CHAPITRE XVII
Le clair de lune tombait sur. La surface de la piscine et sa lueur rejaillissait sur les fenêtres obscures du Laurel Rock. Des reflets bleu argenté dansaient sur le plafond noir de la chambre 307 et gênaient Cora. Depuis des heures elle cherchait le sommeil mais chaque fois qu’elle fermait les yeux les reflets la traversaient en flot de lumière, en flot de musique lointaine qui l’incitaient à rester éveillée. Pas moyen d’y échapper, pensa-t-elle. C’est la faute de la lune, et la lune est un spectacle qui dure toute la nuit.
Et toutes les mélodies se confondent en une seule. C’est une ballade monotone qui va, qui va, un fleuve de soupirs qui coule sans fin.
Il n’est plus là. Il est arrivé à ses fins. Il a pris une décision, et il est parti.
J’ai l’impression que tout est fini. C’est même plus qu’une impression, c’est un fait. En tout cas, tu sais qu’il y a cet autre homme, cet Atkinson. Tu le veux ? Tu réalises, bien sûr, qu’il en vaut la peine.
Oui, c’est vraiment quelqu’un. Et puis, il n’a pas pris cela à la légère. Il envisage un arrangement durable. Il a bien l’air d’être du genre sérieux, et l’a prouvé aujourd’hui dans le parc quand j’ai eu cette attitude si ridicule, que je me suis mise à courir et que je suis tombée pour Dieu sait quelle raison. Mais le fait est que j’étais complètement désemparée à ce moment là et s’il l’avait voulu, il aurait pu profiter de la situation; mais au lieu de cela il s’est conduit comme un grand frère, ne se servant de ses mains que pour me ramasser et me soutenir et m’entrainer loin de là, et me ramener à l’hôtel. Ce que je pense, c’est que cet Atkinson veut signer un contrat à vie. Il aimerait que j’ôte cette alliance que je porte pour qu’il puisse m’en donner une autre. Mais si cela se produisait cela lui donnerait le droit de me …
Mais tu ne veux pas de ça. Tu sais que tu ne le veux pas.
Elle s’était levée pour aller à la fenêtre. Elle y resta, les yeux errant sur la piscine éclairée par les rayons de lune. Puis son regard se porta au-delà de la piscine, au-delà du jardin, vers le mur de pierre et les ténèbres derrière ce mur.
L’obscurité n’était pas opaque au point de ne pas pouvoir distinguer les ombres et les formes, la silhouette des toits gondolés et des murs branlants. Ce qu’elle voyait, c’était les baraques de bois et les toits de papier goudronné, les taudis. Ça et là, une fenêtre éclairée mettait en évidence la rugosité des pavés de l’étroite ruelle.
Elle aperçut une boîte à ordures renversée … ou peut-être était-ce une barrique. C’était si loin qu’elle n’était pas sûre de ce qu’elle voyait et cependant elle avait l’impression que, si elle l’avait voulu, elle n’aurait eu qu’à étendre la main pour la toucher.
Toucher quoi ? Se demanda-t-elle. Les ordures ? La saleté ? Tu ne peux pas la supporter. On t’a toujours appris que la saleté est un crime, un véritable crime. Comme disait Maman continuellement :
« Il n’y a absolument pas d’excuse … »
Elle était debout à la fenêtre, le regard fixé sur le mur de pierre qui séparait le Laurel Rock des taudis de Kingston. Ses yeux étaient rivés sur les ombres noires des pauvres logis et sur les ruelles faiblement éclairées.
C’est là-bas qu’il est, pensa-t-elle. Il est quelque part là-bas. Au milieu de toute cette boue.
James, reviens. Tu vas te salir.
Alors, en fermant les yeux, elle revit le visage sévère de la gouvernante suédoise — qui devint ceux de ces dames distinguées et sévères qui enseignaient au cours privé et au cours de danse. Et tous ces visages qui surgissent ou disparaissent, finissent par se fondre en un seul, qui a les traits d’un homme. Un grand, un horrible bonhomme, et je suis certaine qu’il s’appelait …
Mais tu n’arrives pas à te souvenir de son nom. C’est impossible que tu t’en souviennes. Mais je crois bien que c’était.. Oh, non ! Je t’en prie, ne prononce pas son nom. N’essaye pas de te le rappeler. Oh, Dieu, il s’appelait Luc. Après toutes ces années écoulées, voilà que tu te souviens que son nom était Luc.
