CHAPITRE QUATRE
Aucun Jet n’atterrissait à l’aéroport de Pickax. Il n’y avait pas de salle d’attente pour les voyageurs, pas même un distributeur de cigarettes pour les passagers nerveux. Les habitants du Comté de Moose étaient satisfaits d’avoir un abri et quelques chaises.
En attendant l’avion de Mrs. Cobb, Qwilleran se souvint que la plus grande partie de sa propre connaissance des meubles anciens venait de sa fréquentation des Cobb, à l’époque où il se livrait à une enquête sur la brocante pour le Daily Fluxion. Le souvenir qu’il gardait d’iris Cobb était un mélange d’exubérance et de rondeur. Il se rappelait qu’elle portait toujours deux paires de lunettes attachées à des rubans, autour de son cou.
Lorsqu’elle descendit de son avion dans son costume-pantalon rose, il la trouva amincie, plus calme et ses lunettes avaient une monture incrustée de cristaux de Bohème.
— Oh ! Mr. Qwilleran que c’est bon de vous revoir ! s’écria-t-elle. Quel temps délicieux vous avez ici ! En ville, il fait une chaleur accablante. Quel curieux aéroport !
— Tout est curieux à Pickax, Mrs. Cobb. Avez-vous des bagages ?
— Seulement cette valise. Je n’ai pas besoin de plus pour une seule nuit.
— Oh ! mais vous êtes invitée à rester plus longtemps, si vous le désirez.
— Merci, Mr. Qwilleran, mais je dois rentrer demain pour signer les contrats avec Mrs. Riker. Elle va habiter votre ancien appartement, au-dessus de la boutique.
— Elle va habiter là, répéta Qwilleran, et son mari ? Que vont-ils faire de leur maison, en banlieue ?
— N’êtes-vous pas au courant ? Elle va divorcer.
— J’ai déjeuné avec Arch, il y a quelques jours et il ne m’en a pas soufflé mot, mais il avait l’air troublé. Je me demande ce qui s’est passé ?
— Je le laisserai tout vous raconter lui-même, dit Mrs. Cobb, sur un ton qui mettait fin à la conversation.
Ils roulèrent sur l’autoroute toute droite, dans un paysage désolé, bordée de mines abandonnées et de monticules qui avaient été autrefois des terrils.
— Il y a beaucoup de rochers, remarqua Mrs. Cobb.
— Pickax est presque entièrement construit en pierre de taille.
— Vraiment ? Parlez-moi de votre maison. Est-elle aussi somptueuse qu’on le raconte ?
— C’est une grande demeure carrée en pierre, à deux étages. Le hall ferait une bonne patinoire, si nous retirions les tapis persans. Toutes les chambres ont des lits à baldaquin et disposent d’un boudoir, d’un vestiaire et d’une salle de bains. Il y a un véritable pub anglais au sous-sol et le dernier étage devait être la salle de bal, mais n’a jamais été terminée. La cuisine est tellement grande qu’il faut faire des kilomètres pour préparer un repas. Elle est assortie d’un office, d’un vestiaire, d’une lingerie. Tout le quartier de service ainsi que la véranda sont dallés de carreaux rouges.
— Pas de fantôme ? demanda Mrs. Cobb, avec une lueur malicieuse au fond de ses yeux. Toutes les vieilles demeures devraient avoir leur fantôme. Vous souvenez-vous du nôtre, à Zwinger Street ? Mathilda ne s’est jamais matérialisée, mais elle changeait les objets de place, au milieu de la nuit. Elle était très espiègle.
— Je me souviens fort bien d’elle, dit Qwilleran, elle versait du sel dans nos pantoufles.
Il se rappelait aussi que les facéties de Mathilda étaient perpétrées par C.C. Cobb qui abusait de l’esprit crédule de son épouse.
— Comment va Koko ?
— Fort bien. Il prend des leçons de piano.
