LE TOUR DES MIRACLES

Et puis, brusquement, la camionnette s’arrêta, la porte s’ouvrit à deux battants et Hans Hollenstein comprit qu’il allait avoir un compagnon de fortune. L’espace d’un éclair, il pensa : « Mon Dieu, faites que ce ne soit pas un Portugais, ou un Espagnol, ou même un Français. Faites que ce soit un…» Mais l’énormité du blasphème l’arrêta.

Pourtant, c’était effectivement un autre Suisse qui venait le rejoindre, en la personne de Fausto Luratti, un garçon fin et brun, couvert de sang, que l’ambulance n’allait pas tarder à lui ravir quelques instants plus tard.

Depuis le départ de cette étape mieux verrouillée qu’un coffre-fort, où aucune échappée ne réussissait à se développer sur plus de cent mètres et où il était plus facile de perdre du terrain que d’en gagner, Fausto Luratti imposait en queue de peloton son image frileusement voûtée. Par moments, il se trouvait contraint de décrocher et se laissait glisser au-delà des voitures. L’instant d’après, il réapparaissait à la faveur d’un de ces soubresauts qui animent la caravane et il reprenait, derrière ses camarades, la position du post-scriptum qu’on rajoute à une lettre un peu trop hermétique pour en éclairer le sens.

La signification que prenait la présence de Fausto Luratti dans cette course menée par cent trente animaux-machines était de lui conférer une dimension plus humaine, celle du calvaire et des petites sueurs d’angoisse. Son jeune visage, promis au sourire et subitement ravagé, son mollet déjà recouvert d’un énorme emplâtre qui lui faisait la jambe gainée de rose d’un garde pontifical (un Suisse justement), son coude emmailloté jusqu’à l’épaule, il donnait à éprouver certaines limites de l’état pédalant Enfin, Rik van Looy, deux fois champion du monde, se retrouvait à son côté, partageant sensiblement le même désarroi, à cette nuance près que le naufrage de Rik van Looy appelait une attention et une commisération quasi officielles. Ce voisinage prestigieux reléguait un peu le destin de Fausto Luratti et, au fil de la trajectoire, s’accréditait l’allégorie du soldat inconnu souffrant les affres dans l’ombre du héros malheureux.

Néanmoins, tous les hommes sont égaux au regard du médecin, et si ces exquis pilleurs d’épaves que sont les photographes épiaient surtout la catastrophe Van Looy, le docteur Dumas, penchant un buste de centaure prolongé par une voiture, consacrait une sollicitude de tous les instants au plus obscur des deux coureurs. Il prit la décision de l’arrêter.

On ne dira jamais assez ce qu’a d’exceptionnel cette médecine d’urgence, qui implique un diagnostic éclair sur le bord de la route envahie par des hordes vrombissantes et que perturbent des scrupules contradictoires : empêcher un blessé de continuer, c’est risquer de le léser professionnellement ; le laisser continuer, c’est risquer de le léser organiquement ; prendre le temps de la réflexion, c’est le vouer à un retard irréparable. C’est donc sous le régime de la haute surveillance qu’un coureur atteint dans ses œuvres vives doit être suivi.

Cette surveillance ne se relâchera pas à l’étape où il sera éventuellement dirigé sur le plus proche ou le plus adapté des hôpitaux afin d’y subir des examens. La question sera alors de savoir si le blessé, ou le malade, qui a réussi à terminer la veille, est en mesure de repartir le lendemain, dans la perspective d’une épreuve au long cours, que sa continuité même amène à voir les drames se dilater ou se résorber, d’un jour sur l’autre. Il me souvient qu’à Bordeaux, un conseil de guerre réunissant les médecins et les organisateurs, conseil de famille plutôt, consacra la journée de repos à débattre si le pauvre Gérard Saint, atteint d’une fracture du rocher, pouvait reprendre le départ, selon ses aspirations les plus chères. Aujourd’hui, le docteur Miserez et son équipe, après sept heures de chemin occupées à prodiguer des soins en voltige, ont à débattre de semblables problèmes fort avant dans la nuit. Ils font le Tour… du cadran.

Nous sommes loin de l’époque où le service de santé du Tour se réduisait à un brave toubib du style colonial, qui se contentait d’esquisser une tournée des chambres, un tube d’aspirine à la main. Désormais, une ambulance équipée d’un bloc de réanimation, la voiture du médecin-chef sur la course, flanqué d’un autre médecin sur une moto de liaison, un hélicoptère un peu partout et un camion de radiographie sur la ligne d’arrivée sont là pour étayer l’énergie et le courage effarants des cyclistes routièrs.

À tout moment, les grandeurs de leur condition laissent transparaître ses terribles servitudes. Le Tour nous délivre parfois, au grand jour, une procession oblitérée par les pansements, hachurée par les appels au praticien, dont l’ardeur inlassable ne sait plus où donner de la seringue. Le peloton offre l’image d’une salle commune à l’heure de la visite. Naguère, sur la route de Belfort, nous avons assisté à un de ces exploits marginaux qui contribuent à la légende de la course : celui de René Grenier. Équipier d’une formation qui était la dernière au classement par équipes et abritait par surcroît la « lanterne rouge » de l’épreuve, René Grenier devait subir à Belfort une sérieuse intervention chirurgicale prévisible et prévue. Le moindre d’entre nous eût abordé cette journée capitale avec une certaine angoisse et tous les ménagements d’usage. Notre homme l’employa à parcourir 213 kilomètres à bicyclette, à franchir trois cols, couronnés par l’ascension du ballon d’Alsace, vétéran des difficultés de ce genre et épouvantail des années 1900. Il termina soixante-quinzième d’une étape difficultueuse, menée à l’allure pénible qu’imposait le relief, ce qui a dû l’amener avec quelque retard sur la table d’opération autour de laquelle on se bousculait, mais plaide pour la volonté, à la limite de l’inconscience, qui habite ces êtres, surtout lorsqu’ils sont plutôt méconnus et ne chantent leurs mérites qu’à leur propre bonnet.

Un instant, comme une ambulance civile remontait la course, nous crûmes lire dans ses yeux une certaine concupiscence, mais il détourna son regard, reprit le guidon par en dessous et continua à pédaler vers l’hôpital… Cependant, Bernard Thévenet l’avait emporté au sommet du ballon d’Alsace. Le contraste et la disproportion allaient-ils être trop grands entre tant de splendeurs et tant de misères ? Pas du tout. À peine avait-il mis pied à terre que Bernard Thévenet, pour s’y faire radiographier les reins, s’était précipité, lui aussi, vers l’hôpital où René Grenier, qui avait chassé toute la journée, parvint enfin à le rejoindre.