3.
De tout pour faire un peuple
D'un financier
l'autre
Antoine Crozat appartenait à cette catégorie,
assez moderne, des hommes d'affaires qui ne s'obstinent pas dans
les entreprises déficitaires. Quand il fut persuadé, au
commencement de l'été 1717, que la Louisiane ne constituerait
jamais pour lui un domaine rentable, il décida de restituer à la
Couronne de France les privilèges qu'elle lui avait accordés cinq
ans plus tôt. Le bilan fourni par ses services expliquait sa
démission. En acceptant la suzeraineté de la colonie, il comptait
exploiter les mines de plomb, de fer et, peut-être, d'or dont
certains vantaient l'existence. Ces mines restaient introuvables et
le seul morceau de minerai de fer montré à l'agent de la Compagnie,
à Mobile, venait d'on ne sait où et avait été offert aux Indiens
Kaskaskia par des Espagnols ! Quant aux mines du pays des
Sioux, qui avaient autrefois donné un peu de plomb à Le Sueur,
elles étaient devenues inexploitables. Crozat avait aussi prévu de
commercer avec les Espagnols de Nouvelle-Espagne et de Veracruz. Or
on était sans nouvelles du démarcheur expédié au Mexique. Les
informateurs itinérants racontaient tantôt que Juchereau de
Saint-Denys avait été emprisonné, tantôt qu'ayant épousé la fille
d'un dignitaire espagnol il coulait des jours heureux au service de
Philippe V. Quand les représentants de Crozat en Louisiane
avaient envoyé à Veracruz un bateau chargé de plus d'un million de
livres de marchandises, les autorités s'étaient opposées à l'entrée
du navire dans le port et la cargaison avait été perdue. Les
Espagnols avaient d'ailleurs fait savoir qu'ils entendaient se
réserver l'exclusivité du commerce dans leurs colonies. On ne
pouvait donc espérer tirer de la Louisiane que de l'indigo, un peu
de tabac, de l'huile de noix, peut-être de la soie, des peaux de
castor, de chevreuil et de bison et la toison « des bœufs
appelés caribous [sic], dont la laine
aussi fine que celle de la vigogne est propre à faire des chapeaux
et des draps ». Pour un grand brasseur d'affaires, ces
bagatelles n'offraient que peu d'intérêt et Crozat clamait partout
qu'il avait jusque-là avancé trois cent mille livres, en pure
perte, à la colonie.
La vraie raison qui détermina le financier à se
désister fut ce que nous appellerions aujourd'hui un redressement
d'impôts. Louis XIV avait laissé les caisses vides et la
situation financière du pays relevait de la banqueroute. Pendant
les quatorze dernières années du règne du Roi-Soleil, les frais de
guerre et les dépenses civiles avaient atteint la somme fabuleuse
de deux milliards huit cents millions. Dans le même temps, les
rentrées n'avaient pas excédé huit cent quatre-vingts millions. Il
avait fallu emprunter. Maintenant, il fallait rembourser les
emprunts. Or la plupart des Français étaient si pauvres qu'ils ne
pouvaient plus payer l'impôt. Au cours de l'hiver, des
gens étaient morts de froid ou de faim. C'est pourquoi le
conseil de Régence avait créé une Chambre de justice qui devait
faire rendre gorge à ceux qui, depuis 1689, avaient commis des
malversations ou négligé de payer leurs impôts. La Chambre de
justice ayant examiné les comptes de M. Crozat le taxa de six
millions six cent mille livres ! Mortifié d'être ainsi mis au
rang des aigrefins ordinaires, le financier refusa d'investir plus
longtemps en Louisiane et présenta sa note. On lui devait un
million deux cent quatre-vingt-dix-huit mille livres. À la mise de
fonds initiale, qui, on le sut plus tard, n'avait pas dépassé cent
cinquante mille livres, Crozat ajoutait le manque à gagner
occasionné par l'immobilisation de capitaux qu'il aurait pu placer
ailleurs, les intérêts des sommes gelées et l'indemnité qu'on lui
devait à partir du moment où il renonçait aux dix années de
privilège restant à courir et qui auraient dû lui rapporter
soixante-quinze mille livres par an ! Dans le traitement des
affairistes illicitement enrichis, les ministres des Finances ont
toujours eu un faible pour la transaction qui rapporte sans fâcher
et évite une mauvaise publicité sur les fortunes précipitées. Le
Régent s'inspira de ce principe, toujours en vigueur, et, en 1718,
Antoine Crozat vit son redressement de six millions de livres
diminué de deux millions de livres représentant les indemnités que
les finances publiques reconnaissaient lui devoir. Ainsi, la
Louisiane ne fut pas, pour le fils du cocher toulousain, une si
mauvaise affaire !
Dès le 13 janvier 1717, le conseil de Marine
avait déchargé Crozat de son fardeau colonial. Bien que persuadé
qu'il faut soutenir l'établissement de la Louisiane, le conseil
« croit que c'est une entreprise trop considérable pour qu'un
seul particulier en demeure chargé. S'il ne convient point au roi
de s'en charger lui-même, attendu que Sa Majesté ne peut entrer
dans tous les détails du commerce qui en sont inséparables,
qu'ainsi ce qu'on peut faire de mieux est de choisir une compagnie
assez forte pour soutenir cette entreprise ». Un homme qui,
depuis 1715, avait la confiance du Régent était tout prêt à prendre
la suite de Crozat, son voisin de la place Vendôme, pour qui il
n'avait guère de sympathie. Il se nommait John Law. C'est ainsi que
se croisent les destins des financiers.
Un jeune homme fort en
maths
L'homme qui allait relever le défi, lancé puis
éludé par Antoine Crozat, de faire de la Louisiane une colonie
productive de richesses était d'un type tout différent de celui du
marchand-marquis, créancier de Louis XIV. Antoine Crozat,
courtisan parvenu de la deuxième génération, confortablement
installé dans la haute finance, ne laisse rien au hasard ;
John Law, précurseur du dirigisme, considéré par les plus objectifs
de ses contemporains comme « un honnête aventurier »,
voit la vie comme une très excitante partie de pharaon.
Même si le nouveau venu, joueur chanceux,
spéculateur inventif, affairiste rusé, allait utiliser, pour
inciter le public à financer l'aventure louisianaise, des méthodes
de propagande fallacieuses, parfois comparables à celles de
certains promoteurs de notre temps, même si une banqueroute
spectaculaire devait anéantir, pour les actionnaires confiants,
tout espoir de profit à venir des rives du Mississippi et laisser
le Trésor public exsangue, on doit cependant à l'Écossais l'ancrage
colonial de la France sur un territoire qu'elle possédait jusque-là
sans l'exploiter.
John Law était né à Édimbourg le 21 avril
1671. Sa mère, Jane Campbell, fille de bourgeois à prétentions
aristocratiques, appartenait, selon certains biographes, à une
branche de la maison des ducs d'Argyll. Son père, William, mort le
25 septembre 1684, orfèvre de profession, s'était enrichi dans
le commerce du change. John Law affirmait que, vers 1260, sous le
règne d'Alexandre III, roi d'Écosse, un Robert Law, de
Lawbridge, possédait des terres seigneuriales et que James Law,
baron de Brunton, archevêque de Glasgow de 1615 à 1632, figurait
parmi ses ancêtres. Edgar Faure, faisant référence à l'historien
anglais John Fairley, rectifie : « Le bisaïeul de Law est
bien un homme d'Église, mais simple ministre de la paroisse de
Neilston, Andrew Law1. » Avec John Law, il sera toujours
difficile de cerner la vérité et tous ceux qui se sont intéressés
aux origines du futur financier, comme à ses aventures à travers
l'Europe, restent dubitatifs. L'Écossais était capable d'affabuler
dans le plausible avec modération, et surtout de laisser dire quand
cela l'aidait. Le fait que son père, l'orfèvre changeur, ait acheté
en 1683, un an avant sa mort, les terres de Lauriston et de
Randleston conférait à John, l'aîné de ses descendants, le titre de
laird de Lauriston.
Law exposait les armes afférentes à son
titre : « d'hermine à une bande de gueules accompagnée de
deux coqs de même posés l'un en chef et l'autre en pointe avec pour
cimier une tête de licorne au naturel et en bordure une engrelée de
gueule ». La devise des Law, comme leur blason, ne datait pas
d'un siècle, mais elle allait au banquier comme un slogan inventé
par un publicitaire dans le vent : Nec
obscura nec ima. Ce qu'on peut traduire librement par :
« Sans obscurité ni dissimulation » !
Ayant eu dix frères et sœurs, John était l'aîné
des fils de l'orfèvre, donc héritier privilégié. Les renseignements
recueillis sur le compte de l'Écossais indiquent qu'il s'était
montré, depuis son plus jeune âge, extrêmement doué pour les
mathématiques. Il résolvait aisément les problèmes les plus
compliqués et savait merveilleusement user du calcul mental pour
gagner au pharaon et au hasard, ancêtre du craps. Law racontait
volontiers qu'il avait lu les traités de John Locke et apprécié, en
particulier, les quatre lettres sur la tolérance et l'étude
monétaire du philosophe anglais ayant pour titre :
Quelques Considérations sur la baisse de
l'intérêt.
Nanti de l'héritage paternel, John Law avait
quitté Édimbourg à l'âge de vingt ans, pour faire carrière à
Londres, car il ne lui plaisait guère de prendre la suite de son
défunt père. La profession était lucrative mais astreignante et
l'on s'ennuyait ferme à Édimbourg.
En fait de carrière londonienne, il avait passé
son temps dans les salles de jeu, plus ou moins bien famées, chez
les tailleurs, car il devint vite un modèle d'élégance, et,
surtout, dans les alcôves des ladies
qui, sans avoir lu Locke, se montraient d'une extrême tolérance
quant à leurs propres mœurs. Law, dont tous les contemporains
s'entendent à louer la perfection physique, grand, blond, regard
doux, bouche gourmande, d'une virilité sportive, escrimeur, joueur
de paume, avait ainsi vécu confortablement de ses gains au jeu
« sans tricher », précisait-il. « Car le hasard est
un mythe. Tout peut se résoudre au jeu par le calcul »,
disait-il à ses partenaires malchanceux. Éloquent et drôle, il
plaisait aux femmes et acceptait volontiers les cadeaux de
maîtresses fortunées et reconnaissantes. On le disait autant doué
pour les gestes de l'amour que pour les mathématiques.
C'est d'ailleurs une histoire d'alcôve qui l'avait
obligé à quitter discrètement l'Angleterre. Au soir du 9 avril
1694, il avait tué en duel, à Bloomsbury Square, Edward Wilson, un
dandy rival de vingt-six ans, que l'on disait gigolo professionnel
car personne ne connaissait l'origine de ses ressources, assez
importantes pour lui permettre de mener un train de vie somptueux.
Les mauvaises langues assuraient que, rival heureux du roi George,
il était entretenu par leur commune maîtresse, Élisabeth de
Villiers.
Les juges d'Old Bailey, qui assimilaient tout duel
à une tentative de meurtre préméditée, avaient condamné à mort le
don Juan écossais. Ce dernier n'avait dû qu'à l'intervention d'une
dame très haut placée, dont le nom ne fut jamais révélé, mais assez
puissante pour braver la justice et circonvenir les gardes de la
Tour de Londres, d'être, par une nuit sans lune, conduit à bord
d'un vaisseau en partance pour la Hollande.
C'est là que le fuyard, dont la tête était alors
mise à prix – cinquante livres seulement – dans la
Gazette de Londres du 7 janvier
1695, avait découvert ce qui allait inspirer sa future
carrière : la Banque d'Amsterdam.
Cette institution, imitée des banques vénitiennes,
fondée en 1609, soutenait depuis sa création les grandes
entreprises commerciales hollandaises : Compagnie des Indes
orientales, créée en 1602, Compagnie du Nord et Compagnie du
Levant, organisées en 1614, Compagnie des Indes néerlandaises, née
en 1621.
Le fonctionnement de cette « caisse
perpétuelle pour les négociants » fascina Law, qui nota
aussitôt : « Les Hollandais ont encore plus raffiné que
les Anglais pour la commodité des paiements ; ils ne gardent
pas de billets de banque et n'envoient pas les uns chez les autres
pour recevoir ; ils ont des ordres imprimés qu'ils remplissent
et par lesquels ils assignent en banque les sommes qu'ils ont à
payer et reçoivent de même les paiements. »
Leçon de banque dans un
boudoir
Ce fut encore dans une alcôve, celle de la
plantureuse épouse d'un riche banquier dont il était devenu l'ami,
que le peu scrupuleux libertin fut initié aux secrets des changes
et à l'art de spéculer sur les monnaies des pays « en mal
d'argent ». Il apprit comment un financier peut acquérir une
sorte d'ubiquité en se faisant tenir au courant, au jour le jour,
par des correspondants particuliers, de tous les événements
politiques, économiques et militaires pouvant influer, à travers
l'Europe, sur la valeur des monnaies.
