3.
De tout pour faire un peuple
D'un financier l'autre
Antoine Crozat appartenait à cette catégorie, assez moderne, des hommes d'affaires qui ne s'obstinent pas dans les entreprises déficitaires. Quand il fut persuadé, au commencement de l'été 1717, que la Louisiane ne constituerait jamais pour lui un domaine rentable, il décida de restituer à la Couronne de France les privilèges qu'elle lui avait accordés cinq ans plus tôt. Le bilan fourni par ses services expliquait sa démission. En acceptant la suzeraineté de la colonie, il comptait exploiter les mines de plomb, de fer et, peut-être, d'or dont certains vantaient l'existence. Ces mines restaient introuvables et le seul morceau de minerai de fer montré à l'agent de la Compagnie, à Mobile, venait d'on ne sait où et avait été offert aux Indiens Kaskaskia par des Espagnols ! Quant aux mines du pays des Sioux, qui avaient autrefois donné un peu de plomb à Le Sueur, elles étaient devenues inexploitables. Crozat avait aussi prévu de commercer avec les Espagnols de Nouvelle-Espagne et de Veracruz. Or on était sans nouvelles du démarcheur expédié au Mexique. Les informateurs itinérants racontaient tantôt que Juchereau de Saint-Denys avait été emprisonné, tantôt qu'ayant épousé la fille d'un dignitaire espagnol il coulait des jours heureux au service de Philippe V. Quand les représentants de Crozat en Louisiane avaient envoyé à Veracruz un bateau chargé de plus d'un million de livres de marchandises, les autorités s'étaient opposées à l'entrée du navire dans le port et la cargaison avait été perdue. Les Espagnols avaient d'ailleurs fait savoir qu'ils entendaient se réserver l'exclusivité du commerce dans leurs colonies. On ne pouvait donc espérer tirer de la Louisiane que de l'indigo, un peu de tabac, de l'huile de noix, peut-être de la soie, des peaux de castor, de chevreuil et de bison et la toison « des bœufs appelés caribous [sic], dont la laine aussi fine que celle de la vigogne est propre à faire des chapeaux et des draps ». Pour un grand brasseur d'affaires, ces bagatelles n'offraient que peu d'intérêt et Crozat clamait partout qu'il avait jusque-là avancé trois cent mille livres, en pure perte, à la colonie.
La vraie raison qui détermina le financier à se désister fut ce que nous appellerions aujourd'hui un redressement d'impôts. Louis XIV avait laissé les caisses vides et la situation financière du pays relevait de la banqueroute. Pendant les quatorze dernières années du règne du Roi-Soleil, les frais de guerre et les dépenses civiles avaient atteint la somme fabuleuse de deux milliards huit cents millions. Dans le même temps, les rentrées n'avaient pas excédé huit cent quatre-vingts millions. Il avait fallu emprunter. Maintenant, il fallait rembourser les emprunts. Or la plupart des Français étaient si pauvres qu'ils ne pouvaient plus payer l'impôt. Au cours de l'hiver, des gens étaient morts de froid ou de faim. C'est pourquoi le conseil de Régence avait créé une Chambre de justice qui devait faire rendre gorge à ceux qui, depuis 1689, avaient commis des malversations ou négligé de payer leurs impôts. La Chambre de justice ayant examiné les comptes de M. Crozat le taxa de six millions six cent mille livres ! Mortifié d'être ainsi mis au rang des aigrefins ordinaires, le financier refusa d'investir plus longtemps en Louisiane et présenta sa note. On lui devait un million deux cent quatre-vingt-dix-huit mille livres. À la mise de fonds initiale, qui, on le sut plus tard, n'avait pas dépassé cent cinquante mille livres, Crozat ajoutait le manque à gagner occasionné par l'immobilisation de capitaux qu'il aurait pu placer ailleurs, les intérêts des sommes gelées et l'indemnité qu'on lui devait à partir du moment où il renonçait aux dix années de privilège restant à courir et qui auraient dû lui rapporter soixante-quinze mille livres par an ! Dans le traitement des affairistes illicitement enrichis, les ministres des Finances ont toujours eu un faible pour la transaction qui rapporte sans fâcher et évite une mauvaise publicité sur les fortunes précipitées. Le Régent s'inspira de ce principe, toujours en vigueur, et, en 1718, Antoine Crozat vit son redressement de six millions de livres diminué de deux millions de livres représentant les indemnités que les finances publiques reconnaissaient lui devoir. Ainsi, la Louisiane ne fut pas, pour le fils du cocher toulousain, une si mauvaise affaire !
