CHAPITRE DIX

 

Qwilleran passa une mauvaise nuit. Il se sentait concerné par le naufrage du mariage de son ami. Il se demandait s’il avait eu raison d’organiser ce grand dîner et le meurtre de Tiffany Trotter le mettait mal à l’aise. Il avait parlé à Riker de l’intérêt que cette jeune femme portait à Daisy :

— S’il y a un lien entre la visite qu’elle m’a faite et son meurtre, cela signifie que je suis sur une piste chaude.

— Cela signifie surtout que vous pourriez vous trouver vous même sur un terrain dangereux, avait répondu son ami. Vous feriez mieux de vous calmer, Qwill.

Tôt le matin, le téléphone sonna. Amanda Goodwinter se lança dans la conversation avec sa pétulance habituelle :

— J’ai un problème. Je dois trouver un autre peintre pour terminer votre appartement. Ce n’est pas facile, aujourd’hui personne ne veut plus travailler.

— Qu’est-il arrivé ? demanda Qwilleran, dans l’état de demi-stupeur matinale qui suit une nuit sans sommeil.

— N’avez-vous pas appris la nouvelle ? Tiffany Trotter a été assassinée.

Il eut du mal à faire le rapprochement :

— Ah ? Oui, j’ai entendu la nouvelle à la radio.

— Elle était la femme de Steve ! cria Amanda avec impatience, Steve, mon peintre. Il ne viendra pas travailler pendant quelque temps.

— Je n’avais pas vu le lien, dit Qwilleran. C’est terrible. Nous ne nous attendons pas à ce que des actes pareils se produisent dans le Comté de Moose, n’est-ce pas ?

— Ce sont ces maudits touristes, grogna la décoratrice, ils arrivent avec leurs camping-cars. Ils sont tous drogués, je vous le dis.

— Est-ce là ce que pense la police ? Je n’ai entendu aucun détail.

— Francesca prétend – c’est ma collaboratrice et son père est le chef de la police – Francesca prétend que c’est un tireur d’élite qui a fait le coup, un de ces psychopathes qui passent devant une ferme avec un fusil à lunette. Ces obsédés du Pays d’En-Bas sont bien connus pour tirer sur les vaches, mais cette fois, ils ont dépassé les bornes.

— Est-ce Brodie qui dirige l’enquête ?

— C’est du ressort du shérif, mais la police de Pickax coopère.

Tandis qu’Amanda continuait à parler de façon décousue, des conjectures se formaient dans l’esprit de Qwilleran.

« Ce n’était pas nécessairement un touriste. Tout le monde dans le Comté possédait un fusil de chasse. Le mari est toujours le premier suspect. Il pouvait y avoir une douzaine de raisons différentes pour qu’un ennemi, un voisin ou même un parent appuie sur la détente. Qui étaient ces Trotter ? Avaient-ils été mêlés à des affaires louches ?

Amanda poursuivait :

— Aussi j’essaie de joindre le cousin de Steve, pour qu’il finisse ce travail.

— Il n’y a aucune urgence. Cela peut attendre le retour de Steve.

— Taratata ! je veux terminer ce travail pour loucher mon argent. La moquette doit être posée, les jalousies sont prêtes. Au fait, je suis toute émoustillée par votre réception. J’espère que vous avez du bon whisky.

— J’espère que mon invité du Pays d’En-Bas vous plaira, dit Qwilleran. Arch Riker est rédacteur en chef au Daily Fluxion.

— Je me tiendrai à carreau. À moins que mes cousins ne fassent de la provocation, car, alors, ils trouveront à qui parler !

— Voulez-vous que l’on vienne vous chercher ? J’enverrai Arch avec la limousine.

— Bon sang de bon sang ! jura Amanda.

Qwilleran et Riker allèrent faire un tour en ville au cours de la matinée pour observer les curieuses scènes de la rue : huit siècles d’architecture du vieux monde condensés en deux blocs d’immeubles commerciaux. Le grand magasin ressemblait à un palais byzantin. Le poste à essence était une copie de Stonebridge. Au bureau du Picayune, ils se présentèrent au père de Junior, le propriétaire et éditeur du journal. Senior Goodwinter était un homme aux manières douces, portant un tablier de cuir et une toque carrée constituée par un journal plié.