Quand il eut conçu et organisé son propre réseau
de renseignements et réuni de quoi s'assurer une vie confortable,
John Law décida de prendre le large. Laissant sa maîtresse au
chevet d'un mari à l'agonie – elle aurait supplié son amant de
patienter un peu afin qu'elle puisse lui offrir sa main de veuve et
la fortune connexe – l'Écossais prit un bateau pour l'Italie
et s'en fut mener joyeuse vie à Venise. Dans la cité des Doges, une
jolie personne nommée Lucia, plus fraîche, mais au corsage et au
coffre moins remplis que ceux de la Hollandaise, lui fit connaître
de nouvelles dissipations et les fameux ridotti de la place Saint-Marc, les salles de jeu
les plus réputées du moment.
En courant d'un bal à l'autre, en dînant dans les
palais où l'on se fait des relations, en cueillant, au hasard des
rencontres, l'amitié d'un sénateur, le caprice d'une comtesse, la
confidence d'un spéculateur, les faveurs d'une danseuse ou les
indiscrétions profitables d'une camériste ingénue, l'Écossais
apprit tout de la banque vénitienne. Il découvrit que les
financiers de la Sérénissime supplantaient en astuce leurs
imitateurs du pays des tulipes. La Banque del Giro n'avait-elle pas
perfectionné la pompe à devises en prêtant à la République les
sommes dont cette dernière avait besoin pour soutenir les
guerres ?
Quand il fut parfaitement admis dans les milieux
où se traitaient les affaires juteuses, John Law, qui ne perdait
jamais sa lucidité, ne tarda pas à subodorer que l'avenir de la
Sérénissime n'était pas aussi prometteur que les banquiers locaux
voulaient le faire croire. Depuis que les nations européennes
avaient fondé des établissements dans le Nouveau Monde et canalisé
des courants commerciaux qui enlevaient aux armateurs vénitiens les
profits des importations orientales, Venise, en tant que place
économique et financière, perdait de son importance. Certes la vie
vénitienne était exaltante et joyeuse. La cité lacustre jouissait
de la plus flatteuse réputation intellectuelle et artistique, ses
fêtes passaient pour les plus belles du monde, mais les gens
raisonnables la considéraient comme un vaste tripot où les
décadents fortunés achevaient de se ruiner et de s'amollir la
conscience dans les plaisirs et les vices dont Sodome et Gomorrhe
avaient donné l'exemple.
Quittant la lagune, John Law s'était rendu à
Florence. Dans la ville des Médicis, il avait réussi un ou deux
coups de Bourse et s'était ennuyé. On l'avait vu ensuite à Rome, où
la présence du pape semblait assurer par avance l'absolution des
péchés, notamment celui contre le sixième commandement, que
commettaient, avec autant de frénésie qu'à Venise, des dames et
demoiselles à qui saint Pierre eût confié ses clefs sans
arrière-pensée ! Poursuivant son tour d'Italie, Law s'était
arrêté à Naples pour étudier le fonctionnement de la Banque de
l'Annonciade, un établissement de bonne réputation.
À la fin de l'été 1700, approchant la trentaine,
le fils de l'orfèvre d'Edimbourg, rompu aux spéculations
audacieuses, ayant fait l'analyse et la synthèse des connaissances
bancaires de l'époque, plein de souvenirs, sinon « d'usage et
raison », était rentré en Écosse où l'attendait sa vieille
maman.
Il avait trouvé la veuve du premier baron de
Lauriston en bonne santé, mais les finances et l'économie
écossaises en pleine déconfiture. Il n'avait pas vu de chômeurs en
Hollande et avait admiré que Venise n'eût que trois cents
mendiants. En Écosse, on comptait deux cent mille pauvres affamés,
qui grondaient en sourdine en attendant peut-être de menacer les
biens des nantis.
Un krach bancaire était à l'origine de cette
situation. William Paterson, fondateur de la Banque d'Angleterre,
avait lancé, en 1695, la Compagnie écossaise de l'Afrique et de
l'Inde, qui s'était donné pour but la colonisation de l'isthme de
Darién, entre l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud. Cette
société avait inondé le marché d'actions, que les Écossais avaient
d'autant plus prisées que les Anglais et les Hollandais, assez
méfiants pour tout ce qui venait d'Écosse, s'étaient abstenus d'en
acquérir.
De cette colonie lointaine, on ne devait jamais
connaître que le nom, Nouvelle-Calédonie, car les Espagnols, peu
enclins à admettre des étrangers dans une région du Nouveau Monde
sur laquelle ils s'étaient arrogé un pouvoir arbitraire, avaient
décimé la troupe enthousiaste des jeunes colons écossais. Parmi les
rescapés rentrés à Édimbourg figurait un pitoyable dément,
Paterson. John Law connaissait ce compatriote qui, autrefois, à
Londres, l'avait assez grossièrement éconduit, à l'époque où le
promoteur se battait contre l'incrédulité générale pour imposer son
idée de banque. En ce temps-là, l'homme d'expérience n'avait pas
supporté qu'un freluquet, même écossais comme lui, vînt faire des
suggestions.
Maintenant que la banqueroute de la colonie
mort-née avait entraîné celle de la Banque d'Angleterre, que
William Paterson divaguait ouvertement et que l'Écosse était en
faillite, le spéculateur aurait pu connaître la jouissance perverse
de celui dont on a méprisé les conseils, sous-estimé les talents et
qui voit triompher ses idées. Mais John Law avait la fibre
écossaise et ne manquait pas de charité. Souffrant de voir son pays
dans une situation aussi humiliante, il se mit au travail et,
faisant appel à son expérience des affaires et aux connaissances
acquises sur la banque, il proposa un plan de sauvetage que le
Parlement s'empressa de rejeter. On doit convenir que les mesures
envisagées par le fils de l'orfèvre ne pouvaient plaire aux
bourgeois. Il s'agissait, pour reconstituer les finances du pays,
de créer un conseil de Commerce qui aurait eu à sa disposition
« un fonds composé des terres et des rentes des évêques, de
tous les dons charitables, du dixième de tous les grains levés, du
vingtième de toutes les sommes perçues en justice, du quarantième
de toutes les successions, legs et ventes ». Ces idées étaient
assez révolutionnaires pour susciter toute sorte d'oppositions.
Déçu, John Law, qui venait d'avoir un fils, né d'une belle veuve
londonienne, dont le seul défaut physique, visible de tous, était
une tache de vin sur la joue, avait décidé de s'exiler à nouveau et
d'aller proposer à d'autres son projet de banque.
En 1707, il s'était installé à Bruxelles, avec
femme et enfant. Il y avait fait des affaires, suivant les
événements, lisant tous les journaux, donnant des ordres d'achat ou
de vente à ses correspondants étrangers et sélectionnant, par-delà
les frontières, le gouvernement qui pourrait le plus facilement
accepter son système de banque d'État. Habitué des cercles de jeu,
il avait eu l'idée, pour pallier l'inconvénient majeur que
représentait le transport sur soi de sommes importantes en espèces
sonnantes et trébuchantes, de fondre des pièces d'or, d'en faire
des plaques estampillées à son nom et valant chacune dix-huit
louis… Nous devrions reconnaître à John Law l'invention du jeton de
casino !
Le roi est mort, vive le
Régent !
Comme la France, épuisée par sept années de
guerre, souffrait misère sous un gouvernement perclus de dettes,
John Law avait passé la frontière et, après mille péripéties, en
utilisant les services d'intermédiaires plus ou moins
recommandables, était parvenu à exposer son projet, dans
l'antichambre d'une maison de rendez-vous, au neveu du roi
Louis XIV, le duc d'Orléans. Bien qu'il fût à court d'argent,
le souverain ne voulut plus entendre parler ni de Law ni de son
système dès qu'il sut que cet inventeur de banque était étranger et
protestant. Dans certains cas, Louis le Grand restait un homme à
principes !
La veine insolente que l'Écossais avait affichée
dans les salles de jeu ayant indisposé la police, les Law avaient
dû quitter la France pour l'Italie où John avait continué de
s'enrichir, sans jamais parvenir à faire admettre le système
bancaire qu'il perfectionnait sans cesse. Pendant sept années, il
avait vécu à Gênes, Venise, Brunswick, Leipzig, Dresde, Weimar,
Vienne, en Hongrie, en Bavière, proposant ses services et raflant
sur les tapis verts de quoi faire vivre très confortablement sa
femme, son fils et sa fille, née en 1712.
Quand il avait appris, en septembre 1715, la mort
de « l'homme souverain, le plus vraiment roi », d'après
Goethe, ses pensées étaient retournées vers la France. Quand on
avait publié que le duc d'Orléans devenait régent du royaume, Law
avait subodoré une nouvelle chance. Le prince-régent, rencontré
autrefois chez la Fillon, au milieu des filles de joie et de nobles
débauchés, serait peut-être moins intransigeant que le défunt
Roi-Soleil. Le fait que la dette publique de la France s'élevât à
un milliard deux cents millions de livres et que les six cents
millions de billets d'État en circulation aient perdu plus de
quatre-vingts pour cent de leur valeur nominale ne pouvait que
faciliter la présentation d'offres de service circonstanciées.
L'Écossais avait aussitôt fait ses bagages et, débarquant à Paris,
s'était installé dans un hôtel particulier, place Vendôme, à deux
pas du domicile d'Antoine Crozat, qui passait pour l'homme le plus
riche de Paris et qui détenait, depuis 1712 et pour quinze ans, le
monopole d'exploitation de la Louisiane.
En comptant sur le désarroi des responsables
français des finances et sur la bienveillance intéressée du Régent,
John Law avait vu juste. Son système avait été enfin adopté. La
carrière tant convoitée s'était ouverte à l'ambitieux dont l'action
en matière de finances marquerait le commencement d'une ère
nouvelle, celle des banquiers.
Quand Law vint faire ses propositions aux
responsables français des finances, Saint-Simon, qui proclamait
lui-même son « ineptie en toute matière de finance »,
écrivit : « Il y avait alors une affaire à éclore [1715]
dont on se servit beaucoup pour le [le Régent] rendre si docile à
l'égard du parlement. Un Écossais, de je ne sais quelle naissance,
grand joueur et grand combinateur, et qui avait gagné fort gros en
divers pays où il avait été, était venu en France dans les derniers
temps du feu roi. Il s'appelait Law ; mais quand il fut plus
connu, on s'accoutuma si bien à l'appeler Las, que son nom de Law
disparut2. »
Saint-Simon explique comment Law revit le Régent,
le 24 octobre 1715, au cours d'un conseil de Finances
extraordinaire. C'est ce jour-là que fut exposé officiellement le
projet de création d'une banque générale imaginée par l'Écossais.
Il s'agissait, pour développer l'activité économique, de remplacer
le numéraire par une monnaie de banque qui faciliterait le crédit
et les échanges. L'État devait naturellement être partie prenante
dans le système.
Saint-Simon parut, au commencement de leurs
relations, n'avoir aucune sympathie pour l'Écossais. Son attitude
se modifia à l'égard du financier quand il fut prouvé qu'il avait
les faveurs de Philippe d'Orléans. Bientôt, le chroniqueur, qui
vouait au Régent une amitié sans faille, reçut Law chaque mardi
matin. Par prudence, sans doute, Saint-Simon affirme qu'il se
défendit toujours de la générosité du banquier qui voulut à
plusieurs reprises le faire profiter des bienfaits de la
spéculation, par laquelle tant de nobles autour d'eux
s'enrichissaient.
La banque vit le jour en 1716 et, un an plus tard,
quand Antoine Crozat renonça à la concession coloniale qui lui
avait été accordée en 1712, Law prit le contrôle de la Compagnie
d'Occident, qui, souvent nommée Compagnie du Mississippi, devint,
par lettres patentes du 17 septembre 1717, le nouveau gérant
de la Louisiane. Law, comme on s'en doute, n'avait pas que des
supporters. Le duc de Noailles, jaloux de la confiance que le
Régent accordait au banquier, conduisait la phalange de ses
détracteurs. « Il voulait le perdre pour être pleinement
maître de toutes les parties des finances », observe
Saint-Simon. La cabale anti-Law fut assez puissante pour influencer
le parlement, qui s'assembla, les 11 et 12 août 1718, et
rendit un arrêt réduisant sensiblement le rôle de la banque et
visant à interdire personnellement le banquier. Le parlement
entendait en effet « faire défense à tous étrangers, même
naturalisés, de s'immiscer directement ni indirectement, et de
participer sous des noms interposés au maniement ou dans
l'administration des deniers royaux… ».
Dix jours plus tard, le parlement ordonna aux gens
du roi d'enquêter pour « savoir ce que sont devenus les
billets d'État qui ont passé à la Chambre de justice ; ceux
qui ont été donnés pour les loteries qui se font tous les
mois ; ceux qui ont été donnés pour le Mississippi ou la
compagnie d'Occident… ».
Le duc de La Force, qui souhaitait entrer au
conseil de Régence comme il était déjà entré au conseil des
Finances, soutenait Law et poussait contre le parlement qui ne
pensait qu'à « envoyer un matin quérir Law par des
huissiers ». L'Écossais possédait un sauf-conduit mais
demeurait inquiet parce qu'il savait fort bien que ce document ne
le protégerait pas des décisions du parlement. Law choisit de se
retirer dans la chambre de Nancré, au Palais-Royal. Nancré était un
ami très sûr qui voyageait alors en Espagne. Law attendit ainsi, à
l'abri, l'organisation d'un lit de justice, seul moyen de faire
casser les détestables arrêts du parlement. Grâce au Régent, le
résultat escompté par le banquier fut obtenu, au grand déplaisir
des parlementaires.
