CHAPITRE XVI
On arrive trop tard, pensa Bevan. Il était devant des fenêtres obscures et une porte verrouillée. Il n’y avait pas de numéro sur la porte mais il était certain qu’il était bien devant le 17. Il avait compté toutes les portes jusque-là avec beaucoup de soin et celle-là devait être le 17. Mais elle pourrait aussi bien porter le numéro zéro se dit-il. La maison est vide.
Il avait frappé à la porte, puis y avait donné des coups de pieds, et n’ayant pas eu de réaction il y avait collé l’oreille, s’efforçant de percevoir le moindre bruit venant de l’intérieur.
Mais il n’entendit pas un son et le silence qui régnait dans la ruelle était comme un message qui disait « adieu », signé « Nathan ».
Eh oui, pensa Bevan, il a pris les quinze cents dollars et il a filé pendant que c’était encore possible. A partir de maintenant, Mr Joyner va pouvoir s’offrir de meilleurs repas, de meilleurs vêtements, un meilleur coiffeur et sans aucun doute une maison plus habitable.
En tout cas, on a essayé. On a mis de la pagaille mais quand même on a bien essayé d’y remédier. Mais, est-ce une consolation ? Je ne crois pas.
Cela n’a pas porté secours à Eustache. Mais, d’un autre côté, il n’y a plus de moyen de l’aider. Il n’y a plus rien à faire, à présent.
Il est trop tard, voilà tout. Il est trop tard parce que ce qu’il fallait, c’était retrouver Joyner. Et maintenant, plus de Joyner et, bien entendu c’est de ta faute. Si tu étais venu ici plus tôt, ou si …
Ne commençons pas avec les « si ». Ça va déjà assez mal comme ça, sans les « si ». Borne-toi, je t’en prie, aux faits, les faits étant que tu es venu jusqu’ici pour voir Nathan, que tu as frappé à sa porte et que la porte est restée close. Mais qu’est-ce que c’est que ça ?
C’était de la fumée. Un très fin ruban bleu vert de fumée qui filtrait sous la porte. Le clair de lune arrivait dessus à contre-courant, la lueur tombant obliquement à travers le tracé de la fumée qui sortait d’une petite brèche entre la porte et le seuil. C’est réellement de la fumée se dit -il. Il y a quelque chose qui brûle là-dedans. Et puis il en saisit l’arôme et d’abord il crut que c’était celle du tabac; mais une autre bouffée lui fit penser qu’il s’agissait de quelque chose de plus violent que le tabac.
D’un seul coup il sut ce que c’était. Ses souvenirs le reportèrent à New-York, Dixième avenue et Cinquantième Rue, chez Hallihans où s’étaient réunis des fumeurs de H. Lorsqu’ils avaient allumé leurs joints, le barman était venu à eux et leur avait dit,
« Pas de ça chez moi. Emportez-moi votre saloperie dehors ou j’appelle la police et vous en aurez pour au moins un an. »
Alors donc, c’est du chanvre, pensa Bevan. Il est à l’intérieur en train de fumer, toutes lumières éteintes, ce qui veut dire que depuis plusieurs heures, il a sombré dans un demi-sommeil délicieux qui l’a empêché d’entendre qu’on frappait à sa porte. A un moment il dût sortir de sa torpeur pour venir allumer une autre cigarette. Peut-être qu’on peut maintenant lui faire savoir qu’il a une visite.
Il frappa à la porte. Il frappa très fort et à plusieurs reprises, jusqu’à ce que ses articulations lui fassent mal.
Pendant plus d’une longue minute rien ne se passa. Enfin il vit la lueur d’une ampoule orange, un flot de lumière pâle qui dansait sur les fenêtres. Il entendit les pas traînants approcher de la porte, vit la porte s’ouvrir, vit les yeux embrumés, vit le sourire.
La fumée montait en volutes d’une cigarette roulée à la main que Joyner tenait délicatement entre le pouce et l’index, très près de ses lèvres pour en recueillir toute la fumée même lorsqu’il n’aspirait pas. Un nuage vert bleu enveloppait son visage.
« Vous donnez une partie ? » Murmura Bevan.
