CHAPITRE SEPT

 

Qwilleran était toujours assis dans un fauteuil sur la terrasse dominant le lac chez les Hanstable. Des nuages traversaient le ciel bleu et des vagues venaient mourir sur la plage, mais son esprit était ailleurs. Pour quelle raison quelqu’un avait-il envoyé une fausse information à l’employeur de Daisy ? Il voyait une ou deux réponses possibles, mais il lui fallait plus de renseignements.

— Comment savez-vous que cette carte n’a pas été écrite par Daisy ? demanda-t-il à son hôtesse.

— Ce n’est ni son écriture, ni son orthographe, dit Mildred, avec assurance. Elle n’aurait jamais écrit « navrée » avec un e ni « au revoir » en deux mots, ni indiqué le moindre signe de ponctuation. Elle savait dessiner, mais elle n’avait aucune notion d’orthographe.

— La connaissiez-vous bien ?

— Laissez-moi vous dire quelque chose, Qwill. Pour un professeur, un véritable professeur, la plus grande récompense est de découvrir du matériel brut, de le façonner et de le regarder se développer. J’ai beaucoup travaillé avec Daisy et j’ai essayé de la faire progresser. Je savais qu’elle pouvait poursuivre des études et se lancer dans le dessin publicitaire. Cela aurait constitué un pas de géant pour quelqu’un portant le nom de Mull. Elle avait inventé un style personnel d’écriture, difficile à déchiffrer, mais agréable à l’œil, aussi puis-je vous affirmer qu’il est impossible que ces lignes soient de sa main.

— Avez-vous une idée sur la personne qui a pu les écrire ?

— Pas la moindre. Pourquoi diable quelqu’un... ?

— Y a-t-il une raison pour laquelle Daisy aurait voulu que les gens de Pickax pensent qu’elle était partie pour la Floride ? Avait-elle peur de quelqu’un ? Craignait-elle d’être suivie et ramenée ici ? Avait-elle volé quelque chose ? Elle a pu partir pour l’ouest et s’arranger pour qu’une autre personne expédie cette carte du Maryland. Était-elle assez intelligente pour imaginer un tel plan ? Avait-elle un complice ?

Mildred parut à la fois désolée et déconcertée.

— Elle avait dérobé un objet ayant une certaine valeur dans l’atelier de décoration, mais Amanda ne l’a pas poursuivie. Honnêtement, je ne puis imaginer Daisy impliquée dans un vol sérieux.

— Quel genre de garçons fréquentait-elle ?

— Pas les plus respectables, je le crains. Elle a commencé à courir, dès qu’elle eut quitté l’école.

— Sa mère connaissait-elle ses amis ?

— Je suppose qu’elle les ignorait et s’en souciait peu.

— J’aimerais rencontrer cette femme.

— Ce ne sera pas facile. Les Mull se montrent soupçonneux avec les étrangers et Della n’est pas souvent sobre. Je pourrais essayer de la voir, en allant à Trisdale contrôler mon équipe de travailleuses. Della est habile au crochet et elle pourrait travailler pour la boutique de Sharon, si elle voulait s’en donner la peine. Mais elle n’a aucun esprit de suite.

— Vous pourrez lui dire que j’ai trouvé les affaires de sa fille, y compris un bracelet en or de prix. Insistez sur sa valeur et voyez comment elle réagit. Demandez-lui si je peux venir lui porter les bagages de sa fille.

— Avait-elle vraiment un bijou de valeur ? demanda Mildred, avec étonnement.

— J’ai trouvé ce bracelet dans sa valise, au grenier. La question est de savoir pourquoi elle l’a laissé. Elle a disparu au mois de juillet, en abandonnant tous ses vêtements et jusqu’à sa brosse à dents. Saviez-vous qu’elle était enceinte ?

— Non, mais je n’en suis pas surprise. Elle n’a jamais connu d’affection à la maison. Comment savez-vous qu’elle attendait un enfant ?

— Elle avait acheté de la layette chez Landspeak – acheté ou chapardé. Elle a tout laissé. Ma première impression est qu’elle s’est enfuie pour se faire avorter.

— Elle a pu faire une fausse-couche. C’est un accident qui peut ébranler une femme. Daisy n’était déjà pas très équilibrée, ni en très bonne santé.

— Pour ne rien vous cacher, Mildred, j’éprouve des doutes sérieux sur sa disparition, mais je ne peux rien préciser pour l’instant.

