CHAPITRE XIV

Sept et trois et dix-sept. Gardons ces numéros à l’esprit, pensa-t-il.

Mais voilà que tu es de nouveau pris de vertige et tu pourras oublier. Non, tu ne feras pas cela. Tu n’as pas le droit d’oublier. C’est sept et trois et dix-sept. Sept blocs à marcher à l’est de Barry street, tourner à droite dans ce qu’elle a appelé l’Allée Morgan.

Rester sur le côté gauche et passer trois croisements et le numéro de la maison est dix-sept. Et je te prie d’avancer, hein ?

Il essaya de marcher plus vite mais ses vêtements mouillés le retenaient. L’humidité avait transpercé sa peau jusqu’aux os ajoutant à sa fatigue qui lui faisait comprendre que maintenant c’était sa résistance qui devait jouer et il savait qu’il n’avait pas ce genre de résistance. L’aventure du fossé plein d’eau l’avait épuisé. Mais tu as dormi pensa-t-il. Oui, j’ai dormi, mais pas assez longtemps et quand tu t’es réveillé tu t’es mis à marcher et cela t’a demandé un effort pénible. C’est loin d’être une promenade que de chercher à retrouver Barry street et la maison de Winnie …

Oh, je suis tellement fatigué. Si mouillé et si fatigué et de plus en plus étourdi …

Oh, que non, il ne faut pas. Il ne faut pas t’asseoir sur le pas de cette porte. C’est terriblement tentant et c’est gratuit mais si tu succombes tu verras que cela te reviendra extrêmement cher.

Ta tête s’affaissera sur ta poitrine, tes yeux se fermeront et tout ce que tu dois te rappeler s’évanouira avec le sommeil. Et, entre temps, notre ami Nathan lui, quittera Kingston et les quinze cents dollars s’évanouiront avec lui. Et nos chances de faire quelque chose pour Eustache s’évanouiront également, comme la main qui s’agite pour dire adieu. Alors, tu ne t’assieras pas sur le pas de cette porte. Tu continueras à marcher.

Marche, marche toujours, et rappelle-toi sept et trois et dix-sept.

Dix-sept ou dix-neuf ? Non c’est dix-sept. Tu vois, ton cerveau travaille toujours bien. Mais si seulement tu pouvais marcher droit. Vois comme tu marches. Tes jambes se déplacent comme celles du Sugar Ray lorsqu’il rencontra Maxim, ce fameux soir d’été. Ce n’était pas Maxim qui l’écrasait, c’était Juillet qui l’obligeait au douzième round à retourner péniblement dans son coin. Une pitié qu’il n’ait pas pu reprendre le combat au treizième. Mais, et toi ?

Tu auras de la chance si tu peux te relever après le premier son de cloche du premier round.

Il y a vraiment de quoi rire. Tu es knock-out avant même le début du combat. C’est d’ailleurs stupide de penser que tu es capable de quoi que ce soit quand on considère la forme dans laquelle tu es.

Le coup de poing d’un gosse de neuf ans t’enverrait au tapis.

Comme un sac mouillé.

Transpercé complètement. Toute cette eau boueuse dans laquelle tu as été baigné. Et dont tu as dû avaler un peu, mais il était temps mon vieux, que tu boives un peu d’eau. Bien qu’il y ait des façons plus agréables de devenir tempérant. O. K., nous reprendrons cette discussion à notre prochaine réunion. A l’allure où vont les choses, on est capable de la remettre à la saison prochaine.

Ou même, peut-être, de la remettre à tout jamais, si ce qu’elle a dit de Nathan et de son adresse au couteau, s’avère exact.

J’arrive, Eustache. On a déjà dépassé cinq blocs et il n’en reste plus que deux avant de tourner sur la droite et, est-ce que je n’ai pas entendu quelque chose ?

Eh oui ! Il n’y a pas de doute, mon vieux.

Il eut envie de s’arrêter. Il se dit que ce serait une grosse erreur de s’arrêter de marcher, une grosse erreur de se retourner pour voir.