Law put donc reprendre ses activités et
Saint-Simon écrit en 1719 : « Law faisait toujours
merveille avec son Mississipi. On avait fait comme une langue pour
entendre ce manège et pour savoir s'y conduire, que je
n'entreprendrai pas d'expliquer, non plus que les autres opérations
de finances… C'était à qui aurait du Mississipi. Il s'y faisait
presque tout à coup des fortunes immenses. Law, assiégé chez lui de
suppliants et de soupirants, voyait forcer sa porte, entrer du
jardin par ses fenêtres, tomber dans son cabinet par sa cheminée.
On ne parlait que par millions. » Louis-Hector de Villars, duc
et maréchal de France, a confirmé dans ses Mémoires cet engouement suscité par la Compagnie du
Mississippi : « Toute l'année 1719 se passa en
inventions, toujours surprenantes, mais violentes… pour faire des
fortunes, ridicules par leur énormité, à plusieurs particuliers, où
le plus ruiné, le plus insensé, le plus fripon gagnait cinquante,
soixante millions et plus encore ! »
Une colonie de
papier
Parmi ceux qui s'intéressent moins au
développement de la Louisiane qu'aux dividendes attendus
d'investissements si bien orientés par un homme qui semble posséder
le don du roi Midas, le succès de la Compagnie du Mississippi est
immense. Tous ceux qui possèdent quelques louis veulent du papier
de la « banque à Law » et des actions du fabuleux
Mississippi. Certains vendent des terres, des maisons, des bijoux
pour pouvoir participer à la course au trésor.
Les étrangers de passage à Paris, et même ceux
qui, hors des frontières, sont informés de la frénésie du marché de
la rue Quincampoix, veulent investir. Les Anglais, si méfiants, si
bien informés des manigances financières et coloniales, s'y
laissent prendre. Le spectacle de la Bourse en plein air de la rue
Quincampoix a été cent fois décrit car il constitue, dans
l'histoire de la spéculation, un tableau historique de la cupidité
enthousiaste. La plupart des spéculateurs qui se pressent autour
des marchands d'actions seraient bien en peine de dire s'ils
achètent des droits sur un territoire du Nouveau Monde, si la
fortune annoncée gît dans des mines ou dans une rivière charriant
des pépites et où pullulent ces animaux à fourrure dont la
Compagnie d'Occident s'est assuré le commerce exclusif. La rue
Quincampoix, où se tiennent aussi les agioteurs et les
représentants de la Compagnie, est devenue une artère tellement
embouteillée qu'on a dû interdire la circulation des carrosses et
des chevaux. Des gardes veillent aux deux bouts de la rue, car les
tire-laine et coupe-bourse, qui méprisent la monnaie de billets et
s'en tiennent encore sagement aux pièces d'or tintinnabulantes que
les gens viennent échanger contre du papier, sont à l'œuvre.
Les roulements de tambour et le tintement des
cloches agitées par des commis annoncent, à sept heures du matin,
le commencement des transactions, qui durent jusqu'à la nuit.
Celles-ci se poursuivraient les dimanches et jours de fête, si les
autorités ecclésiastiques ne s'y étaient opposées. Le duc
d'Orléans, dont l'engagement financier paraît exemplaire à la
noblesse, distribue des actions à tous les officiers en train de
guerroyer contre les Espagnols, rivaux des Français dans le Nouveau
Monde. Il en offre aussi à ses amis, pour quatre-vingt mille francs
au marquis de Meuse, et en fait porter à ses maîtresses.
Mme de Châteauthiers reçoit huit cent mille livres en billets.
Le duc d'Orléans se sert même de cette monnaie nouvelle, qu'il
suffit d'imprimer – ce fut le printemps de la planche à
billets – pour payer les dettes de la France. L'Électeur de
Bavière en accepte avec contentement quatre millions et le roi de
Suède est désintéressé avec trois autres. Si les billets de banque
sont préférés à l'argent, les actions du Mississippi sont encore
plus prisées. On les offre en cadeau à ses amis comme on offre
aujourd'hui un billet de la Loterie nationale. C'est même un cadeau
dont la valeur nominale peut se décupler avec le temps. Il aurait
suffi bien sûr d'une mission en Louisiane pour anéantir cet
engouement dont les dirigeants de la Compagnie d'Occident, gens
informés, ne peuvent être dupes.
Car la Louisiane n'est pas le nouvel Eldorado. Les
marchands d'actions et les agents de Law se conduisent comme
certains promoteurs immobiliers de notre temps. Ils pratiquent sans
vergogne ce que nous appellerions aujourd'hui la publicité
mensongère.
Le climat est présenté comme idyllique, alors
qu'il règne dans le delta une chaleur étouffante et que l'humidité
provoque des rhumatismes articulaires. Les moustiques, qui éclosent
par myriades dans les bayous, véritables réserves à insectes,
transmettent, par piqûre, la fièvre jaune ; le choléra sévit à
l'état endémique et les ouragans dévastent périodiquement les
côtes.
Si l'on peut effectivement piéger la loutre, le
castor, le rat musqué et le ragondin, s'il est relativement facile
d'assurer sa subsistance en tuant du gibier, des bœufs sauvages,
qui sont des bisons, et des oiseaux dont les espèces paraissent
innombrables, si l'on pêche, dans le golfe du Mexique et dans le
Mississippi, d'excellents poissons et des tortues à la chair
succulente, il faut aussi prendre garde aux alligators qui hantent
les marais et les rivières, aux couguars, aux ours, aux reptiles.
Mais l'information ne circule pas aussi aisément qu'aujourd'hui et
les promoteurs de la lointaine colonie d'Amérique savent bien
qu'ils n'ont pas intérêt à divulguer certains récits de voyageurs
revenus assez désenchantés de la belle Louisiane. Loin de ces lieux
inhospitaliers, la banque de John Law est prospère et les actions
de sa société coloniale se vendent bien.
Ces succès, cette confiance manifestée à son
système par le Régent et, à quelques exceptions près, par tous les
nantis de l'époque, confortèrent John Law dans la bonne opinion
qu'il avait de lui-même. « Bien que froid et sage il sentit
broncher sa modestie », écrit Saint-Simon qui suivait avec un
regard d'entomologiste courtisan l'élévation du banquier. On
estimait dans l'entourage de Law, et le duc d'Orléans n'était pas
le dernier à le penser, qu'un homme qui savait si bien conduire une
affaire privée ferait un gestionnaire précieux des finances de
l'État, dont le désordre restait préoccupant. Le poste de
contrôleur général des Finances irait parfaitement à l'Ecossais,
mais on ne pouvait imaginer dans cette fonction un étranger,
hérétique de surcroît. Le double obstacle fut surmonté au prix de
quelques générosités envers des personnages influents. Un abbé
débauché, dont la sœur, chanoinesse libertine, avait coutume de
dormir dans le lit du tout-puissant cardinal Dubois, convertit Law
au catholicisme de rigueur et la naturalisation fit de cet Écossais
un Français des plus présentable. Ainsi, celui qui avait commencé
sa carrière, à Londres, « chez le louche Nicholson »,
tenancier d'une maison de jeu, en plumant au pharaon les fils de
lord, devint le maître des finances françaises.
La fondation de La
Nouvelle-Orléans
Tandis que John Law, « repreneur » de
l'entreprise Louisiane, organisait à Paris le financement de
l'exploitation du monopole abandonné par Crozat, les habitants de
la colonie, dont le nombre, militaires y compris, ne dépassait pas
quatre cents, se débattaient dans les mêmes difficultés qu'ils
connaissaient depuis leur arrivée. Quant aux dirigeants, ils
étaient retombés, en peu de mois, dans les travers de leurs
prédécesseurs et se montraient incapables de conduire une politique
commune. Le nouveau gouverneur, Jean Michiele de Lépinay, s'était
vite rendu impopulaire en interdisant la vente de l'eau-de-vie aux
Sauvages, en se montrant arrogant avec les habitants, dont il
entendait réformer les mœurs, en réduisant les cadeaux destinés aux
Indiens, en disposant à son gré des fonds publics. Pour avoir privé
arbitrairement l'ordonnateur de ses responsabilités en matière de
police et de justice, il s'était aussi fâché avec ce dernier.
Marc-Antoine Hubert, qui, déjà, ne comprenait pas qu'on lui allouât
mille cinq cents livres par an, alors que Lépinay en recevait
quatre mille, supportait très mal le manque de tact et
l'autoritarisme du gouverneur. Loin de seconder efficacement ce
dernier, il écrivait au conseil de Marine pour se plaindre et
signaler toutes les malversations, réelles ou supposées, qu'il
croyait déceler.
Bienville, à qui M. de Lépinay avait remis,
dès son arrivée, au nom du roi de France, la croix de Saint-Louis,
avait tout de suite deviné que le seigneur de La Longueville
n'avait pas plus de chances que La Mothe-Cadillac de réussir en
Louisiane. Sachant parfaitement manœuvrer au milieu des intrigues
et des chicanes, le lieutenant du roi s'était assuré les bonnes
grâces du nouveau commissaire, comme il avait su le faire autrefois
de celles de Duclos. Les coteries commençaient à se former dans la
population quand Crozat, qui avait fait nommer Lepinay en 1717,
quitta la scène. Les directeurs de la Compagnie d'Occident, en
prenant la relève, jugèrent utile de faire rappeler un homme
incapable de s'imposer et le destin de la Louisiane fut, une fois
de plus, confié à l'indispensable Bienville, destiné, semble-t-il,
à jouer les intérimaires !
Les lettres patentes accordées à la Compagnie
d'Occident paraissent plus favorables au gestionnaire que celles
offertes autrefois à Crozat. Fondée au capital de cent millions,
divisé en actions de cinq cents livres payables en billets de la
banque de Law, et bénéficiant de la création à son profit de quatre
millions de rentes sur la ferme du contrôle, des postes et du
tabac, la Compagnie a reçu pour vingt-cinq années, non seulement le
monopole du commerce de la Louisiane, mais aussi, ce qui est d'une
rentabilité plus assurée, la traite du castor au Canada. De
surcroît, on lui livre d'immenses territoires comme le précise
l'article 5 de la charte rédigée au nom du roi et signée par le
Régent : « Pour donner moyen à ladite Compagnie
d'Occident de faire des établissements solides et la mettre en état
d'exécuter tous les desseins qu'elle pourra former, Nous lui avons
donné, octroyé et concédé, donnons, octroyons et concédons par ces
présentes, à perpétuité, toutes les terres, côtes, ports, havres et
îles qui composent Notre province de la Louisiane, ainsi et dans la
même étendue que Nous l'avions accordé au sieur Crozat par Nos
lettres patentes du quatorzième jour du mois de septembre mil sept
cent douze, pour en jouir en toute propriété, seigneurie et
justice, ne Nous réservant autres droits ni devoirs que la seule
foi et hommage que ladite Compagnie sera tenue de Nous rendre et à
Nos successeurs rois à chaque mutation de roi, avec une couronne
d'or du poids de trente marcs3. » Ainsi, pour moins de quinze lingots
de nos jours, John Law s'assurait l'exploitation d'un
demi-continent !
Une des premières décisions que prirent les
directeurs de la Compagnie fut d'engager Bienville à rechercher sur
le Mississippi, à quelque distance de la mer et à l'abri des
débordements du fleuve, un site convenable et sûr pour fonder un
établissement qui serait le siège administratif de la colonie. Le
commandant général de la Louisiane, qui s'était déjà attribué une
concession sur l'île à Corne, dans la baie de Pascagoula, avait
lancé le projet d'un comptoir qu'il situa à la pointe d'une
presqu'île faisant face au vieux fort Biloxi, fondé autrefois par
son frère Iberville, et qu'il nomma Nouveau Biloxi. Peu à peu, les
habitants de l'île Dauphine s'y transportèrent et le Conseil de la
colonie s'y installa. Cependant, l'attribution des premières
concessions à l'intérieur des terres incita les représentants de la
Compagnie à rechercher un site où l'on pourrait édifier le centre
administratif et commercial de la colonie. Ce nouvel établissement
devrait être aisément accessible aux concessionnaires des vastes
domaines, de plus en plus éloignés du littoral, qui s'organisaient
sur les berges du fleuve, comme aux bateaux venant du golfe du
Mexique. Bienville se souvint peut-être, à ce moment-là, que son
défunt frère Iberville avait repéré, lors de son premier voyage, à
quarante-cinq lieues environ des bouches du fleuve, une belle
courbe, tracée comme au compas, dans laquelle le Mississippi
enlaçait aux trois quarts une vaste lande boisée, où l'on aurait pu
établir un camp relativement confortable4. Iberville avait d'ailleurs noté le fait
dans son journal, à la date du 9 mars 1699. Le lieu, situé sur
la rive gauche du Mississippi, dans la partie la plus étroite de
l'isthme, entre le fleuve et le lac Pontchartrain, était relié à la
baie de Biloxi par le bayou Saint-Jean, le lac Pontchartrain et le
lac Borgne. Sur cette presqu'île orbiculaire, née d'un méandre
harmonieux du fleuve, les Bayagoula avaient autrefois construit un
village. Il fallait cependant s'éloigner de la berge, où
croissaient des cyprès et des cannes, pour trouver la terre ferme,
encore qu'il y eût « par endroits une demi-jambe d'eau »,
avait précisé Iberville. L'explorateur, ayant fait nettoyer un
espace et planter des cannes à sucre apportées de la Martinique,
s'était éloigné après avoir noté le relèvement de cette
place : 29 degrés 58 minutes. Un an plus tard, Le
Sueur et Tonty s'étaient rencontrés là, en plein hiver, et deux de
leurs porteurs avaient eu les pieds gelés pour avoir passé la nuit
dans un marécage. Le brave Tonty avait aussitôt nommé le site
« portage des Égarés » et campé à l'abri « de gros
cyprès sur les branches desquels perchent des poulets d'Inde pesant
au moins trente livres et que les coups de fusil n'effrayent
pas ! ».
