CHAPITRE DEUX

 

L’homme le plus riche du Comté de Moose tomba de sa vieille bicyclette à la mi-été. Deux mois plus tôt il était loin d’être fortuné. Il était, alors, un chroniqueur sous-payé, travaillant dans un journal du Middle West, connu pour sa maigre échelle des salaires. En célibataire frugal, il vivait dans un appartement meublé, composé d’une seule grande pièce et de ses dépendances. Il possédait une vieille machine à écrire avec un clavier défectueux et sa bibliothèque était constituée par des livres d’occasion achetés chez un brocanteur. Sa garde-robe ne comptait que deux costumes. Néanmoins, il était parfaitement satisfait. La seule extravagance de Jim Qwilleran était ses deux chats siamois qui refusaient la nourriture en boîte réservée aux animaux et préféraient le filet de bœuf, la langouste et les huîtres durant les mois en R. Non seulement ils avaient des goûts aristocratiques et un appétit épicurien, mais Koko, le mâle, possédait une intelligence hors du commun. Les récits de sa perception extra-sensorielle l’avait rendu légendaire au Daily Fluxion et au Club de la Presse, bien qu’aucune des qualités remarquables du chat ne fût mentionnée en dehors de la profession.

Puis, sans même avoir acheté un billet de loterie, Qwilleran se trouva multimillionnaire, pratiquement du jour au lendemain, en devenant le légataire universel d’une amie de sa mère. Lorsqu’il avait appris cette nouvelle étonnante, Qwilleran passait des vacances avec ses compagnons félins dans le Comté de Moose, situé à l’extrême nord de l’État. Tous trois occupaient un chalet dans les bois, au bord d’un lac, près de la petite villégiature de Mooseville. Dès qu’il était revenu du choc de cette nouvelle, il avait remis sa démission au Daily Fluxion et pris des arrangements pour aller s’installer à Pickax City, siège du Comté, à cinquante kilomètres de Mooseville.

Mais auparavant il dut se rendre au Daily Fluxion, pour débarrasser son bureau. Il en profita pour dire adieu à ses collègues et déjeuner une dernière fois avec Arch Riker, au Club de la Presse.

Les deux hommes entrèrent au restaurant en se plaignant de la température. C’était la première vague de chaleur de la saison.

— Vous allez me manquer, Arch, dit Qwilleran, mais je ne regretterai pas ce temps chaud. On annonce 35° pour demain !

— Je suppose que l’on va encore raconter que les photographes font cuire un œuf sur le trottoir, dit Arch.

— Dans le Comté de Moose, il y a toujours une brise agréable et on n’a pas besoin d’appareils à air conditionné.

— C’est possible, mais comment pouvez-vous vivre à six cents kilomètres de la civilisation ?

— Avez-vous vraiment l’impression que les habitants des grandes villes soient civilisés ?

— Qwill, vous avez passé moins d’un mois dans le Grand Nord sauvage et vous parlez déjà comme un fermier. Très bien, je vais reformuler ma question : comment pouvez-vous supporter de vivre à six cents kilomètres du Club de la Presse ?

— C’est un pari, admit Qwilleran, mais tels sont les termes du testament de Miss Klingenschoen : je dois vivre cinq ans dans le comté de Moose, avant de pouvoir disposer de l’héritage. Pour l’instant, je n’en ai que l’usufruit.

Au Club de la Presse, où le système à air conditionné était en dérangement, ils commandèrent une assiette anglaise, un gin-tonic pour Riker, un thé glacé pour Qwilleran.

— Si vous refusiez l’héritage, demanda Riker, à qui irait la fortune ?

— À une institution charitable du New Jersey. Je ne vous cache pas que cette décision a été difficile à prendre. Je n’étais pas certain de vouloir abandonner mon travail au journal, même pour une fortune.

— Qwill, vous êtes unique, sinon un peu demeuré. Personne dans son bon sens, ne refuserait des millions.

— Eh bien, vous me connaissez, Arch, j’aime le journalisme et, comme vous le faisiez remarquer, le Club de la Presse. Je n’ai jamais eu besoin de beaucoup d’argent et je n’ai jamais eu envie de m’encombrer de grandes possessions. Il reste encore à démontrer si je serais heureux avec de l’argent. Je veux parler de l’argent avec un A majuscule.

— Essayez, conseilla Riker, essayez vraiment. Quels sont les inconvénients de cette situation ?

