LE MONSTRE
La bête fendait le désert de sable comme un bateau fend une mer démontée. Elle semblait n’avoir que deux pattes au lieu de quatre. Celles qui se trouvaient du côté de Bony se soulevaient du sol au même instant, et quand elles se posaient, les autres disparaissaient. Le corps était marron foncé sur le dos, marron clair près des pattes. La tête était baissée et donnait l’impression d’une nature extrêmement vicieuse.
Bony essaya de contourner George à la hâte, mais le chameau bougea et l’empêcha d’attraper la carabine. Quand Bony se retourna, il vit le Monstre foncer sur lui.
Avec une rapidité étonnante, l’animal s’arrêta dans une glissade et souffla au visage de Bony. Il émit un long gémissement, aigu, un gargouillis, qui semblait envelopper Bony et ses deux chameaux, les séparant du reste du monde, plongé dans une paix somnolente. Poussé davantage par l’instinct du chamelier que par la logique, Bony lança la nouvelle lanière nasale autour du museau de la bête, attrapa l’autre extrémité de la corde et tira vers le bas.
— Couché ! Couché ! hurla-t-il en tirant violemment sur la corde.
Le Monstre rentra sa luette saillante et l’éclair de haine disparut de ses yeux. Il s’affaissa sur les genoux, replia ses pattes arrière et les ramena sous son ventre. Il releva brusquement la tête et fit remonter le bol alimentaire dans son long cou, le mastiquant presque furieusement.
Bony entendit des grognements derrière lui et sut que ses deux chameaux avaient également obéi à l’ordre de se coucher. Le choc le fit trembler mais il comprit que la peur avait reflué vers le lointain mirage.
— Ça alors ! Tu te rends compte ! dit-il au Monstre du lac Frome. J’ai de la chance, et toi aussi, parce que si j’avais pu attraper la carabine, tu serais couché pour de bon. Mince, je crois que tout ce que tu voulais, c’était de la compagnie et de la gentillesse. On t’a maltraité, rejeté, tiré dessus, on a fait de toi un Ismaël national. Bon, nous allons aviser. Tu as perdu ton anneau nasal. Je vais donc te fabriquer une bride en attendant de pouvoir t’attacher à un arbre pour t’en fixer un autre, et je t’assure que si tu fais le malin, si tu attaques ou si tu te conduis mal, je te règle ton compte.
Le Monstre continua à ruminer. Il ne remua pas la tête pendant que les mains adroites de Bony confectionnaient une bride avec de la corde. Quand l’inspecteur s’appuya sur sa bosse, il ne frémit pas.
Bony alluma une cigarette et étudia la situation. Il n’avait pas besoin d’un troisième chameau, et les deux qu’il avait se tenaient tranquilles, tant que le manque d’eau ne les poussait pas à aller s’abreuver. Mais ce nouveau venu, qui n’appartenait certainement à personne, était un robuste jeune mâle, tandis que Vieux George était beaucoup trop âgé pour porter la charge qu’on lui imposait. Newton ne serait sans doute pas d’accord pour enrôler un nouveau chameau, surtout le Monstre, qui, à tort ou à raison, s’était acquis une réputation de tueur. Cependant, il ne s’y opposerait peut-être pas si on pouvait le dresser et lui faire porter un bât. Il y avait bien d’autres incertitudes, mais Bony décida de donner sa chance au Monstre.
Il était impossible de savoir comment il allait se comporter une fois seul, mais Bony devait se risquer à l’abandonner un instant pour récupérer sa carabine et charger les bidons sur Vieux George. Il s’éloigna de la bosse et attrapa la carabine. Le Monstre continua à ruminer avec une immense satisfaction. Une fois les bidons chargés, Vieux George se vit attribuer une nouvelle lanière nasale et dut se relever. Rosie l’imita alors. L’extrémité de la lanière de George fut fixée à l’arrière de la selle de monte. Le Monstre se releva sans hâte, ruminant toujours, et Bony attacha la corde qui pendait de sa bride au chargement de George. Son comportement fut parfait pendant tout le trajet jusqu’au camp où Bony avait l’intention de s’installer pour la nuit.
Il fit agenouiller les chameaux à l’endroit où il avait campé avec Aiguille Kent, déchargea, fit relever les bêtes et les entrava. Il avait des liens et des chaînes de rechange, et il s’approcha donc du Monstre pour lui entraver les pattes avant.
C’était ce qu’il y avait de plus dangereux quand on ne connaissait pas l’animal. Il fallait se baisser juste devant les grosses pattes à pelotes, armées de grosses griffes. L’homme était alors à la merci du chameau, qui pouvait le frapper, ou le mordre, et l’estropier. Et dans un isolement aussi complet, ces blessures pouvaient se révéler fatales.
Le Monstre était debout. Il était inutile de tergiverser. Bony posa la main sur l’épaule de l’animal, la descendit jusqu’à la patte et se baissa, de sorte que le chameau se trouvait au-dessus de lui. Il tendit la main pour passer une courroie autour de la patte la plus éloignée, et finalement, plaça l’autre courroie autour de la patte la plus proche. Le Monstre ne bougea pas une seule fois.
