CHAPITRE CINQ

 

Qwilleran fouilla la maison avec une sorte de frénésie, accompagnée par Melinda qui lui offrait des encouragements.

— Il peut être dans un de ces quatre endroits, dit-il, une surface soyeuse, un endroit chaud ou haut perché ou à l’intérieur d’un meuble.

Aucun de ces emplacements ne révéla la moindre trace d’un chat. En continuant à l’appeler avec insistance, ils regardèrent sous les divans et les fauteuils, sous les lits et les armoires, derrière les meubles et dans les tiroirs des commodes, dans les placards. Avec des signes d’inquiétude de plus en plus évidents, Qwilleran ouvrit le réfrigérateur, le four, la machine à laver, le lave-vaisselle et le four à micro-ondes.

— Calmez-vous ! Qwill, dit Melinda, en posant la main sur son bras. Nous allons le trouver. Il est quelque part dans cette grande maison. Vous savez comment sont les chats. Ils aiment fureter.

— Bien sûr, il doit être dans la maison... à moins que... la porte de service ne ferme pas.

Quelqu’un a pu entrer et le voler... ou bien il a pu manger, être empoisonné et il s’est réfugié dans un coin pour se cacher.

Melinda continua à chercher. Elle s’arrêta devant l’entrée de service et demanda :

— Où mène cet escalier ?

— Quel escalier ? Je n’ai jamais remarqué d’escalier à cet endroit.

Caché par le placard à balais et fermé par une porte au loquet branlant, c’était un escalier de service qui conduisait aux étages. Qwilleran le gravit en courant, suivi par Melinda. Ils émergèrent sur un palier où s’ouvraient plusieurs portes. Deux d’entre elles étaient ouvertes. L’une donnait sur une lingerie, la seconde sur un second escalier assez large, mais poussiéreux.

— Le grenier ! s’exclama Qwilleran. C’était supposé être la salle de bal et ça n’a jamais été terminé.

Écartant les toiles d’araignées, il arriva au sommet en éternuant. Melinda avançait avec précaution, cachant sa bouche et son nez sous sa main. L’escalier se terminait dans une vaste pièce éclairée par des fenêtres régulièrement espacées et par des ampoules qui pendaient du plafond au bout de leur fil. Qwilleran appela Koko, mais il n’y eut pas de réponse.

— S’il est ici, comment allons-nous le trouver au milieu de tout ce fatras ?

La pièce était encombrée de cartons, de malles, de meubles de rebut, de tableaux, de tapis roulés et de piles d’exemplaires du National Geographic.

— Ne pourrions-nous le tenter par un plat appétissant ? suggéra Melinda.

— Il y a une boîte de langouste dans le placard de la cuisine, voulez-vous aller la chercher, l’ouvrir et la porter ici ?

Elle descendit. Qwilleran resta immobile et écouta. Le plancher ne craquait plus. Le bourdonnement de la circulation semblait s’être apaisé. Il entendait un bruit familier. Qu’était-ce ? Il se força à écouter. C’était le bruit de griffes qui grattaient sur quelque chose. Il avança à pas de loup.

Et là, dans le coin le plus obscur du grenier, au-dessus d’un grand carton, se trouvait Koko, penché, le derrière en l’air, les pattes de devant plongées sur le carton qu’il grattait avec application.

— Koko ! Que fais-tu là ? dit Qwilleran, avec la consternation qui suivait cette peur inutile.

Puis une sensation de démangeaison sur sa lèvre supérieure le poussa à examiner ce que Koko cherchait. Le carton était grossièrement attaché par une ficelle. Il portait une étiquette sur laquelle on pouvait lire en caractères calligraphiés : Daisy Mull.

Melinda venait de revenir avec la boîte de langouste. Qwilleran avait défait la ficelle et sortait du carton des articles d’habillement.

— Voilà qui est étonnant ! s’écria-t-il. Ce carton contient quelque chose d’important ou bien il n’aurait pas intéressé Koko.

