UN ROI ET SON ESCORTE

Quelques jours après s’être entretenu avec le commandant Joyce et son régisseur, Bony s’attaqua pour la première fois aux broussailles. Le ciel blanchâtre avait annoncé le vent bien avant qu’il se lève. Il souffla du nord-ouest, puis vira à l’ouest en se faisant de plus en plus violent. Jusque-là, Bony avait été satisfait de sa section. La clôture était en effet exempte de toute mauvaise herbe et de tout débris, du haut en bas.

Le vent commença par arracher leurs vieilles feuilles aux eucalyptus et à taquiner les acacias, les plaquant au grillage, puis il alla ennuyer les broussailles mortes, arrachant de leur tiges des boules filigranées qu’il fit rouler par terre jusqu’à la clôture. Bientôt, elles formèrent une procession de plus d’un kilomètre, se collant au grillage, s’abattant sur lui, formant la base d’un mur de dentelle jaune, toujours plus haut.

Bony se trouvait dans la partie vallonnée, au sud des séries de dunes, et à l’aide de la fourche, il rejetait les broussailles par-dessus la clôture, en Nouvelle-Galles du Sud, où le vent les emportait. C’était une guerre perdue d’avance, car pendant qu’il avançait, derrière lui, les broussailles étaient plaquées contre la clôture. Finalement, il rendit les armes et emmena ses chameaux à l’abri d’un bosquet de livistonas7 . Là, il les déchargea, les libéra après les avoir entravés. Ils eurent cependant tôt fait de s’écrouler, croupe au vent.

Du côté abrité, les débris végétaux n’étaient pas emportés, mais une poussière rouge volait et le soleil lui-même devenait écarlate. On aurait dit que cette bande occidentale de la Nouvelle-Galles du Sud se trouvait sous un barrage qui ne cessait de déverser son eau. Heure après heure, les broussailles volèrent devant Bony. Quand il regardait en direction de la clôture, il ne voyait rien qu’un mur jaune au-dessus duquel voguaient d’énormes masses enchevêtrées, dont certaines venaient frapper son arbre ou la croupe des animaux agenouillés. Le vent continua à souffler pendant le reste de la journée et une bonne partie de la nuit.

Avant le jour, le vent tomba et la clochette indiqua que les chameaux étaient debout, en train de se nourrir. A l’aube, Bony s’extirpa de sa bâche chargée de sable, alluma un feu et fit bouillir de l’eau pour le thé.

A l’ouest, ce qui paraissait tout d’abord une sombre masse de sable se révéla être une gigantesque marée d’herbe. Tout la besogne que Cube et Bony avaient abattue se trouvait maintenant réduite à néant.

Toute la journée, Bony balança des broussailles en Nouvelle-Galles du Sud. Le lendemain, il lui fallut emmener ses chameaux s’abreuver et en revenant, il rassembla les débris en un tas qu’il brûla. Quand Newton arriva, il avait nettoyé plus de trois kilomètres de clôture.

— Alors, le boulot vous plaît ? demanda le barbu, ses yeux marron foncé pétillant d’humour.

— Je ne crois pas que je vais l’aimer, trancha Bony. Dans quel état est la clôture, au sud de ma section ?

— Pas trop lamentable. Les choses ne peuvent plus beaucoup empirer. Bien sûr, l’Everest pourrait être enterré ou avoir son sommet arraché. Où en sont vos bêtes, avec l’eau ?

— Elles ont bien bu avant-hier.

— Alors, je vais camper avec vous cette nuit.

Au coucher du soleil, Bony s’arrêta de travailler et rejoignit Newton, qui était en train de faire cuire une galette. Ensemble, ils firent bouillir de la viande salée pour le lendemain et dînèrent de viande froide et de pommes de terre. Ils parlèrent du possible vol de bétail et Newton dit que si des bœufs avaient été volés, ils n’étaient pas passés par un portail de sa clôture.

