail de bureau. Il portait un costume de mohair marron foncé confectionné par un tailleur de Manhattan, dont les prix de façon n’avaient jamais dépassé quatre-vingt quinze dollars. Sa chemise et sa cravate venaient de chez un chemisier de la Cinquième avenue qui avait la réputation d’offrir une bonne qualité pour un prix relativement raisonnable. Ses chaussures étaient de daim marron. Ses vêtements étaient plus ou moins le reflet de ses appointements hebdomadaires et du genre d’emploi qu’il occupait. Il était courtier dans une agence foncière de Wall Street et il se faisait environ deux cents soixante quinze dollars par semaine. D’habitude, il trouvait moyen de mettre un peu de cet argent de côté, mais ces derniers sept mois, il avait beaucoup bu et dépensé immodérément.
Et puis aussi, pendant les sept derniers mois, il avait consulté un neurologue à cause de son impossibilité à dormir et de son manque d’appétit et, bien entendu à cause de son alcoolisme. Il y a un grand nombre de neurologues à Manhattan. Celui que Bevan avait consulté était cher et plusieurs visites par semaine avaient entamé fortement son compte en banque. Le neurologue avait fini par admettre que ces séances n’apportaient aucun progrès et suggéré un voyage. En rentrant chez lui, Bevan en avait parlé à sa femme et quelques jours plus tard il allait voir son patron et lui demandait l’autorisation de s’absenter pendant un mois. Son patron donna son accord bien volontiers; il aimait Bevan et se faisait du souci à son sujet. Il lui conseilla de faire beaucoup de golf et de revenir avec un beau bronzage.
Bevan se mit en rapport avec une agence de voyages qui recommanda, les Antilles, et tout spécialement, la Jamaïque. Il dit que cela leur plairait sûrement; l’agence fit les démarches nécessaires et retint deux billets pour lui et sa femme, sur un DC 6 de la Pan American. L’agence s’occupa également des réservations d’hôtel en téléphonant au Laurel Rock, à Kingston.
L’Hôtel Laurel Rock est de style traditionnel et d’une élégance sans prétention. Sa réputation, quant à la nourriture, son service et sa bonne administration, est excellente. Cet hôtel est assez grand et le terrain qui l’entoure est bien entretenu et comprend un joli jardin et une piscine. En somme, le Laurel Rock est un endroit de bon goût et d’un charme évident et il est très couru par les touristes américains et anglais, en visite à la Jamaique. L’hôtel est situé dans Harbour Street, la rue du port, et un de ses côtés donne sur la mer. Les trois autres sont limités par une haie qui sépare l’hôtel des habitations avoisinantes.
Depuis leur arrivée à l’hôtel, il y avait trois jours de cela, Bevan et sa femme n’avaient pas vu grand chose de Kingston. La plupart du temps lui était au bar et elle ne quittait pas sa chambre, lisant ou écoutant la radio. Le deuxième jour, il lui avait demandé si elle voulait visiter les environs et elle lui avait répondu qu’elle n’y tenait pas. Et cet après-midi même il lui avait posé la même question et elle avait dit qu’elle n’avait pas envie de sortir.
Il lui dit que cela n’avait pas de sens de rester comme ça, enfermée, au lieu d’aller se faire dorer au bord de la piscine. Elle refusa encore et comme il insistait elle porta les mains à son visage et lui dit d’une voix plaintive :
« Oh, je t’en prie, laisse-moi seule. Sors, et laisse-moi tranquille. »
Il sortit de la chambre et descendit au bar.
Elle ne s’était pas montrée à l’heure du diner et il hésitait à monter dans la chambre pour parler sérieusement avec elle. Mais lui parler était devenu un supplice et bien qu’il ait désespérément souhaité arriver à une quelconque entente, il sentait que cela devenait impossible et il n’en avait pas la force. Il était donc resté seul à sa table pour le dîner et avait à peine entamé un steak juteux qui ne demandait qu’à être apprécié à sa juste valeur. Il s’était levé et dirigé vers le bar après y avoir à peine touché.