Les pas qu’il entendait semblaient étouffés comme venant de quelqu’un qui voulait éviter de se faire entendre. Ils devaient être deux, peut-être trois.

Ils devaient être sous une porte cochère, dans l’attente que passe à cette heure où toutes les lumières sont éteintes, un pauvre imbécile, espérant probablement que ce serait quelque marin ivre avec de l’argent plein les poches. Mais c’était mieux encore : leur cible était une masse titubante qui paraissait déjà à moitié morte dans ses vêtements mouillés et pleins de boue.

L’espace d’un instant il repensa avec envie à ses années lointaines passées à Yale où l’université lui avait fait cadeau d’un pull-over bleu avec un grand Y blanc parce qu’il avait su courir un huit cents mètres en moins d’une minute et cinquante-quatre secondes. Mais à présent, tu ne peux pas courir, pensa-t-il. Tu ne peux même pas essayer. Tu n’as plus de jambes.

Alors, qu’est-ce que tu peux faire ?

Rien et tu le sais. Maintenant que tu as pu le vérifier, ils sont trois, et tu peux parier qu’ils sont équipés comme il faut. Balles de revolver ou lames ou quelque chose de lourd qui te défoncera le crâne, et maintenant ils se rapprochent.

Mais que cela ne t’irrite pas surtout. Ne te fâche pas. Peut-être qu’on pourrait faire une partie de pinochle{4} ou parier sur quelque chose, ce qui les retiendra un moment. Il pensa alors à la Banque de la Nouvelle Ecosse où il avait changé ses travellers chèques et il mit la main à la poche qui contenait son portefeuille. Il agit très vite, pivotant sur lui-même de sorte qu’il fit face aux trois Antillais et les prit par surprise. Ils étaient accroupis, deux d’entre eux avaient des couteaux à pain à la main, le troisième un pic à glace. Ils étaient jeunes et en haillons et semblaient avoir très faim et être décidés. A la vue du portefeuille ils se redressèrent. Et restèrent immobiles pendant qu’il ouvrait son portefeuille pour leur montrer l’épaisse liasse de billets qui s’y trouvait. Et puis il jeta le portefeuille à leurs pieds.

Celui qui tenait le pic à glace se précipita sur le portefeuille. Les deux autres manœuvrèrent de telle sorte que Bevan se retrouva entre eux deux. Il se dit qu’il ne fallait pas qu’il regarde les couteaux ou le pic à glace. Il regarda fixement le portefeuille, observant les billets qui en sortaient et les Antillais qui en faisaient un compte rapide.

« Combien ? » Dit l’un d’eux.

« Formidable, » dit celui qui comptait, « Environ soixante guinées. »

« C’est pas mal. »

Mais celui qui comptait n’était pas satisfait. Il désigna le bras gauche de Bevan, puis, à son poignet le bracelet de daim gris et le boîtier d’or. Bevan retira son bracelet montre et le lui tendit. Immédiatement l’autre la porta à son oreille et, après un petit moment, dit avec un froncement de sourcils, « Elle marche pas. »

« Elle a été mouillée, » dit Bevan.

« Quoi d’autre, vous avez ? »

« Rien. »

« Montrez vos mains. »

Il leva les mains et leur présenta ses doigts. Il ne portait pas de bagues.

« Et à présent, les poches. »

Il retourna ses poches, en sortit un mouchoir trempé ainsi qu’un paquet de cigarettes devenues infumable et une boîte d’allumettes.

« A présent, détachez vos pantalons. »

« Pourquoi faire ? »

« Pour que je puisse voir. J’veux voir si vous portez une ceinture à porte-monnaie. »

Il abaissa ses pantalons et puis son caleçon et les trois hommes se rapprochèrent encore pour se convaincre qu’il ne cachait pas d’autre argent ailleurs. Ils étaient très près de lui pendant qu’il leur prouvait qu’il n’y avait plus rien. Et alors, tandis qu’il remontait la fermeture éclair de son pantalon ils s’approchèrent encore plus près de lui et il sentit qu’ils avaient l’intention de le descendre. Il pensa, ils veulent s’assurer que je n’irai pas les dénoncer à la police et que je pourrai les reconnaître. Ça, c’est une chose, l’autre c’est leur désir de tuer. L’idée générale, c’est qu’ils n’ont pas l’air de porter les touristes dans leur cœur.