En revenant de Pickax, Qwilleran fit un détour par Trisdale. Comme Roger l’avait dit, une piste conduisait dans les bois. Au milieu des arbres se trouvaient des masures et de vieilles roulottes. Un grand nombre de ces maisons ne semblaient avoir aucune installation sanitaire, ni la moindre tuyauterie. Des objets de rebut étaient répandus partout, vieux sommiers aux ressorts défoncés, réfrigérateurs sans porte, morceaux d’instruments aratoires, carcasses de voiture sans roue. Les seuls véhicules qui semblaient encore en état de rouler étaient des camions délabrés. Ici et là, on apercevait un potager mal entretenu qui essayait de survivre dans une clairière. Du linge gris séchait sur des cordes. Des groupes de jeunes enfants jouaient au milieu de détritus, en criant et en poursuivant des poulets.

En comparant cette scène avec sa propre résidence luxueuse, Qwilleran en eut le cœur serré et se dit que les squatters de Trisdale seraient sur sa liste de la fondation pour obtenir un logement décent et avoir droit à un entrainement manuel permettant de trouver un emploi.

En arrivant chez lui, il fut surpris de voir une motocyclette garée devant la porte de service. Habituellement, on y trouvait un ou deux pick-up. Un des employés à salopette verte était constamment occupé à tondre les pelouses, couper les haies, arroser et émonder les plantes et les arbres. D’autre part, les ouvriers d’Amanda faisaient des allées et venues continuelles pour d’obscures missions. Cet après-midi, il n’y avait que cette motocyclette noire, longue et basse, étincelante de chrome.

Qwilleran s’arrêta en entendant une voix déclarer :

— Que voyez-vous, Iris-baby ? Annoncez-moi les mauvaises nouvelles.

— La paume de votre main est très facile à lire. Je vois une longue ligne de vie et... Oh ! beaucoup d’histoires d’amour !

— Bah-Ah-Ah- Ah !

Il n’y avait aucune erreur possible sur cet accent vulgaire, ce rire et cette motocyclette.

Dans la cuisine, l’atmosphère était désinvolte, c’était le moins que l’on pût dire. Birch Trevilyan, avec ses hautes bottes et sa casquette à large visière, était affalé sur une chaise, devant la table. Un t-shirt moulait son torse puissant et une veste de cuir à manches courtes pendait à la poignée d’une porte. Mrs Cobb, apparemment subjuguée par cette splendeur-macho, lui pétrissait la main. Koko observait la scène du haut du réfrigérateur, l’air hautement désapprobateur et Yom Yom se tenait sous la table où elle reniflait les bottes de l’homme. Sur la table, on voyait les reliefs du gâteau à la noix de coco que Mrs Cobb avait préparé pour le repas du soir de Qwilleran.

Elle sauta sur ses pieds, en rougissant, d’un air coupable :

— Oh ! Vous êtes là, Mr Qwilleran. Voici Birch Tree. Il va résoudre tous vos problèmes de réparation.

— Comment va ? dit Birch, avec cordialité. Prenez une chaise et goûtez-moi ce gâteau. Bah-Ah-Ah-Ah.

Il avait les yeux de deux couleurs, l’un était brun, l’autre vert et on y lisait une expression sardonique, mais il avait aussi un sourire désarmant qui découvrait de larges dents carrées.

Qwilleran accepta la chaise que Birch poussait dans sa direction et dit :

— C’est un bel engin que vous avez devant la porte.

— Ouais, c’est de la belle mécanique. Vous pouvez atteindre deux cents kilomètres à l’heure sur la route de l’aéroport, s’il n’y a personne. Il y a quinze kilomètres de ligne droite. Sur la route d’Ittibittiwassee, il n’y en a que six kilomètres.

Avec tact, Qwilleran en vint à ce qui aurait dû être l’objet de la visite.

— Nous avons un problème avec les portes de cette maison, Birch. Aucune ne ferme convenablement. Les chats eux-mêmes peuvent les ouvrir.

— Ils sont musclés, tout en étant minces, ces lascars-là, dit Birch, avec autorité.

— Nous avons une vingtaine de portes qui ne ferment pas. Que peut-on faire ?

L’expert enfonça les pouces dans la ceinture de son pantalon, balança sa chaise sur deux pieds et hocha la tête :

— Dans ces vieilles maisons, les chambranles sortent de leurs gonds. Le bois joue. Je peux les ajuster, mais ça va vous coûter gros.