A présent, minuit approchait et il n’avait aucune idée du nombre de gin-tonics qu’il avait ingurgités. Mais quelle qu’ait pu en être la quantité, elle n’était pas suffisante. Levant la tête qu’il avait tenue appuyée sur ses bras croisés, il vit venir à lui le barman avec un grand verre aux trois quarts plein dans lequel dansaient de petites bulles effervescentes autour de petits cubes de glace.
Il tendait la main pour saisir le verre lorsqu’il la vit entrer.
Elle venait vers lui comme une mince lame d’acier bleuté qui s’apprêterait à le couper en deux. La voilà, se dit-il, en observant tristement la silhouette de sa femme qui s’avançait vers lui, et ferma les yeux. Il se disait en lui-même : primo, tu ne peux plus supporter sa présence; secundo, tu ne peux pas supporter l’idée de la perdre; tertio, qu’est-ce qui t’arrive ? Bon dieu.
Puis ses yeux s’ouvrirent comme elle arrivait au bar et s’arrêtait à côté de lui. Il lui demanda, « tu veux un verre ? »
« Non merci. »
« Tu as faim ? Je peux te faire apporter un sandwich ? »
« Non, » dit-elle, « mais j’aimerais une cigarette »
Il sortit un paquet de sa poche. « Allons, laisse-moi t’offrir un verre. »
Elle ne répondit pas. Il alluma sa cigarette et en alluma une pour lui-même. Et puis il attendit qu’elle dise quelque chose. Sans prononcer un mot, il la suppliait de dire quelque chose, n’importe quoi qui pourrait rétablir une sorte de communication entre eux. Mais tout ce qu’elle consentait à faire, c’était de rester plantée là, lui offrant son profil tandis qu’elle tirait lentement, tranquillement sur sa cigarette.
C’est comme ça, pensa-t-il avec résignation. Mais cette sensation ne le satisfit pas et il saisit son verre d’une manière presque frénétique.
Il avala plusieurs gorgées et l’alcool transmit à son cerveau comme une succession de petits coups de poignard qui firent naître sur ses lèvres un faible sourire de satisfaction. Son sourire s’atténua et son regard devint quelque peu ironique tandis qu’il reculait pour la mieux apprécier.
C’est mieux ainsi, se dit-il. Ca vaut beaucoup mieux que d’essayer de lui parler. Et il continuait de la regarder comme s’il ne s’agissait pas de sa propre femme mais d’une étrangère fascinante qu’il voyait pour la première fois.
Vraiment fascinante, jugea-t-il. La bonne éducation est indéniable et, de prime abord, on devine la gouvernante, le meilleur collège de la Nouvelle Angleterre et puis Bryn Mawr ou Vassar{1}, ou une université similaire. On n’aurait pas admis pour elle une institution mixte : aucun doute à ce sujet.
L’image progressait dans son esprit et il continua : il va sans dire qu’elle est issue d’une famille relativement aisée. Pas tout-à-fait d’une classe ultra chic, mais assez aisée pour posséder une maison avec beaucoup de terrain, un garage pour deux ou même trois voitures, peut-être quelques chevaux, une villa au bord de la mer. Oh, oui, ils ont tout ça, d’accord. Mais remarquez ce petit mouvement de menton, et vous comprendrez aussitôt qu’ils n’ont jamais été trop prodigues avec elle. Elle n’a pas l’air d’une fille qui a été gâtée ou le moins du monde dorlotée. Elle a plutôt l’air d’avoir été dirigée et protégée avec beaucoup de soin. La gouvernante devait être suédoise : ce sont les plus sévères en général. Plus tard, quand elle avait commencé à sortir avec des garçons, il y avait sûrement toujours eu un chaperon.
Oui, bien sûr, il fallait qu’il y ait un chaperon. Et ça rendait les choses difficiles pour les garçons. A condition, bien entendu, qu’ils recherchent la jeune fille fragile, la délicate, la raffinée, la jeune fille aux cheveux d’or et aux yeux d’or pâle, au teint clair. C’est ça qui te plaisait ? Oui, c’est ça qui me plaît, je crois.