Hors du carton, il sortit une veste en imitation fourrure qui sentait le renfermé, accompagné d’un bonnet de laine qui avait dû être blanc. Il y avait également une paire de hautes bottes rouges bordées d’une fourrure mitée. Il trouva encore des chemises en flanelle délavées, des jeans effilochés, deux blouses de femme de chambre et un sweat-shirt sur lequel étaient imprimés ces mots : « Essayez-moi. » Enfin, enveloppé dans un morceau de journal, se trouvait un petit éléphant en ivoire, avec une étiquette collée sur le socle en bois indiquant qu’il provenait de l’atelier d’Amanda.

— De toute évidence, elle est partie pour le sud, ou pour un climat où elle n’aurait pas besoin de vêtements d’hiver. Probablement pour la Californie, n’est-ce pas ? Et elle a laissé également ses vêtements de travail, aussi n’avait-elle pas l’intention de faire une carrière de domestique.

— Mais pourquoi a-t-elle laissé l’éléphant ? S’il lui a plu au point de le voler, n’aurait-elle pas dû l’emporter ? On voit qu’il a de la valeur.

— Question astucieuse, dit Qwilleran, en replaçant les vêtements dans le carton. Prenez cet éléphant, je me charge de Koko... si je le retrouve, où s’est-il encore caché ?

Ayant terminé la boîte de langouste, le chat se lavait consciencieusement les moustaches.

— Ou bien il essayait de nous dire quelque chose à propos de Daisy Mull, dit Qwilleran, ou bien il a découvert une façon de se faire offrir un extra.

Tous les trois descendirent et Qwilleran referma soigneusement la porte du grenier. Elle s’ouvrit immédiatement.

— C’est typique de ces vieilles maisons, dit-il. Les portes ne ferment jamais bien. Il y a trop d’endroits permettant à un chat curieux de se perdre.

— Il ne s’était pas perdu, dit Melinda, simplement vous ne pouviez le trouver.

— Cette observation péremptoire vous donne droit à une coupe de champagne.

Qwilleran porta un plateau avec les coupes et la bouteille dans la bibliothèque. Il rangea l’éléphant dans un tiroir.

— Aimeriez-vous un peu de musique ? Il y a un appareil stéréo préhistorique et un assortiment de vieux enregistrements. Cette maison est équipée de sept appareils de télévision et j’en échangerais bien six contre une chaîne Hi-Fi moderne...

— N’aimez-vous pas la télévision ?

— Je suis un homme de la presse écrite. Les mots imprimés ont pour moi plus d’impact que des images sur le petit écran.

Après quelques grincements, le tourne-disques distilla une musique romantique et ils s’installèrent sur le divan en cuir rouge que Qwilleran avait récemment partagé avec Pénélope Goodwinter, mais il n’y avait pas de porte-documents entre eux et ils étaient assis considérablement plus près l’un de l’autre.

— Koko a un don particulier pour trouver des objets ayant une signification. D’habitude, je n’en parle pas, car je crains que personne ne veuille me croire, mais j’ai confiance en vous.

Melinda eut un sourire invitant aux confidences. Le regard triste de Qwilleran rencontra les yeux verts au regard chaleureux et le monde parut s’arrêter.

Cet instant magique fut interrompu par une bataille de chats dans le vestibule. Qwilleran tira sur sa moustache et Melinda but son champagne en regardant les étagères de livres.

— Belle bibliothèque, dit-elle.

— Oui, superbes reliures.

— Des classiques pour la plupart, je suppose ?

— C’est ce qu’il semble.

— Les Klingenschoen lisaient-ils ?

— J’en doute. Melinda, avez-vous jamais vu Daisy Mull ? À quoi ressemblait-elle ?