— Des investissements compliqués, des immeubles de bureaux qu’il faut gérer, des hôtels sur la côte est, des hectares de terrain dans le Comté de Moose, la moitié de la grande rue et la grande maison de Pickax, sans parler du chalet de Mooseville où nous passions les vacances.

— Quel manque de chance, vraiment !

— Vous rendez-vous compte que je vais avoir besoin d’une gouvernante, d’un jardinier et probablement d’une secrétaire, sans parler d’un comptable et d’un conseiller financier, du notaire et d’un administrateur de biens ? Ce n’est pas mon genre de vie. Tout le monde va s’attendre à ce que je fasse partie du Club du Comté et que je porte des costumes sur mesures.

— Je ne m’inquiète pas pour vous, Qwill, vous resterez vous-même. Quiconque est persuadé que son chat est doué de qualités extrasensorielles ne sera jamais conformiste. Ah ! voilà le déjeuner. Voulez-vous de la moutarde ?

Qwilleran grogna et se servit de la moutarde. Riker poursuivit :

— Vous serez toujours le même, Qwill, un aimable vagabond. Vous êtes-vous avisé que toutes vos cravates étaient mitées ?

— Il se trouve que j’aime ces cravates. Elles viennent d’Écosse et elles ne sont pas mitées. Avant que Yom Yom ne vienne vivre avec nous, Koko se sentait frustré et s’était mis à manger de la laine.

— Ces deux chats s’entendent-ils ? Je croyais qu’ils étaient tous les deux stérilisés ?

— Oui, mais les Siamois ont besoin de compagnie, autrement ils deviennent neurasthéniques et ont un comportement bizarre.

— Si vous voulez mon avis, Koko a toujours eu un comportement bizarre.

À ce moment-là, deux photographes du Fluxion s’arrêtèrent à la table pour s’apitoyer sur le sort de Qwilleran :

— Mon vieux, vous rendez-vous compte de ce qui vous attend dans le nord ? Le Comté de Moose a le plus bas taux de criminalité de tout le pays !

— Pas de problème, dit Qwilleran, ils importent un criminel occasionnel du pays d’En-Bas, juste pour que les flics ne s’ennuient pas.

Il était habitué aux plaisanteries de ses confrères à propos de son goût pour les crimes. Au Club de la Presse personne n’ignorait qu’il avait aidé la police à résoudre certains meurtres inexpliqués et tout le monde savait que Koko était à l’origine de la plupart des pistes.

Qwilleran retourna son attention sur son assiette et Riker reprit :

— À combien se monte la population de Pickax ?

— Trois mille âmes et quatre mille pick-up. J’ai surnommé la ville Pick-up City. Il y a aussi quatorze restaurants médiocres, un journal qui remonte au XIXe siècle et plus d’églises que de bars.

— Rien ne vous empêche d’ouvrir un bar-restaurant et d’avoir votre propre journal maintenant que vous êtes plein aux as.

— Non merci. Je vais écrire un livre.

— Y a-t-il des gens intéressants, là-haut ?

— Contrairement à ce que vous pouvez penser, Arch, ce ne sont pas tous des culs-terreux. Durant mes vacances, j’ai rencontré des professeurs, un ingénieur, une ravissante receveuse des postes, mariée hélas, et deux notaires – le frère et la sœur – qui ont beaucoup de classe. Il y a aussi une jeune femme médecin que j’ai commencé à courtiser. Elle a des yeux verts et les cils les plus longs que j’aie jamais vus. Je ne lui déplais pas, si j’ai bien compris les regards qu’elle me lance.

— Comment se fait-il que vous attiriez toujours des femmes qui ont la moitié de votre âge ? Ce doit être cette grosse moustache.

Qwilleran caressa tendrement l’ornement de sa lèvre supérieure.

— Dr Melinda Goodwinter... ce n’est pas si mal pour un rendez-vous du samedi soir...

— On dirait un personnage de feuilleton de télévision.

— Goodwinter est un nom très courant dans le Comté de Moose. Il y en a une demi-page dans l’annuaire téléphonique et celui-ci ne compte que quatorze pages. Les Goodwinter remontent aux jours où l’on faisait fortune dans les mines.

— Qu’est-ce qui constitue l’économie du pays, maintenant ?

— La pêche industrielle et le tourisme. Un peu de culture et quelques industries locales.