C’était le jardinier. Maman avait renvoyé l’autre quand elle avait appris qu’il faisait trop souvent la sieste dans la haie près du bassin à poissons rouges. Elle avait téléphoné à une agence de placement et on avait envoyé Luc. On lui affirma que c’était un travailleur consciencieux et assidu et un excellent jardinier.
Je ne pouvais pas le sentir. Il était si grand et si gros et si laid.
Ses ongles étaient toujours noirs. Je voulais me persuader qu’il ne fallait pas le regarder mais j’étais comme fascinée. Je restais des heures à la fenêtre à l’observer pendant qu’il travaillait dans le jardin.
J’avais neuf ans, et c’était pendant les vacances de Pâques.
J’étais à la fenêtre, et il savait que je l’observais. De temps en temps son horrible figure se crispait dans un sourire. Il était en train de préparer une plate-bande et ses mains étaient terreuses, sa vilaine grosse figure luisante de sueur et quand je le vis une fois se moucher dans ses doigts, j’ai eu envie de vomir. Mais j’étais comme fascinée. « Espèce d’horrible chose dégoûtante, » disais-je, mais, bien entendu il ne pouvait pas m’entendre d’où j’étais. Il continuait de me sourire, puis il me fit un clin d’œil, puis un signe de la main comme pour me dire : Viens donc ici, et je te donnerai quelque chose.
Non. Je répondais non. Vous me faites peur.
Un autre clin d’œil. Il était appuyé sur sa pelle. La main qui me faisait signe … lentement … lentement. Allons viens, disait-il, viens ici.
Bien qu’il ait fait chaud dans la maison, je claquais des dents. Mais une force inconnue me poussait, m’éloignait de la fenêtre, me guidait à la porte que j’ouvris, et je descendis dans le jardin où Luc attendait; et ses yeux petits et ronds comme ceux d’un porc regardaient la petite fille qui n’avait que neuf ans, dans sa petite robe vert pâle fraîchement repassée, avec son ruban vert pâle dans les cheveux et, comme si les sensations, aussi, pouvaient prendre une teinte, le visage vert pâle lorsqu’il s’approcha d’elle.
Cora s’éloigna de la fenêtre. Sans penser à ce qu’elle faisait, elle alluma et commença à s’habiller. Ses mouvements étaient rapides et automatiques comme ceux d’un habile ouvrier travaillant à la chaîne.
Elle quitta la pièce, suivit le corridor, descendit l’escalier jusqu’au hall de l’hôtel et pria le réceptionniste de lui appeler un taxi. Quelques minutes passèrent puis elle grimpa dans la voiture et dit au chauffeur : « Je ne connais pas l’adresse exacte, mais l’endroit s’appelle « Chez Winnie ». »
« Barry street » dit le chauffeur. Puis il se retourna et lui dit : « Vous êtes bien sûre ? Vous êtes bien certaine que c’est là que vous voulez aller ? »
D’un geste, elle fit comprendre au chauffeur qu’il devait se mettre en route.
La voiture avançait lentement. Cora ouvrit son porte-monnaie et en sortit un billet de cinq dollars. Elle se pencha et le présenta au chauffeur. « Si vous allez assez vite » dit-elle, « ce sera tout bénéfice pour vous, je ne vous demanderai pas de me rendre la monnaie. »
Le chauffeur appuya sur l’accélérateur. Le taxi tourna le coin de la rue dans un crissement. Cora se tenait toute raide sur le bord du siège, les mains crispées sur ses genoux. Le chauffeur dit quelque chose qu’elle n’entendit pas. Les yeux absents, l’esprit absent, elle se laissait conduire. Un seul son sortait d’elle : le claquement de ses dents. Le chauffeur lui demanda si elle avait pris froid, il ne comprenait pas pourquoi elle tremblait ainsi. Il le lui demanda à plusieurs reprises, mais elle ne l’entendait’pas.
