CHAPITRE SIX

 

Il n’avait jamais été bon siffleur, mais dès qu’il apprit qu’il était interdit de siffler à Pickax, Qwilleran se sentit possédé par le désir de le faire.

En préparant son petit déjeuner, il siffla un air du Mikado. Koko coucha aussitôt ses oreilles en arrière et se sauva dans le vestibule. Yom Yom se glissa dans la lingerie et se blottit derrière leur plat.

Le plat des chats était une vieille poêle ovale dont le manche avait été scié et qui contenait deux centimètres de litière. C’était un ustensile assez peu orthodoxe, mais dont l’emploi se révélait satisfaisant. Leur bol contenant l’eau était en porcelaine Imari. Qwilleran l’avait trouvé dans un placard. Leur nourriture était disposée dans une assiette en porcelaine, avec une bordure bleu et or avec un chiffre doré, spécialement approprié car c’était un K.

Qwilleran ouvrit une boîte de saumon et appela les chats. Yom Yom se présenta immédiatement. Koko ne répondit pas.

— Nom de nom ! Il est encore monté au grenier, murmura Qwilleran.

C’était vrai. La porte de l’escalier était entrouverte et Koko se trouvait au deuxième étage, occupé à se faire les griffes sur un tapis roulé.

Qwilleran se dirigea vers lui, mais le chat se sauva et sauta sur un chiffonnier art-déco où il prit un air de défi. Ensuite ce fut une chasse éperdue autour du grenier poussiéreux. Koko bondissait sur un lit style Général Grant, passait sous une table chinoise, faisait le tour d’une barricade constituée par des malles cabines et Qwilleran s’essoufflait péniblement dans cette poursuite inégale.

Koko finit par se laisser attraper en s’aplatissant sur une valise en carton. La moustache de Qwilleran lui adressa des signaux significatifs. Il saisit le chat d’une main et la valise de l’autre et descendit à la cuisine où Yom Yom faisait sa toilette, après avoir terminé la boîte de saumon.

Attachée à la poignée arrachée de la valise se trouvait une étiquette libellée avec la calligraphie la plus parfaite qu’il ait jamais vue : Daisy Mull. Le contenu de la valise avait la même odeur de renfermé qu’il se rappelait avoir sentie en ouvrant le carton contenant les effets d’hiver de la jeune fille.

Cette fois, il y avait des shorts, des sandales, des robes d’été fanées, de la lingerie imprimée de cœurs rouges et le plus bref des bikinis.

Qwilleran pouvait expliquer pourquoi cette fille avait abandonné ses vêtements d’hiver, mais pour quelle raison avait-elle également laissé ses vêtements d’été ? Peut-être avait-elle trouvé une situation qui lui avait fourni une nouvelle garde-robe ? Ou encore un généreux protecteur ? Peut-être un touriste venu de l’autre bout du pays lui avait-il offert de le suivre, pour le meilleur ou pour le pire ? Qwilleran espérait que la pauvre fille s’en était bien tiré.

Il y avait encore d’autres objets dans la valise. Un sac en papier contenait des bijoux de fantaisie vulgaires ainsi qu’un bracelet en or, assez lourd pour que sa présence suscitât des questions. L’avait-elle volé ? Et dans ce cas, pourquoi m’avait-elle laissé ? Un autre sac était rempli de produits de beauté bon marché et d’une brosse à dents. Elle était vraiment partie en grande hâte.

La valise offrait encore une dernière surprise. Dans un sac portant le nom d’un magasin de la ville, Qwilleran trouva un pathétique assortiment de layettes. Il s’assit sur une chaise de la cuisine pour réfléchir. Daisy avait-elle quitté la ville précipitamment pour aller se faire avorter ? Après avoir commencé une collection sentimentale de petits chaussons roses et bleus et de brassières ornées d’un bouton de rose, aurait-elle décidé de mettre un terme à sa grossesse ? Et ensuite que lui était-il arrivé ? Pourquoi n’était-elle pas revenue ? Sa mère était-elle au courant et savait-elle où elle se trouvait ? Sa famille habitait-elle dans un de ces taudis d’Ittibittiwassee ? Ces questions sans réponse tourmentaient Qwilleran et il savait qu’il ne cesserait de se les poser tant qu’il n’aurait pas de réponses satisfaisantes.

