CHAPITRE VI
Bevan se renversa sur sa chaise. La tête tournée sur le côté il avait le regard vide.
Le silence dura un bon moment et puis Joyner dit, « Ce qui revient à dire que je vous donne une chance de rester en vie. »
Bevan sourit largement.
« Est-ce que j’ai dit quelque chose de drôle ? » Murmura Joyner.
« Tordant, » dit Bevan. Il communiqua son sourire à l’Antillais.
Oui, c’est vraiment tordant, Nathan, se dit-il. Il y a quelques jours j’envisageais de me supprimer. Et maintenant vous voilà et peut-être allez-vous m’éviter de me donner cette peine. Joyner se mordit le coin de la bouche. Il dit : « Peut-être ne comprenez-vous pas. Ou peut-être que cela vous est égal. »
« Je pense que c’est ça, » dit Bevan à haute voix. « Ça m’est égal, justement. »
L’Antillais fronça les sourcils. Comme ferait un médecin examinant un malade. Il dit, « Je dois admettre, Monsieur Bevan, que vous me déroutez. »
« Ne vous cassez pas la tête. »
Joyner l’observait. La barre sur son front s’accusa. Pendant plus d’une minute on aurait entendu voler une mouche à leur table. Puis des pas se rapprochèrent et tous les deux levèrent la tête et virent Cora debout devant eux. Elle adressa un sourire interrogateur à l’Antillais d’abord puis à Bevan. L’Antillais s’était levé et la saluait poliment, attendant d’être présenté. Bevan dit, « Cora, je te présente Mr Joyner, ma femme. »
Ils se saluèrent mutuellement et se rassirent. Bevan dit, « Mr Joyner est un ami à moi. Un ami très cher. Il fait tout son possible pour m’aider. »
Cora ne dit rien. Elle eut seulement un léger trésaillement.
Bevan dit, « Allez, dites-lui, Mr Joyner. Racontez-lui tout. »
« C’est assez difficile … »
« Oh, continuez, » dit Bevan. « Elle saura encaisser. »
« Oui, je saurai, » dit Cora.
Joyner poussa un petit soupir. Il regarda Cora et dit, « Est-ce que votre mari vous a raconté ce qui est arrivé quand il est sorti hier soir ? » Elle inclina la tête.
« Je lui ai dit que j’étais en état de légitime défense, » dit Bevan
Et souriant à Cora, « Notre ami Mr Joyner en doute. »
« Non, ce n’est pas ce que j’ai dit. » Murmura l’Antillais. « J’ai dit que ce sont les autorités qui auront des doutes. Je vous ai dit qu’il y a peu de chance qu’elles acceptent vos explications. »
De nouveau Bevan eut un large sourire. « Tu vois comme les choses tournent ? Il a déjà tout prévu au mieux. »
Cora se redressa avec raideur. « Qui est cet homme ? Que veut-il ? »
« C’est un homme d’affaires,. Dit Bevan, « Il veut de l’argent. »
Elle regarda l’Antillais. « Bon, » dit-elle, « J’écoute. »
Joyner mit les coudes sur la table, les mains jointes sous le menton. Ses yeux étaient fixés sur la cravate de Bevan. Mais il parla comme si Bevan n’était pas là. Il dit, « S’ils l’attrapent ils le pendront. Je le lui ai déjà dit, mais cela n’a pas eu d’effet sur lui. Peut-être que c’en aura sur vous, Madame Bevan. Vous semblez être une femme sensée. »
« Vous pouvez le dire, » dit Bevan. « Elle est très sensée. Je suis bien placé pour le savoir, je … »
« Tais-toi, James. Je t’en prie, tais-toi. » « D’accord. Mais où est le garçon ? Je veux un verre. »
« Pas maintenant. »
« Un seul. Je vais vous dire, prenons tous les trois un verre ensemble.
C’est ça, buvons ensemble. »
« S’il te plaît, » dit-elle, « James, je t’en prie. »
« Alors plus tard, » Il haussa les épaules. « J’en prendrai un plus tard. »
Elle se retourna vers l’Antillais. « Que disiez – vous ? »
« Je prévoyais la réaction des autorités, » dit Joyner. « Si par hasard, votre mari était arrêté, bien sûr. Mais j’espère qu’il ne le sera pas. Elles auraient un dossier accablant contre lui. »
« Elles n’auraient rien du tout contre lui, » dit Cora, « Il essayait seulement de se protéger. »
Joyner secoua la tête. « Ça ne tient pas, Madame Bevan. D’une part, il a négligé de signaler l’accident. Il a positivement fui le lieu du drame. »
« Qui n’en ferait pas autant ? Cela a été une épreuve épouvantable. Il a été traumatisé. »
« D’accord, » Joyner fit un lent signe de tête affirmatif. « Mais le fait est là : il ne peut pas prouver la légitime défense. L’autre homme n’était pas armé. »
« Pour sûr qu’il l’était, » marmonna Bevan. Cora le regarda. Elle le suppliait des yeux d’aller de l’avant, de sortir de cet état passif et de revenir sur la terre ferme.