Bienville, en redécouvrant le site, imagina tout
de suite « avec une intelligence divinatrice », écrivit
plus tard Élisée Reclus, qu'on pourrait construire là un comptoir
où le commerce intérieur et le commerce maritime opéreraient de
fructueux échanges. En utilisant la route du fleuve ou celle des
lacs, suivant leur tonnage, les bateaux trouveraient un havre
commode et la Compagnie un séjour sûr pour installer ses bureaux et
son personnel. Comme il fallait donner un nom au futur
établissement, il pensa au tout-puissant duc d'Orléans, régent du
royaume, et décida que le futur port fluvial, situé à cent
soixante-quinze kilomètres de la mer, s'appellerait La
Nouvelle-Orléans.
Malgré de fréquents brouillards et l'« air
fiévreux », les premiers travaux de défrichement du site,
effectués par un groupe de faux sauniers5 récemment arrivés de France, commencèrent
entre le 15 mars et le 15 avril 1718. Mais, un an plus
tard, quatre maisons seulement étaient en construction. Cette
lenteur dans la réalisation tenait certes aux difficultés
rencontrées par les défricheurs mais aussi à l'opposition que les
habitants des petits établissements du littoral manifestaient. Les
commerçants et les manutentionnaires de Biloxi et de l'île Dauphine
tenaient à conserver le maigre avantage que représentaient le
chargement et le déchargement des bateaux ; les bateliers du
lac Pontchartrain craignaient de se voir privés de fret pour les
postes établis entre le golfe et les Illinois, si les navires
remontaient le Mississippi jusqu'à l'établissement projeté. Or la
Compagnie entendait bien poursuivre ses projets et envoyer en
Louisiane de nouveaux colons, seuls capables de mettre en valeur le
pays.
Les Bandouliers du
Mississippi
Avant John Law, Antoine Crozat avait tenté de
recruter des volontaires pour la Louisiane, afin de tenir
l'engagement qu'il avait pris d'installer dans la colonie au moins
vingt personnes par an. Comme les candidats à l'expatriation ne
s'étaient que rarement manifestés, le financier avait obtenu du roi
« qu'il lui soit accordé tous les ans cent faux sauniers […]
pris dans les provinces d'Anjou, de Touraine, du Maine, et […]
condamnés aux galères n'y ayant point encore été conduits. Sa
Majesté commuera cette peine en celle de passer à la Louisiane pour
s'y établir ». On lui avait aussi permis « de prendre
tous les ans dans les hôpitaux cent filles qui y furent élevées dès
leur enfance pour les envoyer à la Louisiane et commencer à la
peupler ». Ce programme avait à peine connu un commencement de
réalisation avec l'envoi d'une vingtaine de faux sauniers au jour
où la colonie avait changé de concessionnaire.
John Law, qui s'était engagé à transporter, en
vingt-cinq ans, en Louisiane six mille Blancs et trois mille Noirs,
donna la priorité au peuplement de la colonie. Le fait que la
Compagnie d'Occident ait fusionné avec la ferme des Tabacs, saisi
la surintendance des Monnaies, annexé la perception de la Gabelle,
absorbé la Compagnie du Sénégal et la Compagnie de Saint-Domingue,
que la banque générale de Law soit devenue banque royale et qu'au
mois de mai 1719 la Compagnie des Indes orientales et la Compagnie
de la Chine aient été incorporées à la Compagnie d'Occident pour
former une nouvelle Compagnie des Indes conférait au financier
écossais la maîtrise de tout le commerce extérieur de la France.
Tandis que la rue Quincampoix acclame l'argentier génial et qu'un
bossu métis, importé du Mississippi, prête sa bosse-écritoire aux
belles dames pressées de souscrire des actions, le Mercure de France publie des tableaux idylliques de
la colonie, sous forme de récits ou de lettres. L'une de ces
dernières, adressée par un officier de marine à une dame inconnue,
se termine ainsi : « Avant de quitter la Louisiane,
permettez-moi, Madame, de vous faire faire une promenade de cinq ou
six cents lieues dans un terrain charmant : là, tantôt dans un
bois où nous marcherons sur la vigne et l'indigo sauvage qui ne
demande qu'à être cultivé, tantôt sur un coteau ou dans une plaine
vaste et agréable par sa verdure et la variété de ses fleurs, ou
sur les bords d'une infinité de petites rivières et de ruisseaux
qui coulent dans le fleuve, vous verrez que la Nature n'a pas
répandu ses trésors et ses agréments sur notre seule Europe. »
Malgré les tirades de ce genre, reprises par les sergents
recruteurs, la Compagnie, qui est en train de constituer à Lorient
une flotte commerciale pour la Louisiane avec le Comte-de-Toulouse, la Duchesse-de-Noailles, la Renommée, la Marie, la
Badine, le Dromadaire, l'Éléphant,
le Chameau, la Baleine, la Gironde, le
Deux-Frères, la Vénus, la Seine, la
Loire et quelques autres brigantins,
frégates, flûtes ou corvettes, n'inspire que de rares vocations
coloniales.
Ce fut sans doute ce manque d'enthousiasme, sans
rapport, hélas ! avec celui que manifestaient les spéculateurs
de la rue Quincampoix, qui décida Law à user des méthodes de
peuplement autoritaire des colonies que le Régent accepta
d'autoriser. Les ordonnances des 8 janvier et 12 mars
1719 livrèrent à la Compagnie les prisonniers libérés. Un an plus
tard, celle du 10 mars 1720 permit aux magistrats d'ordonner
la transportation en Amérique des condamnés pour les délits les
plus bénins. Ces mesures, dont John Law se défendit toujours
d'avoir été l'inspirateur, facilitaient aussi le maintien de
l'ordre en période de disette et de mécontentement du peuple.
M. d'Argenson, garde des Sceaux et adversaire du banquier
devenu contrôleur général des Finances, y souscrivit entièrement.
Dans le même temps furent recrutés, officiellement parmi les
anciens militaires ayant servi pendant cinq ans mais quelquefois
parmi des repris de justice, quatre-vingts archers spécialisés dans
la rafle des vagabonds, mendiants, ribaudes, désœuvrés, chômeurs et
va-nu-pieds. Véritables chasseurs de prime, ces miliciens qui ne
portaient pas d'uniforme mais seulement une large bandoulière semée
de fleurs de lis, d'où leur nom de Bandouliers, recevaient en plus
de leur solde, quarante-cinq livres par mois, une pistole pour
chaque mauvais sujet ramassé dans les rues de Paris. Brutaux et
dénués de tout scrupule, bientôt connus sous le nom de Bandouliers
du Mississippi, ils acquirent vite une détestable réputation. Afin
de fournir du personnel à la Compagnie du Mississippi et de toucher
les primes offertes par celle-ci, ces nervis patentés en vinrent,
rapporte le greffier du parlement de Paris, « à arrêter toutes
sortes de personnes, sans distinction, hommes, femmes, filles,
garçons, et de tous âges ». C'est ainsi que furent conduits au
Châtelet, pour être embarqués, le fils de Pincemaille, tenancier de
la buvette du Palais, le laquais de M. de Saint-Martin, la
petite-fille de Baron, le plus célèbre des élèves de Molière, le
rôtisseur Quoniam, et même la fille d'un lieutenant du guet !
Les gens informés soutenaient qu'il suffisait de glisser la pièce
aux Bandouliers pour être débarrassé d'un mari jaloux, d'une
maîtresse abusive, d'un fils naturel, et que Guillaume Dubois,
ancien précepteur du duc d'Orléans, devenu cardinal et ministre,
avait recours aux Bandouliers pour se débarrasser des gêneurs. Ces
arrestations arbitraires finirent par exaspérer le peuple
« puisque c'était lui ôter la liberté publique de ne pouvoir
sortir de chez soi sans être arrêté pour aller au
Mississipi », expliquait le greffier du parlement.
C'est ainsi que, le 29 avril 1720, une série
de soulèvements spontanés agitèrent plusieurs quartiers de Paris.
Les affrontements les plus violents eurent lieu faubourg
Saint-Antoine et sur le pont Notre-Dame, où des archers furent pris
à partie par des groupes de citoyens armés de bâtons ferrés, de
couperets de boucher, de projectiles divers. Ils tuèrent huit
archers, en blessèrent grièvement une douzaine et les malades de
l'Hôtel-Dieu achevèrent un Bandoulier venu faire panser ses
blessures. Une trentaine de détenus de la prison
Saint-Martin-des-Champs, promis au voyage exotique, profitèrent de
l'effervescence pour attaquer leurs geôliers et s'évader. En
province, d'autres incidents firent des victimes, notamment à
Orléans, où sévissaient deux repris de justice passés au service
des recruteurs du Mississippi, Lecomte et Leclerc, surnommés La
Bouillie et Le Turc. Capturés par la population et confiés à la
justice, ils furent cloués au pilori.
À La Rochelle, cent cinquante filles, fausses
saunières ou prostituées, se révoltèrent au moment d'embarquer.
Elles se ruèrent sur les soldats qui les accompagnaient, les
rouèrent de coups, les griffèrent et les mordirent avec une telle
furie que les militaires durent faire usage de leurs armes. Six
femmes furent abattues et douze sérieusement blessées.
L'ordre risquant d'être de plus en plus
fréquemment troublé et les directeurs de la Compagnie du
Mississippi constatant que l'image de la lointaine colonie
souffrait des agissements des rabateurs, le Régent suspendit
l'activité des Bandouliers. Un arrêté du 9 mai 1720 interdit
d'envoyer désormais les auteurs de délits directement dans les
dépôts de la Compagnie. Quant aux archers, ils furent dotés d'un
uniforme – habit bleu, chapeau à galon d'argent – et
encadrés par des officiers.
On estima cependant à plus de cinq mille le nombre
des personnes des deux sexes enlevées par les Bandouliers entre le
25 octobre 1717 et le 3 mai 1720. De nombreux libertins,
mendiants, vagabonds, ouvriers ou artisans sans défense, redoutant
d'être embarqués de force pour la Louisiane, avaient fui la
capitale pendant cette période.
La réputation de la Louisiane fut certes un peu
compromise par les douteuses méthodes de recrutement des colons
mais, plus encore, par la découverte que les Français firent, peu à
peu, de la publicité mensongère organisée par ceux, actionnaires de
la Compagnie, propriétaires de domaines à défricher, armateurs,
négociants, qui avaient intérêt à stimuler l'émigration. Les
relations maritimes se développant, on sut bientôt que cette
colonie d'Amérique, décrite à grand renfort de superlatifs
flatteurs par les gazetiers et les orateurs subventionnés, n'était
pas un séjour aussi agréable qu'on voulait le faire croire.
Des Manon par
centaines
Si les enlèvements perpétrés par les Bandouliers
pour le compte de la Compagnie du Mississippi étaient condamnables
et furent condamnés, la déportation administrativement organisée
d'autres catégories de malheureux, hommes et femmes, se prolongea
pendant des mois sans émouvoir personne. Il est vrai que le
phénomène n'était pas neuf et touchait le plus souvent des gens peu
recommandables. Cependant, des innocentes se trouvèrent parfois
traitées avec à peine moins de rigueur et guère plus de
considération que les prostituées et les voleuses. Dès le
XVII e siècle, on avait envoyé outre-Atlantique, à
la demande de Colbert et pour peupler la Nouvelle-France, des
orphelins et des orphelines élevés dans les hôpitaux de la Pitié et
de la Salpêtrière. En octobre 1680, cent vingt-huit jeunes filles
pourvues d'un trousseau avait été expédiées à la Martinique et l'on
admet aujourd'hui que c'est grâce à ces déportations que la
population du Canada passa de deux mille à dix mille âmes entre
1660 et 1683. À ces jeunes filles on ajoutait parfois un contingent
de galériens inemployés et de débauchés.