Et voilà la raison principale, je suppose. Elle est même fondamentale. Ce sont des combattants et ils ont affaire à l’ennemi. Dans un sens, ce n’est que justice. Ça équilibre l’équation en quelque sorte. On les a tellement cognés, on leur a flanqué tellement de coups que, lorsqu’ils ont l’occasion de les rendre ils ne la ratent pas. Je ne peux pas les en blâmer.

Il ne le savait pas, mais il leur souriait. D’un sourire doux et un peu triste, la tête penchée légèrement sur le côté, d’une manière un peu plaintive, avec des yeux qui leur disaient, ce n’est pas sur mon sort que je compatis. Seulement c’est vraiment un sacré dommage pour le frère de Winnie.

Le pic à glace était pointé sur le ventre de Bevan. Mais la main qui le tenait tremblait légèrement à présent, et l’Antillais recula d’un pas et son regard soucieux convergea vers les deux autres qui reculaient également en abaissant leurs couteaux à pain. Les trois ouvrirent alors la bouche comme pour dire quelque chose mais cela leur fut impossible. Bevan était immobile, la lueur de la lune brillait intensément sur son visage, éclairant ce sourire qu’il ne savait pas être là. Celui qui tenait le pic lui demanda.

« Pourquoi vous nous regardez comme ça ? »

Il ne répondit pas. Il ne savait pas ce que l’homme voulait dire.

« Comme si vous aviez pas peur, » dit l’Antillais, « Comme si on était vos amis. »

Il eut un mouvement lent de tête.

« Mais si on vous tue … »

« Vous êtes mes amis quand même. »

« Moi, jcomprends pas, » dit l’Antillais. Il avait lâché son pic à glace.

« Moi, j’comprends, » dit l’un des deux autres, « Moi j’sais ce que l’type essaye de faire en ce moment. Il essaye de faire le malin. »

« J’suis pas d’accord, » dit celui au pic, « Moi j’crois qu’il est sincère. J’pense que c’qui dit vient de là, » et il porta la main à la poitrine.

« Alors qu’est-ce qu’on fait de lui ? »

« On l’laisse partir. »

« Et on y donne l’occasion de …. »

« On l’laisse partir, » dit calmement celui qui avait le pic à glace. « J’peux pas liquider un type qui m’regarde de c’te façon. »

 

Il fit signe aux autres tandis qu’il s’éloignait. Ils hésitèrent pendant un moment et il leur fit à nouveau signe, disant, « Venez, allons, venez, » comme s’il avait hâte de quitter les lieux avant de changer d’avis. Ils le suivirent. A la vue de ces trois hommes qui s’éloignaient sans lui avoir fait de mal, Bevan secoua la tête lentement n’en croyant pas ses yeux.

Mais c’est vrai, ils sont partis, se dit-il.

Et ce n’est pas comme si tu les avais bluffés ou si tu avais rusé avec eux. Tu n’as pas essayé de les embobiner. Alors qu’est-ce qui s’est passé au juste ? Comment le miracle s’est-il produit ?

Eh bien, quoi que cela ait pu être, ça a marché. Alors ne perdons plus de temps. Il y a encore deux blocs avant l’Allée Morgan et puis il faudra tourner à droite et … Je donnerais beaucoup pour savoir ce qui t’a sorti du pétrin. Il a dit que c’était ta façon de le regarder. Qu’est-ce qu’il voulait dire par là ? Qu’est-ce qu’il a bien pu lire sur ta figure ? Je crois que tout cela devient un peu trop mystique et qu’il vaut mieux revenir à des termes plus pratiques, à savoir que l’affaire est réglée.

Laissons tomber et pensons à notre rendez-vous mondain de la soirée. Mais qu’y a t-il ? Qu’est-ce qui se passe avec tes jambes ? Tu marches droit et tu marches plus vite !