— Oh ! Mr. Qwilleran, je ne sais jamais si je dois croire ce que vous racontez, dit-elle, en riant.
Ils traversèrent Pickax par le boulevard Goodwinter, bordé de hautes maisons de pierre construites par les mineurs qui avaient fait fortune, puis ils arrivèrent dans la grande rue qui se terminait par un square planté d’arbres et s’arrêtèrent devant la majestueuse Résidence K.
Mrs. Cobb poussa un petit cri :
— Est-ce la maison ? Oh ! pas d’hésitation ! je veux ce travail !
— Vous ne savez pas encore combien il est payé, dit Qwilleran. Moi non plus, du reste.
— Peu importe. Je l’accepte.
Ils entrèrent dans le vestibule où brillait le lustre en cristal. Les meubles semblaient presque conscients de leur antiquité.
— Oh ! Oh ! On se croirait dans un musée !
— C’est un peu trop riche pour mon goût, reconnut Qwilleran, mais tout est authentique et m’inspire du respect.
— Je pourrais vous dresser un véritable catalogue de musée, si vous le désirez. Cette console en bois de rose est pur Louis XV et je parie qu’elle est signée. La pendule est une Burnap, ornée de bronze avec les différentes phases de la lune, fin XVIIIe.
— Êtes-vous prête à affronter la salle à manger ?
Qwilleran alluma les vingt-quatre bougies électriques des deux lustres en bois de cerf. La pièce était sombre avec sa riche boiserie et ses meubles massifs.
— Lambris à panneaux, murmura Mrs. Cobb, lustre autrichien et mobilier allemand, bien entendu.
Ce sont des meubles d’origine, dit Qwilleran, avant que les Klingenschoen ne fussent devenus de véritables collectionneurs de meubles anglais et français.
En traversant le vestibule pour se rendre au salon, Mrs. Cobb resta silencieuse. Les lustres en cristal brillaient sous le soleil de l’après-midi. Adoucis par le temps, les murs rouges étaient élégants et mettaient en valeur les tableaux anciens dans leurs extravagants cadres dorés. Paysages français, saints italiens, nobles seigneurs anglais et le portrait, grandeur nature, d’une jeune beauté de 1800, tenant un bouquet et une ombrelle. Sur le mur du fond, une collection de porcelaines chinoises garnissait des étagères dans une niche encastrée.
— Je crois que je vais défaillir, dit Mrs. Cobb.
— Vous devriez vous reposer un peu. Il y a quatre appartements au premier étage, chacun d’eux meublé dans un style différent. Je porterai votre valise dans l’appartement français, dans quelques minutes. Faites le tour du propriétaire.
Pendant qu’elle gravissait l’escalier, il écrivit un mot à son vieil ami Arch Riker :
Cher Arch,
Mrs. Cobb vient juste de m’apprendre la mauvaise nouvelle. Je n’ai pas besoin de vous dire combien je me sens concerné. Pourquoi ne prendriez-vous pas quelques jours pour venir ici ? Ce serait un changement et nous pourrions bavarder.
Qwill
Il libellait l’adresse sur l’enveloppe, quand il entendit un cri d’alarme au premier :
— Que font-ils ? Que font-ils ?
Mrs. Cobb descendait l’escalier en courant et balbutiait des paroles incompréhensibles. Il se précipita au-devant d’elle.
— Il y un camion dans la cour. On est en train de voler des meubles, arrêtez-les ! arrêtez-les !
— Ne vous énervez pas, Mrs. Cobb. Nous ne sommes pas à Zwinger Street, nous sommes à Pickax ! Ce sont des déménageurs, ils débarrassent le grenier d’un tas de vieilleries, avant de redécorer l’appartement.
— Ce ne sont pas des vieilleries, arrêtez-les !
Ils coururent tous les deux dans la cour où un camion était chargé de tapis roulés, de vieux matelas et de diverses pièces de mobilier.