On ne fit donc, sous le régime de Crozat et le
système de Law, qu'appliquer au peuplement de la Louisiane une
méthode qui avait fait ses preuves. En 1713, un premier groupe de
fiancées, rassemblé à Lorient, avait été convoyé jusqu'aux
habitants de Mobile par Mme de La Mothe-Cadillac. Le deuxième
n'arriva que sept années plus tard, le 27 février 1720, à bord
de la Mutine, une frégate de cent
quatre-vingts tonneaux. Parti du Havre le 12 décembre 1719, le
navire établit cet hiver-là un record de vitesse en effectuant la
traversée, qui durait généralement trois mois, en soixante-deux
jours. Mais le contingent le plus important, dont on connaît le
mieux l'odyssée, fut celui des « filles à la cassette »,
ainsi nommées parce qu'elles étaient dotées par le roi et pourvues
d'un trousseau qui comprenait « deux paires d'habits, deux
jupes, deux jupons, six corsets, six chemises, six garnitures de
tête […] » et d'autres accessoires considérés comme
indispensables à une jeune personne préparée au mariage. Embarquées
sur la flûte la Baleine, les jeunes
filles furent quatre-vingt-huit à découvrir la Louisiane, le
8 janvier 1721, en touchant terre à l'île aux Vaisseaux, où
les attendaient les autorités de la colonie. Orphelines élevées
dans les meilleurs principes à l'hôpital de la Salpêtrière, elles
étaient accompagnées par trois religieuses, sœur Marie, sœur
Saint-Louis, sœur Gertrude, et une sage-femme,
Mme Dorville.
Le commissaire ordonnateur rapporta, au lendemain
de l'arrivée des jeunes filles, que leurs trousseaux, ayant éveillé
la convoitise des femmes de la colonie privées de linge et de
fanfreluches depuis longtemps, avaient été rapidement dispersés.
« Si la sœur Gertrude en avait amené dix fois davantage, elle
en aurait trouvé en peu de temps le débit », écrivit
Marc-Antoine Hubert. Trois mois plus tard, Delorme, garde-magasin,
chargé, semble-t-il, de tenir la comptabilité matrimoniale de la
colonie, annonce que, depuis le 4 mars, dix-neuf des
passagères de la Baleine se sont
mariées et que dix sont mortes. Il estime qu'il ne sera pas facile
de marier les autres « parce que ces filles ont été mal
choisies et se sont vite dérangées ». Il semble que cette
brusque chute de moralité soit imputable à sœur Gertrude,
« qui gouverne avec aigreur et caprice » et à sœur Marie
« qui n'a aucun des talents nécessaires à une telle
administration ». Sœur Saint-Louis, la seule qui trouve grâce
aux yeux du rapporteur, a fort à faire pour maintenir les
jouvencelles dans le chemin de la vertu. Le 25, c'est Bienville
lui-même qui donne des nouvelles des demoiselles et annonce au
conseil de Marine que trente et une sont casées. Il semble
cependant que les filles à la cassette aient été attribuées à des
hommes comme des objets. « On en a donné plusieurs à des
matelots qui en ont demandé avec instance. C'étaient celles que
l'on aurait eu bien de la peine à marier ! On ne les a
accordées à ces matelots qu'à la condition expresse de se fixer
dans la colonie, ce à quoi ils ont acquiescé. » On compte que
ces marins mariés deviendront mariniers et piloteront sur les
fleuves et rivières les canots et les barques qui doivent assurer
les liaisons entre les différents postes et établissements du
littoral et des rives du Mississippi.
Les demoiselles à la cassette n'étaient pas assez
nombreuses au gré des directeurs de la Compagnie pour fournir à la
Louisiane la population féminine seule capable, par nature, sinon
par goût, d'assurer le peuplement. Aussi eut-on recours, comme cela
se pratiquait déjà pour d'autres colonies, aux femmes dites de
mauvaise vie. L'immense hôpital de la Salpêtrière, dont une pierre
du porche indique la date de construction, 1657, en hébergeait
beaucoup et de tout genre. « Vieilles ou jeunes, françaises ou
étrangères, saines ou infirmes, sensées ou imbéciles, grosses ou
stériles, tout y est venu », précisera un observateur de
police au commencement du XVIII
e siècle6. Si les orphelines destinées aux colons de
Louisiane sortaient de l'internat normal, d'autres femmes furent,
pour les besoins de la colonisation, tirées de la prison de la
Force, annexe carcérale de l'établissement hospitalier. On y
trouvait des prostituées, qui ne doivent pas être confondues avec
les ribaudes, débauchées, avorteuses ou « tenancières d'école
de prostitution et de sodomie », des filles devenues
insupportables à leurs parents et placées, à tort ou à raison, en
maison de correction, des mendiantes professionnelles, des fausses
saunières, des voleuses et des femmes de meilleure condition, mais
enfermées par lettres de cachet pour « délits commis contre Sa
Majesté, la Religion, le Gouvernement et le public ».
Nous ignorons si des personnes appartenant à cette
dernière catégorie furent envoyées en Louisiane, mais il est prouvé
que de nombreuses prostituées ou condamnées de droit commun de la
Force prirent le chemin de la colonie. Certaines avec une relative
satisfaction, parce qu'elles préféraient la liberté en exil plutôt
que l'internement en France, mais la plupart en état de rébellion
contre un système qui les ravalait au rang de machines à plaisir,
ce dont on prétendait les protéger, ou de machines à procréer, ce
qui n'était pas souvent leur vocation.
De ces femmes, l'abbé Prévost en distingua une
dont il fit, sous le nom de Manon Lescaut7, l'inoubliable héroïne d'un roman qui
arrachait des larmes à Diderot, et Voltaire disait, parlant de
l'auteur, « le langage des passions est sa langue
naturelle ». Fils d'un procureur du roi en Artois,
Antoine-François Prévost, religieux intermittent, soldat
d'occasion, défroqué vagabond, libertin sentimental ayant toujours
une affaire de cœur en train, journaliste, auteur de cent douze
volumes, romans, récits historiques ou de voyages, essais religieux
ou philosophiques, traductions d'ouvrages anglais, ne mit jamais
les pieds en Louisiane. Il vit, en revanche, les pauvres filles
destinées à la déportation coloniale traverser Pacy-sur-Eure, où il
résidait, « enchaînées six à six par le milieu du corps »
sur des charrettes encadrées par des archers. Conspuées par les
mères de famille, abreuvées de propos et gestes obscènes par les
paysans, d'injures par des bien-pensants concupiscents mais
hypocrites, les pauvres filles n'avaient d'autre moyen, pour
survivre pendant le transport, que s'offrir le soir aux soldats de
l'escorte pour une ration supplémentaire ou un verre de vin.
Depuis la publication du roman, des critiques, des
historiens, des écrivains, certains célèbres comme Diderot,
Stendhal, Mérimée, Sainte-Beuve et André Billy, ont tenté, sans
parvenir à une certitude, d'établir l'identité des modèles de Manon
et du chevalier des Grieux qui, par amour, et avec l'espoir de
sauver sa belle polissonne, avait suivi la déportée en exil. Le
baron Marc de Villiers du Terrage8, descendant du chevalier de Kerlérec,
dernier gouverneur français de Louisiane de 1752 à 1762, a cru
reconnaître Manon dans une certaine fille Froget, dite Quantin, née
à Angers, et des Grieux sous le nom du jeune Avril de La Varenne,
aristocrate débauché. La Mothe-Cadillac, qui eut à se plaindre des
agissements de La Varenne, révèle dans un rapport : « il
causait un grand déplaisir à sa parenté ». La fille Froget et
son amant semblent bien être arrivés en mai 1715 en Louisiane, à
bord de la Dauphine, une flûte
commandée par le capitaine Béranger. À peine débarquée, la femme
Quantin devint la maîtresse de M. Raujon, un des directeurs de
la Compagnie de Crozat, qui expédia La Varenne au pays des Illinois
pour être libre de donner à sa compagne « tous les soirs, les
portes et les fenêtres fermées, des leçons de calcul »,
commente avec un rien de perfidie le gouverneur. Toujours d'après
Marc de Villiers du Terrage, la vraie Manon n'aurait pas succombé à
une fièvre maligne en Louisiane mais, après différentes aventures,
serait rentrée en France. Arrêtée pour tenue de maison de débauche,
elle aurait été renvoyée d'où elle était partie quelques années
plus tôt : la prison-hôpital de la Salpêtrière !
Plus vraisemblables nous paraissent les
identifications proposées par Maximilien Vessier qui, rendant
compte des derniers travaux des chercheurs, croit cependant prudent
de préciser : « […] on a cherché en utilisant les
méthodes historiques les plus éprouvées et tous les auteurs sérieux
sont tombés d'accord sur une hypothèse qui, jusqu'à prochaine
exégèse, demeure la plus crédible. » D'après ces études, la
véritable Manon serait née à Lyon en 1707, d'une femme débauchée,
Antoinette Levieux, dite Toinon. Nommée Marie-Magdeleine, cette
fille d'un amant de passage de Toinon aurait été arrachée à son
milieu malsain par son grand-père maternel, amenée à Paris,
convenablement éduquée puis reprise par sa mère à l'âge de douze
ans et livrée en pâture à de riches libertins. Il est permis de
supposer que la fillette avait quelques dispositions ataviques, car
c'est un « client », le chevalier de Vainteix, fils d'un
conseiller du présidial de Besançon et modèle supposé de Des
Grieux, qui, s'étant épris d'elle, l'aurait installée dans ses
meubles. Bien qu'amoureux, le noceur, dénué de ressources et fieffé
paresseux, se serait résolu quelques mois plus tard à vivre des
charmes négociables de Marie-Magdeleine et aurait placé sa
maîtresse dans une « maison » tenue par une célèbre
maquerelle, la veuve Cormier. Le 9 décembre 1721, la petite
prostituée, réclamée par sa mère, aurait été envoyée à la
Salpêtrière à la demande du bon grand-père, soucieux de soustraire
une nouvelle fois l'adolescente à l'indigne Toinon, à l'odieux
commerce et au souteneur à particule, prêt au mariage pour sauver
son bonheur… et son gagne-pain ! C'est à ce moment-là, si l'on
en croit un autre chercheur, M. Frédéric Deloffre, que l'abbé
Prévost, alors confesseur des prisonnières, aurait reçu les
confidences de la libertine dont il serait même tombé amoureux,
comme cela lui arrivait souvent ! Plus tard, il se serait
inspiré de l'histoire de cette fille pour composer le roman qui le
fit passer à la postérité, en mêlant à la destinée de
Marie-Magdeleine celle d'une autre prostituée, internée à la
Salpêtrière, nommée elle aussi Marie-Magdeleine, qui fut envoyée en
Louisiane. Quant au décor de la colonie, le romancier trouva de
quoi le brosser assez exactement dans les innombrables récits des
voyageurs et peut-être des anciennes pensionnaires de la
Salpêtrière revenues d'Amérique. Si les erreurs topographiques du
roman ont été depuis longtemps relevées par les Louisianais, il en
est deux qui les font toujours sourire. L'abbé évoque les montagnes
de la région de La Nouvelle-Orléans, alors que le pays est plat
comme la Flandre9, et fait mourir Manon d'épuisement et de
soif dans un désert sablonneux ; or il n'est pas un pays au
monde où l'on puisse trouver, en tout temps et à portée de main,
autant d'eau !
La Louisiane, vantée par les uns, décriée par les
autres et surnommée la chimère du Mississippi par ceux qui se
méfiaient de la propagande diffusée à l'instigation de Law, attira
aussi, au cours de la première moitié du XVIII e siècle,
des curieux, des marginaux, des hommes et des femmes à la recherche
d'une terre d'asile et quelques imposteurs. C'est ainsi que l'on
vit débarquer, en 1720, une belle femme aux yeux tristes,
accompagnée de parents, de domestiques et disant se nommer
Augustine Holden. À la faveur d'indiscrétions, sans doute
organisées, on finit par savoir, puis croire, qu'il s'agissait
d'une princesse de la maison de Brunswick,
Sophie-Charlotte-Christine de Wolfenbüttel, épouse en fuite du
tsarévitch Alexis Petrovitch et donc bru de Pierre le Grand, tsar
de toutes les Russies. Ne pouvant plus supporter les brutalités
d'un mari infidèle, jouisseur bestial, elle avait mimé sa propre
mort après avoir mis au monde un fils destiné au trône. Avec l'aide
du comte de Koenigsmark, elle avait pu, après la mise en terre d'un
cercueil lesté et censé contenir ses restes, quitter
Saint-Pétersbourg avec sa dévouée camériste. Ayant fait un rêve au
cours duquel « un brahamane des bords du Gange l'avait emmenée
dans une belle contrée » en lui murmurant « c'est
l'Amérique, c'est là que tu seras heureuse », elle avait opté
sans hésitation pour la Louisiane. Et comme Cupidon, entremetteur
compatissant, veille à la consolation des femmes déçues, la
malheureuse princesse avait retrouvé, sur les bords du Mississippi,
un de ses anciens admirateurs, le chevalier d'Auban, Français
rencontré à la cour de Russie10. Devenu planteur d'indigo, ce gentilhomme
avait nommé son domaine Vallon de Christine, en souvenir de
l'inaccessible belle de Saint-Pétersbourg ! La romance, si
bien racontée en deux volumes par Isabelle de Montolieu11, se termina par un mariage, le tsarévitch,
poursuivi par son père pour crime de lèse-majesté, étant mort en
prison peu de jours après sa condamnation.