— Hum !... Elle était petite, rousse, elle avait une bouche qui avait l’air de faire la moue. Elle et une de ses amies se tenaient souvent devant le magasin de disques et riaient, quand les voitures passaient et klaxonnaient. Elle portait des vêtements voyants, du moins selon le critère de Pickax, mais c’était il y a quelques années. Les mœurs ont évolué depuis. Aujourd’hui, même les femmes d’un certain âge ont abandonné leur pull-over bleu lavande et leur sac à main.

Qwilleran posa le bras sur le dossier du divan en se disant que ce cuir froid et glissant laissait quelque peu à désirer. Un capitonnage en velours aurait été plus attrayant – du moins telle avait été son expérience, dans le passé.

— Pourquoi avez-vous appelé vos chats Koko et Yom Yom ? demanda Melinda. Êtes-vous Savoyard ?

— Pas spécialement, bien que j’apprécie Gilbert et Sullivan et qu’autrefois, au collège, j’aie chanté dans Le Mikado.

— Vous êtes un homme intéressant, Qwill. Vous avez bien vécu et vous avez tout essayé.

Il lissa ses moustaches avec un certain contentement de soi.

— Avoir roulé sa bosse a ses avantages. Vous êtes toujours sortie avec de jeunes internes de l’École de Médecine, je présume.

— C’est faux. J’ai toujours été attirée par des hommes plus âgés. Quelques rides autour des yeux ont toujours un effet fascinant sur moi.

Il se pencha pour verser un peu plus de champagne. Il éprouvait un agréable sentiment de rapprochement. Puis la grande horloge du hall sonna onze heures et Koko entra dans la bibliothèque. Il avait une démarche raide, la queue dressée. Il regarda le couple assis et prononça un impérieux : Yao !

— Bonsoir, Koko, répondit Melinda, allons-nous être amis ?

Sans la regarder, le chat se retourna et sortit. Un moment plus tard, on entendit un autre miaulement insistant.

— Il y a quelque chose qui ne va pas, dit Qwilleran. Excusez-moi une seconde.

— Il alla retrouver le chat dans le vestibule, devant la porte.

— Navré, Koko, ce n’est pas l’heure. Le facteur ne passe que dans l’après-midi.

En revenant dans la bibliothèque, Qwilleran expliqua l’intérêt du chat pour le courrier.

Négligemment, il s’efforça de retrouver le moment d’intimité que le chat avait interrompu, mais Koko revint dans la pièce une seconde fois, regarda fixement Melinda et dit : Mik, Mik, Mik, Yao ! avant de repartir dans le hall.

— Désire-t-il sortir ?

— Non, c’est un chat d’appartement.

— Il a l’air racé, dit-elle, en consultant sa montre.

— Les Siamois sont d’une noble lignée.

Pour la troisième fois, Koko fit son entrée, s’adressant visiblement à la jeune femme.

— Il essaie de me dire quelque chose, dit Melinda qui se leva pour le suivre.

Le chat se dirigea résolument vers la porte en se retournant plusieurs fois pour s’assurer qu’elle le suivait. Dans le vestibule, il regarda la poignée de la porte avec ostentation.

— Qwill, je crois qu’il me dit de rentrer chez moi.

— C’est très embarrassant, Melinda.

— Non. Il a raison. Je dois être de bonne heure au dispensaire, demain.

— Je vous présente mes excuses. Koko aime que l’extinction des feux ait lieu à onze heures. La prochaine fois, nous l’enfermerons.

— La prochaine fois, vous viendrez chez moi, à condition que vous ne voyez pas d’inconvénients à vous asseoir par terre. Je n’ai pas encore de meuble. Seulement un lit, ajouta-t-elle, avec un regard de côté.

— Et quand sera cette prochaine fois ?

— À mon retour de Paris où je vais assister à une conférence médicale. À ce moment-là, j’abandonnerai mes fonctions au dispensaire de Mooseville. Je suis fatiguée d’extraire des hameçons plantés dans le dos des touristes.

— Qu’avez-vous l’intention de faire ?