— J’ai pensé que je ferais mieux de signaler ça à mon commissaire. Et comme il y avait des choses dont je voulais parler avec Joyce, je suis allé à la maison d’habitation, l’autre jour, en prétextant un mal au ventre. Je lui ai appris qui j’étais et il m’a assez volontiers aidé. Tout comme son régisseur… avec lui, j’ai dû tenter ma chance. Il y a toutefois un point que je n’ai pas éclairci. L’un des abos qui accompagnaient le régisseur, quand il a découvert le corps, s’appelle Frankie Trou de Poteau. Savez-vous qui était l’autre ?

— Oui, Charlie le Dingue.

— Charlie le Dingue est le sorcier local, hein ?

— C’est bien ça, Ed.

— J’ai également entendu dire, par un des employés, qu’Aiguille Kent avait une imagination débordante. A votre avis, il a simplement inventé toute cette histoire de vol de bétail ?

— Possible. Aiguille imagine effectivement des choses. Je ne dis pas qu’il mente délibérément, mais il devrait s’arrêter de travailler sur la clôture et descendre à Broken Hill. Il ne va même plus à Quinambie chercher son ravitaillement et pendant des mois, il ne voit personne sauf moi.

— Je me suis débrouillé pour le rencontrer à l’extrémité nord de ma section. J’ai passé une journée avec lui.

Bony souleva le couvercle de son four de camping pour surveiller la cuisson de la galette.

— Aiguille a pu se tromper dans ses dates quand il a parlé de déplacement de troupeau. Il a pu s’imaginer qu’il avait entendu des entraves cliqueter. Il a insisté sur le fait qu’il ne parlerait pas de l’incident et m’a conseillé de ne pas tenir compte de ce qu’il m’avait dit, laissant entendre que ça lui avait échappé.

— Vous savez, je ne fais pas trop attention, avec lui, dit Newton. Je ne peux pas vraiment me fier à lui, même quand il me parle de son travail ou de je ne sais quoi. La seule chose qui plaide en sa faveur, au sujet du bétail, c’est qu’il y avait bel et bien des traces de bêtes en travers de la route quand Joyce est allé chercher Maidstone. Mais ça ne veut pas nécessairement dire que le bétail ait été emmené quelque part.

— Joyce ne savait pas au juste si on volait des bêtes ou non en ce moment. Aiguille m’a dit que ça arrivait de temps en temps.

— C’est plutôt Joyce que vous devriez croire.

— Et ce Charlie le Dingue, quel genre de type est-ce ? demanda Bony pour changer de sujet.

— Tout à fait ordinaire. Il travaille pour Quinambie quand l’exploitation a besoin d’aide avec le bétail. Le reste du temps, il ne fait rien.

— Il veille à ce que les autres abos se tiennent tranquilles, je suppose.

— C’est exact, Ed. Les Noirs d’ici ne sont pas très évolués. Ils sont plutôt isolés. Ils pratiquent leurs cérémonies rituelles au Forage N° 6, ils se bagarrent de temps en temps, mais ils ne posent pas de problème. Il y a eu deux meurtres il y a dix ou douze ans, et la police a dû les calmer, mais elle n’est pas arrivée à grand-chose avec eux.

— Personne n’avait été arrêté pour le meurtre ?

— Un type a été arrêté pour l’un des deux. Il en a pris pour trois ans. Depuis, ils se tiennent tous tranquilles.

— Et le sorcier, il est jeune ou vieux ?

— Je dirais qu’il a la cinquantaine. Moïse, le chef, doit avoir cent cinquante ans et il ne s’est jamais lavé de sa vie. Faites attention à l’endroit d’où vient le vent, si vous le rencontrez. Avant l’apparition du Monstre, ils rejoignaient les abos du lac Frome et partaient en virée là-bas. Apparemment, quand la clôture a été construite, ça a plus ou moins divisé la tribu, et les Noirs d’Australie-Méridionale ont élu leur propre chef. Vous connaissez bien les abos ?

— Très peu, mentit Bony. Je n’ai pas eu vraiment le temps de m’intéresser à eux. J’ai été élevé dans une mission et ensuite, je suis allé à l’université de Brisbane.

La conversation passa ensuite à des généralités, et le lendemain, Newton repartit vers le nord tandis que Bony se remettait au travail. Au milieu de l’après-midi, il eut un visiteur ; deux, en fait.