— C’est une Hunziger, s’écria Mrs. Cobb en désignant ce qui ressemblait à une vieille chaise pliante. Et voilà un authentique fauteuil à bascule, un chevalet, et une véritable armoire allemande de Pennsylvanie.
Qwilleran arrêta les déménageurs :
— Eh dehors des matelas, portez tout cela dans le garage.
Mrs. Cobb était fébrile sous le choc et l’excitation :
— Eh bien ! Heureusement que j’étais là ! dit-elle, un moment plus tard, en prenant une tasse de thé. Voyez-vous, il y a eu une période où les meubles américains n’étaient pas appréciés. Leurs propriétaires les ont mis au rebut, dans les greniers ou les caves pour acheter du mobilier d’époque, français et anglais. Il est étrange que votre décoratrice n’ait pas reconnu la valeur marchande de ces meubles.
Elle l’a peut-être fait, pensa Qwilleran.
Plus tard dans l’après-midi, il sortit avec sa future gouvernante pour faire le tour de la ville.
— Avez-vous aimé votre appartement français ?
— Je n’ai jamais vu une telle accumulation de meubles d’une aussi grande valeur. Il y a une armoire normande qui date du début du XVIIIe siècle.
Avec hésitation, elle ajouta :
— Si je viens travailler ici, verriez-vous un inconvénient à ce que j’expertise certains meubles pour des gens ?
— Aucun. Vous pouvez même ouvrir un salon de thé au sous-sol et dire la bonne aventure à vos clients.
— Oh ! Mr. Qwilleran, vous êtes un plaisantin !
Au centre de Pickax se dressaient des imitations de manoirs écossais, de forteresses espagnoles et de cottages Cotswold.
— Tout est garanti pure pierre de taille, dit-il, et pourtant ces maisons ont l’air aussi fausses que des décors d’un mauvais film.
Ils passèrent devant l’atelier d’Amanda (pur Dickens) et devant les bureaux du Pickax Picayune, (monastiques) et, enfin, devant l’étude Goodwinter et Goodwinter (influence Heidelberg) où ils entrèrent.
Pénélope Goodwinter était en conférence avec un client, mais consentit à sortir un moment de son bureau.
— Je voulais vous présenter Iris Cobb. Je l’ai convaincue de venir du Pays d’En-Bas pour tenir ma maison. Voici Pénélope Goodwinter, notre notaire.
— Je suis heureuse de vous rencontrer, dit Iris, la main tendue.
En voyant les lunettes incrustées de cristaux de Bohème Pénélope hésita une fraction de seconde, avant de serrer la main tendue, en disant : « charmée ».
Qwilleran expliqua :
— Mrs. Cobb n’est pas seulement une maîtresse de maison compétente, elle est aussi un expert confirmé en antiquité et elle nous dressera un catalogue de la collection.
Iris rougit de plaisir et Pénélope répondit :
— Oh ! vraiment ? Nous discuterons votre salaire, naturellement. Quand souhaitez-vous commencer à travailler, Mrs. Cobb ?
— Eh bien, je retourne chez moi demain et je reviendrai ici avec un camion, dès que je serai prête.
— Je vous suggère de différer votre arrivée, jusqu’à ce que votre appartement soit restauré. Pour l’instant, il est dans un état déplorable.
— Aucun problème, dit Qwilleran. Mrs. Cobb occupera l’appartement français, dans la maison. Je compte m’installer moi-même dans le nouvel appartement, au-dessus du garage.
La réaction de Pénélope fut une expression choquée, teintée de désapprobation, mais elle se ressaisit rapidement pour offrir un demi-sourire de commande :
— J’espère que vous serez tous les deux confortablement installés. Venez demain, nous discuterons les termes du contrat.
— J’ai invité Mrs. Cobb à dîner au Vieux Moulin, ce soir, dit Qwilleran. Accepteriez-vous de vous joindre à nous ?