Cette fable plut aux Louisianais et fut admise
comme vérité dynastique par le maréchal de Saxe. Devenue veuve pour
la deuxième fois, la supposée bru de Pierre le Grand convola avec
Urbain de Maldague et s'en fut vivre, en 1754, à l'île Bourbon, où
son troisième époux rendit l'âme. Mme de Montolieu raconte que
cette femme étonnante connut une fin de vie édifiante à Bruxelles.
Bien des années plus tard, Georges Oudard révéla que l'exilée de
Louisiane mourut à Vitry, en 1771, et que l'ambassadeur d'Autriche
assista à la messe d'enterrement, ordonnée par Louis XV et
célébrée par l'abbé Sauvestre, aumônier de la cour. On découvrit
aussi, à cette occasion – et les registres de la paroisse
l'ont prouvé à des chercheurs plus tardifs – que la mère de
Pierre II avait été inhumée sous le nom de Dortie-Marie
Élisabeth Danielson ! On ne doute plus aujourd'hui que la
véritable princesse de Wolfenbüttel soit bien morte en 1715, après
avoir mis au monde le petit-fils de Pierre le Grand, futur tsar,
ainsi que l'indiquait déjà la Biographie
universelle publiée par Garnier en 1832. Authentiques
ou imaginaires, les destins croisés de Manon, fille de joie au cœur
tendre, et de Sophie-Charlotte, princesse exilée, appartiennent à
jamais aux annales romanesques de la Louisiane.
Des Allemands de bonne
volonté
Parmi tous les colons envoyés en Louisiane depuis
1717 par la Compagnie des Indes à la demande de John Law, les
Allemands furent toujours considérés comme les meilleurs éléments.
Appréciés pour leur sérieux, leur sens de l'organisation, leur
ardeur au travail et leur discipline, ils furent de tous les
défricheurs ceux qui contribuèrent le plus efficacement au
développement de l'agriculture dans la colonie.
John Law, qui avait sans doute apprécié au cours
de ses voyages les qualités des laboureurs et des artisans
allemands, avait confié à l'un de ses collaborateurs, Jean-François
Melon, économiste et secrétaire du Régent, le soin d'organiser le
recrutement. Melon, qui se piquait de littérature et devait
laisser, sous le titre Mahmoud-le-Ghaznévide, une histoire allégorique de
la Régence et un Essai politique sur le
commerce, connaissait l'influence de la publicité écrite.
Aussi avait-il, en 1720, fait rédiger en allemand et imprimer à
Leipzig « par le fils de feu J. Friedrich
Gleditschen », dans une belle gothique, des prospectus qui
furent largement diffusés outre-Rhin et dont le texte de la page de
titre mérite d'être traduit et reproduit dans sa
présentation :
DESCRIPTION
historique et géographique détaillée
du pays accueillant de Louisiane situé
en Amérique du Nord sur le grand fleuve
MISSISSIPPI
dans lequel la grande
COMPAGNIE DES INDES
française, récemment fondée, a commencé
à envoyer des colons ; en même temps
nous
communiquons quelques réflexions sur les
desseins à longue portée de ladite
compagnie
et du commerce qui en résulte.
Nouvelle édition avec de nouveaux
suppléments et remarques12.
On joignait parfois à ces fascicules la
reproduction d'une gravure colorée, commandée à François-Gérard
Joullain, où l'on voit des commerçants français débarqués d'un
bateau dans un paysage idyllique et échangeant avec des Indiens,
emplumés et respectueux, des marchandises variées, tombées sans
aucun doute d'une corne d'abondance.
Les « engagés », séduits et recrutés en
Alsace, dans le Wurtemberg, le Palatinat, la Franconie, le
Brandebourg, le pays de Bade, la Bavière et les petits électorats
de Trèves ou de Mayence, se présentèrent en assez grand nombre pour
que leur acheminement, du lieu d'origine jusqu'à Lorient, port
d'embarquement, s'effectuât en convois, qui traversèrent le nord de
la France en suscitant parfois quelques perturbations dans les
villes et villages. Des Suisses faisaient aussi partie du
contingent allemand, ce qui leur valut souvent d'être abusivement
assimilés aux Germains.
Trois mille neuf cent quatre-vingt-onze Allemands,
chiffre fourni par la Compagnie des Indes, se trouvaient rassemblés
le 3 juillet 1720, dans un camp près de Ploemeur, paroisse
située à l'ouest de Lorient. Ils allaient y passer de nombreux
mois, comme le prouvent les registres de la paroisse sur lesquels
un magistrat lorientais13 a relevé de nombreux actes de baptême, de
mariage, d'inhumation et même un acte d'abjuration « de
l'hérésie de Luther » concernant des Allemands « passant
avec la troupe pour la Louisiane ».
Près des trois quarts de ces candidats à
l'émigration ne devaient jamais voir le Mississippi. Des maladies
infectieuses, mal définies mais épidémiques, et des maux de toute
sorte décimèrent les familles, aussi bien à terre qu'à bord des
bateaux, pendant des traversées qui n'allaient pas sans autres
risques.
Parmi les futurs colons réunis à Lorient, certains
durent attendre plus d'un an, sous la tente, dans les dépendances
du château de Tréfaven, qui servait aussi d'hôpital, ou chez les
habitants, le moment d'embarquer pour l'Amérique. Réduits le plus
souvent à des conditions d'hygiène détestables et mal nourris, les
recrutés adressaient des plaintes au directeur de la Compagnie,
mais, entièrement soumis au bon vouloir d'une administration qui se
souciait plus du profit des actionnaires que du confort des
engagés, les émigrants ne pouvaient que prendre leur mal en
patience.
On sait par les livres de comptes de la Compagnie
des Indes que l'hébergement et l'entretien, à Lorient, des familles
allemandes coûta cependant quatre cent cinquante mille livres.
Cette somme fut, plus tard, réclamée à Law sous prétexte que les
Germains avaient été embauchés spécialement pour mettre en valeur
les concessions qu'il avait fondées avec ses associés, le marquis
d'Ancenis et le duc de Gramont. Le banquier refusa toujours de
reconnaître et d'acquitter cette dette et, quand la colonie fut
dévolue à la Couronne, en 1732, la facture impayée fut envoyée au
roi !
Le premier contingent embarqué sur le Deux-Frères arriva cependant en Louisiane en
février 1721. Sur les deux cent dix passagers inscrits lors de
l'appareillage, cent quarante-trois seulement touchèrent au terme
du voyage : trente-deux hommes, trente-six femmes et
soixante-quinze enfants.
Les dangers de la
traversée
La traversée de l'Atlantique ne constituait pas,
en ce temps-là, une aimable croisière. L'odyssée de la robuste
flûte la Garonne, commandée par le
capitaine Pierre-Edmée Burat, partie le 24 janvier 1721 de
Lorient, avec deux cent quatre émigrants allemands, dont André
Traeger, maire de Frederichsort, reflète bien les risques encourus.
Avant même que ce vaisseau prît le large, on avait déploré, à bord,
le décès d'une vingtaine de personnes. L'air marin ne devait pas
améliorer la situation sanitaire et, quand le bateau fut
arraisonné, à proximité de l'île de Saint-Domingue où il devait
faire escale, par la Gaillarde, un
corsaire manœuvré par des pirates de la Martinique, ni l'équipage
ni les passagers, malades et affaiblis par la dysenterie, ne purent
résister.
La Garonne fut
contrainte d'aller mouiller dans la baie de Samana, sur la côte est
de Saint-Domingue, où les forbans, à l'abri des curiosités,
pillèrent les bagages des émigrants, violèrent leurs femmes et
tuèrent les marins qui tentaient de s'opposer à leurs exactions.
Ils prélevèrent ensuite sur le navire prisonnier tout ce qui
pouvait être utile au confort et à la bonne marche de leur propre
bateau.
Les survivants ne durent leur salut qu'à l'arrivée
soudaine de trois bateaux envoyés par le gouverneur de
Saint-Domingue à la demande du représentant de la Compagnie des
Indes, informé, on ne sait comment, du sort lamentable de la
Garonne.
Les corsaires ayant été mis hors d'état de nuire
par les soldats embarqués sur les vaisseaux du roi, le commandant
du navire à demi démonté choisit, en mars 1722, de reprendre la
route de Lorient, après une escale à Cap-Français, où l'on pansa
les blessures des hommes et du bateau.
Il ne restait plus à bord que huit hommes
d'équipage et une cinquantaine d'Allemands qui désiraient toujours
se rendre en Louisiane. Ils y furent transportés, avec ce qu'ils
avaient pu récupérer d'effets, de bagages et d'outils, par
le Profond, un bateau de La
Rochelle, commandé par M. Du Gerneur, qui venait de
débarquer en Louisiane des ouvriers destinés à la concession de
Law. Les émigrants allemands rescapés ne virent le Mississippi
qu'au mois d'avril 1722. Ils avaient mis quinze mois pour toucher à
la terre promise… par les tracts de Jean-François
Melon !
À leur arrivée en Louisiane, ces premiers
Allemands, et ceux de leurs compatriotes qui allaient les rejoindre
au cours des mois suivants, auraient dû être conduits à la
concession de Law, située dans une vaste prairie, au cœur du
triangle que forment les terres, fertiles mais inondables, au
confluent de l'Arkansas et du Mississippi. Le site était alors
considéré comme l'extrémité nord du cours inférieur du grand
fleuve.
Si l'on en croit Bertrand Dufresne, un Malouin,
directeur de la Compagnie des Indes en Louisiane, qui fit une
inspection au printemps de 1722, une cinquantaine de Français,
hommes et femmes, que le père Charlevoix qualifie peu aimablement
de « tristes débris », n'avaient encore défriché que
trois arpents, soit environ un hectare, de la propriété du
banquier. Ces pionniers, logés dans de misérables baraques,
attendaient le renfort des agriculteurs allemands. La Compagnie
manquant de bateaux pour transporter ces derniers – on devait
remonter le Mississippi sur plus de cinq cents kilomètres pour
atteindre le confluent de l'Arkansas –, les Allemands furent
répartis dans la région dite des Cannes-Brûlées, au pays des
Indiens Taensa, sur la rive droite du fleuve, à une quarantaine de
kilomètres au nord de La Nouvelle-Orléans. Employés sur les
concessions de MM. d'Artagnan, Delaire et Demeuves, ils surent
avec opiniâtreté mettre les terres en valeur et, en 1722, les
émigrants allemands avaient construit trois petits villages qui
abritaient plus de trois cents personnes.
Bienville avait fait un choix judicieux en
désignant comme responsable de ces implantations le capitaine
Karl-Frédéric d'Arensbourg. Cet officier, formé au service du roi
Charles XII de Suède, était arrivé en Louisiane en 1721 à bord
du Portefaix, qui transportait le
second convoi des émigrants allemands, suisses et souabes dont il
avait facilité le recrutement. Bien qu'âgé seulement de vingt-trois
ans, il avait fait preuve de tant de valeur et d'intelligence que
le commandant général lui avait aussitôt confié des missions de
police et de justice.
Dans le même temps que prenaient vie sur les rives
du Mississippi des établissements qui allaient devenir, au fil des
années, les plus prospères de la colonie, à Lorient, la Compagnie
des Indes décidait de renvoyer dans leurs foyers les quatre cents
Allemands qui attendaient encore d'être transportés en Louisiane.
Chacun reçut vingt livres de dédommagement. Tout juste de quoi
retourner au pays, car aucun convoi ne fut organisé pour ces
rapatriements.
Les Allemands de Louisiane, vite intégrés
– certains francisèrent même leur nom – et comprenant
après la déconfiture de Law qu'ils ne seraient jamais transportés
sur les concessions des Arkansa, s'adjugèrent, sans susciter
d'autre protestation que de principe de la part de la Compagnie des
Indes, les domaines qu'ils avaient défrichés. Les propriétaires
légitimes de ceux-ci, associés en désaccord permanent, s'épuisaient
en procès et en démarches pour obtenir de la Compagnie des Indes le
remboursement de frais engagés sans profit. Comme ils semblaient se
désintéresser de l'exploitation des terres qui leur avaient été
dévolues, les Allemands, réalistes et avisés, s'en étaient
emparés.
Un demi-siècle plus tard, ces pionniers enrichis
et unis joueront un rôle important, au côté des Français, dans la
rébellion de 1768 contre les Espagnols.
Un régiment
suisse
Les différentes compagnies de commerce maritime
qui se succédèrent sous le nom de Compagnie des Indes disposèrent
toujours de troupes privées. Les contrôles, la perception des
droits, la garde des magasins et la protection des comptoirs
coloniaux obligèrent ces entreprises à entretenir des formations
militaires. Bien que l'article 31 de la charte de fondation de
la première Compagnie des Indes, du 28 mai 1664, ait contraint
le roi « à défendre de nos armes et de nos vaisseaux à nos
frais et dépens » toutes les possessions de la société, le
maintien d'une force permanente aux ordres de la Compagnie s'était
révélé indispensable. La marine traditionnellement chargée de la
défense des territoires d'outre-mer ne suffisant pas à la tâche,
des régiments de marins-fantassins avaient été créés par Colbert.