Ses méditations furent interrompues par le bruit d’un véhicule à l’entrée de service. Il glissa le bracelet dans sa poche et entassa les affaires de Daisy dans sa pauvre valise, puis il sortit pour accueillir Mrs. Cobb. Sa camionnette était remplie jusqu’au toit de caisses de livres qu’il commença à transporter dans la maison. Elle était si heureuse d’être de retour qu’elle en avait les larmes aux yeux.

— Je suis tellement surexcitée que je ne sais par où commencer, dit-elle.

— Mettez-vous à l’aise, dit-il, puis vous me dresserez une liste de tout ce dont vous avez besoin pour remplir le réfrigérateur et les placards à provisions. Les chats attendent avec impatience vos croquettes suédoises et votre crabe grillé.

— Quel plat préférez-vous, Mr. Qwilleran ?

— J’aime tout, sauf des navets. Je vous invite à déjeuner en ville, à midi. Ensuite j’ai rendez-vous avec mon notaire.

Le rendez-vous organisé par Pénélope comprenait Mr. Fitch, de la banque et Mr. Cooper, responsable des comptes de la fortune. Le banquier avait le teint hâlé, alors que Mr. Cooper était d’une pâleur cadavéreuse en dépit du soleil qui régnait en ville depuis des semaines. Mr. Fitch félicita aimablement Qwilleran pour sa proposition de créer une Fondation Klingenschoen. Il lui demanda aussi s’il jouait au golf.

— Je crains d’être un phénomène dans le Comté de Moose, répondit celui-ci. Pas de golf, pas de pêche, pas de chasse pour moi !

— Il faudra remédier à cette situation, dit le banquier, avec cordialité. J’aimerais vous compter parmi les membres du Club du Comté.

Le premier ordre du jour fut l’ouverture d’un compte courant à la banque. Puis Pénélope suggéra à Qwilleran de mettre de l’ordre dans tous les documents qu’il pourrait trouver dans la maison.

— Il serait sage de vous familiariser avec vos assurances, vos impôts et d’établir un inventaire que vous transmettrez à notre étude.

Qwilleran s’agita dans son fauteuil avec nervosité. Il détestait ce genre de paperasserie.

— Est-ce que tout s’arrange sans accroc chez vous ? demanda-t-elle, avec un sourire qui creusa des fossettes dans ses joues.

— La gouvernante est arrivée ce matin et elle est d’accord pour que nous engagions une aide-ménagère.

— Je vous recommande Mrs. Fulgrove. Elle travaille pour nous quelques jours par semaine et nous en sommes très satisfaits. Birch Trevelyan a-t-il pris contact avec vous ?

— Non. Il ne s’est pas présenté. Toutes les portes méritent d’être revues et il faut absolument installer un verrou à l’entrée de service.

— Ce Birch est un paresseux, dit le banquier. Il faut aller le trouver dans un des bars de la ville et le ramener à la maison en le tenant par le bras.

Pénélope jeta un regard réprobateur sur Mr. Fitch.

— Je vais m’en occuper, Nigel. Je pense qu’il suffit d’agir avec un peu de diplomatie. Avez-vous des questions à nous poser, Mr. Qwilleran ?

— Quand doit avoir lieu l’Assemblée du Conseil municipal ? Prendre part à une réunion est une bonne façon de faire connaissance avec la communauté. Mrs. Cobb m’accompagnera, sans doute.

— Dans ce cas, je l’inviterai moi-même. Il ne serait pas convenable qu’elle vînt seule avec vous.

— Oh ! allons, Penny, dit le banquier, avec un petit rire, vite interrompu par le regard glacial qu’elle lui lança.

Se tournant vers l’expert-comptable silencieux, elle demanda :

— Avez-vous quelque chose à ajouter, Mr. Cooper ?

— Il est important d’avoir des comptes bien tenus. Les vôtres le sont-ils, Mr. Qwilleran ?

L’interpellé eut la vision cauchemardesque d’autres paperasseries.

— Des comptes de quoi ?

— Revenus personnels, dépenses, déductions d’impôts. Prenez soin de conserver toutes vos factures, reçu et relevés bancaires.