A la manière d’une phalène attirée par la flamme bleu-blanc; mais la flamme se transforme en petit glaçon qui la fait fondre à son contact en un rien de temps ….
Il jeta un regard froid sur sa femme. Il vit ses longs cheveux d’or pâle séparés par une raie médiane qui les faisait retomber de part et d’autre de son visage régulier et recouvrant ses jolies oreilles. Il vit aussi ses yeux bleu-clair, son teint d’ivoire, qui s’harmonisaient si bien avec sa fragile sveltesse. Une poitrine à peine dessinée, et presque pas de hanches. Ce qui ne voulait pas dire qu’elle n’avait pas de formes; mais leur subtilité était suffisante pour la rendre fascinante.
Chassons ce genre de considérations, pensa-t-il. Venons-en plutôt aux statistiques. Elle doit avoir dans les un mètre cinquante neuf, elle pèse exactement quarante neuf kilos neuf cents. Elle a vingt neuf ans et tu es marié avec elle depuis neuf ans. Eh là, ça fait beaucoup de neuf tout ça. Peut-être que le chiffre neuf te porte bonheur. Tu veux dire qu’il te porte malheur, plutôt. Exemple : il faut neuf mois pour faire un bébé et elle n’a pas été capable d’en faire un jusqu’ici. Je crois qu’il vaut mieux abandonner ce chiffre neuf.
Essayons-en un autre dont nous savons tous qu’il porte bonheur, tel que le sept. Ça c’est un bon nombre. Et si, là-dessus, on se prenait un autre verre ?
Il appela le barman. Il entendit Cora qui disait : « J’aimerais bien que tu ne le fasses pas … »
Il se pencha davantage sur le comptoir du bar, avec un large sourire dans le vide. « C’est seulement pour faire passer le temps … »
« Ne bois plus ce soir, s’il te plaît. »
« Je ne bois pas vraiment. C’est seulement un médicament que je dois prendre. »
« James, ne dis pas n’importe quoi. Tout ce gin que tu avales, ça ne te fait pas de bien. »
Il souriait encore, les yeux toujours dans le vague. « Je voudrais bien trouver un substitut. »
« Je ne comprends pas ce que tu veux dire. »
« Ah non ? Vraiment ? »
Le barman arriva avec le gin-tonic et le déposa devant Bevan. Celui-ci allait s’en saisir, puis décida d’attendre un moment. Il souriait au verre, aux cubes de glace miroitant dans ce liquide incolore qui pétillait. Il entendit Cora qui disait : « Tu vas être ivre, James … Je sais toujours quand tu vas être ivre … »
« Salut, » dit-il au verre, « salut, ami-ami. » Elle lui mit la main sur le bras. « Ecoute-moi … »
« T’es vraiment mon ami ? » Demanda-t-il. « Si tu veux être mon copain, faut pas que tu m’abandonnes, d’accord ? »
« James … »
« Faut que ce soit recta tout du long, » poursuivait -il. « Pas question d’une amitié de vacances. J’ai besoin d’un véritable ami. Quelqu’un avec qui je puisse causer. C’est ça, mon malheur. Je n’ai personne à qui parler. Alors, ami, essayons de nous comprendre …. »
Elle le tirait par la manche. « Ecoute-moi »
« Tu vois pas que je suis occupé ? J’suis occupé, j’parle à mon copain ! »
« Je ne supporte pas que tu sois ivre. »
« Je ne supporte pas de ne pas l’être. » Il s’était penché lourdement sur le comptoir. Elle l’agrippa par la taille pour l’aider à se redresser. En la repoussant, il trébucha et elle lui dit : « James, nous ne sommes pas seuls, ici. On te regarde … »
« Moi ? » Il avait empoigné le rebord du bar pour ne pas tomber. « Qu’est-ce qu’ils ont besoin de me regarder ? J’suis personne. »
« Je voudrais bien que tu cesses d’en donner la preuve …. »
« Pas besoin. Ça se voit de toute évidence. » Il se désigna. Puis il voulut prendre son verre mais sa main glissa sur le comptoir, sa tête fut entraînée par son poids et son menton heurta fortement la surface polie. Il ne releva pas la tête et l’entendit dire : « Relève-toi, James. Tiens-toi droit. »
« J’essaye depuis des années. J’y arrive pas. »
« Attends. Laisse-moi t’aider, » et elle le prit par les épaules.