Joyner fit signe que oui. Il continuait à sourire. Il ne semblait pas reconnaître le visiteur. Un très court instant ses yeux apathiques rencontrèrent ceux de Bevan et puis il dirigea son regard au-delà de Bevan comme s’il n’y avait pas de Bevan devant lui. Il mit le joint à la bouche et aspira une lente et lourde bouffée à travers ses dents, émettant une sorte de sifflement tandis qu’il aspirait, les lèvres à peine entr’ouvertes, pour obtenir, avec l’air ainsi absorbé, un mélange parfait. Ce mélange, lorsqu’il entra en lui sembla lui procurer une exquise et presqu’ insupportable agonie qui le fit grimacer de plaisir.
« C’est tellement bon ? » Dit Bevan.
L’Antillais ne répondit pas. Il se retourna et rentra dans l’unique pièce de la baraque laissant la porte ouverte. Bevan le suivit et referma la porte.
On se serait cru dans un bain de vapeur. L’air imprégné de la fumée d’une quantité innombrable de cigarettes de drogue avait envahi la chambre. La fumée était si épaisse qu’il se demanda sérieusement s’il y avait assez d’oxygène pour rester en vie. Il toussa à plusieurs reprises puis se hâta vers la fenêtre la plus proche et l’ouvrit à moitié.
Il entendit Joyner qui disait, « Qu’est-ce que vous faites ? »
« On a besoin d’air là-dedans. »
« L’air gâche tout, » dit Joyner, « Refermez la fenêtre, je vous prie. »
Bevan était penché à la fenêtre et toussait pour essayer de recracher toutes ces vapeurs et de faire provision d’un peu d’air frais.
« J’aimerais que vous fermiez la fenêtre, » dit Joyner tranquillement et avec politesse. « Vous laissez les oiseaux s’envoler de leur cage. »
« Des oiseaux. »
« Les jolis oiseaux, » dit Joyner, « Vous ne pouvez pas les voir mais ils sont ici. Ils volent tout autour de nous si lentement, si gracieusement, et ce sont des compagnons si charmants. Je les aime parce qu’ils ne gazouillent jamais bruyamment ni ne se disputent ou jacassent comme les moineaux. Ils se contentent de voleter et de chanter doucement un chœur de douces berceuses. »
Bevan ferma la fenêtre. Il se dit que la discussion était inutile. Ce n’était pas important et il n’était pas là pour des futilités. Il pensa, il faudra que je m’habitue à cette fumée, voilà tout.
Il se retourna et regarda Joyner qui était assis sur le bord d’un lit de camp étroit, la figure éclairée par la faible lueur de l’ampoule teintée. L’ampoule était vissée à une lampe sans abat-jour posée sur une petite table près du lit. Par terre, d’un côté du lit, il y avait un monceau de mégots provenant de cigarettes de marijuana.
Les mégots étaient très courts car les cigarettes avaient été fumées aussi loin que possible. Bevan commença à les compter mais il abandonna. Il entendit Joyner qui continuait à parler des oiseaux puis sa voix devint indistincte et il comprit vaguement qu’il s’agissait maintenant de fleurs cueillies dans le jardin de la planète Vénus, et à partir de là, il ne comprit plus rien du tout car la voix était devenue un murmure inaudible.
Bevan était adossé au mur près de la fenêtre, il regarda autour de lui. Au lieu de chaises, il y avait deux ou trois caisses de fruits vides, au lieu de tapis, de vieux journaux éparpillés sur le sol. A l’autre extrémité de la pièce, il vit une espèce de botte de bois placée près d’un trou au pied du mur. Il regarda avec attention pour en deviner l’usage et comprit que c’était un piège à rats. Entre le piège et le lit, se trouvait une valise en mauvais état posée sur le côté et dont une partie du contenu s’était renversé : quelques chemises et des chaussettes et un polo vert pâle à manches courtes.
Ça me dit quelque chose, pensa-t-il. Ça me dit qu’il avait commencé à faire sa valise quand l’envie lui est venue de fumer de l’herbe. C’est un fumeur invétéré et le besoin de haschisch a été plus fort que son désir de s’enfuir.