Pour un homme qui n’aimait pas travailler, il semblait prêt à tout. Une nouvelle serrure sur la porte de service ? Facile. Les portes à ajuster ? Un jeu d’enfant. Il déclara qu’il allait commencer dès le lendemain matin. Tôt. Qwilleran devina que Mrs Cobb l’avait alléché avec la perspective d’un pâté et d’œufs au bacon.

Après le départ de Birch sur sa motocyclette pétaradante, la gouvernante murmura :

— N’est-ce pas une merveilleuse machine ?

Qwilleran eut un grognement peu compromettant et demanda :

— Comment va-t-il transporter ses outils sur cet engin ?

— Oh ! Il m’a dit qu’il possédait deux camions et un de ces grands camping-cars. Il préfère circuler en deux roues. Il veut m’emmener faire une promenade à motocyclette. Qu’en pensez-vous ?

Qwilleran souffla dans sa moustache :

— Ne vous laissez pas embobiner par ce type. Je le tiens pour un esbroufeur.

— Il paraît convenable. Quand je lui ai dit que la fumée était préjudiciable aux meubles anciens, il a éteint son cigare, sans un mot. Il a adoré mon gâteau à la noix de coco.

— C’est visible. Il l’a presque terminé.

— Il a même plu à la petite Yom Yom. L’avez-vous vu renifler ses bottes ?

— Ou il a marché dans une grange, ou elle cherchait un lacet à dénouer. Ce n’est pas nécessairement un certificat de bonne conduite. À propos, avez-vous remarqué que Koko restait beaucoup assis en haut de l’escalier ?

— Oui, c’est son endroit préféré, après le réfrigérateur.

— Ce qui est étrange, c’est qu’il choisit toujours la troisième marche. Je ne comprends pas pourquoi.

La gouvernante jeta un coup d’œil vers Qwilleran et dit :

— J’ai aussi quelque chose de bizarre à vous rapporter, mais je crains que vous ne vous moquiez de moi.

— Mrs Cobb, je vous prends toujours très au sérieux.

— Eh bien, vous vous rappelez que je vous ai parlé de fantômes, la première fois où je suis venue ici. Je plaisantais plus ou moins, mais je commence à penser que cette maison est hantée... non que cela me fasse peur.

— Comment cette idée vous est-elle venue ?

— Eh bien, parfois, en entrant dans la cuisine, je vois une sorte de forme blanche, du coin de l’œil et quand je me tourne pour regarder, elle a disparu.

— Je vois toujours des formes blanches circuler dans la maison, Mrs Cobb, l’une s’appelle Koko et l’autre Yom Yom.

— Mais les objets bougent aussi mystérieusement... surtout dans la cuisine. Par deux fois, j’ai trouvé la poubelle au beau milieu de la pièce. La nuit dernière, cette vieille valise était poussée en travers de la porte. Savez-vous qui habitait ici autrefois, Mr Qwilleran ? Y a-t-il eu des morts inexpliquées ? Je ne sais pas si vous croyez vraiment aux fantômes.

— Aujourd’hui, je croirais n’importe quoi.

— Ces manifestations peuvent être dangereuses. J’ai failli tomber sur la valise. Que fait-elle là, d’ailleurs ? Elle ne semble contenir que de vieux vêtements.

— Je vais la mettre dans le placard à balais et il faut me promettre de donner la lumière, quand vous rentrez tard.

— Je suppose que j’ai l’habitude de faire des économies.

— N’y pensez plus. Une bonne partie des actions de la compagnie d’électricité sont détenues par le fonds Klingenschoen et s’il vous plaît, ne vous promenez pas sans vos lunettes. À propos, comment vont vos yeux ?

Elle se croisa deux doigts, avant de répondre :

— Bien pour l’instant. Je consulte l’ophtalmologiste deux fois par an.

— En dehors de cela, tout va-t-il bien ? Pas d’autres questions à me poser ?

— Eh bien, j’ai porté un verre de bière au peintre qui travaille au-dessus du garage. C’est un gentil garçon. Il m’a montré les énormes pâquerettes peintes sur les murs. Qui a fait cela ?

— Par une étrange coïncidence, une fille nommée Daisy (Pâquerette). Elle travaillait ici. J’espère que vous n’avez pas l’intention de peindre des Iris dans toute la cuisine.

— Oh ! Mr Qwilleran, vous n’êtes pas sérieux ! dit-elle, en riant.

— Avez-vous commencé à établir le catalogue de la collection ?