Il la repoussa. « J’ai pas besoin qu’on m’aide. J’ai besoin d’un autre verre, ça oui. »
Un rire contenu se fit entendre à l’autre bout du bar. Cora essaya à nouveau de le remettre d’aplomb et, à nouveau il la repoussa. Elle abaissa ses paupières un instant puis lui dit très doucement : « Au moins, pense à moi … »
« Adorable petite fille, mais je pense à toi tout le temps, tu sais ! »
Et de rire, et de s’en mordre les lèvres, et d’en sangloter. « Je n’peux pas m’arrêter de penser à toi … »
Il essaya de se redresser mais en levant la tête ses genoux fléchirent. Cora l’empoigna et il s’écroula contre elle, lui faisant perdre l’équilibre. A ce moment là, de l’autre côté du bar, un homme se détacha d’un groupe et se précipita à leur aide. L’homme ramassa Bevan en le soulevant sous les aisselles et le remit sur pieds; puis il le guida vers une table près du bar et l’assit sur une chaise. La tête de Bevan retomba sur ses bras repliés. Il entendit vaguement Cora qui disait, « Merci » à l’homme. L’homme dit à son tour, « Il n’y a pas de quoi. » Alors Cora dit, « J’ai terriblement honte. » A nouveau ce murmure dans sa tête, des paroles vagues, il crut entendre l’homme qui disait : « Je crois qu’il a trop bu. »
Bevan releva la tête et regarda l’homme. « Dites donc, vous, qu’est-ce qui vous fait croire ça ? »
L’homme lui adressa un sourire indulgent et quelque peu amusé. Bevan eut l’impression que l’autre se foutait de lui. Mais il n’en était pas tout à fait certain parce que l’homme n’était pas une personne mais deux, il avait un jumeau, puis bientôt il furent trois, comme vus à travers un mur de celluloïde. Le mur se rapprocha puis bascula brusquement et bientôt il se retrouva de l’autre côté, glissant jusqu’à terre. Ce n’était pas le moment de s’évanouir. Il luttait contre le gin qui martelait son cerveau et cette pensée lui apporta un certain réconfort. Il arriva à se redresser presqu’entièrement. Encore une fois il tenta de mieux distinguer l’homme. Il vit que ce dernier était de taille moyenne, mais plutôt assez lourd, avec un teint rougeâtre et des cheveux courts bouclés et roux. L’homme avait les yeux gris-vert et le nez légèrement épaté. Il portait un complet beige en soie italienne. Aux pieds, des chaussures de peau claire. Il donnait l’impression d’un type assez prospère, ancien élève d’une grande école, Harvard ou Princeton, probablement.
« Mais qui est-ce que cela intéresse ? » Marmonna Bevan comme s’il s’adressait à quelqu’un, « je sors bien de Yale, moi. »
L’homme regardait Cora. « Il vaut mieux que je le reconduise à sa chambre. »
« Ça m’ennuie de vous déranger, » dit-elle.
« Ça ne me dérange nullement. »
« Je n’irai pas jusqu’à dire ça, mon vieux, » dit Bevan. Il sourit aimablement à l’homme qui lui rendit son sourire.