— Est-il exact que vous composiez le journal à la main ? demanda Qwilleran.

— Je le fais depuis l’âge de huit ans. Je devais grimper sur un tabouret pour atteindre les caractères, déclara Senior, avec fierté. C’est le meilleur côté du travail.

— Le Picayune est le seul journal que je connaisse qui ait résisté avec succès à la technologie et aux nouvelles méthodes de journalisme, déclara Riker.

— Merci, dit l’éditeur, je prends cela comme un compliment. Rien n’a changé en aucune façon depuis que le journal a été fondé par mon arrière-grand-père.

De là, les deux hommes se rendirent à l’étude Goodwinter et Goodwinter. Qwilleran s’excusa auprès de Pénélope de venir sans avoir pris de rendez-vous.

— Je voulais seulement vous présenter Mr. Riker et vous demander un renseignement.

— Entrez dans mon bureau, dit-elle, avec un de ses sourires gracieux, mais de commande.

Ses fossettes s’effacèrent en entendant la question :

— Savez-vous quelque chose sur la jeune Tiffany Trotter qui vient d’être assassinée ?

— Que voulez-vous dire ? s’écria-t-elle, en pâlissant.

— Avez-vous des renseignements sur cette jeune femme, sa famille, ses activités et une théorie sur son meurtre ? Était-ce un crime de rôdeur ou existe-t-il un mobile local ?

— Je crains que vous ne vous trompiez d’adresse, Mr. Qwilleran. Vous êtes dans une étude de notaire et non dans une agence de détective, dit-elle sur un ton sarcastique. Puis-je vous demander pourquoi vous me posez de pareilles questions ?

— Pardonnez-moi, j’aurais dû m’expliquer. Ma première impulsion en apprenant ce meurtre a été de créer une bourse scolaire pour une fille de fermier, à la mémoire de Tiffany Trotter. Je présume qu’elle est l’innocente victime d’un déséquilibré. Mais s’il y a quelque chose de scandaleux dans son caractère ou ses relations, mon idée ne serait pas exactement appropriée.

La jeune femme se détendit :

— Je vois ce que vous voulez dire, mais je ne suis pas en état de vous fournir une réponse immédiate. Mon frère et moi allons nous renseigner. Nous sommes tous deux très impatients d’assister à votre réception, demain soir.

En sortant de l’étude, Qwilleran dit à Riker :

— Je ne l’ai jamais vue aussi nerveuse. Elle travaille trop. Son frère passe la majeure partie de son temps à Washington avec Dieu sait qui et toute la charge de l’étude retombe sur elle.

À midi précis la sirène sur le toit de l’Hôtel de Ville fit entendre son appel lugubre. À ce signal, toutes les activités cessèrent pendant une heure à Pickax, permettant aux employés d’aller déjeuner chez eux. Aucune taxe ou impôt n’était payé. Rien n’était vendu ou acheté, de l’automobile à la barre de chocolat. Aucune ordonnance n’était délivrée, seuls les services d’urgence et quelques rares petits restaurants continuaient à fonctionner.

Qwilleran et Riker entrèrent au « lunchonnette » manger un sandwich au milieu de la cohue. Il n’y avait qu’un seul sujet de conversation :

— Ils étaient mariés depuis moins d’un an. Elle avait fait sa propre robe de mariée.

— Tiff a marqué plus de buts l’année dernière qu’aucune autre joueuse de l’équipe de volley-ball.

— Mon frère était le témoin de Steve à son mariage. Tous les hommes étaient en queue de pie et chapeau haut-de-forme. C’était vraiment ultra-chic.

Quand les deux hommes revinrent à la maison, il y avait un camion inconnu garé dans l’allée. Sa carrosserie était très haute.

— Que fait là ce vilain véhicule ? demanda Riker.

— Ne l’insultez pas, dit Qwilleran. Un véhicule tout terrain a plus de valeur ici qu’un avion privé au Pays d’En-Bas. Les fermiers et les sportifs les adorent. Je vais voir de quoi il s’agit.