— Oui et je suis toute excitée par ce que je découvre. Il y a un lustre en argent à seize branches, d’environ trois mètres de haut, au sous-sol. Le placard de l’office contient un service en porcelaine de vingt-quatre couverts et dans l’armoire à linge, j’ai trouvé un service de table damassé et brodé d’une beauté incroyable. Vous devriez donner un grand dîner, Mr Qwilleran. Je serais heureuse de le préparer.

— Bonne idée, mais n’essayez pas d’en faire trop. Reposez-vous un peu. Vous pourriez adhérer à la Société d'Histoire et quand vous serez prête à faire des expertises, nous ferons passer une annonce dans le Picayune. Nous pourrions même passer une publicité à la radio locale WPKX.

— Oh ! ce serait merveilleux !

— Aimeriez-vous assister à une réunion du Conseil municipal ? J’ai l’intention d’y aller et Pénélope Goodwinter pense que vous pourriez y venir aussi.

— Qu’elle est gentille ! Oui, j’aimerais beaucoup y assister, dit Mrs Cobb, les yeux brillants. Nous avons eu tant d’ennuis avec la bureaucratie en ville ! J’aimerais voir comment les édiles se comportent dans une petite ville.

— Eh bien, c’est entendu. Maintenant, je vais aller faire une promenade à bicyclette.

— Mr Qwilleran, dit-elle, en hésitant, cela ne me regarde pas, mais j’aimerais vous dire quelque chose... si vous le permettez.

— Allez-y.

— Je souhaiterais que vous achetiez une nouvelle bicyclette. Ce vieux modèle est tout rouillé. Il n’est pas prudent de vous en servir.

— Allons, allons, ce vélo est sans danger, Mrs Cobb. Je l’ai nettoyé, graissé et j’ai acheté des pneus neufs. Il y a encore quelques boulons qui grincent, mais cette bicyclette est bien suffisante pour ce que je veux en faire.

— Il y a tant de camions sur les routes et ils roulent si vite. Vous pourriez être renversé !

— Je ne circule que sur des routes secondaires où il y a peu de circulation. Ne vous inquiétez pas.

La gouvernante pinça les lèvres et déclara sans ambages :

— Enfin, il n’est pas convenable qu’un homme dans votre position roule sur ce... ce... morceau de ferraille, si vous me permettez l’expression.

— Et si vous me pardonnez de le dire, vous êtes aussi snob que Pénélope Goodwinter. Ce chandelier à seize branches vous est monté à la tête !

Elle eut un petit sourire timide. Qwilleran déclara :

— Pendant mon absence, Miss Goodwinter téléphonera peut-être pour préciser à quelle heure elle viendra nous chercher pour cette réunion du Conseil municipal. Une Mrs. Hanstable appellera aussi. Elle désire visiter la maison. Dites-lui qu’elle peut venir demain après-midi, à l’heure qui lui conviendra. Je crois que je vais faire payer vingt dollars pour ces visites.

— Oh ! Mr. Qwilleran, vous devez plaisanter !

Avant de rejoindre les routes secondaires à bicyclette, il dut traverser la ville, au milieu de la circulation, longer la rue principale, passer ensuite devant des rangées de maisons préfabriquées, avec des enfants qui jouaient au tricycle sur le trottoir, croiser des chiens errants, au milieu de la fumée des barbecues. Enfin il gagna la solitude sereine de la campagne. Pâturages, vieilles mines désaffectées, bouquets d’arbres, bois et, de loin en loin, une ferme avec un chien qui aboyait à son approche.

Tout en pédalant hardiment sur les six kilomètres en ligne droite de la route d’Ittibittiwassee, il pensa à des tas de choses. Le ragoût d’agneau du dîner, Melinda qui allait bientôt revenir, le divan profond qu’il avait commandé, la visite éventuelle d’Arch Riker, le cliquetis de sa roue arrière, ce repas de vingt-quatre couverts et le chandelier en argent à seize branches. Pauvre Mrs. Cobb ! veuve depuis trop longtemps.

Un grincement anormal dans la chaîne de la bicyclette vint le distraire un instant. Daisy, Daisy. Le chef de la police avait un nom typiquement écossais, le gâteau à la noix de coco...

— Le toupet de ce type ! dit-il, à haute voix.

Dans un champ, une vache solitaire tourna la tête pour le regarder placidement.

 

Le toupet était effectivement le trait le plus caractéristique de Birch Tree. Tôt le lendemain matin, il arriva avec un camion rempli d’outils, un solide appétit pour faire honneur au petit déjeuner et une radio portative.