Cora dit : « Nous sommes au 307. »
L’homme aux cheveux carotte s’approcha lentement de Bevan qui, avec un sourire épanoui, dit : « Vous croyez que vous pourrez y arriver ? »
« Nous y arriverons tous deux, » dit l’homme. Il parlait comme un chef scout bienveillant. « A nous deux, fiston. »
« Fiston, » dit Bevan, « Y a pas de « fiston » qui tienne, avec moi. »
« Allons-y » murmura l’homme très gentiment en s’approchant de Bevan. « Allons, un petit effort. Un petit effort en souvenir de nos universités … »
« Allez-vous en, » dit Bevan avec lassitude. « Foutez-moi le camp. »
« Du calme, » dit l’homme en prenant Bevan par le bras pour l’aider à se lever. « Faisons cela aussi bien et aussi adroitement que nous le pouvons. »
Bevan accepta d’être remis sur pieds et lorsqu’il fut certain de bien sentir le sol sous ses pieds, il pivota sur lui-même et se libéra de l’emprise de l’homme. Fermant sa main droite, il la projeta vers lui. Mais son élan l’envoya bouler contre une table qui se renversa sous le choc. Il s’écroula lourdement, la face contre terre, la tête appuyée sur le rebord de la table renversée. Mais la table s’évanouit de sous lui. Il s’était endormi.
Ils sont tous en train de rire, se dit Cora. On les entend. D’un rire qui n’est ni moqueur ni bruyant, mais plutôt silencieux et plein de tact et ils essayent de le retenir, ce rire. En vain. Le spectacle est tellement amusant. On dirait un gag de cinéma, vous ne trouvez pas ? Tu souhaiterais pouvoir le voir de cette façon. Elle restait plantée là, écoutant ce rire retenu qui venait de l’autre côté de la pièce. Ils observaient cet ivrogne endormi, la tête reposant sur un pied de table renversée. L’homme à la forte carrure s’approcha de l’ivrogne, le souleva et le porta comme s’il s’agissait d’une couverture roulée, un bras sous ses épaules, l’autre sous ses genoux. L’homme semblait porter ce poids avec une grande aisance et il sourit calmement à Cora en lui demandant : « La clé de la chambre ? »
« Elle est dans sa poche. Dans la poche de son pantalon. »
« Ah bien, » dit l’homme en accentuant son sourire. « Mais ne vous faites pas tant de mauvais sang. Il va bien. » Elle garda le silence.
« Il est tout-à-fait bien. Tout va bien maintenant. »
Bevan murmura quelque chose dans son sommeil. Il s’agita dans les bras de l’homme qui continuait à sourire à Cora et dit : « Il n’a plus besoin que d’un oreiller sous sa tête. C’est tout. »
« Alors, pourquoi ne le montez vous pas à sa chambre ? Qu’attendez-vous ? »
L’homme sourcilla légèrement, mais son sourire demeura sur ses lèvres.
« Pardon », murmura Cora, « Je m’exprime mal, je n’aurais pas dû vous parler comme ça. »
« Oh cela ne fait rien, » dit l’homme légèrement; « c’est bien compréhensible. » Puis il se détourna et emporta l’ivrogne endormi, traversant le bar jusqu’au hall de l’hôtel, en direction des ascenseurs. A la porte du bar donnant sur le hall, Cora le regardait qui attendait l’ascenseur, son fardeau sur les bras. Elle pensait : Qui que ce soit, c’est une brute. Très poli et plein d’égards, mais une brute. Vois comme il est grand. Tellement plus grand que celui qu’il porte. C’est cela qu’il veut que je remarque. C’est pour cela qu’il se tenait là, devant moi, avec son large sourire. Pour m’enfoncer dans le cœur le fait qu’il est le plus grand des deux.
Pourquoi se poser des questions ? Je ne sais pas. Alors, cesse. Et ne tremble plus de la sorte. Mais ce ne sont pas des tremblements, ce sont des frissons. Il fait si chaud. D’où vient cette chaleur qui se rapproche ? Mais non, ce n’est pas la chaleur d’un four, c’est une main, la main d’un homme. C’est la main de ….
De qui ? De quoi ?
Pas de réponse à cela. Et elle continua de penser. A dire vrai, ce n’est rien. Tu t’es laissée aller un instant. Tu sais qu’avec un petit effort, tu vas te reprendre parce que cela t’est déjà arrivé et tu as toujours réussi à te ressaisir. Mais qu’est-ce que c’est au juste ? Pourquoi est-ce que cela arrive ?