Qwilleran hocha la tête. Le comptable venait de lui donner une idée. Après la réunion, il attira l’homme à l’écart :

— Avez-vous les comptes des domestiques de la Résidence Klingenschoen, Mr. Cooper ? J’aimerais connaître les dates d’engagements d’une certaine Daisy Mull.

— Tout est sur ordinateur, dit le comptable. Ma secrétaire vous téléphonera ce renseignement.

Les jours suivants, Qwilleran apprécia la cuisine de sa gouvernante, répondit à des lettres et acheta des pneus neufs pour la bicyclette du garage. Il téléphona aussi au rédacteur en chef du Picayune.

— Quand allez-vous me conduire dans les réunions qui ont lieu à l’heure du café, Junior ? Vous me l’avez promis.

— Quand vous voudrez. Le meilleur endroit est le fourgon de Trisdale.

— J’y ai dîné une fois, je l’ai appelé « triste dalle ».

— C’est un jeu de mots approprié, mais vous serez peut-être surpris. Je viendrai vous chercher demain matin à dix heures. Portez votre casquette à large visière, si vous ne voulez pas vous faire remarquer.

Bien que Junior Goodwinter ressemblât à un étudiant de seconde année et portât toujours des baskets et une cravate du collège de Pickax, il avait fait des études dans une école de journalisme, avant de travailler dans le journal de son père. Il vint chercher Qwilleran dans sa Jaguar rouge. Junior portait une casquette de joueur de base-ball et Qwilleran sa casquette orange.

— Junior, ce comté peut se vanter d’avoir les pires conducteurs du monde. Ils roulent au milieu de la route, ils prennent des virages trop larges, ils ignorent même à quoi servent les poteaux indicateurs. Comment s’en tirent-ils ?

— Bah ! nous sommes décontractés ici, expliqua Junior. Les gens du Pays d’En-Bas sont tous des conformistes et nous n’aimons pas que l’on nous dise ce qu’il convient de faire.

Ils se garèrent sur un terrain vague qui servait de parking au milieu d’une véritable flottille de camions, de pick-up, de camionnettes parmi lesquels se détachait une voyante motocyclette.

Le fourgon Trisdale était un vieux wagon de chemin de fer, aux vitres sales. Les chaises et les tables auraient pu provenir du rebut de l’hôtel Boose, à l’époque où celui-ci avait été rénové, en 1911. À l’heure sacro-sainte du café, les clients rapprochaient les tables pour se réunir par groupes de huit à dix personnes. Tous les hommes portaient leurs casquettes à large visière. Ils se servaient du café et des beignets au comptoir et versaient leur écot à un homme émacié, portant un tablier de cuisinier. La fumée de cigarettes embuait l’atmosphère. Le brouhaha des voix et des rires rauques était assourdissant.

Qwilleran et Junior s’assirent à une table sur le côté et écoutèrent des bribes de conversation.

— On ne voit jamais rien comme ce que l’on représente à la télévision, aujourd’hui.

— Comment va l’arthrite de votre père, Joe ?

— Mon vieux, n’essayez pas de prétendre qu’ils n’étaient pas ensemble !

— Nous avons besoin de pluie.

— La femme avec laquelle il sort, on dit qu’elle est notaire.

— Avez-vous jamais entendu l’histoire du petit garçon des villes qui devait dessiner une vache ?

Qwilleran se pencha à travers la table :

— Qui sont ces gens ?

— Des fermiers, des pêcheurs professionnels, un employé de banque, un type qui construit des granges, un autre qui vend des instruments aratoires, un autre nettoie les fosses septiques.

De la fumée de pipe et l’arôme d’un cigare s’ajoutèrent à la fumée de cigarettes. Les fragments de conversations s’entrecroisaient comme les fils d’une tapisserie.

— Que je sois damné si je n’ai pas réparé mon tracteur avec un morceau de fil de fer ! Ça m’a permis d’économiser deux cents dollars, facile.

— J’ai toujours eu envie d’aller à Las Vegas, mais ma bourgeoise dit non.

— Laissez-moi rire avec vos pistolets, je préfère mon fusil de chasse.