Riker se concentra sur son assiette pendant un moment. Il perdait son meilleur chroniqueur ainsi que son compagnon de déjeuner et un ami de toujours.

— Supposez que vous vous installiez là-haut, Qwill et que vous changiez d’avis, avant la fin des cinq années. Que se passerait-il, alors ?

— Tout irait à l’État du New Jersey. Comme je vous l’ai expliqué, pendant cinq années, je ne suis que l’usufruitier des biens.

— Et ces revenus se montent à combien, si je ne suis pas indiscret ?

— Déductions faites des charges et impôts divers, à plus d’un million de dollars par an.

Riker faillit s’étrangler, avant de constater :

— N’importe qui devrait être capable de vivre là-haut avec ça !

— Vous devriez venir passer une semaine chez moi avec Rosie. Vous verriez ce qu’est le bon air, l’absence de soucis, un environnement sûr. Je veux dire, il n’existe aucune criminalité dans les rues de Pickax.

Il fit signe à la serveuse et dit à son ami :

— Ne vous attendez pas à ce que je règle votre déjeuner. Je n’ai pas encore touché un cent de cet héritage. Pardonnez-moi de ne pas rester pour le café, mais j’ai un avion à prendre.

— Combien de temps vous faut-il pour aller jusque là-bas ?

— Un temps fou ! Je dois changer deux fois d’avion et le dernier est un vieux coucou.

Après quelques poignées de main et des congratulations avec des habitués du Club de la Presse, Qwilleran accepta un paquet spécial venant de la cuisine, destiné à ses chats et dit un adieu ému à son vieil ami, avant d’aller prendre l’avion de deux heures.

Au cours du vol, il pensa à Arch Riker. Ils se connaissaient depuis assez longtemps pour qu’il remarquât les réactions de son ami. Arch avait été anormalement morose. D’habitude, il faisait preuve du froid détachement d’un vétéran bureaucratique, ponctué d’une raillerie amicale, aujourd’hui, quelque chose le tracassait. Qwilleran sentait qu’il ne s’agissait pas seulement de son propre départ.

Le vol se passa sans histoire. L’atterrissage eut lieu en douceur et sa voiture l’attendait dans le pré qui servait depuis longtemps de parking à l’aéroport. Personne n’avait crevé ses pneus, ni ouvert le coffre de sa voiture. En revenant en ville, il vit qu’il était bien dans le Comté de Moose. Les pick-up, dont beaucoup étaient modifiés pour rouler sur tous terrains, étaient plus nombreux que les automobiles. La température était idéale. Qwilleran se félicita d’échapper à la chaleur et à la circulation des villes. En approchant de Mooseville, cependant, il commença à ressentir son habituelle appréhension. Qu’avait-il pu se passer en son absence ? Il avait laissé Koko et Yom Yom seuls dans le chalet, au bord du lac. Une voisine avait promis de venir deux fois par jour leur donner à manger et leur faire la conversation. Mais jusqu’à quel point pouvait-on lui faire confiance ? Elle avait pu se casser une jambe et être empêchée de se déplacer. Les chats auraient-ils eu suffisamment d’eau pour subsister sans nourriture ? Et si elle les avait étourdiment laissé sortir et qu’ils se soient sauvé ? C’étaient des chats habitués à vivre enfermés. Des chats des villes. Comment survivraient-ils dans les bois ? Quelle défense auraient-ils contre les prédateurs tels que des aigles ou des vautours ? Et n’y avait-il pas des loups dans la forêt ? Koko se battrait à mort, mais la pauvre petite Yom Yom était si timide et vite effrayée !

Ce fut un homme extrêmement nerveux qui arriva au chalet et courut ouvrir la porte. Ils étaient là assis dos à dos sur le tapis, comme des presse-livres. Ils avaient l’air calme et satisfait et paraissaient même avoir engraissé.

— Polissons que vous êtes ! s’écria-t-il, vous l’avez poussée à vous donner trop à manger, vous vous êtes empiffrés, sans aucune dignité !

On était en juillet et le chaud soleil du soir entrait dans le chalet, caressant la fourrure des chats, donnant à chacun des réprouvés un halo peu mérité. Leurs pattes brunes étaient repliées sous leur corps beige, leurs oreilles brunes tournées dans un angle impudent et leurs yeux bleus au regard impénétrable brillaient dans leur masque noir. Koko et sa complice Yom Yom défiaient Qwilleran de critiquer leurs royales altesses.