Alors, disons qu’il est allé acheter un joint ou deux et qu’il est revenu ici et s’est mis à fumer. Il y aura trouvé un plaisir certain pendant quelque temps puis il aura pensé qu’il en voulait encore et il est ressorti pour en racheter. Il avait dû en être privé pendant pas mal de temps, mais une fois en possession des quinze cents dollars, il a eu la possibilité d’acheter autant d’herbe qu’il voulait. Au lieu de quitter Kingston tout bonnement, il a préféré quitter la planète et s’envoler vers Vénus avec ses amis les oiseaux qui savent trouver pour lui le chemin de ce jardin ou il cueille les fleurs qu’il aime et ces fleurs, bien entendu, sont cette herbe dont il ne peut se passer. Regarde-le assis sur le rebord du lit de camp occupé à fumer. Regarde-le qui s’envole. Peut-être sera-t-il plus facile à manier grâce à ça. Ou plus difficile, si l’on considère que l’herbe est un stimulant et qu’elle crée une sensation de puissance, et que celui qui fume se croit capable de n’importe quel exploit. On va bien voir. On va voir ce que l’on peut tirer de Nathan.
Il s’approcha du lit et dit : « Est-ce que vous savez qui je suis ? »
Joyner le regarda avec ses yeux vagues et ne répondit pas.
« Je suis votre client, » dit Bevan, « Je vous ai acheté quelque chose ce matin. Ça m’a coûté quinze cents dollars. »
L’Antillais ne dit mot. Son étrange sourire s’évanouit. Puis son visage perdit toute expression. Il restait assis, là, regardant Bevan comme un employé derrière un guichet qui attendrait qu’on lui donne de plus amples détails.
Bevan fit un pas de plus en direction du lit. Il se dit, Il faut continuer à lui parler et à l’intéresser à ce qui est dit. Il faut le prendre au dépourvu pour qu’étant assez près de lui, tu puisses plonger et ….
Il dit : « Vous vous souvenez de la transaction ? Ça s’est passé dans la salle à manger du Laurel Rock. Je prenais un petit déjeuner tardif, et vous êtes venu à ma table. »
« Oui, je me rappelle, » dit Joyner doucement. Il abaissa les yeux sur sa cigarette à moitié consumée entre ses doigts. « Cette fumée n’a pas l’effet que vous croyez. Elle n’altère pas la mémoire. Au contraire, elle est comme une bande de microfilm. Et quand la bande est assez longue, je peux me rappeler le contenu d’un dictionnaire. »
Bevan pointa son index vers la cigarette. « Et quel autre effet encore est-ce que cela produit ? »
« C’est comme une super charge, » dit Joyner, « son potentiel est sans limite. Je la recommande à tous les athlètes, les soldats, ou les travailleurs manuels. »
Il le croit vraiment, se dit Bevan.
L’Antillais poursuivit : « C’est un stimulant pour le cerveau. On devrait l’utiliser dans les universités, les laboratoires, et encore mieux, dans les réunions politiques. »
« On devrait la mettre sur le marché. »
« Oui, on devrait, » dit Joyner, « mais ils ne veulent pas. Les distilleries feraient faillite. Et puis, en plus, il n’y a pas moyen d’en contrôler le prix ni de la taxer. Cette herbe pousse partout. »
« Comme de l’herbe ordinaire ? »
« Elle pousse plus vite que l’herbe ordinaire, » dit Joyner, « Si on en légalisait la vente, on en ferait tous pousser. On en fumerait tous pour notre plus grand bien. Et on revivrait tous au Paradis. »
« Ça serait épatant. »
« Oh oui ! » Dit Joyner, « mais cela n’arrivera jamais. Nous vivons dans un monde de restrictions qui ne l’autorisera jamais. »
« Tout-à-fait exact. » Dit Bevan. Il fit un pas en direction du lit.
« Ne faites pas ça, » murmura Joyner.
« Quoi ? »
« N’approchez pas. »
« Pourquoi ? Son sourire était aimable tandis qu’il avançait peu à peu vers l’Antillais, pensant, presqu’arrivé, encore quelques pas …
« Restrictions, » dit Joyner. Et tout à coup, son bras se détendit. Le mouvement fut rapide. Un instant sa main était vide, et l’instant d’après, elle tenait un couteau.
Bevan s’immobilisa. Il entendit un cliquetis et vit une lame d’environ quinze centimètres émerger d’une poignée de nacre.
