CHAPITRE SEIZE
L’éclatement d’une bombe et le bruit d’un canon le tirèrent d’un rêve de guerre planétaire. Il se battit pour sortir de son sommeil.
Boum ! Était-ce une suite à son cauchemar ou quelqu’un frappait-il à sa porte ?
Boum ! Qwilleran sauta de son lit et se dirigea vers la porte. Il s’arrêta, écouta, tendit lentement la main vers la poignée de la porte et l’entrouvrit. Un chat surgit dans la pièce.
Koko s’était jeté de tout son poids contre le panneau de la porte fermée pour essayer de l’ouvrir. Maintenant, avec des miaulements déchirants, il se retournait et courait vers l’escalier. Sans prendre le temps d’enfiler ses pantoufles et une robe de chambre, Qwilleran suivit, aussi vite qu’il le put, le chat qui courait, remontait vers lui pour repartir à toute allure.
À part une lueur venant du square, à travers les fenêtres, la maison était plongée dans l’obscurité. Qwilleran se dirigea dans le rez-de-chaussée où Koko l’entraînait maintenant, dans le plus grand silence. En arrivant devant la bibliothèque, il entendit la porte de service s’ouvrir doucement et distingua une lourde silhouette sombre qui avançait furtivement vers le hall. Qwilleran recula derrière la Schrank de Pennsylvanie, tandis que Koko sautait en haut de l’armoire.
Inconscient du sol froid sous ses pieds, et ne songeant qu’à se procurer une batte de base-ball, Qwilleran vit l’intrus passer devant le placard aux balais, hésiter à la porte de la cuisine, puis entrer dans le hall de service où l’armoire Schrank montait la garde. On n’entendait pas un son. Koko était quelque part au-dessus de lui, aplati entre deux gros vases rares en porcelaine de Majorque.
Tandis que la silhouette sombre avançait lentement, Qwilleran saisit une chaise ancienne, mais elle était trop légère et se briserait si on l’utilisait comme une arme. Au même instant, il entendit un imperceptible « ik, ik, ik », du haut de l’armoire et il se souvint du pic ancien qui se trouvait dans la bibliothèque. Il se glissa dans l’ombre pour s’en saisir. Il n’y avait pas une seconde à perdre.
Sa main agrippait le manche, quand un bruit confus rompit le silence. Il y eut un coup sourd, une sorte de glissade, un cri étouffé, suivi par la chute de l’énorme vase en céramique qui se brisa sur le sol dallé. Qwilleran se précipita en brandissant le pic et en hurlant une menace au-dessus de la silhouette, maintenant étendue par terre.
Poussant des cris aigus, Mrs. Cobb descendit l’escalier et la lumière jaillit.
Sur le sol, l’homme gémissait, un bras cassé, dans une pose grotesque. Il avait un pied dans le plat des chats dont la litière s’était éparpillée partout. Des morceaux de céramique jonchaient le hall et Koko reniflait la poche de la vieille veste de l’armée portée par cet homme.
— Koko ne cessera jamais de m’étonner, dit Qwilleran à Melinda, à la table du dîner, ce soir-là. Il savait que quelqu’un allait s’introduire dans la maison et il l’a su suffisamment à l’avance pour monter me réveiller. À la façon dont il s’est jeté contre la porte, c’est un miracle qu’il ne se soit pas rompu les os. Ce qui est fantastique, c’est qu’il ait poussé son plat à l’endroit où l’homme ne pouvait manquer de trébucher. Le vase de Majorque est un faible prix à payer pour son héroïsme.
Qwilleran et Melinda dînaient chez Stéphanie, le nouveau restaurant Lanspeak. Il était allé la chercher chez son père, Boulevard Goodwinter, où elle changeait de toilette, après une journée passée à l’hôpital. Le Dr Halifax l’avait reçu à la porte :
— Vous l’avez échappé belle, une fois de plus, cette nuit, Qwill. Les aiguilles et les seringues que l’on a trouvées sur lui ont été dérobées dans mon dispensaire, il y a quelques semaines.
— Dans quel état est-il ?
— Fractures multiples, une épaule brisée. Il est grand et fort et il est tombé lourdement sur le sol en marbre. Il est à l’infirmerie de la prison, naturellement et un bras cassé est pour l’instant le moindre de ses soucis.
Qwilleran et son invitée étaient entrés dans le restaurant qui occupait la place d’une ancienne demeure résidentielle. Melinda remarqua :
— Les Lanspeak ont donné à ce restaurant le nom de leur vache et ils ont peint les murs dans les couleurs d’une laiterie : murs blanc laiteux, plafond beurre fondu et sol paille. C’est un restaurant naturiste.
Qwilleran grommela :
— Ce dont la ville a besoin c’est d’un restaurant gastronomique.
Un jeune homme les accueillit :
— Mon nom est Vickie et je suis à votre disposition. Matthew va s’occuper de vous et faire l’impossible pour rendre votre visite agréable.
Un autre garçon se présenta :
— Je suis Matthew et je suis tout à votre service.