— Merci. Merci beaucoup, mais j’ai un engagement. Et maintenant si vous voulez bien m’excuser...
— Oh ! mon Dieu ! dit Mrs. Cobb, un moment plus tard, comme elle est élégante ! Je ne me doutais pas que l’on pût trouver ce genre de toilette à Pickax.
Qwilleran rapporta l’incident à Melinda Goodwinter, après avoir accompagné Iris Cobb à l’aéroport, le lendemain. La jeune femme aux yeux verts et aux longs cils, lui avait téléphoné pour l’inviter à dîner.
— Je veux vous emmener chez Otto’s Tasty.
— Je n’en ai jamais entendu parler. Comment est la cuisine ?
— Horrible, mais c’est copieux. C’est un restaurant de famille. Pas d’alcool et vous pouvez vous asseoir dans la salle non-fumeur, si vous préférez.
— Votre invitation paraît irrésistible, Melinda.
— Pour ne rien vous cacher, j’ai une autre raison. Je désire voir votre maison. Je n’y suis jamais entrée. Les Klingenschoen et les Goodwinter n’étaient pas sur le même plan, socialement parlant et je brûle de curiosité. Pouvez-vous me retrouver chez Otto à sept heures ? Je réserverai une table.
À l’heure dite, Qwilleran garait sa voiture verte à consommation économique dans le parking bondé, quand Melinda arriva dans un break gris métallisé.
— Quand allez-vous acheter une Rolls plaqué or ? demanda-t-elle.
— Ai-je l’air d’un cheik ? Ne vous laissez pas abuser par la moustache.
— Vous avez vraiment créé la sensation de l’année en proposant de distribuer vos revenus, dit-elle. La rumeur publique prétend que Pickax va être rebaptisé Pickqwill. Vous allez avoir toutes les femmes du Comté de Moose à vos trousses, mais n’oubliez pas que je vous ai connu la première !
Otto’s Tasty occupait la place d’un ancien hangar, dans le quartier industriel de Pickax. La moquette tachée faisait penser à de vieilles couvertures de l’armée. De longues tables étaient couvertes de papier blanc. La lumière était éblouissante, le bruit infernal. Des centaines de clients se pressaient là pour avoir une table.
Au milieu de la salle s’élevait un véritable autel au dieu de la gloutonnerie. Il y avait d’énormes soupières, des saladiers de laitues flétries, des montagnes de poulets frits, de poissons fumés, et une table de desserts qui ressemblait à une mer de crème fouettée.
— Venez-vous souvent ici ? demanda Qwilleran.
— Seulement quand j’invite des snobs prétentieux.
Les clients pressés se ravitaillaient eux-mêmes au buffet, mais Melinda insista pour être servie à table.
— J’imagine que vos cousins notaires ne sont pas clients assidus de ce restaurant.
Ce fut le moment où il raconta la rencontre avec Mrs. Cobb.
— Pénélope a paru un peu interloquée en apprenant que Mrs. Cobb occuperait l’appartement français et que j’allais m’installer au-dessus du garage.
Les yeux verts de Melinda brillèrent d’amusement.
— Elle a probablement éprouvé un grand choc. Elle et Alex sont les derniers de la ligne dure des Goodwinter snobs. Ils se considèrent comme la branche supérieure de la famille. Savez-vous que c’est Penny qui est la tête pensante ? Alex n’est qu’un grand bêta pontifiant, bouffi d’orgueil et de préjugés ; pourtant elle s’efface toujours devant lui, comme s’il était le cerveau de la famille.
— C’est un bel homme. S’occupe-t-il de politique ? Il me semble qu’il va bien souvent à Washington ?
— En fait, voici ce que je pense : il y a beaucoup de fortunes dans le Comté de Moose et Alex organise des campagnes de donations pour de nobles causes. Il aime se donner de l’importance et espère que cela lui apportera une certaine influence au Capitole et dans les milieux mondains de Washington. Avez-vous rencontré d’autres Goodwinter ?