« Pourquoi faites-vous ça ? » Demanda t-il
« Protection. »
« Mais je suis venu seulement vous parler. »
« Alors, parlez. »
« Pas avec cet instrument qui vise mon gosier. »
« Ça vous fait peur ? »
« Tu parles ! Ça me fait une peur bleue. J’aimerais bien que vous la rangiez. »
» Vous voulez dire que je la fasse disparaître ? »
Bevan ne répondit pas. Les yeux fixés sur la lame étincelante, il pensait : Je n’ai jamais vu une telle rapidité. J’ai déjà vu ça au cinéma, ou dans un cirque, où l’adresse était admirable, mais jamais à ce point.
Joyner prit une autre bouffée d’herbe. Il aspira profondément et tint la cigarette entre ses doigts pendant un instant en murmurant :
« Observez bien. » Encore une fois son bras se détendit et le couteau avait disparu.
« Où est-il ? » Demanda Bevan.
« Pas très loin. »
« Mais où ? »
« Ici, » dit Joyner. Son geste fut encore plus vif. A tel point que son bras n’eut pas l’air de bouger. Et cependant le couteau était à nouveau là, dans sa main.
Bevan hocha la tête lentement. « Je n’en reviens pas. »
« J’ai commencé très jeune, » dit Joyner. Il refit son coup avec le couteau qui apparut puis disparut puis réapparut encore. Puis le sourire vague revint sur ses lèvres et il prit une autre bouffée.
C’est donc ça, pensa Bevan. Nous y voilà. D’ailleurs, tu étais prévenu. Winnie te l’avait dit. La seule chose c’est qu’elle était au-dessous de la vérité, Son couteau va plus vite que le battement d’une paupière. Mais ne t’énerve pas. Je t’en prie, reste calme.
Il entendit l’Antillais dire : « Asseyez-vous, Monsieur Bevan. Mettez-vous à votre aise. »
Il ne fit pas un mouvement. Il se tenait debout, à quelques pas du lit de camp. Un instant, il lui vint l’idée de sauter sur Joyner, et l’envie s’en fit sentir par des picotements dans son bras, sa main tremblante du désir de lancer son poing en plein dans la mâchoire de l’homme. Ses yeux ne quittaient pas le visage de Joyner, se concentrant sur la mâchoire, puis sur un point plus précis, près du menton, où les jointures iraient frapper droit sur la veine qui va au cerveau. Mais, certainement, les choses ne pourraient pas se passer de cette façon. Quelle que soit sa rapidité, le couteau irait encore plus vite.
Joyner eut un geste d’amicale bienveillance en lui désignant une des caisses de fruits. Bevan alla jusqu’à la caisse et s’assit dessus. Il croisa les jambes et entoura ses genoux de ses deux mains. Au travers du rideau de fumée bleu-vert, perçait la lueur orange qui tombait obliquement sur le visage souriant de Joyner. Des ombres et des lumières. Il vous venait vaguement l’impression d’un Gauguin. Oui, on aurait vraiment dit un Gauguin. Ou peut-être une nature morte.
La figure n’a pas l’air humaine. Les yeux sont comme les lentilles d’une caméra. Une caméra radiographique qui voit à l’intérieur de mon crâne. C’est une conversation à sens unique et c’est moi qui en fait tous les frais. Et sans qu’un mot ne soit prononcé, je lui fais tout comprendre. Il y a aussi une autre façon de voir les choses : peut-être que, tout simplement, j’ai involontairement aspiré trop de cette fumée, et je suis un peu ivre. Vaut mieux y mettre fin. Faut pas que cela m’arrive. L’esprit l’emporte sur la matière, etc.. Tu ne peux pas t’empêcher de l’aspirer parce que l’air en est saturé. Mais ne te laisse surtout pas démonter. Il faut éviter à tout prix que cela ne t’envahisse. Tu dois pouvoir t’en dégager si tu arrives à te concentrer sur l’affaire qui te préoccupe en ce moment.
Il dit : « Etes-vous prêt à m’écouter ? »
Joyner inclina la tête.
« On a arrêté un homme. » Dit Bevan, « on l’a attrapé hier matin au petit jour, et on l’a embarqué. »
« Je sais, » dit Joyner en reprenant une bouffée de sa cigarette de marijuana. « Je le savais déjà lorsque je suis venu vous trouver à l’hôtel. »
Bevan regarda le sol en secouant lentement la tête. Tout à coup il entendit Joyner qui riait. D’un petit rire assez silencieux pour ressembler plutôt à un murmure.