Ceux-ci devinrent, sous Pontchartrain, les Compagnies franches de
la marine. Ces unités à pied allaient bientôt constituer une
véritable armée coloniale autonome. Celle-ci prendra plus tard le
nom d'infanterie de marine et les marsouins s'illustreront sous
toutes les latitudes, portant jusqu'à nos jours pour insigne
l'ancre d'or qui rappelle leur origine maritime.
Les Suisses, excellents soldats, disciplinés et
fidèles, maintes fois employés par les rois de France,
participèrent, dans ces corps spéciaux, aux entreprises coloniales.
Le régiment de Carignan-Sallières, fort de vingt compagnies et de
mille hommes, fut le premier des régiments suisses à traverser
l'océan. Il servit au Canada dans les guerres indiennes et de
nombreux soldats réformés reçurent des terres et s'installèrent sur
les rives du Saint-Laurent.
Quand commença, d'une façon méthodique, le
peuplement de la Louisiane, la Compagnie des Indes fit à nouveau
appel aux Suisses. En décembre 1719, le chevalier François-Adam
Karrer, capitaine au régiment suisse du Buisson, fut chargé par les
collaborateurs de John Law de lever un bataillon suisse composé de
trois compagnies de deux cents hommes. Né à Soleure en 1672, Karrer
avait déjà servi dans l'armée française et obtenu, pour s'être
vaillamment conduit lors de la bataille de Malplaquet, le grade de
capitaine dans le régiment de Sallis. En juin 1720, le bataillon
constitué par les soins de Karrer, fort de six cents Suisses et
Alsaciens, prit ses quartiers à Port-Louis, près de Lorient. Un an
plus tard, l'officier ayant reçu du Régent une commission de
colonel, le bataillon devint régiment, fut renforcé d'une compagnie
supplémentaire de réserve dite « colonelle » et mis aux
ordres de la marine. Il prit alors, suivant la tradition, le nom de
son fondateur et fut désormais appelé Karrer-Marine. Bientôt, des
détachements embarquèrent pour la Martinique, Saint-Domingue, le
Canada et, plus tard, pour la Louisiane. Le drapeau des compagnies
du régiment Karrer, divisé en quartiers gironnés de six flammes
rouges, bleues et jaunes par la croix blanche de France, portait en
fasce la devise Fidelitate et Honore,
et en pal la devise Terra et Mare. Les
quartiers du drapeau de la compagnie colonelle ne portaient pas de
gironnés colorés mais un semis de fleurs de lis d'or. L'uniforme
des soldats se composait d'un habit rouge à manches en botte avec
doublure et parements bleus, d'une culotte et d'une veste bleue,
croisée à double boutonnage avec boutonnières blanches, boutons
d'étain façonnés et petit collet bleu. Les bas, couverts par des
guêtres en tenue de campagne, étaient blancs ou bruns, les
chaussures basses ornées d'une boucle. La coiffure ordinaire, un
tricorne à hauts bords galonnés d'argent, était remplacée, en
hiver, par un bonnet de fourrure, pour les détachements envoyés au
Canada. L'armement consistait en un mousquet pourvu d'une
baïonnette, plus un sabre suspendu à un large baudrier de cuir. La
tenue des officiers, habit bleu à col rouge, ouvert sur une chemise
blanche et une cravate noire, tricorne noir orné d'une plume
blanche retenue à l'aile du chapeau par une cocarde, passait pour
une des plus élégantes de l'armée. Boutons et boucles d'argent lui
conféraient même quelque coquetterie14 !
Les militaires du régiment de Karrer ne furent pas
les seuls Suisses à servir en Louisiane. Le premier contingent, qui
débarqua en novembre 1720 de la Mutine,
en même temps que les filles à la cassette, les prisonnières de la
Salpêtrière, les ingénieurs et architectes du roi et les engagés
des sociétés concessionnaires déjà constituées, était composé de
cent quarante officiers et soldats, soit les trois quarts des
effectifs d'une unité particulière recrutée et commandée par le
capitaine David-François de Merveilleux, que secondait le capitaine
Jacques Brandt. Cette compagnie de soldats-ouvriers, parmi lesquels
on trouvait des terrassiers, des maçons, des forgerons et des
charpentiers, devait participer à la construction des routes, des
fortifications et des bâtiments publics de La Nouvelle-Orléans et
des postes disséminés au long du Mississippi. Des sergents-maîtres
encadraient ces spécialistes, qui ne prenaient les armes qu'en cas
de nécessité mais étaient censés respecter la discipline militaire
en toute circonstance. Cette unité annonçait, semble-t-il, les
sapeurs dela Légion étrangère qui, plus tard, construiraient dans
les colonies françaises routes et ponts. Chaque soldat-ouvrier
recevait en Louisiane une solde de douze livres par mois, les
officiers percevant cent cinquante livres. Le fondateur de cette
formation, le capitaine David-François de Merveilleux, issu d'une
très ancienne famille de Neuchâtel, anoblie en 1529, avait été, à
Paris, secrétaire-interprète du roi pour les ligues grisonnes. On
lui devait, en tant que médecin, un ouvrage sur les eaux
thermales : Amusements des bains de
Baden. En 1721, il vit arriver en Louisiane, à bord du
Deux-Frères et de la Vénus, ses frères Charles-Frédéric et Jean-Pierre
de Merveilleux, du régiment de Karrer. Le premier, récemment promu
capitaine, commandait la 3e compagnie, dans laquelle Jean-Pierre servait
comme enseigne. Charles-Frédéric était un officier de valeur. Entré
en 1707 comme cadet au régiment de Surbeck, il s'était vaillamment
battu pour la France, à Oudenarde en 1708, à Arleux en 1711, où il
avait conquis ses galons de lieutenant, à Denain et à Bouchain en
1713. Des trois frères Merveilleux, il fut le seul à rester en
Louisiane, où il obtint, en 1741, le grade de lieutenant-colonel.
Rentré en France, il continua de se battre pour le roi en Aunis et
en Saintonge, fut fait chevalier de Saint-Louis en 1746 et mourut à
Paris en 174915.
Quand, vers 1735, La Nouvelle-Orléans fut devenue
une vraie ville, les jours où la compagnie suisse de Louisiane se
rendait, derrière fifres et tambours, de sa caserne à la place
d'Armes, toutes les belles se mettaient à leur balcon. Les plus
hardies applaudissaient, les prudes déployaient leur ombrelle comme
si elles eussent voulu filtrer les œillades que, de tout temps, les
militaires défilant ont adressées aux femmes.
Aux cultivateurs allemands et aux soldats-ouvriers
suisses se joignirent, au fil des années de peuplement, des
Suédois, officiers réformés venus avec leur compatriote
d'Arensbourg, et, surtout, des Italiens. Ces derniers étaient
parfois des soldats déserteurs ou des contrebandiers de tabac
indésirables dans leur pays, mais le plus souvent des artisans ou
des ouvriers, recrutés comme tels par la Compagnie des Indes. John
Law, qui souhaitait envoyer en Louisiane quatre cents spécialistes
de l'élevage du ver à soie, en trouva dans le Piémont. C'est ainsi
que le Chameau débarqua un premier
contingent d'Italiens le 11 août 1718. En mai 1720, on vit
arriver de Gênes, à bord du Notre-Dame-de-la-Conception, deux cent cinquante
émigrants italiens, dont le chevalier de Fontana avait payé le
transport en espérant être remboursé par la Compagnie. Le plus
connu des émigrés italiens en Louisiane reste Francesco Maria de
Reggio, né à Alba, en Piémont. Cet ancien lieutenant du Royal
Grenadier génois devint capitaine dans l'infanterie de marine en
Louisiane puis commandant du poste des Attakapa. Il épousa une
Française, Hélène Fleuriau, fille du procureur général François
Fleuriau, arrivé dans la colonie en 1723. En 1781, il deviendra
conseiller municipal de La Nouvelle-Orléans, puis maire et juge
sous la domination espagnole. Les Louisianais le considèrent comme
le fondateur d'une des meilleures familles de La Nouvelle-Orléans.
Il fut l'arrière-grand-père du général Pierre Toutant de
Beauregard, un des héros de la guerre de Sécession. C'est encore un
Italien, Costantino Beltrami, magistrat de Bergame venu à La
Nouvelle-Orléans un siècle plus tard, en 1823, pour oublier la mort
de celle qu'il aimait, qui fut le premier explorateur à remonter le
Mississippi jusqu'à sa source, au-delà des Grands Lacs.
Captifs indiens, esclaves
noirs
Les déportés français, hommes ou femmes, les
filles à la cassette, les riches concessionnaires, les
fonctionnaires du roi ou de la Compagnie des Indes, les
aristocrates désœuvrés avides d'émotions nouvelles, les aventuriers
en quête d'un refuge ou d'une fortune facile, les émigrants
européens venus librement participer à la mise en valeur de la
colonie trouvèrent en Louisiane une population servile composée des
Noirs importés d'Afrique contre leur gré par les négriers et, en
petit nombre, des Indiens prisonniers de guerre, contraints, avec
plus ou moins de violence, de servir les Blancs.
Jusqu'en 1712, le roi de France avait refusé,
« avec constance et fermeté », l'introduction de Noirs en
Louisiane. Mais, quand Antoine Crozat prit à bail la colonie, il
obtint que figurât parmi les privilèges de celle-ci, non seulement
le droit de faire venir chaque année un bateau de Noirs sur les
rives du Mississippi, mais aussi le monopole de la traite,
c'est-à-dire de l'enlèvement, pour le compte des Espagnols, des
Noirs destinés à l'esclavage dans les colonies de ces derniers.
John Law reprit naturellement à son compte tous les avantages
accordés à Crozat, plus quelques autres.
Depuis l'Antiquité, la capture d'esclaves était
considérée comme source de main-d'œuvre, mais, d'après certains
historiens, la première expédition de type commercial ravalant les
Noirs au rang de marchandise fut le fait des Portugais. Le
8 août 1444, un navire de Lagos aurait débarqué au Portugal
deux cent trente-cinq Noirs, aussitôt vendus à de bons bourgeois.
Les Espagnols, les Anglais puis toutes les nations coloniales se
mirent de la partie et, en 1620, un bâtiment de guerre hollandais
débarqua à Jamestown (Virginie) vingt Noirs enlevés en Guinée. Ce
furent les premiers esclaves transportés en Amérique du Nord. Des
dizaines de milliers devaient les rejoindre jusqu'à ce que la
traite soit assimilée à la piraterie par le congrès de Vienne en
1815.
En important, dès 1713, une vingtaine de Noirs qui
furent vendus aux colons louisianais, les dirigeants de la
Compagnie des Indes occidentales n'avaient fait que reprendre la
méthode qui avait si bien réussi dans une autre colonie, devenue en
partie française depuis 1626, Saint-Domingue. Sur cette île, nommée
Hispaniola par Christophe Colomb et que les Espagnols avaient
commencé à peupler d'esclaves noirs dès 1502, le gouverneur
français, Bertrand Ogeron de La Bouère, affichait une belle
réussite économique depuis qu'il avait organisé l'importation d'une
main-d'œuvre servile raflée sur les côtes d'Afrique.
Le gentilhomme angevin avait déjà su mettre au
travail des flibustiers et des matelots rebelles à toute
discipline. En offrant à ces colons de fortune des esclaves aptes à
faire produire la terre, il avait considérablement développé les
cultures vivrières, celles du coton, du manioc, de l'igname et de
l'indigo notamment. Dans les milieux qui s'intéressaient à la
colonisation comme dans les salons où l'on parlait affaires, il
était cité en exemple. Ce qui était bon pour Saint-Domingue ne
pouvait manquer de l'être pour la Louisiane, dont le climat
ressemblait fort à celui de la grande île des Antilles et où l'on
pouvait cultiver les mêmes plantes.
En 1719, deux navires, le Grand-Duc-du-Maine et l'Aurore, venant d'Afrique, débarquèrent sur l'île
Dauphine environ cinq cents esclaves enlevés en Guinée. La même
année, la Compagnie des Indes fit construire, sur la rive droite du
Mississippi, en face du site de La Nouvelle-Orléans, un pénitencier
pour Noirs aussitôt nommé « plantation de la Compagnie ».
Désormais, les négriers allaient fournir régulièrement la
main-d'œuvre servile que réclamaient les colons. Fatigués par le
climat, ceux-ci estimaient que seuls les Africains étaient assez
résistants pour travailler la terre. Ces Noirs, que
l'administration maritime appelait « pièces d'Inde » et
les trafiquants « bois d'ébène », allaient devenir les
principaux artisans de la fortune des planteurs.
L'odieux commerce devint assez vite d'une bonne
rentabilité pour la Compagnie et Bienville révélera en 1731 :
« Les nègres qu'elle a introduits dans la colonie lui
revenaient à trois cents livres et elle les a vendus, à crédit,
mille livres. » Mais la Compagnie n'était-elle pas en
Louisiane pour faire des affaires ? Elle prenait du bénéfice
non seulement sur la revente des Noirs capturés en Afrique, mais
aussi sur les denrées de première nécessité qu'elle importait de
France et vendait aux colons, en majorant les prix de cent vingt à
cent cinquante pour cent !