— Eh bien, Junior, au journal. C’est un gosse brillant et il fera un bon journaliste, mais il végété au Picayune. On dirait un quotidien du siècle dernier. Je lui ai dit qu’il devrait faire disparaître les annonces de la première page.
— J’ai entendu dire que cousine Amanda va redécorer votre nouvel appartement. Vous a-t-elle passé la brosse à reluire ou vous a-t-elle qualifié d’un mot de douze lettres ?
— Je ne comprends pas comment cette femme peut faire des affaires. C’est un véritable hérisson.
— Elle a une clientèle forcée. Il n’y a pas d’autres décoratrices à moins de cinq cents kilomètres.
Ils pouvaient parler librement. Le box dans lequel ils étaient installés formait comme un îlot au milieu du tumulte de la salle. Les conversations des nombreux dîneurs et les cris des enfants étaient couverts par les allées et venues des clients qui se dérangeaient pour aller au buffet.
Le serveur qui s’occupait d’eux était déférent. Melinda n’était pas seulement une Goodwinter, elle était médecin. Il apporta une chandelle qu’il alluma et posa sur la table. C’était une chandelle rouge dans un verre en cristal, vestige des fêtes de Noël, sans doute. Il persuada le cuisinier de servir une grillade, sans être panée et trouva une salade verte convenablement assaisonnée.
Qwilleran demanda :
— J’aimerais que vous m’expliquiez la mystique des Goodwinter ?
— C’est simple. Nous sommes ici depuis cinq générations. Le grand-père de mon grand-père était ingénieur. Ses quatre fils ont fait fortune dans les mines. La plupart des spéculateurs de l’époque sont allés vivre à l’étranger, afin que leurs filles puissent épouser des nobles titrés. Mais les Goodwinter sont restés ici et ont fait leur chemin dans les affaires ou dans les professions libérales.
— Il est regrettable qu’aucun d’eux n’ait ouvert un bon restaurant. N’y a-t-il jamais eu de mouton noir dans la famille ?
— À l’occasion, mais on a persuadé chacun d’eux d’émigrer au Mexique ou de changer de nom.
— Pour le changer en Mull, par exemple.
Milanda lui jeta un regard interrogateur.
— Oh ! Vous avez entendu parler des Mull. Ce fût un malheureux problème social. Ils ont travaillé dans les mines, il y a cent ans et leurs descendants vivent de l’assistance publique, depuis trois générations. Ils manquaient de motivation. Aucun ne poursuivait d’études et ensuite ils s’étonnaient de ne pas trouver de travail.
— D’où venaient-ils, à l’origine ?
— Je l’ignore, mais ils étaient mineurs à l’époque où la paie était d’un dollar et demi par jour. Ils travaillaient avec une bougie sur leur casque et devaient l’acheter à la compagnie. Les mineurs étaient exploités autant par la compagnie que par le saloon. Vous trouvez des récits de cette époque à la Bibliothèque municipale.
— Aucun des Mull n’a-t-il jamais cherché à secouer le joug ?
— Les jeunes quittaient souvent la ville et on n’entendait plus parlé d’eux. Personne ne s’en souciait. Il y a beaucoup de pauvreté et de chômage ici, ainsi que beaucoup de richesse héritée. Avez-vous remarqué les cachemires aux magasins Scottie ? et la taille des diamants à la bijouterie de Jim ? Le Comté de Moose compte aussi plus d’avions privés par habitant qu’aucun autre comté de l’État.
— Pour quelle raison s’en sert-on ?
— En grande partie par convenance personnelle. Les lignes commerciales obligent à des changements. Papa pilotait son propre avion, avant de devenir diabétique. Les Lanspeak en ont deux, celui de Monsieur et celui de Madame.