— Eh bien, je dois dire que tu es un parfait gentleman ! remarqua Bony en s’écartant de lui. On pourrait croire que tu as porté un chargement toute la journée et non que tu sillonnes la moitié est de l’Australie-Méridionale depuis des mois, peut-être des années. Mais n’oublie jamais que si tu me joues un tour, je ne te louperai pas.
Le Monstre se trouvait près des deux chameaux quand Bony alla les chercher, et il suivit George jusqu’au camp. Là, Bony le fit baisser contre un arbre solide pour lui infliger l’ultime indignité. Avec de la corde, il plaqua la tête du Monstre contre le tronc et de ses doigts agiles, il lui enfonça un nouvel anneau dans la narine, le glissant dans le trou percé à cet effet. Le Monstre se contenta de montrer sa luette en guise de réprobation, et fut bientôt détaché de l’arbre.
Maintenant bien harnaché et placé en queue de caravane, le Monstre ne posa pas le moindre problème. Tout en travaillant au sommet des dunes, Bony le garda à l’œil toute la journée. Les jours suivants, il ne s’inquiéta plus. Le Monstre ne semblait nourrir aucune mauvaise intention à son égard.
En début d’après-midi, alors que Bony travaillait du côté ouest de la clôture, en Australie-Méridionale, il vit trois cavaliers approcher et une minute plus tard, il se rendit compte que l’un d’eux était blanc. C’était Levvey, le directeur de l’exploitation de Lac Frome.
Les deux aborigènes qui l’accompagnaient restèrent en arrière lorsque Levvey s’avança vers Bony. Il avait des yeux petits mais un regard qui ne faiblissait pas et, comme toujours, un léger sourire étirait ses lèvres épaisses.
— ’Jour, Ed. Vous avez vu du bétail par ici ?
— Pas depuis quelque temps, répondit Bony en attrapant sa boîte à tabac et son papier à rouler.
Levvey mit pied à terre et l’imita.
— Et au forage, quand vous y êtes allé ?
— Je n’en ai pas vu. J’y suis allé il y a quatre jours.
— Les bêtes sont peut-être un peu plus au sud. Je veux les ramener à l’ouest.
Des yeux bleus jaugèrent le travailleur.
— Comment ça va, le boulot ?
— C’est pas trop dur. J’ai largement de quoi m’occuper.
A travers le grillage, Levvey regarda les trois chameaux au repos, mais ne fit pas de commentaire sur le troisième. Il s’attardait, adossé à un piquet. Il n’avait pas l’air différent de Newton ou de Bony. Il souriait facilement et semblait prendre la vie du bon côté.
— C’est quand même pas un boulot intéressant, ce nettoyage de clôture, dit-il, et Bony attendait de voir ce qui allait suivre. Chaque coup de vent vous fait bosser comme un malade. La solitude vous rend dingue. Si vous voulez changer de travail, venez me trouver. Vous vous êtes déjà occupé de bétail ?
— Pas mal, au cours de ma vie. Comme vous dites, ce boulot est dur après un coup de vent, mais la paye est bonne et je n’ai pas l’intention de le faire trop longtemps.
— Réfléchissez-y, Ed. Je suis obligé d’employer des abos, et ils se fatiguent trop vite. J’aurais bien besoin d’un homme de votre trempe. Mais ne dites pas à Newton que je vous en ai parlé. En ce moment, entre le Monstre de Frome, s’il existe bien, ce dont je doute, et les professeurs qui se font assassiner, il faut faire avancer les abos à coups de pied dans le derrière tellement ils ont peur.
— C’était peut-être un accident… je veux dire, pour le professeur.
— Un accident ! Je n’y avais jamais pensé. (Levvey jeta son mégot et se roula une autre cigarette.) Comment est-ce que vous arrivez à cette conclusion ?
— Eh bien, est-ce que Cube n’a pas failli se faire tuer par un abo ? Newton m’a dit qu’un peu plus, il y passait.
— Oui, c’est vrai. On en parlait et on se disait qu’ils pouvaient se procurer des armes bien trop facilement, quand on y réfléchit. J’ai dit à l’un de mes abos que s’il faisait pas attention, j’lui retirerais son fusil. Un bâtard irresponsable. Maidstone a très bien pu être tué accidentellement. Apparemment, y avait aucune raison de lui tirer dessus. On lui a rien volé.
Levvey ne semblait pas pressé de s’en aller. Bony dit :
— J’étais à Broken Hill quand ça s’est passé. Les journaux ne parlaient que de ça. La police ne pensait pas que c’était un accident, mais qu’est-ce que ça pouvait être d’autre ?
— Quoi d’autre, comme vous dites, Ed. Les gens ne se font pas assassiner sans raison, et y avait aucune raison à ce meurtre. Vous avez déjà travaillé pour la police ?
— J’ai été traqueur deux ou trois fois. J’aurais pu le rester, mais je ne tiens pas en place. Les abos n’ont pas réussi à trouver quoi que ce soit dans l’affaire de meurtre, hein ?