— Mon gamin a attrapé un boisseau de perches, en moins d’une demi-heure.

— Nous savons tous qu’il met la main dans le tiroir-caisse. Il ne s’est jamais fait prendre. C’est tout.

— Voilà Terry ! s’exclamèrent plusieurs hommes, en voyant arriver un véhicule, à travers les vitres sales.

Un client se précipita vers la porte. Ramassant une planchette en bois, il l’adapta sur les marches pour en faire une rampe. Puis un homme, portant une casquette à large visière, qui s’était glissé d’une voiture basse pour prendre place dans un fauteuil roulant, attendit d’être poussé pour entrer dans l’établissement.

— C’est le propriétaire d’une laiterie, chuchota Junior, il a eu un vilain accident, il y a quelques années. Un tracteur qui s’est renversé. Il trait cent vaches Hobstein à l’heure dans sa laiterie mécanisée. Cinq cents litres par jour. Dix huit tonnes de fumier par an !

Les conversations se poursuivirent. Impôts, facilités de marché, le système d’exploitation des animaux. Il y avait beaucoup d’exubérance, des coups de gueule, des explosions de rire.

— Bah-ah-ah-ah ! s’exclamait un client, derrière Qwilleran.

— Nous savons tous à qui elle fait les yeux doux, pas vrai ? Bah-ah !ah !ah !

— La nouvelle grange de Ted lui a coûté trois quarts de million de dollars.

— Ils l’ont envoyé au collège et que croyez-vous qu’il arrivât ? Il se drogue !

— Celui qui est tordu ne peut se redresser, selon l’Ecclésiaste, chapitre I verset 15.

— Mon vieux, il ne se mariera jamais. Il a tout ce qu’il faut sous la main. Bah-ah !ah !ah !

— Nous avons vraiment besoin d’un peu de pluie.

— S’il amène cette femme ici, qu’est-ce que ça va lui coûter !

Sur le plateau contenant les beignets, on pouvait lire : Les vaches peuvent aller et venir, mais le taureau est ici chez lui pour toujours.

— Je le crois volontiers, dit Qwilleran. Nous sommes dans une véritable usine à commérages.

— Non, dit Junior, ces types échangent seulement des idées.

Vers onze heures les clients commencèrent à s’en aller. Un homme fumant un cigare s’arrêta pour administrer une tape amicale sur le dos de Junior. Il était grand et fort et avait un air arrogant. Il partit sur la motocyclette rutilante au milieu d’une bruyante pétarade.

— Qui est-ce ? demanda Qwilleran.

— Birch Tree, dit Junior. En réalité, il s’appelle Trevelyan, un vieux nom du Comté de Moose. Toute la famille porte des noms d’arbres. Son frère se nomme Erable. Il a deux sœurs appelées Aralia et Epicéa. Je vous ai prévenu que nous étions de farouches individualistes.

— C’est le type qui est supposé faire nos réparations, mais il prend son temps pour venir.

— Il est habile de ses mains, mais il déteste travailler. Il demande des prix exorbitants pour décourager les gens. Il a plein de fric. Cet établissement lui appartient en partie, bien que ce ne soit pas avec ça qu’il fera jamais fortune.

— À moins qu’il n’y ait d’autres sources de revenus que la nourriture ?

En revenant à Pickax, Qwilleran demanda si des femmes venaient jamais à l’heure du café.

— Non. Elles ont leurs propres réunions avec du thé et des gâteaux. Désirez-vous écouter les nouvelles de onze heures ? ajouta Junior, en allumant la radio de la voiture.

Depuis son arrivée dans le Comté de Moose, Qwilleran s’était étonné de la façon dont les nouvelles étaient présentées sur le poste régional WPKX. Le présentateur local avait un style qu’il qualifiait de « paraphrase instantanée ». Il annonçait justement :

« ... a perdu le contrôle de son véhicule au moment où un daim a coupé la route nationale, projetant ainsi la voiture dans le fossé et envoyant le conducteur à l’hôpital de Pickax où il a été soigné, avant de regagner son domicile. Un porte-parole de l’hôpital a déclaré que la patient avait été soigné pour des blessures légères et avait pu rentrer chez lui. »

« En sport, les Mineurs du Pickax ont battu les Moustiques de Mooseville par 13 à 12, gagnant ainsi le championnat du Comté et une chance d’atteindre les quarts de finales. D’après l’entraîneur Russel, ce championnat offre aux Mineurs une chance de montrer leur habileté aux quarts de finales. »

Soudain l’avertisseur de Junior retentit en lançant un bip-bip et une sirène se mit à hurler à l’Hôtel de Ville.