— Je travaillerai dans le cabinet de mon père, à Pickax.

— Je serai votre premier patient. Pouvez-vous surveiller le cholestérol, la tension et tout le reste ?

— Vous serez surpris de tout ce que je peux surveiller, dit-elle, en lui lançant un regard provocant.

Qwilleran escorta Melinda jusqu’à sa voiture dans le garage, ce qui n’était pas une aussi mauvaise idée, après tout.

Lorsqu’elle partit finalement, il regagna la maison d’un pas léger. Il trouva Koko qui l’attendait avec un air satisfait.

— Tu n’es pas aussi malin que tu le crois, lui dit Qwilleran, en retroussant ses moustaches avec satisfaction.

Tôt le lendemain matin, il se rendit à pied à l’atelier d’Amanda pour commander un divan. L’acerbe décoratrice n’était pas là, mais une jeune assistante amicale lui présenta des catalogues de mobilier contemporain. En cinq minutes, Qwilleran eut commandé un divan moelleux en daim rouille, un fauteuil confortable, une ottomane assortie et quelques lampes pour son futur studio.

— Vous avez bon goût, dit l’assistante et je n’ai jamais vu un client se décider avec une telle rapidité. J’aimerais voir votre installation, lorsqu’elle sera terminée.

— Quel est votre nom ?

— Francesca Brodie. Mon père vous connaît... de réputation. Il est le chef de la police. N’êtes-vous pas une sorte de détective ?

— J’aime résoudre les puzzles, c’est tout, répondit Qwilleran. Avez-vous connu une certaine Daisy Mull qui a travaillé ici ?

— Non. Je ne suis là que depuis quatre mois.

Au cours des deux jours suivants, Qwilleran passa la plus grande partie de son temps à répondre aux lettres qui continuaient à affluer, pour le plus grand délice des siamois.

Koko porta personnellement une enveloppe écrite à l’encre rouge et Qwilleran ne fut pas surpris de voir qu’elle provenait d’une maison où ils avaient vécu, peu de temps auparavant. La lettre venait d’une autre locataire, une jeune femme qui avait l’habitude de s’adresser à Koko en français et qui avait des problèmes avec son poids et avec les hommes. Elle écrivait :

Cher Qwill,

Arch Riker m’a donné votre adresse. Félicitations pour avoir découvert un puits de pétrole. Vous nous manquez.

Voulez-vous apprendre la bonne nouvelle ? Je fréquente un chef cuisinier et il n’est pas marié – du moins, le prétend-il.

En revanche, j’ai grossi de cinq kilos. Je travaille toujours dans l’agence de publicité, mais je ferais n’importe quoi pour avoir un emploi dans l’industrie hôtelière. Si vous vouliez ouvrir un restaurant à Pickax, faites-moi signe. J’ai un chef sous la main. Nous voyagerions. Dites bonjour à Koko,

Hixie Rice.

Des lettres arrivaient sans cesse et Qwilleran n’avait plus le temps d’y répondre sur sa vieille machine à écrire. Le téléphone sonnait constamment. Il y avait d’autres interruptions, comme celle d’un jeune homme portant une combinaison blanche qui apparut à la porte de la bibliothèque avec une caisse de coca-cola.

— Salut ! dit-il. Puis-je mettre ça dans votre réfrigérateur ? Ce travail nécessite beaucoup de grattage, de ponçage et dessèche la gorge.

Il avait l’allure générale d’un natif du Comté de Moose, élevé à la campagne, entre un verger et une étable.

— Je suppose que vous êtes un des peintres employés par Amanda Goodwinter ? dit Qwilleran.

— Oui. Je suis Steve. Elle raconte à tout le monde que je suis lent, mais je fais bien mon travail. Mon grand-père a travaillé dans cette maison, du temps de la Vieille Dame. Il m’a appris à peindre sans bavure, ni éclaboussure et en fignolant les détails. Hé ! vivez-vous vraiment dans cette turne ? J’habite une caravane sur la ferme de mon beau-père.