« Vous allez entrer là-bas toute seule ? Demandait le chauffeur. Il mettait le frein, avançait la main à l’intérieur de l’auto pour lui ouvrir la porte. En sortant du taxi elle lui tendit le billet de cinq dollars et il lui dit : « Peut-être que si vous avez besoin d’aide …. »
« Non » dit-elle. Elle s’était retournée et se trouvait devant la maison de bois à un seul étage. Elle remarqua que les fenêtres étaient éclairées.
« Vous voulez que j’attende ? »
« Oui, c’est ça. Merci. » Hâtivement elle alla à la porte et frappa.
Elle frappa fort avec son poing et continua de frapper jusqu’à ce qu’elle finit par s’ouvrir. Elle vit la figure de l’Antillaise qui était devant elle et la toisait. Puis la femme recula pour lui laisser la place. Elle entra. La femme ferma la porte. Cora dit :
« Je cherche … »
« Je sais » dit Winnie, « Le monsieur blanc. Le touriste américain.. »
« Oui. Il boit beaucoup et … »
« Y boit plus maintenant, » dit Winnie. Quelque chose est arrivé, pensa Cora, mais elle n’en laissa rien voir.
On ne pouvait rien lire sur ses traits. Elle parla tranquillement :
« Dites-moi où il est. » Winnie se taisait.
« Je vous en prie. Je suis sa femme. »
« Sa femme ? » La tête penchée, les yeux plissés par le doute,
« Y m’a pas dit qu’il avait une femme ! ».
« Moi, je vous le dis. Vous ne me croyez pas ? »
« Pas encore, » dit Winnie. « Y a une contradiction quelque part. Il avait l’air très seul, comme quelqu’un que personne n’aime.. »
Cora tressaillit légèrement. Ses épaules s’affaissèrent, mais elle se redressa bientôt, toute droite, toute raide et sa voix était à peine perceptible, « Si vous savez où il est, il faut me le dire. Vous ne pouvez pas m’empêcher de … »
« Si, je peux » dit Winnie, « et je vous laisserai pas vous en mêler.
Cette histoire vous concerne pas madame. C’est très important et j’vous permettrai pas de tout gâcher. »
« Gâcher quoi ? De quoi parlez-vous ? »
« Il est en mission » dit Winnie, « C’est pour ça qu’y a des lumières dans ma maison. Je suis là et j’attends. Et j’espère qu’il en sortira vivant. »
Cora agit machinalement. Elle avait saisi les poignets de la femme.
« Alors il a besoin de moi. Où qu’il soit, il a besoin de moi ! »
« Lâchez-moi s’il vous plaît, vous me faites mal ! »
« Il a besoin de moi ! »
« Qu’est-ce qui vous l’dit ? Comment qu’vous pouvez en être certaine ? »
« Je le sais. Je le sens. »
Un silence régna et les deux femmes se regardaient fixement. Le silence était comme un fil tendu qui émettait des vibrations.
Et tout-à-coup ce silence fut rompu par Winnie qui dit : « Vous avez l’air d’aimer le monsieur. Faut aller le retrouver. » Elle abaissa son regard sur les mains qui tenaient encore ses poignets. Les mains se détachèrent. Elle alla à la porte et l’ouvrit en disant : « Allée Morgan. Le numéro de la maison est le 17. »
Cora inclina la tête, répéta à voix haute : « Dix-sept. »
« Allée Morgan. Dites le encore une fois pour ne pas oublier. »
« Dix-sept Allée Morgan, » dit Cora. Elle franchit la porte en hâte, traversa la ruelle pleine d’ornières et monta dans le taxi qui l’avait attendue.
Debout, dans l’embrasure de la porte, Winnie regarda le taxi démarrer et prendre de la vitesse. Les feux arrières devinrent de plus en plus petits et finalement disparurent dans l’obscurité. Winnie se retourna et rentra chez elle. Elle s’assit sur une chaise branlante, près du comptoir branlant qui commençait à s’affaisser. Pendant un moment elle resta assise, les yeux au sol. Puis, d’un coup, elle se redressa.
Elle se leva et retourna à la porte, l’ouvrit et sortit de la maison.