— Il y a un incendie, dit-il, puis-je vous déposer au feu rouge ? Je vous verrai plus tard.

Sa Jaguar partit en direction de l’Hôtel de Ville et Qwilleran poursuivit sa route à pied. De tous côtés, il fut salué par des étrangers qui semblaient heureux de le voir et qui employaient le familier mais respectueux diminutif utilisé à Pickax :

— Salut Mr. Q.

— Bonjour, Mr. Q.

— Belle journée, Mr. Q.

Mrs. Cobb l’accueillit avec une promesse de pâté en croûte pour le déjeuner.

— Vous avez reçu un message de Mr. Cooper. La personne dont vous vous inquiétez a terminé son emploi, le sept juillet, il y a cinq ans. Elle avait commencé à travailler le trois avril de la même année. Une dame très bizarre est aussi venue et a dit qu’elle avait été engagée pour faire le ménage, trois fois par semaine. Elle est au premier en ce moment et fait les chambres. Enfin, Mr. Qwilleran, j’ai trouvé de la correspondance personnelle dans ma chambre. J’ai pensé que vous devriez la trier. J’ai tout posé sur votre bureau, dans la bibliothèque.

La correspondance remplissait une boîte en carton et, perché sur le tout, Koko était profondément endormi, avec la queue enroulée autour de son nez. Ou bien le chat était atteint d’une sorte de fétichisme pour le courrier, ou bien il savait que ce carton avait contenu des boîtes de thon.

Qwilleran souleva le chat endormi et le posa dans un fauteuil, puis il fouilla dans la vieille correspondance de la famille Klingenschoen. Il n’y avait ni ordre, ni méthode dans cette collection de lettres et rien non plus qui eût une importance historique ou financière.

Du courrier qui aurait dû être jeté à la poubelle depuis belle lurette était entassé là. Une lettre d’un ami, datant de 1921, contenait une invitation à une sortie scout. En revanche, l’attention de Qwilleran fut attirée par une carte postale qui semblait porter la trace de griffes félines. Le message disait :

Écrit de l’autocar. Navrée de ne pas vous avoir dit au revoir. Trouvé du travail en Floride. Très soudainement. Une voiture m’a conduite à Cleveland en stop. Jetez toutes mes affaires. Je n’en aurai plus besoin. Bon boulot, bien payé.

C’était signé du nom qui avait hanté Qwilleran depuis dix jours et la date était le onze juillet, cinq ans plus tôt. Assez curieusement, il y avait une oblitération du Maryland. Pourquoi cette jeune fille, allant de Cleveland en Floride, était-elle passée par le Maryland ? Qwilleran remarqua aussi que l’écriture ne ressemblait pas à la calligraphie précise des étiquettes sur les bagages de Daisy.

Il prit l’étiquette fixée sur la valise et partit à la recherche de Mrs. Fulgrove. Il la trouva dans l’appartement Empire, s’attaquant avec vigueur à une table à dessus de marbre, à pieds en forme de sphinx, au moyen d’un chiffon de meuble et d’une mystérieuse mixture.

— On a laissé aller les choses de façon terrible, déclara-t-elle, ce qui ne me surprend pas, étant donné que la Vieille Dame n’a pas eu d’aide convenable depuis cinq ans. Je fais de mon mieux pour tout remettre en état et ce n’est pas facile, à mon âge, avec cette douleur à l’épaule que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi.

Qwilleran la complimenta pour son courage et ses principes, puis il lui montra l’étiquette de bagage :

— Reconnaissez-vous cela ?

— Bien sûr. C’est mon écriture. Plus personne ne sait écrire aujourd’hui. Les nonnes savaient nous apprendre l’art de la calligraphie, de sorte que tout le monde pouvait nous comprendre. Quand la Vieille Dame m’a dit de mettre les affaires de cette pauvre fille au grenier, je les ai étiquetées pour qu’il n’y ait pas d’erreur.