Qwilleran avait d’autres causes de mécontentement. Mrs. Cobb n’était pas encore de retour. Personne ne s’était présenté pour réparer les portes, Melinda était partie pour Paris et une mélodie exaspérante continuait à chanter dans sa tête : Daisy, Daisy...

Puis un jeune professeur d’histoire qu’il avait connu à Mooseville lui téléphona :

— Salut, Qwill, c’est Roger. Qu’éprouve-t-on en devenant multimillionnaire ?

— Jusqu’ici, c’est dur, frustrant et ennuyeux. Mais laissez-moi encore une semaine pour m’y habituer. Que se passe-t-il au bord du lac ?

— Oh ! rien de bien spécial. Beaucoup de touristes et de commerçants heureux.

— Les affaires de votre femme sont-elles florissantes dans sa boutique ?

— Assez, mais elle est obligée de faire des heures supplémentaires. Dites, pourrions-nous dîner ensemble, ce soir ? Sharon travaille tard.

— Bien sûr. Pourquoi ne viendriez-vous pas visiter la Bastille ? Je vous ferais faire le tour du donjon et vous offrirais un verre, puis nous irions au restaurant.

— Formidable ! J’aimerais voir l’intérieur de cette forteresse. Nous pourrions dîner à l’hôtel Booze.

— Je ne le connais pas.

— C’est le plus vieil établissement du Comté. On y trouve d’épais biftecks et les meilleures frites de la ville.

Roger MacGillivray, dont le nom écossais plaisait à Qwilleran, arriva tôt dans la soirée. C’était un homme jeune avec une épaisse barbe noire et des opinions bien arrêtées. Il s’exclama sur la grandeur des pièces, le nombre des fenêtres, la hauteur des plafonds et l’étendue de la propriété.

— Cela va coûter les yeux de la tête à entretenir, dit-il, qui va nettoyer toutes ces vitres et épousseter tous ces livres ?

— Le seul entretien du jardin coûte plus cher que ce que je gagnais au Fluxion, lui confia Qwilleran. Il y a toujours un camion vert dans l’allée et un type en salopette verte qui conduit un petit tracteur vert sur les pelouses.

Il servit un scotch à son invité et un jus de raisin pour lui.

— Que buvez-vous ? demanda Roger.

— Du jus de raisin Catwaba. Koko l’apprécie, alors j’en ai acheté une caisse.

— Vous gâtez vraiment cet animal, dit Roger, en jetant un regard prudent autour de lui. Où est-il ? Je n’ai jamais été à mon aise avec les chats.

Ayant entendu son nom, Koko entra dans le solarium et s’arrêta pour regarder Roger.

— Il ne vous ennuiera pas, dit Qwilleran. Il aime écouter la conversation. Apparemment, le son de votre voix lui plaît.

Koko s’approcha un peu.

— Qui s’occupe de ces plantes vertes, Qwill ? Elles ont l’air en meilleure santé que moi.

— Le type en salopette verte vient prendre la température de la terre et ajoute de l’engrais. Ce genre d’horticulture est trop ésotérique pour moi. J’ai passé toute ma vie dans des appartements ou des hôtels.

— Je pense que votre jardinier est Kevin Doone, un de mes anciens élèves. Il est à l’Université de Princeton, maintenant et il fait du jardinage pendant les vacances pour se faire de l’argent de poche. Vous avez un grand terrain.

— Environ cinq mille mètres carrés, j’imagine. Il y a un verger, au fond et une vieille grange qui ferait un bon théâtre d’été.

— Pourquoi ce chat me regarde-t-il ainsi ? demanda Roger, avec inquiétude.

— Koko essaie de se montrer amical. Dites-lui quelque chose.

— Bonjour Koko, dit Roger, d’une voix faible.

Le chat cligna des yeux en émettant un petit bruit du fond de la gorge : Ik-ik-ik.

