UNE SORTE DE PÈLERINAGE AUSSI

Trois quarts de siècle d’existence ont suffi au Tour de France pour créer et exalter une géographie privilégiée qui lui est propre. À travers les modifications qui, d’une année sur l’autre, peuvent affecter l’itinéraire, on retrouve la permanence de quelques hauts lieux. Ils donnent à l’épreuve une quatrième dimension qui se situe dans le temps et contribuent à fonder une sorte de classicisme. On ne franchit pas le Tourmalet sans évoquer la figure rigoureuse du grand Eugène Christophe : en 1913, alors qu’il vient de passer en seconde position au sommet du col, il brise la fourche de sa bicyclette, accomplit une quinzaine de kilomètres à pied, pénètre chez un maréchal-ferrant de Sainte-Marie-de-Campan où il passe deux heures à braser le métal devant la forge et l’enclume… De même, on ne traverse pas les plaines du Roussillon sans identifier le platane contre lequel vint s’affaler le coureur algérien Abdel-Kader Zaaf, victime de l’enthousiasme généreux des vignerons : échappé depuis la matinée sous une touffeur accablante, il absorbe tout le liquide qu’on lui tend, en l’occurrence un vin lourd qu’il n’a jamais goûté ; à la fin, il s’écroule, endormi, et quand on le réveille, prend la route en sens inverse, hagard, titubant, jusqu’à ce que l’on parvienne à le maîtriser (une autre version veut que les vignerons, n’ayant rien d’autre à leur disposition, aient simplement aspergé le coureur défaillant)… Dans l’Aubisque, on se montre du doigt le ravin où Wim van Est, alors porteur du maillot jaune, fit un plongeon de cinquante mètres sans se rompre les os. Coïncidence fatale, l’année suivante, au même endroit, Guy Buchaille disparaît sans trop de dommages dans le même gouffre…

Ainsi, peu à peu, chaque détour de la route, chaque lacet de la montagne finit par appeler l’écho d’un exploit et la figure d’un homme. Une nouvelle carte de France se dessine à l’intérieur de l’autre, dont les provinces sont aux couleurs des champions qui s’y sont illustrés, qui les ont illustrées. La mémoire des Anciens, fidèles et fervents, ne serait peut-être pas hostile à ce que ces champs de bataille soient baptisés du nom du rouleur ou du grimpeur qui a trouvé là l’occasion de s’accomplir. Des Vosges aux Pyrénées, sans oublier le Massif central et l’Enfer du Nord, nous verrions s’ouvrir des boulevards Louison Bobet, des avenues du Président Jacques Anquetil, des cours Raymond Poulidor. Mais le meilleur est sans doute encore d’attacher sa réputation à la conquête d’une victoire d’étape.