Qwilleran était à peine éveillé, quand un bruit assourdissant le catapulta hors de son lit. Cette musique démoniaque était rendue encore plus assourdissante par le concert de miaulements affolés qui l’accompagnait. Saisissant sa robe de chambre écossaise, il descendit à la cuisine où il trouva le réparateur occupé à travailler sur la porte de la cuisine. Yom Yom hurlait comme la sirène de l’Hôtel de Ville et Koko exerçait toute l’étendue de ses sept octaves, tandis que la radio mise à fond faisait entendre une musique de sauvage.

— Baissez le volume de votre radio ! cria Qwilleran, vous voyez bien que vous faites peur aux chats.

— Jetez-leur une tête de poisson et ils se tairont, Bah-Ah Ah-Ah ! ricana Birch.

Qwilleran se précipita sur les boutons de l’appareil.

— Pour ne rien vous cacher, Birch, cette cacophonie me casse aussi les oreilles.

Mrs. Cobb l’entraîna dans l’office.

— Ne le découragez pas, dit-elle, il est susceptible. Nous voulons qu’il finisse son travail au plus vite.

Au cours des quelques jours suivants, Birch Tree fut toujours à pied d’œuvre, modifiant seulement le volume de la radio, dans la mesure où Mrs. Cobb le ravitaillait en canettes de bière.

Les chats supportaient très mal le bruit de la perceuse électrique, mais Qwilleran en vint à considérer ce chaos comme une indication positive de progrès.

Au cours de l’après-midi où Mildred Hanstable vint visiter la maison, le tour du propriétaire commença par le garage où le peintre prenait son temps pour appliquer la peinture beige Mojave sur les murs du futur studio. Ils se frayèrent un passage, au milieu des pots de peinture, des échelles et des échafaudages pour atteindre l’appartement de Daisy.

Mildred retint un instant sa respiration :

— C’est remarquable ! dit-elle. Quel tour de force ! La Chapelle Sixtine d’une pauvre fille !

Des larmes lui montèrent aux yeux.

— Cette pauvre petite fille triste ! Je me demande si elle reviendra jamais ?

Qwilleran tira distraitement sur sa moustache.

— Franchement, je commence à douter que Daisy soit encore en vie.

— Qu’essayez-vous de me dire, Qwill ?

— Nous ne savons pas si elle a jamais réellement quitté la ville, n’est-ce pas ?

— Pensez-vous... pensez-vous qu’il lui soit arrivé quelque chose de... terrible ?

— Je l’ignore. Ce n’est qu’un soupçon, mais mon instinct me dit que je ne me trompe pas.

Comment aurait-il pu parler du frémissement de sa moustache et de cet air qui trottait dans sa tête ?

— Allons à la maison, Mildred, et vous pourrez me raconter ce que vous a dit la mère de Daisy.

Comme ils se retournaient pour sortir, ils virent Steve, tout souriant, qui se tenait un pinceau à la main et secouait la tête :

— Je n’aimerais pas devoir peindre cette pièce, dit-il. A-t-elle fait ça toute seule ? Folle Daisy, c’est ainsi que nous l’appelions à l’école !

— Retournez dans l’autre appartement avec votre pinceau, dit Qwilleran, avec une tape amicale sur l’épaule du peintre. Et rappelez-vous : pas de bavure, pas d’éclaboussure !

Dans la grande maison, Qwilleran conduisit Mildred de pièce en pièce avec l’autorité d’un guide professionnel.

— Face à la cheminée, vous voyez un cabinet pietra dura, fin du XVIIe siècle. La table régence est en cytise avec des incrustations en bois de rose.

Mrs. Cobb était décidément un bon professeur.

— Très peu de gens savaient ce que contenait cette maison, dit Qwilleran. Les Klingenschoen ne recevaient pas, en dépit de leur service en porcelaine fine et de leurs couverts en argent. Désirez-vous boire quelque chose ?

— Auriez-vous un jus de fruit ?

Il servit du jus de raisin blanc de la réserve personnelle de Koko et ils s’installèrent dans la véranda où Mildred critiqua les sculptures de marbre. Tout était merveilleusement tranquille, à l’exception d’un éclat de rire occasionnel : Bah-Ah-Ah-Ah, Birch avait fermé sa radio et buvait une bière à la cuisine avec Mrs. Cobb. Ou bien la gouvernante était totalement subjuguée par cet homme ou bien elle était maître dans l’art de la stratégie. Le travail était fait et bien fait.

— Et maintenant, parlez-moi de Mrs. Mull, dit Qwilleran.