— Vous ne m’intimidez pas le moins du monde, dit-il, aussi cessez de prendre cet air supérieur, tous les deux. J’ai des nouvelles à vous annoncer. Nous allons nous installer à Pickax.

Les siamois étaient d’ardents partisans du statu quo et ressentaient tout changement dans leurs habitudes. Néanmoins, tôt, le matin suivant, Qwilleran les installa avec ses bagages dans la voiture et partit à la vitesse de soixante miaulements à l’heure pour la résidence Klingenschoen, à cinquante kilomètres de là.

L’historique Résidence K, comme les habitants de la ville l’appelaient, était située au centre de la grande rue de Pickax, face à un square garni d’un bouquet d’arbres. Dans le même périmètre se trouvaient deux églises, le Palais de Justice du Comté de Moose et la Bibliothèque municipale, mais aucun de ces bâtiments n’était aussi imposant que la Résidence Klingenschoen, construite cent ans plus tôt.

Carrée, solidement bâtie en pierres de taille, elle se dressait au milieu de ses pelouses bien entretenues. Une allée circulaire conduisait à la porte principale et se prolongeait jusqu’aux anciennes écuries, transformées en garage. Ce bâtiment à un étage, était également construit en pierres de taille dans lesquelles on voyait des morceaux de quartz briller au soleil.

Qwilleran s’arrêta devant la porte de service. Il savait qu’elle ne serait pas fermée, selon les coutumes amicales de Pickax. Il se hâta de porter les deux chats fort mécontents dans la grande cuisine, posa leur coussin bleu au-dessus du réfrigérateur et leur montra, dans la lingerie voisine, l’endroit où se trouvaient leur bol d’eau et le plat contenant la litière. Après leur avoir recommandé d’être sages, il ferma les deux portes de la cuisine et porta ses bagages par l’entrée principale, en consultant fréquemment sa montre. Il monta les deux valises au premier étage et empila sur le bureau de la bibliothèque tout ce qui lui servait à écrire, y compris sa vieille machine et un dictionnaire non-abrégé de six kilos dont la couverture portait de nombreuses traces de griffes.

Auparavant, Qwilleran avait été impressionné par le luxe du mobilier de la résidence. Maintenant, il le voyait avec l’œil du propriétaire : le hall d’entrée à haut plafond avec son escalier majestueux, la salle à manger avec sa table pouvant accueillir seize convives, le salon avec ses deux cheminées monumentales. Son regard effleura les lustres en cristal, le piano à queue, la véranda et sa verrière. Chauffer cette maison coûterait une fortune, songea-t-il.

À l’heure précise, la sonnette retentit et il accueillit les deux notaires : Goodwinter et Goodwinter, troisième génération d’une étude prestigieuse. Les deux associés, Alexander et sa sœur Pénélope avaient probablement une trentaine d’années, bien que leurs manières froides les fissent paraître plus âgés. Ils avaient les mêmes traits aristocratiques, les mêmes cheveux blonds des Goodwinter et ils étaient vêtus de façon singulière pour une ville comme Pickax où tout le monde portait des jeans, des T-shirt et des casquettes à larges visières.

— Je viens juste d’arriver moi-même, dit Qwilleran, un peu essoufflé par ses récents efforts. Nous sommes maintenant résidents officiels à Pickax. Je suis revenu du Pays d’En-Bas, la nuit dernière.

Dans le jargon de Pickax, le Pays d’En-Bas désignait – d’une façon assez large et péjorative tout ce qui s’étendait dans la partie sud de l'État.

— Permettez-nous de vous souhaiter la bienvenue dans le Comté de Moose, dit Alexander Goodwinter, d’un air pompeux, et je pense m'exprimer au nom de toute la communauté. En vous établissant ici, sans délai, vous nous faites un grand honneur. Votre présence contribuera à améliorer vos relations avec les habitants de la ville. Les réactions du public à l’annonce de la teneur du testament Klingenschoen, n’ayant pas été... Ah... exactement favorables. Nous apprécions donc votre coopération.

— Je vous remercie, dit Qwilleran. Voulez-vous que nous allions dans la bibliothèque pour parler ?