« Il avait une matraque, » dit Bevan. « Les autorités ne le savent pas. » Alors un sourire s’amorça sur les lèvres de Joyner.
« Il avait une matraque et on la retrouvera, » dit Cora.
« Jamais on ne la retrouvera, » murmura Joyner. Ses yeux s’agrandirent.
« Tu comprends maintenant ? » Lui dit Bevan. « Tu comprends ce qui se passe ? »
Elle fixait l’Antillais, remarquant les yeux vert épinard qui lui souriaient.
Puis Bevan parla, « Notre ami que voilà est un véritable ingénieur, pour ça oui. Il est vraiment malin. » Il eut un large sourire pour l’Antillais. « O vous, espèce de salaud rusé. »
Joyner regarda Cora. « Qu’est-ce qui ne va pas chez votre mari ?
Est-ce qu’il est malade ? »
« Sûrement que je suis malade, » le sourire de Bevan s’épanouit et devint une grimace. « Je suis malade et l’effet est formidable. »
« Tu n’es pas malade, » lui dit Cora. Elle parlait lentement et avec précision. « Je ne te permettrai pas de dire que tu es malade. »
« Bon. Alors ce n’est pas moi, c’est le monde qui est malade. Le monde entier est malade et moi je suis en pleine forme. Tu préfères ça ? »
A nouveau Joyner fronçait les sourcils comme un médecin, disant à Cora. « Il semble qu’il ne soit plus en contact avec nous. »
« Plus en contact, mon œil, » Bevan lui rit au nez. « Je vous suis, Nathan. Je sais exactement ce que vous avez en tête. Primo, vous avez la bouteille cassée comme preuve que je suis responsable.
Deuxio, vous avez ramassé la matraque pour que je ne puisse pas prouver qu’il était armé … Après ça, tout va comme sur ces roulettes pour vous. Il y a des témoins qui diront qu’ils m’ont vu dans cette maison, qu’ils m’ont vu boire du rhum et m’enivrer.
Et puis, bien entendu, il y aura votre témoignage. Ce sera probablement quelque chose de gratiné à souhait — J’aurais invité l’homme à sortir avec moi, il aurait accepté puis il aurait changé d’avis et je serais devenu fou furieux et j’aurais saisi la première chose qui me serait tombée sous la main. »
Joyner inclina la tête très lentement. « C’est ça. »
« Mais c’est un mensonge, » Cora respirait avec peine, « C’est un mensonge tellement odieux … »
« Qu’est-ce que ça peut lui faire ? Bevan eut un petit rire, « Regarde-le. »
Elle observa le visage de l’Antillais. Ses yeux verts clignotaient où se mêlaient le feu et la glace. Puis elle ne vit plus qu’un regard glacé.
Et Joyner dit, « Nous pouvons régler cette affaire, moyennant cinq mille dollars. » Cora retint sa respiration.
Bevan dit, « Disons cinq cents, et l’affaire est réglée. »
Puis il y eut un silence. Joyner était assis, tout-à-fait détendu, les bras ballants. Bevan se pencha très en avant au-dessus de la table, le regard absent et un sourire un tant soit peu idiot et comme hypnotisé par la cafetière d’argent. Cora était tête baissée, le visage dans les mains.
Enfin Joyner dit, « J’attends. Je crois qu’il vaut mieux que vous preniez une décision tout de suite. L’occasion ne se représentera plus. »
« Vous êtes formidable, » dit Bevan sans cesser de sourire bêtement en direction de la cafetière, « Vous devriez être dans les assurances. »
« Mais c’est une assurance que je vous vends, » répartit Joyner avec un sourire. « C’est la meilleure assurance que vous ayez jamais pu prendre. »
« Qui vous dit que j’achète ? »
« Oh que si, vous la prendrez. J’en suis persuadé. »
Cora découvrit son visage. Les yeux fermés, puis elle les rouvrit et dit, « Nous n’avons pas les moyens de vous verser cette somme. Nous sommes loin de pouvoir le faire. »
Joyner sourit aimablement. « Jusqu’où pouvez-vous aller ? »
Elle regarda Bevan. Elle attendait qu’il dise quelque chose. Mais en vain. Il était comme fasciné par la cafetière d’argent dont le galbe reflétait son visage déformé. Il était en train de se faire des grimaces dans le contour sphérique brillant de la cafetière.