— Non, ils n’ont pas relevé de traces d’homme autour du forage, sauf celles de Maidstone. Mince alors ! Si ça s’trouve, c’était un accident.
Pour être juste, c’est vrai que les abos n’ont pas eu beaucoup de temps avant que le vent arrive et s’mette à tout effacer, même les traces de bétail.
— C’est une histoire intéressante.
— Et comment ! reconnut Levvey. Bon, j’ferais mieux d’y aller. D’après vous, quand c’est que vous allez croiser Newton ?
— Je ne pourrais pas vous le dire.
— Bien entendu, Ed. Bon, en tout cas, si vous voulez du travail, faites-le-moi savoir. Ma femme cuisine bien. J’vous donnerai un bon logement.
Levvey monta en selle, fit un signe de tête, agita la main et s’éloigna avec sa suite. Bony avait terminé son travail à cet endroit. Il escalada la clôture, fit relever ses chameaux somnolents, et se dirigea lui aussi vers le sud.
Il se posait des questions sur Jack Levvey. C’était un broussard typique. Il avait grimpé à la force du poignet. Il devait connaître son boulot et savoir s’y prendre pour diriger une bande d’aborigènes. Il devait être capable de chercher des traces, aussi bien qu’eux, mais le rapport de police ne précisait pas s’il en avait cherché sur les lieux du crime. Probablement pas, pour ne pas perdre la face devant le commandant Joyce.
Levvey avait accepté l’hypothèse de l’accident en trouvant qu’elle collait bien aux faits dont il avait connaissance, et Bony commençait à envisager sérieusement cette possibilité. Si les aborigènes n’avaient pas trouvé les traces d’un homme entre la clôture et le lac du forage, ça voulait peut-être réellement dire qu’il n’y en avait pas. Le coup de feu pouvait avoir été tiré à l’est du portail du Kilomètre Seize, soit par un aborigène, soit par Cube ou Aiguille Kent. L’un des deux derniers pouvait avoir visé à travers le grillage, et ensuite, pour éviter de laisser des empreintes autour du lac ou près de la victime, il était allé chercher de l’eau au Forage N° 9, s’enfonçant de plusieurs kilomètres en Nouvelle-Galles du Sud.
Cube ne pouvait pas être rayé de la liste des suspects, même si on savait qu’il possédait une Savage. Il pouvait en effet avoir une Winchester dans son équipement, le contraire n’était pas prouvé. La théorie de l’accident devrait donc être mise à l’épreuve.
Travaillant tout en progressant vers le sud, Bony croisa finalement la route qui menait à la maison d’habitation de Quinambie. Il la dépassa et une fois installé à la limite sud de sa section, il rencontra Cube et sa tribu, qui se dirigeaient vers le hangar en joncs, plus au nord.
Cube le salua d’un :
— Comment ça va, Ed ?
— Pas mal du tout. J’ai eu pas mal de boulot après la tempête, mais le mont Everest n’a pas été abîmé.
Cube et ceux qui l’accompagnaient s’intéressaient énormément au Monstre.
— Il nous a rejoints au Forage N° 10 et a refusé de nous quitter, alors je l’ai emmené, dit Bony. Il est assez tranquille. A mon avis, il va mieux travailler que Vieux George, qui est un peu difficile quand il manque d’eau.
— C’est c’que j’ai dit au patron, affirma Cube tout en s’employant à découper une rondelle de tabac pour sa pipe. Il aurait dû mettre Vieux George à la retraite depuis des années. Levvey dit qu’il t’a vu. Que vous avez taillé une bavette.
Les yeux sombres étaient braqués sur Bony. Cube attendait de voir s’il allait être mis au courant de cette conversation.
Bony lâcha négligemment que Levvey cherchait à repousser du bétail vers l’ouest et s’en tint là. Les lubras continuèrent leur route avec les chameaux, remontant la section de Bony jusqu’à la route de Quinambie. L’une devait avoir la quarantaine, l’autre un peu plus de vingt ans. Les enfants partirent avec elles. Bony avait remarqué une carabine dans un étui en toile accroché à la selle d’un chameau et il devina qu’il s’agissait de la Savage si chère au cœur de son propriétaire.
Il remarqua également qu’en voyant approcher le groupe de Cube, le Monstre trahissait une agitation grandissante. Au début, Bony pensa que son comportement était dû à l’arrivée de chameaux inconnus. Il crut ensuite que c’était à cause des femmes. Bony avait déjà vu un chameau qui se conduisait bizarrement dès qu’il voyait un jupon, et un autre qui filait en apercevant un homme à cheval. Cube était en train de dire :
— Jack Levvey m’a dit que d’après toi, le meurtre pourrait être un accident. Il pense que tu as peut-être raison.
— Est-ce que tu n’as pas toi-même failli être tué, un jour ? demanda Bony.
— Et comment, Ed ! La balle est passée si près que j’I’ai entendue. Si jamais je rencontre le gars qui l’a tirée, je lui flanque une trempe.
Cube se mit à rire et Bony n’en vit pas la raison.
— On devrait pas permettre à ces fichus Noirs d’avoir une carabine, reprit-il. C’est c’que j’ai dit à Newton et il était d’accord avec moi.