— Mon nom est Jim, répondit Qwilleran et voici Melinda. Nous sommes vos clients et espérons être promptement servis. Nous avons faim.
— Et soif, ajouta Melinda, en s’asseyant devant une table. Très bien, Qwill, racontez-moi vos aventures de cette nuit. Comment s’est-il introduit dans la maison ?
— Birch est un gars rusé. Il s’était fabriqué une seconde clef quand il a posé la serrure. Il a attendu qu’il fasse une nuit sans lune et s’est introduit dans la propriété par le verger, derrière la maison. Son camion était caché derrière la vieille grange. Je suppose qu’il avait l’intention de me transporter inconscient avec son camion pour aller me jeter dans une de ces vieilles mines où l’on ne m’aurait jamais retrouvé.
— Chéri, c’est horrible !
— J’ai examiné son camion, ce matin. C’est bien le même qui m’a renversé sur Ittibittiwassee road. J’ai reconnu le radiateur rouillé de mon rêve. Nous pouvons aussi présumer que c’est Birch qui a versé un somnifère dans la bouteille de whisky de Pénélope et qui l’a portée dans le garage pendant qu’Alex se fabriquait un alibi au Club.
Matthew arriva avec le champagne pour Melinda et l’eau minérale de Qwilleran.
— Voici votre champagne bien frais et vos verres glacés.
— Nous voudrions commencer par un pâté de caneton au poivre vert, dit Qwilleran.
Melinda porta un toast à Qwilleran pour avoir découvert les coupables de ces affreux crimes.
— Je crains que cela ne provoque un scandale, quand les faits seront exposés, dit-il.
— Beaucoup d’entre nous avions deviné la nature des relations incestueuses qui unissaient Penny et Alex, dit-elle, mais qui aurait pensé qu’ils puissent collaborer à un crime odieux et qui aurait jamais imaginé qu’Alex puisse contribuer à la mort de sa sœur ? Il avait besoin d’elle. Elle était la cheville ouvrière de l’étude.
— Plus maintenant. Il avait trouvé une autre femme brillante et s’était fait des relations à Washington. Pénélope devenait une menace. Elle en savait trop, elle était trop possessive et trop intelligente.
Melinda regarda Qwilleran avec admiration.
— Personne n’avait jamais songé à mettre en question la disparition de Daisy, avant que vous ne vous en mêliez.
— Je dois avouer que c’est Koko qui a démêlé l’affaire. Avant hier, il a attiré mon attention sur la carte de remerciements de Pénélope et je l’ai comparée à cette carte postale du Maryland. Elle a déguisé son écriture, mais certaines lettres l’ont trahie. Cette carte a probablement été postée d’un faubourg de Washington par Alex.
— Pauvre Alex ! Je n’ose imaginer ce qu’un procès de cette nature va faire de lui. Il était effondré, m’a dit papa, après son interrogatoire par le juge d’instruction.
— Birch et Alex ont pu faire la sale besogne, mais je pense que Pénélope était la cellule pensante. Dès que j’ai commencé à poser des questions sur Daisy, Birch est venu travailler à la maison. Je pensais qu’il était attiré par la cuisine de Mrs. Cobb, en réalité Pénélope devait le payer pour nous espionner. Quelqu’un a su que j’avais l’intention d’interroger Della Dull et que j’avais eu un entretien avec Tiffany. C’étaient probablement les seules personnes qui connaissaient l’identité de « Sandy ».
— N’avez-vous jamais soupçonné Pénélope ?
— Eh bien, elle changeait de conversation, dès que je parlais de Daisy, mais je pensais qu’elle trouvait malséant de discuter des domestiques. J’admets que j’étais intrigué de la voir systématiquement décliner mes invitations à dîner.
— Il n’y a pas de mystère, dit Melinda, je lui avais dit de ne pas mettre le grappin siur vous ou bien je répandrai des rumeurs peu savoureuses.
— Melinda ! Vous êtes un affreux monstre aux yeux verts !
— Tous les Goodwinter ont de mauvais instincts, c’est dans leurs gênes.
Après avoir étudié le menu, ils commandèrent des truites aux amandes. En attendant le plat, Melinda reprit :
— Ainsi vous vous trompiez en pensant qu’il y avait un complot venant du New Jersey. Personne n’a jamais songé à vous dépouiller de votre héritage.
— C’est ce qui arrive, quand je tire mes propres conclusions au lieu d’écouter Koko. Voyez-vous, ce chat représente cinq kilos de muscles, d’os et de fourrure, complétés par des moustaches, une longue queue et un nez de truffe, mais il est plus rusé que moi. Sans jamais avoir visité l’appartement de Daisy, il savait qu’il y avait quelque chose d’anormal. Il savait que la dernière lettre de Pénélope allait m’être délivrée. Il savait que Birch allait s’introduire dans la maison, la nuit dernière.
— Les chats ont un sixième sens.
— Sixième ? Koko en possède au moins seize !
— Si seulement il pouvait communiquer ce qu’il sait.