Il leva la tête pour regarder l’Antillais. « Votre planning a été parfait. Vous avez joué sur le velours. »
« Un compliment ? » Murmura Joyner.
« En quelque sorte. »
« J’aime qu’on me fasse des compliments, » dit Joyner,
« ça donne une saveur particulière à l’air que je respire. »
« Ecoutez, Nathan … »
« A mon école, en Angleterre, j’ai reçu plus d’un prix. J’étais le troisième de ma classe. »
« Très bien, mais, écoutez-moi … »
« Et puis je suis revenu à la Jamaïque avec mes diplômes, et on m’a proposé un job d’employé de bureau. Je leur ai dit que …. »
« Voulez-vous m’écouter ! » Lui dit-il à travers ses dents serrées.
« L’homme s’appelle Eustache. »
« Oui, je sais. »
« Il a une femme et des enfants. »
« Vous ne m’apprenez rien. Je sais tout de lui. »
« Vous le connaissez bien ? »
« Je l’ai toujours connu. On a été élevé dans la même rue. »
« Cela devrait avoir son importance. »
« Par rapport à quoi ? »
« A lui porter secours. »
Joyner se remit à rire. Sans aucune expression dans son regard.
« Vous êtes vraiment comme une hyène, » dit Bevan, « Vous vous nourrissez de cadavres. »
A la lueur de la lampe, la figure de l’Antillais avait des reflets orange. Entre ses doigts, la cigarette n’était plus qu’un minuscule mégot. Il la porta à ses lèvres pincées et en tira une ultime bouffée. Il ne rejeta pas la fumée, et laissa le mégot tomber par terre, l’écrasant soigneusement sous son talon. Et tandis qu’il parlait, la fumée sortait de sa bouche en petits nuages.
« Parlons d’autre chose. Quelque chose d’agréable. Parlons d’oiseaux et de fleurs. Ça vous intéresse, vous, les oiseaux et les fleurs ? »
« Seulement quand ils sont vivants. »
« Alors parlons de … »
« Quand ils sont morts, il est trop tard, » dit Bevan. « C’est la même chose pour les gens. »
« Pas quand ça sonne faux. »
« Voulez-vous que je vous chante quelque chose ? Ça ne sonnerait pas faux. Je peux chanter comme un … »
« Comme un artiste de concert, » dit Bevan, « et vous pouvez aussi danser avec les meilleurs d’entre eux. Ou faire un numéro d’acrobatie qui vous attirerait des critiques dithyrambiques. »
Joyner inclina lentement la tête en signe d’assentiment. « C’est justement le cas. Tout cela, je peux le faire. »
« J’en suis persuadé. C’est écrit en lettres de fumée. » Il agita la main pour dissiper la fumée devant son visage. A travers le nuage de fumée, sa main semblait toute légère.
Il dit : « Vous êtes vraiment un artiste de classe supérieure, presque le meilleur que je connaisse, mais pas tout-à-fait. Pas ce soir, en tout cas. »
« Vous prenez vos désirs pour des réalités ? »
« Plus que ça, » dit Bevan.
« Ce soir, vous ne passez qu’en second. »
« Nous verrons. »
« Oui, nous verrons. » Et il se mit sur ses pieds. Il souriait à l’Antillais. Il parla très lentement, très calmement.
« Donnez-la moi. »
« Vous donner quoi ? »
« La preuve que je cherche, » dit-il, « la bouteille cassée. »
Joyner rit silencieusement. « Et après cela, je veux la matraque. »
« Amusant ! » Dit Joyner. Et il continuait à ricaner.
« Et enfin, » dit Bevan, « le témoin numéro un. C’est vous, Nathan, que je veux ! »
« Alors ça, c’est vraiment drôle ! »
« Quand je sortirai d’ici, vous m’accompagnerez. »
« Vous aussi vous êtes un artiste. Allez-y, vous êtes très bon ! »
« Nous allons ensemble au Commissariat de police, » dit Bevan.