— Pour quelle raison la Vieille Dame a-t-elle gardé les vêtements de Daisy Mull, Mrs. Fulgrove ? La jeune fille devait-elle revenir ?

— Dieu seul sait ce qui se passait dans la tête de la Vieille Dame. Elle ne jetait jamais rien et quand elle m’a dit de ranger ça au grenier, j’ai obéi sans poser de question.

Qwilleran esquiva le reste de la conférence et laissa Mrs. Fulgrove retourner à son astiquage. Lui-même revint à son courrier.

L’après-midi apporta une autre avalanche dans le vestibule et le courrier fut distribué par les deux postiers improvisés. Koko apporta une carte annonçant l’ouverture d’un nouveau restaurant de fruits de mer ainsi qu’une lettre de la belle-mère de Roger.

Cher Qwill,

Prenez-vous plaisir à votre nouveau mode de vie ? N’oubliez pas que vous n’êtes qu’à cinquante kilomètres de Mooseville. Venez nous voir un après-midi. J’ai cueilli des mûres pour faire de la confiture.

Mildred Hanstable

Elle avait été la voisine de Qwilleran au bord du lac et elle lui avait laissé le souvenir d’une femme amicale et généreuse. Il saisit le téléphone et accepta immédiatement l’invitation, à la fois parce qu’elle faisait de délicieuses confitures et qu’elle avait été le professeur de dessin de Daisy Mull.

En conduisant en direction du lac, le lendemain, il sentit une différence dans l’environnement en approchant de sa destination. Non seulement dans la végétation luxuriante et la fraîcheur de la brise, mais dans une impression générale de bien-être et de relaxation. C’était cette magie qui attirait les touristes à Mooseville.

Le cottage des Hanstable se dressait au-dessus du lac et une table abritée d’un parasol avait été installée sur la terrasse.

— Mildred votre confiture de mûres est une perfection, dit Qwilleran, ni gélatineuse, ni visqueuse, ni trop liquide.

Elle rit de plaisir.

— N’oubliez pas que je donne des cours d’art ménager, aussi bien que de dessin. Dans les écoles de notre région, il faut savoir se diversifier et apprendre aux filles l’art dramatique et à jouer au volley-ball.

— Vous souvenez-vous d’une élève appelée Daisy Mull ?

— Oh ! certes oui ! J’avais fondé de grands espoirs en Daisy. Pourquoi cette question ?

— Elle a travaillé chez Miss Klingenschoen pendant quelque temps et j’ai trouvé des spécimens de son talent.

— Daisy était très douée. C’est la raison pour laquelle je suis aussi déçue qu’elle n’ait pas continué. Ce genre de talent est tout à fait exceptionnel dans le Comté de Moose. On s’intéresse aux sports, on élève des enfants et on regarde la télévision. Daisy a abandonné l’école et quitté la ville.

— Où est-elle allée ?

— Je l’ignore. Elle n’a gardé le contact avec personne, à ma connaissance, pas même avec sa mère, bien que cela soit facile à comprendre. Quel genre de dessin avez-vous trouvé ?

Qwilleran décrivit les « fresques ».

— J’aimerais les voir, dit Mildred, en fait, j’aimerais visiter toute cette maison dont on a tant parlé. Roger dit que c’est fabuleux.

— Je pense que nous pourrons arranger cela. Daisy ne s’entendait-elle pas avec sa mère ?

— Mrs. Mull avait un problème : elle buvait. Il est dur pour une jeune fille d’avoir une mère alcoolique. Resservez-vous, Qwill.

Il refusa cette troisième invitation, en se rappelant que Mrs. Cobb faisait mijoter un ragoût d’agneau pour dîner, avec son fameux gâteau à la noix de coco comme dessert.

Il tira une carte postale de sa poche :

— J’ai trouvé ceci à la maison. Elle date de cinq ans. Daisy serait allée en Floride.

Mildred regarda l’adresse et fronça les sourcils, puis elle lut deux fois le message et secoua la tête.

— Qwill, j’affirme que ce n’est absolument pas l’écriture de Daisy !