Joyner dit, « Tout dépend de vous, Madame Bevan. Je n’arrive à rien avec lui. »
« Moi non plus, » dit-elle en regrettant aussitôt d’avoir parlé trop vite. Ses doigts étaient crispés sur son front. Elle dit, « On peut vous donner mille dollars. »
Joyner secoua la tête.
« Nous ne pouvons pas vous donner plus, » dit-elle. « Il faut que vous compreniez que nous ne sommes pas des gens riches. »
« Disons deux mille, » dit Joyner. « Mais nous ne le pouvons pas, » Sa voix était suppliante, « Je vous assure que cela^nous est impossible. »
« Voyons un peu ça, » murmura l’Antillais, « Quel genre d’occupation a votre mari ? »
« Je suis un destructeur, » dit Bevan, « Je passe mon temps à détruire, ça m’amuse beaucoup. »
« Il est au service des titres dans une banque, » dit Cora
« C’est en effet ce que je fais à mi-temps, » marmonna Bevan sans quitter son reflet déformé du regard. « A vrai dire, je suis acrobate de cirque. Sur la corde raide. Mais c’est une corde d’un genre un peu spécial. Elle tourne en rond. »
« Est-ce qu’il s’exprime toujours de cette façon ? » Demanda Joyner.
« Seulement pendant mes jours de liberté, » lui confia Bevan à voix basse, la main devant la bouche. « Et ces jours-là reviennent sept fois par semaine. > »
Joyner soupira. Il jeta un coup d’œil de pitié à Cora. Une pitié sincère. Il lui dit. « Je vous plains. Je m’aperçois que vous ne devez pas avoir la vie facile. »
« Oh, la ferme ! » Lui intima Bevan. « Allez vous promener quelque part et foutez-nous la paix ! »
« Je me rends compte du problème que vous avez là, » dit Joyner à Cora. « Est-ce que vous ne pouvez rien faire pour lui ?
Bevan partit d’un énorme rire. Un rire tonitruant. Aux tables avoisinantes les gens se retournèrent pour voir ce qui se passait.
Quand ils virent qui riait si bruyamment ils haussèrent les épaules, et quelqu’un dit. « C’est encore lui qui recommence. »
Cora baissa la tête. Les yeux clos.
Joyner était en train de dire. « C’est un lourd fardeau que vous avez à supporter, Madame Bevan. Je ne veux pas vous rendre les choses encore plus difficiles. Mais je ne peux rien faire d’autre. Pour moi, c’est une question d’extrême nécessité. Je suis un homme pauvre. Je suis vraiment très pauvre. »
Elle le regarda, « Est-ce que vous essayez de justifier votre attitude ? »
« En quelque sorte. » L’Antillais la regarda droit dans les yeux.
« C’est une question d’économie financière. La vieille loi de l’offre et de la demande. Vous voulez que votre mari reste vivant et moi je vous en fournis la garantie. Et cette garantie vous ne pouvez pas la trouver ailleurs que chez moi. »
« Ce qui simplifie les choses, » lança Bevan en l’air. « Ça les simplifie énormément. »
Joyner ne quittait pas Cora des yeux. Il dit, « Pourriez-vous aller jusqu’à quinze cents ? »
« D’accord », dit-elle.
« Je les veux en billets d’une livre sterling. »
« D’accord. » Sa voix était très lasse. « Est-ce que vous pouvez régler l’affaire tout de suite ? »
« Je pense que oui, » dit-elle. « Mon mari et moi avons un compte en banque commun. Je vais aller à la réception et je vous ferai un chèque. Il faudra un peu de temps pour que la somme soit virée de New-York. »
« J’attendrai, » dit Joyner.
Cora se leva. Elle fit un effort pour garder une attitude digne en traversant la salle à manger pour aller jusqu’au bureau de l’hôtel. Bevan avait redressé la tête et il l’observait en réfléchissant. C’est vraiment une jolie fille. Elle a un air si fin et si délicat en pantalon. Elle est vraiment charmante, d’une élégance discrète. Il n’y en a pas beaucoup qui ont cette allure en pantalon. Elle les porte avec tant de grâce. Et remarquez ses cheveux d’or. Oui, c’est vraiment un numéro à part et ça me plairait d’avoir un rendez-vous avec elle. Peut-être que je peux lui proposer d’aller faire du bateau. Il fait une journée idéale.