— Un moment, dit Alexander, en levant la main. Le but de notre visite est simplement de rendre votre transition aussi confortable que possible. Malheureusement, je dois prendre l’avion pour Washington, mais je vous laisse entre de bonnes mains : celles de ma sœur.

Cet arrangement convenait parfaitement à Qwilleran. La jeune femme était pour lui une énigme. Elle était gracieuse, mais un peu hautaine. Elle avait un sourire éblouissant et de provocantes fossettes, mais elle semblait n’utiliser son charme que dans un dessein utilitaire. Il ne l’avait vue tout à fait détendue qu’en une seule occasion et l’explication à cette soudaine confiance avait été une légère odeur de menthe poivrée dans son haleine. Pénélope piquait sa curiosité. En se retirant, Alexander conclut :

— À mon retour, il faudra que nous partagions le pain ensemble au Club et peut-être pourrais-je vous recommander mon coiffeur, mon tailleur et mon joaillier.

Son regard se posa un instant sur la chemise usagée et la grosse moustache de son client.

— Ce dont j’ai vraiment besoin, répondit Qwilleran, c’est d’un vétérinaire... pour des soins préventifs à une prophylaxie dentaire...

— Ah ?... Oui... bien entendu, dit Alexander Goodwinter.

Il partit pour l’aéroport et Qwilleran fit entrer Pénélope dans la bibliothèque en appréciant son parfum, subtilement féminin et discret. Il remarqua son tailleur en soie, délicieusement bien coupé. Elle aurait pu passer pour un mannequin professionnel, pensa-t-il, pourquoi travaillait-elle dans une étude de notaire d’une petite ville du nord ? Il aurait aimé approfondir la question.

Dans la bibliothèque les chaudes couleurs des tapis Boukhara, les sièges en cuir, les milliers de livres somptueusement reliés contribuaient à créer une atmosphère confortable. La jeune femme prit place sur un divan en cuir rouge sombre et Qwilleran s’assit à côté d’elle. Aussitôt, elle plaça son porte-document entre eux.

— Voilà une pièce qui sera un lieu d’inspiration pour écrire votre livre, dit-elle, en regardant les étagères et les bustes de Shakespeare et d’Homère. Est-ce vraiment là votre machine à écrire, Mr. Qwilleran ? Vous devriez songer à vous offrir un ordinateur.

Étant d’un naturel peu dépensier, Qwilleran n’appréciait pas les conseils sur la façon de dépenser son argent que tout le monde semblait disposé à lui prodiguer, mais son irritation céda devant le sourire engageant de Pénélope.

Elle fronça légèrement les sourcils en regardant l’épais dictionnaire à la couverture déchirée.

— Vous pourriez aussi vous procurer une encyclopédie. Vous semblez vous en servir beaucoup.

— Oh ! ce dictionnaire est consacré aux chats. Il n’y a rien de mieux qu’un dictionnaire non-abrégé pour affûter leurs griffes.

Pendant une fraction de seconde, le visage impassible de Pénélope parut déconcerté, mais elle retrouva vite son sourire professionnel et ouvrit son porte-document.

— La principale raison de cette rencontre est de discuter les arrangements financiers, Mr. Qwilleran. Point n° 1, la succession ne pourra être réglée avant au moins un an, et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour que le testament soit rapidement homologué, notre étude réglera toutes les dépenses d’entretien de votre maison, les gages des employés, taxes, impôts, assurances, etc. Toutes vos factures devront nous être adressées, afin de vous épargner tout inconvénient. Point n° 2 : Vous avez bien voulu rompre vos liens avec le Daily Fluxion pour vous installer ici sans tarder, afin de répondre aux souhaits de Miss Klingenschoen. En conséquence, nous avons pris des dispositions pour créditer votre compte de plusieurs milliers de dollars par mois et ceci, jusqu’au règlement de la succession. À cette époque, les revenus seront considérablement plus importants, naturellement. Nous avons calculé les termes des versements avec Mr. Pitch, le chargé d’affaires de la banque. Si vous avez besoin d’une voiture neuve, il s’arrangera pour vous faciliter cet achat. Ces dispositions vous conviennent-elles, Mr. Qwilleran ?

— Elles me paraissent convenables.

— Point n° 3, notre étude se chargera de l’entretien des immeubles, mais vous aurez besoin de personnel et ce choix doit vous revenir. Notre secrétaire se fera un plaisir de vous adresser une liste de postulants.