— Elle était à peu près sobre et presque aimable. Je lui ai fait part de votre message et quand je lui ai parlé du bracelet en or, elle a redressé la tête.

— A-t-elle eu des nouvelles de sa fille ?

— Aucune. Mais elle m’a dit quelque chose d’intéressant. Elle aussi a reçu une carte, après le départ de Daisy, disant à peu près : « Je pars pour la Floride. Je ne reviendrai pas. Oublie-moi, tu ne m’as jamais aimée. » Della est très amère, à ce sujet.

— Avez-vous vu cette carte ?

— Elle ne l’a pas gardée et naturellement, elle ne se souvient pas de l’écriture, de la date ou de l’oblitération. C’était il y a cinq ans et depuis, elle a été plus ou moins dans le brouillard tout le temps.

— Je suis allé au poste de police, dit Qwilleran, et j’ai rencontré le chef Brodie. Un homme agréable et coopératif. Daisy n’a pas de casier judiciaire, il n’y a pas eu de plainte déposée contre elle et elle n’a jamais été arrêtée. Je lui ai donné la date de son départ, mais il n’existe aucune demande de recherche de personne disparue.

— Je suis soulagée de savoir qu’il n’y a pas eu de plainte. Ce n’était pas une mauvaise fille, mais les circonstances étaient contre elle. Elle venait à l’école en guenilles. Je lui ai souvent donné de vieux vêtements de Sharon. Hier j’ai regardé d’anciens registres. Elle était en dernière année au moment où elle a quitté l’école, mais il n’y a aucune photographie d’elle. Elle n’avait pas les moyens d’en faire tirer, je suppose. En revanche, il y a un commentaire sur chaque élève et à propos de Daisy, quelqu’un a noté qu’elle épouserait un homme riche. Je ne sais pas si l’auteur de ce propos était indulgent ou cruel.

— Je compte aller rendre visite à Della Mull, demain. Autant en profiter, pendant qu’elle est de bonne humeur.

— Parfait. Elle vit dans une vieille roulotte avec une pâquerette géante peinte sur la porte.

— Attendez une minute, dit Qwilleran, je veux vous montrer quelque chose.

Il se rendit dans le placard aux balais et revint avec le paquet de chez Lanspeak, contenant la layette. Mildred examina pensivement les petits vêtements :

— Ils ne viennent pas de chez Lanspeak, dit-elle. Ils sont tricotés à la main. Probablement par Délia.

— Alors, elle savait que Daisy était enceinte, n’est-ce pas ? Nous aurons peut-être là un indice. J’en saurai plus, demain.

Le matin suivant, Qwilleran eut une idée en écoutant Birch qui prenait son casse-croûte avec Mrs. Cobb et lui décrivait les délices du bar Trisdale : du bœuf mironton aux choux, tous les mardis, des pieds de porcs, le mercredi, Qwilleran se dit qu’il allait inviter Della Mull à déjeuner. Selon son expérience, les femmes se montraient plus détendues et disposées à parler en déjeunant. En outre, pour Della le menu du Trisdale serait de la haute cuisine.

Avec le bracelet en or dans sa poche, la valise et le contenu du carton de Daisy dans le coffre de sa voiture, il partit pour Trisdale, peu avant midi. À mi-chemin, il ouvrit le poste de radio pour avoir les nouvelles sur le WPKX

« ...c’est ainsi que vous économiserez des dollars en achetant la meilleure qualité, chez Lanspeak. Et maintenant, les dernières nouvelles. Le Maire de Pickax assure les commerçants de la ville que le quartier des affaires aura un nouveau parking municipal avant l’hiver. Dans un discours à la Chambre de Commerce, Mr. Blythe, maire de Pickax a déclaré qu’un nouveau parking serait ouvert en ville, avant la fin de l’année.

« Un restaurant de Pickax va être agrandi et créera sept nouveaux emplois. Otto Geb, propriétaire de Otto’s Tasty a déclaré à notre reporter que cet agrandissement permettrait de recevoir cinquante pour cent de clients en plus et offrirait sept nouveaux emplois.

« Une habitante de Trisdale a été trouvée morte dans sa roulotte, tôt ce matin, victime d’un abus accidentel de somnifère. Le corps de Della Mull, 44 ans, a été trouvé par un voisin qui venait lui emprunter des cigarettes. Selon le Dr Barry Wimms, l’ingestion d’alcool et de barbiturique aurait provoqué la mort de la malheureuse.

« Et maintenant, une bonne nouvelle de nos amis de Lanspeak...