Dans l’appartement au-dessus du garage se trouvait un nouveau peintre qui appliquait une dernière couche de peinture sur le chambranle des portes.

— Êtes-vous le cousin de Steve ?

— Ouais, j’le remplace jusqu’à son retour.

— Je suis navré pour Tiffany.

— Ouais, c’est dur. Et savez-vous le plus beau de l’histoire ? Ils ont arrêté Steve pour le questionner. Ça ne va sûrement pas bien dans leur tête !

— Simple interrogatoire de routine, dit Qwilleran. La police pense que le coupable est un touriste.

Le peintre prit un air entendu et dit, en baissant la voix :

— J’aurais pu leur dire certaines choses, mais je sais quand il vaut mieux fermer ma grande gueule.

Réaction typique des petites villes, pensa Qwilleran. Tout le monde connait les réponses, ou croit les connaître, ou prétend les connaître, mais personne ne parle.

Riker avait trouvé un hamac dans la cour, il l’avait suspendu entre deux arbres et lisait le Pycayune. Mrs. Cobb était dans la cuisine occupée à désosser un faisan pour en faire un pâté.

— La police est venu, annonça-t-elle. Ils voulaient savoir si Steve était à son travail, hier après-midi et j’ai pu lui fournir un alibi. Il prenait une bière avec moi, à l’heure où sa femme a été tuée. C’est un charmant jeune homme et je suis désolée de ce qui lui est arrivé.

— Tout est bien tranquille. Où est Birch ?

— À la pêche. Il va attraper un saumon pour les croquettes.

— Est-ce que tout progresse de façon satisfaisante ?

— Tout va bien. Koko se montre bizarre. Il gratte la porte du placard à balais et saute pour essayer d’attraper la poignée.

— J’ai rangé cette vieille valise dans le placard et il sent l’odeur. Rien ne lui échappe. Il est temps de se débarrasser de ces vieilles nippes.

En entendant son nom ; Koko vint en coulant : « ik-ik-ik » fit-il sur un ton de grande urgence.

— Bon, bon, c’est entendu, je vais jeter tout ça, dit Qwilleran qui transporta le grand carton, contenant les vêtements d’hiver de Daisy, pour le jeter dans la poubelle de la cour.

Il revenait chercher la valise, quand il entendit un miaulement impérieux. Ce n’était pas le genre de rappel à l’ordre signifiant : « J’ai faim » ou « Le courrier est arrivé » ou encore « Où est Yom Yom ? » C’était une directive véhémente. Qwilleran s’arrêta. Pourquoi Koko manifestait-il soudain un tel intérêt pour cette valise et non pour le carton ? Sans hésiter davantage, il fit demi-tour et porta la valise dans la bibliothèque. Koko le suivit.

À nouveau, Qwilleran inspecta le contenu de la valise, examinant chaque pathétique article dans l’espoir de trouver une piste ou une nouvelle façon d’envisager l’affaire. Lorsque tout fut sorti, il passa la main sur la doublure.

— Yao ! approuva Koko qui supervisait l’opération.

En touchant une déchirure de la doublure ; Qwilleran ressentit un frémissement sur sa lèvre supérieure. Il glissa la main dans la fente et retira une enveloppe. À l’intérieur, se trouvait une liasse de billets de cent dollars neufs. Il en compta dix.

— Yao ! dit Koko.

Où avait-elle pu trouver une somme pareille ? se demanda Qwilleran. L’avait-elle volée ? Était-ce le prix d’un chantage ? Cet argent lui avait-il été versé pour l’inciter à quitter la ville ? Était-ce le prix de l’avortement ?

Daisy avait pu ne pas se rendre compte de la valeur de l’éléphant d’ivoire. Elle avait pu oublier le bracelet en or dans la précipitation du départ, mais si elle avait eu mille dollars en argent liquide, elle n’aurait pas quitté la ville sans les emporter... si elle avait quitté la ville.

Après la soirée de demain, se promit Qwilleran, il aurait une conversation sérieuse avec le chef de la police.