Qwilleran était assis face à la porte et il fut surpris de voir Koko entrer dans la bibliothèque d’un pas décidé. Les deux Siamois avaient été enfermés dans la cuisine, mais Koko savait facilement ouvrir les portes et se livrait à une tournée d’inspection.

— Point n° 4, poursuivit Pénélope, imperturbable, le quartier des domestiques, au-dessus du garage a été négligé et devra être rénové, aux frais de la succession, naturellement. Aimeriez-vous étudier les devis de notre décorateur pour cette restauration ?

— Oui. Pourquoi pas ? dit Qwilleran, qui se livrait à un calcul mental de tout ce qui pouvait être cassé dans la maison et s’attendait à entendre un bruit de vase brisé, d’une minute à l’autre.

— Avez-vous des questions à me poser, Mr. Qwilleran ? Puis-je faire quelque chose pour vous ?

— Oui, Miss Goodwinter, dit Qwilleran, en détournant son attention de toute catastrophe imminente. J’aimerais rendre ma position claire, Point n° 1, je n’ai aucun besoin de beaucoup d’argent. Je ne désire m’acheter ni un yacht, ni un avion privé. Je désire seulement avoir du temps pour écrire, sans être dérangé par trop d’interruptions.

La jeune femme eut du mal à dissimuler son incrédulité.

— Point n° 2, quand le testament sera homologué, j’ai l’intention de constituer une Fondation Klingenschoen qui se chargera de distribuer le surplus des revenus dans le Comté de Moose. Des organisations ou des individus pourront faire des demandes de prêts, de bourses d’études, vous connaissez mieux que moi ce genre de choses.

— Oh ! Mr. Qwilleran que c’est généreux de votre part ! s’écria Pénélope. Quelle merveilleuse idée ! Je peux difficilement exprimer ce que ce geste fera pour la santé morale et économique du Comté. Cela apaisera également les associations à qui des promesses avaient été faites et qui ont été déçues. Pouvons-nous annoncer votre proposition tout de suite dans le journal ?

— Oui. Je compte sur votre étude pour régler les détails. Nous pourrions commencer par la construction d’une piscine olympique au collège. Je sais aussi que la Société d’Histoire de la marine appuie la demande de préservation des eaux et que la Bibliothèque municipale n’a pas reçu de nouveaux livres depuis la publication d’Autant en emporte le vent.

— Dès qu’Alex sera de retour, votre proposition aura son entière attention. Je vais lui téléphoner ce soir, à Washington, pour lui annoncer la bonne nouvelle.

— Ceci nous amène au Point n° 3, dit Qwilleran. Puis-je vous inviter à déjeuner ?

— Merci, Mr. Qwilleran, j’aurais eu un immense plaisir à accepter, malheureusement, j’ai déjà un engagement. Tout ceci est arrivé de façon si soudaine.

— Alors, nous pourrions peut-être dîner ensemble, un soir de cette semaine ?

— Je souhaiterais pouvoir accepter, mais je vais être obligée de travailler tard. En l’absence de mon frère, j’ai une double charge, en quelque sorte. Une autre fois, peut-être.

Tandis qu’elle parlait, quelques notes de musique s’élevèrent du salon où se trouvait le piano à queue.

— Qui est là ? demanda-t-elle vivement.

— Un de mes compagnons félins, dit Qwilleran, avec amusement. Et encore, il ne joue que sur les touches blanches. Attendez qu’il ait découvert les noires !

La jeune femme lui jeta un regard étonné. Le bruit n’avait pas surpris Qwilleran. Il savait que Koko ne sauterait jamais sur le clavier pour provoquer des accords discordants. Cette façon de procéder était bonne pour les chats ordinaires. Non. Koko se tenait juché sur la banquette du piano et posait des pattes de velours sur le clavier. Ayant satisfait sa curiosité, il sauta par terre et remit à plus tard une investigation plus approfondie.

Koko avait joué une succession de quatre notes, si, mi, sol, mi. Enfant, Qwilleran avait étudié le piano, alors qu’il aurait préféré la batterie. Mais il avait de l’oreille et il venait de reconnaître le début d’un air célèbre Une bicyclette pour deux.

— Cette interruption musicale me conduit au Point n° 4, dit Qwilleran. Les portes de cette maison sont vieilles et n’ont pas de verrou. À l’occasion, je voudrais pouvoir enfermer les Siamois dans la cuisine.