Il arrivèrent du nord, longeant la clôture, et il ne les vit pas à cause de la muraille de broussailles qu’il avait devant lui. Puis un cheval apparut avec un petit vieillard juché sur son dos. Un jeune gars avançait à côté de lui, à pied.

— Bonjour ! s’écria Bony, délaissant sa fourche pour se mettre à confectionner un simulacre de cigarette.

Le cavalier tira sur les rênes et s’arrêta en face de Bony, de l’autre côté du grillage. Le piéton s’immobilisa lui aussi. C’était un aborigène assez beau.

 

— Donne tabac, ordonna le vieillard.

D’un air songeur, Bony lui en passa une pincée à travers le grillage.

— Le vieux Moïse ne parle pas l’anglais, déclara le jeune homme. Tu peux m’offrir une cigarette ?

Bony passa une deuxième pincée de tabac et du papier à rouler. Ils avaient des allumettes. Le jeune homme dit :

— On cherche un cheval. Tu as vu des traces, vers le sud ?

— Non. Comment t’appelles-tu ?

— Frankie Trou de Poteau. Je travaille à Quinambie et je suis en congé. J’ai entendu parler de toi. Tu es Ed Bonnay.

Moïse marmonna quelque chose. Frankie Trou de Poteau sourit et traduisit :

— Moïse veut savoir si tu as entendu le Monstre ces temps-ci ?

— Non, je ne l’ai jamais entendu.

— Tu as vu ses traces ? demanda Frankie.

Bony secoua la tête.

— Je ne les reconnaîtrais pas. A quoi est-ce qu’il ressemble ?

— J’en sais rien.

Le jeune homme parla au chef et le vieillard marmonna, mastiqua le tabac pendant un moment, puis se remit à marmonner en désignant Bony.

— Le vieux veut savoir d’où tu viens, dit Frankie sans le moindre respect.

L’air grave, Bony retira sa chemise et son tricot, puis se tourna pour permettre à Moïse de voir les scarifications initiatiques sur son dos. Après quoi il se rhabilla et demanda à Frankie Trou de Poteau si le chef était maintenant renseigné.

La question lui ayant été traduite, le chef secoua énergiquement sa tête chenue et réclama à nouveau du tabac. Bony dit qu’il n’en avait presque plus. Moïse sortit alors une belle carotte et la passa à son compagnon pour qu’il lui en coupe une chique, car il n’avait lui-même plus de dents.

— C’est un rusé, observa Bony. Dis-lui que je viens du nord du Queensland, bien qu’il ne sache sûrement pas où c’est.

Sans prévenir, le chef détourna son cheval de la clôture et les deux hommes s’en allèrent vers le nord-est. Un plaisant interlude, qui n’était peut-être pas dénué de signification, pensa Bony avant de se remettre au travail.

Au coucher du soleil, il alla chercher ses chameaux et s’aperçut qu’ils s’étaient éloignés de plus d’un kilomètre et demi. Il les ramena au camp et donna à Vieux George l’eau de sa toilette pour le faire tenir jusqu’au lendemain matin. George se dirigeait en effet vers un forage quand il l’avait rattrapé. Deux jours plus tard, il les emmena au Forage N° 9, le plus proche de son lieu de travail.

Le lac de ce forage n’était pas aussi grand que celui du N° 10. Bony attacha les chameaux en passant une corde autour de leurs pattes avant pliées, puis il fit le tour du lac. Il n’y avait pas de traces de bétail, ni la moindre trace de cheval. Moïse était venu de cette direction et s’était plus ou moins dirigé vers le Forage N° 9. Pourtant, ni lui ni Frankie Trou de Poteau n’avait fait le tour du lac pour vérifier si le cheval qu’ils cherchaient ne serait pas venu s’y abreuver. Cette histoire de cheval était par conséquent douteuse, ce qui voulait dire que Moïse avait eu un autre but en venant par ici. Bony se demanda s’il n’avait pas tout simplement eu envie de savoir à quoi il ressemblait.