Melinda soudoya le serveur pour avoir des fruits frais. Après le café, Qwilleran déclara :
— Allons chez moi. J’aimerais vous montrer les graffitis.
Melinda rougit de plaisir et battit des mains.
Ils conduisirent chacun leur voiture jusqu’à la Résidence K et elle demanda si elle pouvait garer la sienne dans le garage :
— Si l’on voyait ma voiture dans l’allée, les gens jaseraient.
— Melinda, ne l’avez-vous pas appris, nous sommes dans le dernier quart du vingtième siècle ?
— Oui, mais nous sommes à Pickax.
Qwilleran escorta son invitée dans les appartements des domestiques et elle se trouva devant cette jungle de pâquerettes gigantesques.
— Oh ! Seigneur ! C’est prodigieux ! Qui a fait cela ?
— Une ancienne femme de chambre. Une des Mull. Elle a travaillé chez Amanda, avant de venir ici.
— Oh ! celle-là ! Je suppose qu’elle a été la femme-catastrophe de l’atelier. Amanda l’a renvoyée pour chapardage.
— Elle a quitté la ville après avoir exécuté ces fresques. J’espère qu’elle a trouvé un moyen d’utiliser son talent.
— C’est vraiment fantastique. Il est difficile de croire que c’est Daisy Mull qui a peint ça !
La mélodie traversa à nouveau l’esprit de Qwilleran et il se demanda s’il devait en parler. Il avait déjà fait allusion, devant Melinda, à l’extraordinaire don de perception de Koko, mais un chat jouant du piano paraissait un concept trop radical à faire partager, même à une femme médecin large d’esprit.
— Vous n’avez encore jamais rencontré Koko et Yom Yom, dit-il, allons à la maison.
Lorsqu’il fit entrer la jeune femme dans le hall immense, elle ouvrit des yeux pleins d’admiration.
— Je n’avais aucune idée que les Klingenschoen possédaient un intérieur aussi fabuleux.
— Pénélope le savait. Ne vous en a-t-elle jamais parlé ?
— Non. Elle considérait que c’était du commérage.
— La console en bois de rose est pur Louis XV, dit Qwilleran, avec autorité. La pendule est une Burnap. Koko est généralement assis dans l’escalier pour surveiller les visiteurs, mais c’est apparemment son jour de sortie.
Melinda commenta tout ce qu’elle voyait. Les plafonds, les statues d’Adam et Eve, grandeur nature, au solarium, avaient une pose provoquée par une déficience en calcium, déclara-t-elle. Les chiens en porcelaine du Strafordshire du petit salon étaient de bons exemples de strabisme divergent.
— Voulez-vous voir le quartier de service ? demanda Qwilleran. Les chats traînent souvent dans la cuisine.
En fait, Yom Yom paressait sur son coussin bleu, en haut du réfrigérateur et Melinda caressa sa fourrure avec admiration en disant :
— Elle est plus douce que de l’hermine. Cependant, l’absence de Koko commençait à se faire remarquer.
— Il est peut-être en haut, couché au milieu d’un lit à baldaquin du XVIIIe siècle, dit Qwilleran. Il est plus snob que moi.
Tandis qu’il cherchait le chat, Melinda inspecta les appartements, français, Biedermeier, Empire et Chippendale. Koko n’était nulle part. Qwilleran manifesta une certaine nervosité.
— Je ne sais pas où il peut être. Vérifions la bibliothèque. Il aime dormir sur des étagères de livres.
Il descendit en courant, suivi par Melinda, mais il n’y avait pas de signe du chat dans aucun de ses endroits de prédilection, ni derrière les biographies, ni entre les volumes de Shakespeare, ni au-dessus de l’atlas.
— Alors, il est au sous-sol.
Le pub anglais avait été importé de Londres, pièce par pièce et jusqu’aux lambris qui garnissaient les murs. C’était une salle obscure. Ils donnèrent de la lumière et cherchèrent derrière le bar.
Pas de Koko !