— Aucun problème, Mr. Qwilleran, nous vous enverrons Birch Trevelyan pour faire les réparations nécessaires. C’est un excellent ouvrier, mais vous devrez vous montrer patient. Il préfère aller à la pêche que travailler.

— Encore un point, Miss Goodwinter. Je sais qu’il est considéré comme amical à Pickax de ne pas fermer la porte de service, mais cette maison contient des objets précieux. Maintenant que des touristes arrivent du Pays d’En-bas, on ne sait jamais quel rôdeur n’aura pas de mauvaises idées. La porte de service a une serrure, mais pas de clef.

— Une nouvelle serrure sera installée. Discutez de cela avec Birch Trevelyan. N’hésitez pas à lui exposer tous les problèmes que vous pourriez avoir.

Plus tard, Qwilleran se demanda quelles étaient ses véritables raisons pour avoir décliné ses invitations à dîner. La plupart des jeunes femmes acceptaient avec plaisir de sortir avec lui. Il tira sur sa moustache au souvenir de ses succès passés. Pénélope préférait-elle tenir ses clients à distance pour des raisons professionnelles ? Son médecin, Melinda Goodwinter était prête à accepter ses invitations, pourquoi pas son notaire ? Il se demanda aussi pour quelle raison elle se mordait les lèvres, chaque fois qu’elle prononçait le nom de Birch Trevelyan ?

Après son départ, il trouva Koko dans la salle à manger. Il reniflait les lapins et les faisans sculptés sur les portes du buffet. Yom Yom était sortie prudemment de la cuisine et explorait la véranda où se trouvait une petite forêt de plantes grasses, des fauteuils en osier et une vue panoramique sur le jardin et les oiseaux.

Qwilleran lui-même désirait inspecter le bâtiment en pierres de taille qui avait été les anciennes écuries avec les appartements des domestiques au premier étage. Maintenant, il y avait la place pour quatre automobiles dans le garage. À côté de sa petite voiture verte se trouvait la somptueuse limousine noire des Klingenschoen. Il trouva aussi une vieille bicyclette avec les deux pneus crevés et une collection d’outils de jardin dont l’emploi était un mystère pour un habitant des villes.

Il gravit l’escalier conduisant au premier étage. Il y trouva deux appartements datant d’une époque où la domesticité avait été nombreuse. Ces pièces devaient avoir été occupées par deux couples, peut-être le maître d’hôtel et la cuisinière, la femme de chambre et le chauffeur. Dans le premier appartement, les murs dénudés, les vieux meubles de rebut offraient un contraste saisissant avec la maison principale, mais le second appartement...

Le second appartement vous sautait au visage comme une explosion. Les murs et les plafonds étaient couverts de graffitis de toutes les couleurs possibles et imaginables. Des fleurs géantes ressemblant à des pâquerettes étaient peintes sur toutes les surfaces, coupées de cœurs, d’initiales et de référence à l’amour. Il y avait une telle personnalité exprimée dans ces peintures que Qwilleran n’aurait pas été surpris de voir l’occupant des lieux sortir de sa douche. À quoi ressemblerait l’auteur de ces peintures ? « À une blonde capiteuse » était la phrase qui lui venait spontanément à l’esprit, mais il l’écarta comme trop archaïque. Sans aucun doute, elle se teignait les cheveux en vert et portait un maquillage agressif. À la réflexion, cependant, il lui sembla difficile d’imaginer une personne avec des cheveux verts vivant à Pickax City et moins encore comme soubrette à la Résidence K.

Qui pouvait vivre dans un tel cocon extravagant ? Et pourtant, il y avait là un don artistique indéniable dans la réalisation des motifs, faisant vaguement penser à une tapisserie moderne ou à un tapis oriental. Qwilleran savait que Tante Fanny n’avait employé qu’un homme à tout faire. Qui était cette artiste inconnue ? Quand avait-elle exécuté ces peintures surréalistes et pourquoi était-il tellement certain que c’était une femme ?

Il toucha sa moustache, elle se hérissait toujours, quand il faisait une découverte importante. Maintenant il se souvenait des quatre notes jouées par Koko et les paroles lui revinrent en mémoire « Daisy, Daisy ». Le nom anglais des pâquerettes. Quelle extraordinaire coïncidence, pensa-t-il, mais était-ce une coïncidence ?