« Continuez, » dit Joyner, « Racontez m’en encore une bien bonne ! »
« J’ai dit : nous allons ensemble au Commissariat de police. Vous ferez votre déclaration. On leur donnera la bouteille et la matraque comme preuves à l’appui. »
Le rire quoique toujours silencieux, secouait les épaules de Joyner.
Ça l’amusait vraiment. Il dit : « Vous me voyez faisant une chose pareille ? Ça serait tellement stupide de ma part … On me jetterait en prison pour cause de chantage. »
« Ce n’est pas ça mon souci, » dit Bevan. « Mon souci c’est Eustache. »
« Mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’il est pour vous ? Vous ne connaissez même pas l’homme. Vous ne l’avez jamais vu ! »
« C’est vrai, » dit Bevan, « Mais je lui dois quelque chose. J’ai une véritable dette envers lui. Je ne le laisserai pas pendre. »
Joyner avait cessé de rire. « Vous savez, vous n’êtes plus drôle du tout. Vous êtes un clown, mais vous n’êtes pas drôle. Peut-être que le mot juste serait plutôt fou que clown. »
« Oui, effectivement, c’est de la folie. » Dit Bevan. Il s’approchait à pas lents de l’Antillais qui était assis immobile sur le rebord du lit de camp.
« Est-ce que je peux vous donner un conseil ? »
« Pour sûr. » Il continuait d’avancer lentement.
« N’avancez pas plus près. »
« Pourquoi ? »
« Vous pourriez mourir. »
Bevan haussa les épaules. Il avança d’un pas encore.
« Je vous en prie, n’approchez plus. » A nouveau son bras, comme un éclair fit surgir son couteau au bout de sa main. Il le tenait comme un combattant des rues, le bras tendu sur le côté, les doigts recouvrant la presque totalité de la lame, si bien qu’on apercevait plus que quelques centimètres d’acier brillant.
Bevan fit un pas de côté, puis un pas en avant, et un autre sur le côté. Ce mouvement ressemblait plutôt à une valse hésitation. La lame lui conseillait de rester en arrière. Il répondit intérieurement.
Tu peux me faire peur, mais tu ne pourras pas me retenir.
Et alors, sans raison apparente, il repensa à la cinquantième rue, dixième avenue, et il entendit Lita qui disait, Tu fais ça pour racheter quelque chose ? Ou parce que tu te sens en dette vis-à-vis des habitants de ces quartiers populeux ? Un sourire passa sur son visage, et, visant la lame, Ce n’est pas cela, Lita. Je suis sûr que ce n’est pas cela.
Alors qu’est-ce que c’est ? Insistait-elle.
Il fit trois pas de côté, un pas en avant. Elle dit, C’est une sorte d’initiation. Appelons cela un procédé pour aller au fond des choses, C’est-à-dire …
A ce moment là, l’Antillais était en train de se mettre debout.
Il se tenait les jambes écartées, les bras tendus et la lame tourniquait comme la langue d’un serpent. Prise dans la lueur de la lampe, elle scintillait orange clair dans la fumée vert-bleu.
Il continuait son dialogue avec Lita, il lui disait : Ce que je veux dire, c’est qu’il vient une heure, un moment, qui sépare les événements de votre vie, en plus ou en moins. Alors, il faut faire un choix, et si le Plus l’emporte, c’est du réel. Il faut descendre du cheval de bois qui tourne autour du manège, sans but. Je fais un essai, c’est tout. J’essaye d’être quelqu’un afin que, où qu’on soit, on puisse se dire qu’on n’a pas gâché son cœur ou sa vie, qu’on a payé le prix et qu’on est un homme, pas un mannequin bien habillé.
Est-ce que je me vante ? Se demanda-t-il. Je ne le crois pas. Je crois que j’agis objectivement. Et c’est plutôt une impression agréable. Oui, c’est plutôt agréable, et je voudrais bien, si c’était possible, trouver le moyen pour qu’une certaine fille que je connais au 307 de l’hôtel Laurel Rock l’apprenne. Mais, naturellement, il n’y a pas moyen de communiquer puisque toutes les communications sont coupées.
Il avança d’un pas, puis fit un pas de côté, continua d’avancer sur le côté, moitié dansant, moitié flottant, le corps penché en avant, les bras ballants, la figure grimaçante. Il eut un léger haussement d’épaules, poussa un faible soupir et bondit sur l’Antillais.