Elle se tenait raide sur le seuil de la porte, observant l’homme qui entrait dans l’ascenseur avec son fardeau endormi en travers de ses bras. Puis la porte de l’ascenseur se referma et elle leva la tête pour suivre sa marche sur le cadran qui indiquait les étages. Elle vit la flèche qui, lentement, atteignait le deuxième, passait le deux, penchait vers le trois, et s’arrêtait enfin dessus.
Trois, pensa-t-elle. Que veut dire trois ? Il y a un dicton : trois petits mots. Il y en a un autre, trois est un de trop. Il y a aussi l’arithmétique que l’on apprend en classe primaire et qui dit que trois et trois font six et que plus trois, ça fait neuf.
Et qu’est-ce que veut dire neuf ? Moi, je vais te le dire, se dit-elle à elle-même. Tu réfléchis à la façon d’une enfant de neuf ans.
Rappelle-toi, je t’en prie, que tu es une adulte maintenant, tu as vingt ans de plus que tes neuf ans. Neuf ans … neuf ans …
Elle frissonna à nouveau. D’un frisson convulsif et, pendant le bref moment qu’il dura, elle sentit ce froid, et puis cette affreuse chaleur qui changeait de forme pour devenir la main d’un homme.
Elle recula d’un pas pour la fuir, fit un autre pas en arrière et porta la main à ses yeux, la paume pressée si fortement contre, qu’elle ne vit plus que du noir. C’était l’obscurité d’un égout qui descendait de plus en plus bas et elle commençait même à en ressentir l’humidité et elle savait où elle était. Oui, elle était là vraiment, cette humidité chaude et remuante qui la fit suffoquer et gémir intérieurement.
Alors voilà, c’est arrivé, pense-t-elle. C’est encore arrivé. Cela n’était pas arrivé depuis un bon bout de temps, mais ce soir quelque chose s’est produit qui a tout déclenché bien que nous nous accordions sur le fait que les circonstances sont cette fois tout-à-fait différentes de la fois précédente, il y a plus d’un an; ce fameux après-midi où il pleuvait et tu n’arrivais pas à trouver un taxi et tu as été obligée de prendre le métro. C’était pendant l’heure de pointe et le wagon était comble et tu étais debout près de cet homme grand et fort qui portait le casque des dockers. Il était si fort, si laid ! Et comme sa chemise était déboutonnée, tu as pu voir sa poitrine. Quelle horrible bête. Il vit que tu le regardais et on aurait dit qu’il savait ce que tu pensais. Ou ce que tu ne savais pas qui te passait par la tête. Parce qu’il te sourit à belles dents, comme pour te dire : « J’me trompe pas sur ton compte, ma petite. Extérieurement t’as l’air d’avoir la trouille, une peur à te couper tous tes moyens. Mais intérieurement, t’es en feu. » C’était vrai ? Mais oui, bien sûr, c’était vrai.
La première chose que j’ai faite en rentrant chez moi, c’est de prendre un bain chaud. Je crois que c’est ce que je ferai ce soir.
Mais tu n’as pas besoin d’un bain, tu en as pris un il y a à peine une heure. Tu n’as vraiment pas besoin d’un bain. Oh mon dieu, quel affreux gâchis. Je voudrais tellement qu’il existât une espèce de savon à laver l’esprit, la pensée, la mémoire.
Elle traversa le hall et s’assit dans un fauteuil le dos aux ascenseurs. Quelques minutes s’écoulèrent puis elle entendit le bruit des portes qui s’ouvraient.
Elle s’était enfoncée profondément dans son siège, espérant qu’il ne la verrait pas, puis espérant qu’il la verrait, espérant enfin qu’il ne la verrait pas.
Il ne la vit pas. Elle entendit ses pas lourds se diriger de l’autre côté du hall, vers le bar. Elle tourna la tête et l’entrevit entrant au bar et elle remarqua son profil, ses courtes boucles rousses, son nez légèrement écrasé, ses épaules larges, son torse bombé. Puis il disparut à ses yeux, mais dans son esprit elle ressentit la force brutale de sa présence qui venait au-devant d’elle et elle frissonna encore.