— Il sourit, dit Qwilleran. Vous lui plaisez. Comment va votre belle-mère, Roger ?

— Bien. Elle est toute à son nouveau projet. Elle voudrait faire exécuter des objets typiques du Comté de Moose, afin que Sharon les vende dans sa boutique. Des pots, des vases, des jouets. L’idée est de donner du travail aux femmes de Trisdale grâce à des objets faits à la main. Elle cherche à obtenir une subvention, mais elle se heurte à l’administration. De plus, les gens de Trisdale ne veulent pas travailler. Connaissez-vous l’endroit ?

— J’ai vu ce qui reste des mines Trisdale et j’ai dîné, un soir, dans le fourgon installé au carrefour, mais je croyais que Trisdale n’était plus qu’une ville fantôme.

— Officiellement Trisdale n’existe plus, mais il y a une sorte de bidonville dans les bois. Des squatters, si vous voulez. En fait, ils sont sur la propriété Klingenschoen qui vous appartient maintenant. Vous ne le croirez jamais, Qwill, mais il y a cent ans, Trinsdale était une ville avec des hôtels, un moulin, des maisons pour les mineurs, des magasins et même un médecin.

— Vous semblez bien connaître l’histoire locale, Roger.

— Il faut bien, c’est ce que j’enseigne. Dites, c’est un bel animal. Très bien élevé.

— Son vrai nom est Kao K’O Kung, d’après un artiste chinois du XIIIe siècle.

Sachant qu’il était le centre de la conversation, Koko s’approcha nonchalamment de Roger.

— Si vous n’avez jamais caressé un siamois, vous ignorez ce qu’est la fourrure, dit Qwilleran.

Avec précaution, Roger tendit la main et caressa le dos du chat.

— Bon garçon, dit-il, bon garçon.

Le chat regarda Qwilleran et cligna lentement de l’œil. Koko avait marqué encore un point.

Les deux hommes terminèrent leurs verres et abandonnèrent les splendeurs de la Résidence K pour la hideur flegmatique de l’hôtel Booze à Brrr.

C’était un bâtiment en pierre à deux étages ayant la forme d’une boîte à chaussures, selon l’architecture propre aux pionniers. Une enseigne presque aussi haute que l’immeuble lui-même offrait : Boisson, gîte et couvert.

— Dans cet hôtel, un mineur trouvait un repas convenable et un lit, constitué par un matelas par terre, pour un quarter, dit Roger. Il utilisait ses bottes ou un sac de blé, s’il avait de la chance, comme oreiller.

L’éclairage tamisé de la salle à manger camouflait les murs tristes, le sol couvert d’un vieux linoléum et les tables avec des nappes en papier. Néanmoins, la pièce bourdonnait du bruit des conversations de clients portant des casquettes à larges visières qui engloutissaient des hamburgers avec force pintes de bière.

Qwilleran essaya trois chaises, avant d’en trouver une qui ne fût pas bancale.

— Je prendrai le Burger spécial, déclara-t-il à la serveuse souriante qui portait une blouse délavée.

— Mettez-en deux, Thelma, dit Roger.

Le hamburger était si épais qu’elle le servait en posant le pouce dessus pour lui faire tenir l’équilibre.

— Nous l’appelons Thelma-coup-de-pouce, chuchota Roger.

Qwilleran dut reconnaître que le hamburger était supérieur à tous ceux qu’il avait connus et que les frites avaient le goût de pommes de terre.

— Très bien, Roger, faites-moi un cours d’histoire locale pour que j’oublie le nombre de calories que je suis en train d’avaler. Parlez-moi des mines abandonnées des environs.

— Il y en avait dix, autrefois, toutes en plein rendement. Les puits atteignaient mille pieds de profondeur et les mineurs devaient descendre au moyen d’échelles. Après une longue journée sous terre, avec de l’eau qui ruisselait partout, il leur fallait une demi-heure pour remonter à la surface.