En 1726, on comptera en Louisiane, entre le
Détour-aux-Anglais et Pointe-Coupée16, c'est-à-dire dans les plantations
réparties au long du Mississippi, dans la zone la plus fertile de
la colonie, mille cinq cent quarante esclaves noirs pour deux cent
vingt-neuf esclaves indiens. Le nombre de ces derniers allait
décroître au fur et à mesure que celui des Africains augmenterait.
En 1763, au moment de la cession de la Louisiane à l'Espagne, on
recensera dans la colonie quatre mille six cent cinquante-deux
esclaves noirs pour soixante et un esclaves indiens.
Un code à l'usage des
Blancs
L'accroissement de la population servile avait
commencé, dès 1722, à perturber l'ordre rétabli. La colonie se
développant, Bienville se décida, en 1724, à mettre en application,
avec quelques aménagements tenant compte des conditions locales, le
Code noir déjà en vigueur à Saint-Domingue.
Ce code avait été inspiré par Colbert, qui
écrivait en 1670 au président du parlement de Rennes :
« Il n'y a aucun commerce dans tout le monde qui produise
autant d'avantages que celui des esclaves. » Comme il fallait,
dans les colonies françaises ; réglementer la vie des
populations serviles et surtout les maintenir dans une dépendance
stricte, pour prévenir toute velléité de mutinerie, les services du
ministre de la Marine produisirent un Code noir qui ne fut
promulgué qu'en 1685, après la mort de Colbert. Ce code, qui reçut
au XVIII e siècle des modifications aggravantes pour
les esclaves louisianais, n'intéressait pas que les Noirs, comme
beaucoup le croient encore aujourd'hui. Il interdisait également
aux Juifs de résider dans la colonie et prohibait l'exercice de
toute religion autre que catholique.
Si le texte interdit aux maîtres de faire
travailler leurs esclaves le dimanche, jour du Seigneur, si tel
article les oblige « à faire enterrer en terre sainte et dans
les cimetières destinés à cet effet leurs esclaves baptisés »,
ceux qui mourront « sans avoir reçu le baptême » devront
être « enterrés, de nuit, dans quelque champ voisin du lieu
où ils seront décédés ». Il est naturellement défendu aux
esclaves « de porter aucune arme offensive », « de
s'attrouper le jour ou la nuit sous prétexte de noces ou autres,
soit chez un de la maison ou ailleurs, et encore moins sur les
grands chemins ou lieux écartés, à peine de punitions corporelles,
qui ne pourront être moindres que le fouet et la fleur de lys. En
cas de fréquente récidive et autres circonstances aggravantes,
pourront être punis de mort ce que nous laissons à l'arbitraire des
juges ». Les vols seront sanctionnés par des peines
afflictives, on pourra condamner les voleurs de poules « à
être battus de verges ».
L'article 38, un des plus affligeants, règle
le sort des candidats à l'évasion : « L'esclave fugitif
qui aura été en fuite pendant un mois, à compter du jour que son
maître l'aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera
marqué d'une fleur de lys sur une épaule. Et s'il récidive un autre
mois, à compter pareillement du jour de la dénonciation, il aura le
jarret coupé et sera marqué d'une fleur de lys sur l'autre épaule.
Et la troisième fois il sera puni de mort. » Le cas des
esclaves qui oseraient lever la main sur un Blanc est aussi
prévu : « L'esclave qui aura frappé son maître ou la
femme de son maître, sa maîtresse ou le mari de sa maîtresse, ou
leurs enfants, avec contusion ou effusion de sang, sera puni de
mort. »
En échange d'une parfaite soumission et d'un
travail assidu, les maîtres doivent à leurs esclaves nourriture,
vêtements et soins, ainsi que les y engagent les articles suivants
qui ont fait dire à un commentateur américain qu'il s'agissait d'un
code « sans dureté ».
Article 22 : « Seront tenus les maîtres
de faire fournir par chaque semaine à leurs esclaves, âgés de dix
ans et au-dessus, pour leur nourriture deux pots et demi, mesure de
Paris, de farine de manioc ou trois cassaves pesant chacune deux
livres et demie au moins, ou autre chose équivalente, avec deux
livres de bœuf salé ou trois livres de poisson, ou autres choses à
proportion ; et aux enfants, depuis qu'ils sont sevrés jusqu'à
l'âge de dix ans, la moitié des vivres ci-dessus. »
Article 25 : « Seront tenus les maîtres
de fournir à chaque esclave, par chacun an, deux habits de toile ou
quatre aunes de toile au gré desdits maîtres. »
Article 27 : « Les esclaves, infirmes
par vieillesse, maladie ou autrement, que la maladie soit incurable
ou non, seront nourris et entretenus par leurs maîtres, et, en cas
qu'ils les eussent abandonnés, lesdits esclaves seront adjugés à
l'hôpital, auquel les maîtres seront obligés de payer six sols par
jour pour la nourriture et l'entretien de chaque
esclave. »
En plus de ce que l'on n'ose appeler une
protection sociale, les rédacteurs du code entendent, sans doute
pour se donner bonne conscience, prévenir les abus d'autorité. Il
est interdit aux maîtres « de donner la torture ni de faire
aucune mutilation de membres, à peine de confiscation des esclaves
et d'être procédé contre les maîtres extraordinairement ».
Mais le code ne semble pas envisager comme une chose possible la
culpabilité d'un propriétaire d'esclaves et l'article suivant
atténue assez hypocritement l'apparente rigueur du précédent.
Article 43 : « Enjoignons à nos
officiers de poursuivre criminellement les maîtres ou les
commandeurs, qui auront tué un esclave étant sous leur puissance ou
sous leur direction, et de poursuivre le meurtre selon l'atrocité
des circonstances, et, en cas qu'il y ait lieu à l'absolution,
permettons à nos officiers de renvoyer, tant les maîtres que les
commandeurs, absous, sans qu'ils aient besoin d'obtenir de nous des
lettres de grâce. »
On pouvait donc dans la colonie se rendre justice
entre soi avec la mansuétude que l'on peut imaginer quand la
victime, en tant qu'esclave, ne pouvait manquer d'avoir
tort !
À la fin de l'année 1720, la Louisiane va enfin
pouvoir prétendre au nom de colonie. Les attributions de domaines
vont bon train, les émigrants arrivent pour les exploiter, les
Noirs enlevés à l'Afrique pour les mettre en culture et les
relations avec la métropole, si rares pendant de nombreuses années,
se multiplient à tel point qu'on ne sait, certains mois, où trouver
des mouillages pour les navires devant l'île Dauphine et le Nouveau
Biloxi ! Entre le mois de mai 1719 et le mois de décembre
1720, trente-trois bateaux ont été armés à Lorient pour la
Louisiane et ont amené dans la colonie des centaines d'hommes et de
femmes.
On imagine aussi que sous l'impulsion de Law la
France va poursuivre ce bel effort d'investissement, mais on
déchante quand on apprend sur les rives du Mississippi ce qui s'est
passé à Paris. M. Law a fait banqueroute, son génial système
s'est effondré. Malgré son apparente réussite, le banquier n'a pu
maîtriser la situation. Le 22 mai, le Conseil d'État a rendu
un arrêt concernant les actions de la Compagnie des Indes, plus
connue des Parisiens sous le nom de Compagnie du Mississippi. Cet
arrêt prévoyait une réduction progressive de la valeur des actions
qui devraient ainsi, à la fin de l'année, valoir moitié moins.
C'est exactement ce qui est arrivé, sauf que les actions ne valent
plus rien du tout ! « Cela fit ce qu'on appelle, en
matière de finance et de banqueroute, montrer le cul », écrit
Saint-Simon, commentant crûment la situation. Naturellement, une
foule de gens, et non des moindres, se crurent ruinés. Cela fit un
beau tapage dans les antichambres et même dans les alcôves. Le
parlement, qui ne ratait jamais une occasion de déplaire au Conseil
d'État, s'était présenté comme défenseur de l'épargne en refusant
d'enregistrer l'arrêt. Law avait ainsi échappé, provisoirement, au
rôle de bouc émissaire que certains entendaient lui faire jouer.
Mais la confiance, qu'un rien effarouche, s'était aussitôt diluée
devant l'inquiétude des agioteurs et de leurs clients. On vit
bientôt les possesseurs de billets de banque se mettre en quête
d'espèces sonnantes et trébuchantes, tandis que ceux qui s'étaient
battus rue Quincampoix pour devenir actionnaires de la Compagnie du
Mississippi recherchaient des naïfs ou des ignorants à qui revendre
des certificats qui ne certifiaient plus grand-chose.
Le 17 juillet 1720, seize personnes avaient
péri, étouffées rue Vivienne par la foule furieuse des petites
gens, venus chercher à l'hôtel Mazarin les dix livres accordées en
échange de ces billets que personne ne voulait plus recevoir en
paiement. Le cocher de Law, qui reconduisait le carrosse de son
maître, avait été pris à partie. On lui avait jeté des pierres à la
tête, faute de pouvoir rosser l'Écossais !
Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, installé avec
bonheur dans l'intérim qui faisait de lui le gouverneur de fait de
la colonie, se serait bien passé de nouvelles de ce genre et des
conséquences qui allaient en découler. Il avait à bâtir une ville
qui, jusqu'à présent, n'était qu'un nom sur une carte très
approximative de la colonie : La Nouvelle-Orléans.
1 La Banqueroute de
Law, Edgar Faure, Gallimard, Paris, 1977.
2 Eugène Guénin, dans la
Louisiane (Hachette, Paris, 1904), écrit, page 194,
« L'As », comme s'il s'agissait d'un surnom donné au
financier par les gens de la cour qui auraient vu en lui un
champion ! Mais le mot n'était pas utilisé dans ce sens au
XVIII e siècle. En réalité, Guénin ne fait que
reproduire la prononciation écossaise du nom de Law.
3 Le marc de Paris pesait
489,506 grammes.
4 C'est à cause de cette topographie
particulière que les Américains ont nommé La Nouvelle-Orléans
Crescent City.
5 Le sel étant alors frappé d'un impôt, la
gabelle, son commerce donnait lieu à contrebande. Nommés faux
sauniers, ceux qui débitaient, en fraude, du sel ne sortant pas des
greniers du roi étaient passibles des galères.
6 Cité par Maximilien Vessier dans son
excellente étude, Traditions hospitalières de
la Basse-Bièvre, publiée en livraisons, à partir d'avril
1976, par le Bulletin de la Société historique
et archéologique du XIIIe arrondissement, mairie du
XIII e arrondissement, place d'Italie,
Paris.
7 Publié à Amsterdam en 1731, dans le
tome VII des Mémoires d'un homme de
qualité qui s'est retiré du monde, puis à Paris, en 1733 et
en 1753, sous le titre définitif, Histoire du
chevalier des Grieux et de Manon Lescaut. Le roman, réédité
sans interruption depuis deux siècles, inspira plusieurs œuvres
musicales dont la plus populaire reste l'opéra de Jules Massenet,
Manon, représenté pour la première fois
à Paris en 1884.
8 Juriste et écrivain français (1867-1936),
auteur des Dernières Années de la Louisiane
française, É. Guilmoto, Paris, 1905, et de Histoire de la fondation de La Nouvelle-Orléans,
Imprimerie nationale, Paris, 1917.
9 Le point culminant de l'État de Louisiane
est la Driskill Mountain (paroisse Bienville) : 535 pieds
de haut, soit environ 163 mètres. La Nouvelle-Orléans se
trouve à 5 pieds, soit environ 1,65 mètre, au-dessous du
niveau de la mer.
10 Des chercheurs ont cru reconnaître sous ce
pseudonyme le chevalier Karl-Frédéric d'Arensbourg, un officier
d'origine suédoise, qui avait choisi l'exil afin d'échapper à la
tyrannie de Pierre le Grand. C'est lui qui conduisit en Louisiane
le second convoi d'émigrants allemands. Il était accompagné de
celle que l'on aurait prise pour la pseudo-bru du tsar.
11 Jeanne-Isabelle-Pauline Polier de Bottens,
baronne de Montolieu, 1751-1832, auteur suisse, a publié plus de
cent volumes dont la Princesse de
Wolfenbüttel, Colburn, libraire, no 50, Conduct Street, New Bond Street,
Londres, 1808.
12 Traduction de Mme Waltraud
Delarue.
13 M. René Maurice, procureur de la
République près le tribunal de première Instance à Lorient, auteur
de Mœurs et crimes à Lorient au XVIII e siècle, Lorient, 1939.
14 L'auteur doit toutes ces informations à
Michel Rochat, érudit genevois, spécialisé dans l'histoire
militaire suisse, et aux archives du musée des Suisses à
l'étranger, 18, chemin de l'Impératrice, Prégny-Chambésy,
Genève.
15 Il est à l'origine de la branche française
des Merveilleux du Vignaux.
16 Plus tard : English Turn et Pointe
Coupee.