Le vent récent avait effacé cette page du Livre de la Brousse et Bony n’y trouva rien d’intéressant concernant la halte de Maidstone. Obstiné, il décrivit un second cercle, cette fois à la lisière des broussailles, ce qui représentait un trajet d’un peu plus de deux kilomètres, délimité par de vastes espaces dénudés par le bétail.

La route empruntée par Maidstone arrivait devant la bouche du forage. Là, Bony retrouva effectivement une boîte d’allumettes vide, en partie enfouie dans le sable, au pied d’un arbre. Maidstone avait pu s’en débarrasser quand il s’était arrêté pour photographier le forage, ou c’était peut-être le régisseur, ou l’un de ses deux compagnons, qui l’avait jetée. Il n’y avait aucune trace d’un feu allumé pour faire bouillir de l’eau. Si Maidstone s’était attardé pour manger, le sable recouvrait maintenant les cendres.

Par pure routine, Bony empocha la boîte d’allumettes. La marque était différente de celle qui figurait sur la boîte qu’il avait lui-même achetée au magasin de Quinambie. C’était donc sans doute Maidstone qui l’avait jetée.

Le régisseur avait dit à la police que Maidstone avait allumé un feu pour préparer son déjeuner. Il en avait vu les cendres. Le vent les avait recouvertes de sable. Bony songea qu’il ferait bien de le vérifier. Il apporta donc le râteau et commença à ratisser le sol à l’entour, prêtant tout spécialement attention aux petits tas de sable. Il exhuma des débris d’arbre et, finalement, mit au jour les restes du feu de Maidstone. Il y avait là des traînées de sable noirci, les cendres ayant été emportées. Il y avait aussi des bouts de bâtons et les extrémités non consumées de grosses branches. Il s’agissait d’un feu très important, bien trop important pour faire seulement bouillir de l’eau dans un pot.

A la suite de cette découverte, Bony se posa plusieurs questions. Les restes attestaient l’ampleur et la durée de ce feu, qui semblait avoir brûlé toute la nuit.

On avait toujours cru que Maidstone s’était arrêté à ce forage pour prendre des photos, le jour même où il avait quitté Quinambie. Il y aurait fait bouillir de l’eau pour son déjeuner, puis se serait rendu au Forage N° 10. Or s’il avait passé la nuit ici, il n’avait pas dû atteindre le Forage N° 10 le 8 juin, mais le 9.

Bony repensa à ce que lui avait raconté Aiguille Kent au sujet du bétail. Aiguille avait dit qu’il campait à trois kilomètres au nord du portail, et qu’il avait entendu passer les bêtes vers deux heures du matin, le 10. Donc, les voleurs et le bétail devaient se trouver au Forage N° 10 au moment où Maidstone venait d’y arriver – et non pas vingt-quatre heures après sa mort, comme le laissaient entendre les rapports de police, ainsi que les tuyaux que lui avait donnés Kent !

Dans ce cas, il était possible que les voleurs aient eu quelque chose à voir avec le meurtre de Maidstone, même si l’absence de mobile rendait la chose improbable. Vraisemblablement, les voleurs avaient cependant quitté le Forage N° 10 avant l’arrivée de Maidstone, toutefois cette marge était maintenant bien mince.

Le volume des braises avait pu abuser le régisseur, mais pas les deux aborigènes qui l’accompagnaient. La question que se posait Bony était la suivante : pourquoi n’avaient-ils pas fait remarquer à leur patron que Maidstone avait certainement campé là dans la nuit du 8 juin ? Par paresse, peut-être. Ou peut-être n’avaient-ils pas été consultés par le régisseur, lui-même sûr que Maidstone avait parcouru davantage de kilomètres au cours de sa première journée et était déjà arrivé au Forage N° 10 le 8.

Avec le râteau, Bony recouvrit de sable le foyer, puis, avec une branche feuillue, il effaça les marques de râteau et ses propres traces. En retournant à la clôture, il était convaincu que les aborigènes avaient joué aux imbéciles. Ils savaient quelque chose de crucial sur le meurtre et on leur avait demandé de n’aider ni le régisseur ni la police.