— Il communique parfaitement. Le problème est que je ne suis pas toujours assez réceptif pour le comprendre. Laissez-moi vous dire quelque chose, Melinda. À partir du moment où je me suis mis dans la tête que l’État du New Jersey était à mes trousses, Koko a été écœuré. Il m’a évité pendant des jours. Un soir, il a jeté des livres par terre dans la bibliothèque et je l’ai grondé. Savez-vous ce qu’étaient ces livres ? Des poèmes intitulés : Le jugement dernier par un barde écossais appelé Sir William Alexander !
— Voici votre truite aux amandes, avec des asperges, annonça Matthew.
— Mais ce ne sont pas des asperges, c’est du brocoli !
— Excusez-moi, je vais les changer.
Matthew emporta les assiettes et revint avec les mêmes.
— Le chef dit que ce sont des asperges.
Ils mangèrent leurs truites, avec du brocoli, en silence. Puis Qwilleran dit :
— Si Koko n’avait pas reniflé les vêtements de Daisy et si je ne m’étais pas livré à cette enquête, Della, Tiffany et Pénélope seraient encore en vie.
— Et un meurtrier et maître chanteur serait toujours en liberté.
— La réputation des Goodwinter serait toujours intacte. Alexander pourrait se présenter au Congrès. Il épouserait Illya Smfska et engendrerait une nouvelle génération de Goodwinter.
— Et un meurtrier et ses complices vivraient en paix.
— Pénélope finirait par trouver un ajustement sentimental et Alexander continuerait à payer les bateaux de plaisance et les motocyclettes de luxe de Birch.
— Personne ne se soucierait que Daisy soit enterrée dans la mine des Trois Pins, soupira Melinda.
Après la salade et le fromage, ils prirent un café accompagné de crème fraîche due à la vache Stéphanie. Puis Qwilleran et Melinda retournèrent chez le père de cette dernière. Le Dr Halifax les reçut à la porte :
— Préparez-vous à de mauvaises nouvelles, dit-il. Je viens de les entendre à la radio. Un avion privé s’est écrasé à quatre-vingts kilomètres au sud de l’aéroport et le pilote a été identifié.
— Alexander, dit Qwilleran, dont la moustache avait tressailli.
De retour à la maison, il fut accueilli par un Siamois tout fringant. Koko savait qu’il était l’heure de faire le tour de la maison, avant de se coucher et il se dirigea vers le solarium.
— L’affaire est élucidée, dit Qwilleran, mais j’aimerais savoir qu’elle est la véritable raison qui te conduit à pousser des objets au milieu de la cuisine. Essaies-tu de me faire poser de la moquette sur ce sol froid ?
Il ferma les portes-fenêtres et Koko le précéda dans le petit salon jaune et vert. Pendant que Qwilleran regardait des statuettes du Staffordshire, le chat examinait des miettes sous la table.
— Dis-moi, Koko, quand tu as trouvé le journal de Daisy, chassais-tu seulement un moucheron et dans ce cas, comment se fait-il que tu l’aies écrasé précisément sur les initiales de « Sandy Goodwinter » ?
Koko se dirigea sans répondre vers la bibliothèque où il sélectionna un exemplaire relié de La physiologie du goût.
Dans la salle à manger, il renifla les faisans et les lapins sculptés sur les portes du buffet, puis il entra dans le salon en zigzaguant sur le tapis d’Aubusson, afin d’éviter de marcher sur les roses du dessin et monta sur la banquette du piano. Il leva sa patte droite de manière décidée, puis il la retira. Il leva ensuite la patte gauche et la planta fermement sur une autre note. Il parut satisfait du son et avec plus de confiance, il toucha encore trois notes avec la patte droite. Qwilleran secoua la tête :
— Personne ne le croira jamais.
Il éteignit la lumière et partit en direction de la cuisine en fredonnant l’air que Koko avait amorcé Boire un petit coup...
Yom Yom était endormie sur le coussin bleu et Qwilleran la caressa tendrement, avant d’ouvrir le réfrigérateur. Il versa du jus de raisin dans un bol qu’il posa par terre pour Koko. Il regarda le chat le laper d’une langue prompte, la queue posée à plat par terre.
— Je ne te comprendrai jamais, dit Qwilleran. Tu n’es qu’un chat et pourtant tu as découvert d’incroyables secrets. Pénélope te fascinait et pas seulement à cause de son parfum français. Tu as miaulé à l’heure exacte de sa mort...
Koko termina le contenu de son bol et se mit à se lécher.
— Savais-tu qu’elle allait être assassinée ?
Koko interrompit ses ablutions pour jeter un regard pénétrant à Qwilleran. Brusquement celui-ci se frappa le front :
— Parbleu ! c’est encore toi qui as raison ! Ce n’est pas un homicide maquillé en suicide. Elle a voulu les faire accuser. C’est un suicide maquillé en meurtre. J’aurais dû comprendre que son histoire était écrite sur un ton beaucoup trop mélodramatique pour être vraie.
Koko termina sa toilette. Avec grand soin, il se passa la patte derrière les oreilles, entre les doigts de pieds et lécha sa longue queue sombre.