— Ce qui revient à escalader un immeuble de cent étages ! Ils devaient avoir désespérément besoin de travailler.

— La plupart venaient d’Europe. Ils avaient laissé leur famille et espéraient leur envoyer de l’argent. Mais leur paye s’envolait en bombance au saloon. Ils achetaient leur ravitaillement à crédit et ils étaient toujours endettés.

Thelma apporta le café et Roger persuada Qwilleran, sans grande difficulté, d’essayer la tarte aux myrtilles.

— Je les ai cueillies moi-même, ce matin, dit Thelma.

Les deux hommes en savourèrent chaque bouchée dans un silence religieux et commandèrent une seconde tasse de café.

— Je suppose que les vieux saloons avaient des salles de jeux et des filles au premier étage.

— Exact. Et un bizarre sens de la plaisanterie. Lorsqu’un client buvait trop, ses copains le portaient dehors et accrochaient ses bottes à la devanture. Il y avait toujours un vieil ivrogne qui tramait autour du saloon et qui faisait n’importe quoi pour un verre. L’un d’eux mangeait des plantes vénéneuses, un autre mordait la tête d’un écureuil vivant.

— Ce n’est pas le genre de conversation des plus conviviales, Roger.

— Je vous raconte seulement ce qui se passait. Le Saloon K était célèbre, alors.

— Est-ce là ce que vous enseignez à vos élèves ?

— Eh bien, ils s’intéressent à l’histoire locale et ils aiment ce genre de détails.

Qwilleran resta silencieux un moment, avant de demander :

— Avez-vous jamais eu une élève appelée Daisy Mull ?

— Non. Elle avait quitté l’école, avant que je commence à enseigner, mais ma belle-mère l’a eue dans sa classe. Elle disait que Daisy était la seule Mull qui arriverait à quelque chose... si elle voulait bien s’en donner la peine. Elle était un peu demeurée.

Qwilleran lui parla des graffitis, puis des projets d’installation d’un studio au-dessus du garage, et, enfin, de sa recherche d’une gouvernante.

— Comment allez-vous vous arranger avec une gouvernante à demeure ? demanda Roger. Je suppose que c’est comme d’avoir une épouse, sans les bénéfices de la situation, si j’ose dire.

— Parlez pour vous, Roger !

— Vous entendez-vous avec les G. & G. ?

— Pour l’instant tout va bien. Pénélope s’occupe de la succession. Je n’ai pas encore réussi à la définir.

— C’est le cerveau de la famille. Que pensez-vous de son frère ?

— Alexander n’est pas souvent là. Il est encore reparti pour Washington.

Roger baissa la voix :

— La rumeur publique prétend qu’il fréquente une femme, là-bas. Si c’est sérieux, ce sera une grande nouvelle. Alexander a toujours passé pour un célibataire endurci.

— Pénélope fréquente-t-elle quelqu’un ?

— Pourquoi ? Seriez-vous intéressé ?

— Non, merci. J’ai tout ce qu’il me faut en ce moment.

— On ne l’a jamais vue sortir avec un homme. C’est une femme d’affaires entièrement dédiée à sa carrière. Dommage ! C’est une jolie fille.

Qwilleran prit la note et régla la caissière en sortant. C’était une femme au buste épanoui, avec de grands yeux charbonneux. Qwilleran sifflota « Daisy, Daisy. » Aussitôt le brouhaha des voix se tut et un silence soudain régna dans la pièce. La caissière menaça Qwilleran du doigt en lui indiquant une pancarte fixée sur la caisse enregistreuse :

Pas de crédit. Pas de chèque. Défense de cracher et de siffler.

— Pardonnez-moi, dit Qwilleran.

Roger expliqua :

— Dans les mines, on considérait que siffler portait malheur et la superstition s’est perpétrée. On ne siffle pas à Pickax, selon l’édit municipal !