La porte de l’ascenseur était restée ouverte et elle se leva d’un bond pour y pénétrer. Dans la chambre 307 elle se déshabilla rapidement, impatiente d’entrer dans son bain. Mais, comme elle allait vers la salle de bains, elle jeta un coup d’œil à l’un des lits jumeaux sur lequel l’ivrogne endormi était allongé sur le dos. Une de ses jambes pendait sur un côté du lit dans une position qui paraissait inconfortable. Elle releva la jambe pour que le pied repose sur le lit et ce faisant son visage fut celui d’une épouse affectueuse. Elle se tenait là, le fixant en soupirant et réfléchissant. Ce n’est pas de sa faute s’il boit tant. C’est de la tienne. Tu sais bien que c’est de ta faute. Tu es son fardeau et sa douleur, tu es l’énigme vivante qu’il ne sait pas résoudre. Pourquoi ne lui en donnes-tu pas la clé ?
C’est que tu ne le peux pas. Parce qu’il n’y a pas de réponse. Tu voudrais bien la connaître toi-même, car s’il y en avait une tu te précipiterais pour la saisir. Mais elle est loin, cette réponse ambigûe qui est la clé des pourquoi et des comment de ces années d’angoisse tortueuse et réprimée.
Combien d’années ?
Quand cela est-il advenu ? De quoi s’agissait-il ? Tu n’en as pas la moindre idée. Mais quoi que ce soit, cela a du être tellement effroyablement traumatisant que tu n’as jamais pu en parler à qui que ce soit. Tu as dû te dire : Aucun être vivant ne doit savoir. Alors tu l’as enterré en toi, au plus profond de la mémoire. Je crois bien que c’est cela que tu as voulu faire. Tu voulais que cela disparaisse à tout jamais. Tu souhaitais oublier complètement. Ton souhait a été exaucé et te voilà là, comme une petite fille qui a assez joué avec son ballon et lâche la ficelle et, le voyant s’envoler voudrait le rattraper mais, bien entendu, cela est impossible.
Un ballon d’enfant. Une petite fille. Est-ce que ce serait la clé ?
Pas vraiment. Mais restons avec la petite fille. De quoi sont faites les petites filles ?
De sucre et de vanille, de toutes choses douces. C’est ce que disait toujours Maman. Elle te disait de t’en souvenir toujours, et d’avoir toujours une apparence bien nette et bien délicate et, avant toute chose, de ne pas te salir. Tu peux encore l’entendre qui te répété : « Très bien. Va jouer au jardin, mais surtout, ne te salis pas. »
Se salir. Ça me rappelle. Je devrais faire couler mon bain. Mais tu n’as pas besoin d’un bain. Oh que si, tu en as besoin. Tu as besoin de beaucoup d’eau, de beaucoup de savon, petite fille. Tu dois …
Mais, attends un peu. Le jardin. Et alors le jardin ? Je me souviens de cette grande maison que nous habitions sur Long Island. Elle avait un très grand jardin et j’avais sept ou huit, ou neuf ans ou peut-être cinq ans ou six ou onze. Si je pouvais seulement me rappeler …
Oui, si tu pouvais seulement te rappeler. Mais naturellement, ton seul souvenir c’est Maman te disant : « Ne vas pas te salir. » Et le jardin ? Je crois qu’il y avait quelque chose
Dans le jardin. Les fleurs ? Quelles fleurs ? Non, ce n’était pas les fleurs. Etait-ce cette chose en marbre, la cuvette pour le bain des oiseaux. Non, ce n’était pas cela. Qu’y avait-il encore ? Une espèce de bassin, je crois. Un petit bassin. Il était très petit avec des poissons. Oui, je m’en souviens maintenant, c’était un bassin à poissons rouges.
Un bassin à poissons rouges. Répète, continue à répéter. Je t’en supplie. Je crois qu’il y a là une signification. En rapport avec quoi ? Avec qui ? Avec quel visage ? Quelle voix ?
Je n’arrive pas à me rappeler. La seule voix dont je me’souvienne est celle de Maman disant : « Ne te salis pas »
Elle alla à la salle de bains et ouvrit le robinet d’eau chaude de la baignoire.