Dès le 13 janvier 1717, le conseil de Marine avait déchargé Crozat de son fardeau colonial. Bien que persuadé qu'il faut soutenir l'établissement de la Louisiane, le conseil « croit que c'est une entreprise trop considérable pour qu'un seul particulier en demeure chargé. S'il ne convient point au roi de s'en charger lui-même, attendu que Sa Majesté ne peut entrer dans tous les détails du commerce qui en sont inséparables, qu'ainsi ce qu'on peut faire de mieux est de choisir une compagnie assez forte pour soutenir cette entreprise ». Un homme qui, depuis 1715, avait la confiance du Régent était tout prêt à prendre la suite de Crozat, son voisin de la place Vendôme, pour qui il n'avait guère de sympathie. Il se nommait John Law. C'est ainsi que se croisent les destins des financiers.
Un jeune homme fort en maths
L'homme qui allait relever le défi, lancé puis éludé par Antoine Crozat, de faire de la Louisiane une colonie productive de richesses était d'un type tout différent de celui du marchand-marquis, créancier de Louis XIV. Antoine Crozat, courtisan parvenu de la deuxième génération, confortablement installé dans la haute finance, ne laisse rien au hasard ; John Law, précurseur du dirigisme, considéré par les plus objectifs de ses contemporains comme « un honnête aventurier », voit la vie comme une très excitante partie de pharaon.
Même si le nouveau venu, joueur chanceux, spéculateur inventif, affairiste rusé, allait utiliser, pour inciter le public à financer l'aventure louisianaise, des méthodes de propagande fallacieuses, parfois comparables à celles de certains promoteurs de notre temps, même si une banqueroute spectaculaire devait anéantir, pour les actionnaires confiants, tout espoir de profit à venir des rives du Mississippi et laisser le Trésor public exsangue, on doit cependant à l'Écossais l'ancrage colonial de la France sur un territoire qu'elle possédait jusque-là sans l'exploiter.
John Law était né à Édimbourg le 21 avril 1671. Sa mère, Jane Campbell, fille de bourgeois à prétentions aristocratiques, appartenait, selon certains biographes, à une branche de la maison des ducs d'Argyll. Son père, William, mort le 25 septembre 1684, orfèvre de profession, s'était enrichi dans le commerce du change. John Law affirmait que, vers 1260, sous le règne d'Alexandre III, roi d'Écosse, un Robert Law, de Lawbridge, possédait des terres seigneuriales et que James Law, baron de Brunton, archevêque de Glasgow de 1615 à 1632, figurait parmi ses ancêtres. Edgar Faure, faisant référence à l'historien anglais John Fairley, rectifie : « Le bisaïeul de Law est bien un homme d'Église, mais simple ministre de la paroisse de Neilston, Andrew Law1. » Avec John Law, il sera toujours difficile de cerner la vérité et tous ceux qui se sont intéressés aux origines du futur financier, comme à ses aventures à travers l'Europe, restent dubitatifs. L'Écossais était capable d'affabuler dans le plausible avec modération, et surtout de laisser dire quand cela l'aidait. Le fait que son père, l'orfèvre changeur, ait acheté en 1683, un an avant sa mort, les terres de Lauriston et de Randleston conférait à John, l'aîné de ses descendants, le titre de laird de Lauriston.
Law exposait les armes afférentes à son titre : « d'hermine à une bande de gueules accompagnée de deux coqs de même posés l'un en chef et l'autre en pointe avec pour cimier une tête de licorne au naturel et en bordure une engrelée de gueule ». La devise des Law, comme leur blason, ne datait pas d'un siècle, mais elle allait au banquier comme un slogan inventé par un publicitaire dans le vent : Nec obscura nec ima. Ce qu'on peut traduire librement par : « Sans obscurité ni dissimulation » !
Ayant eu dix frères et sœurs, John était l'aîné des fils de l'orfèvre, donc héritier privilégié. Les renseignements recueillis sur le compte de l'Écossais indiquent qu'il s'était montré, depuis son plus jeune âge, extrêmement doué pour les mathématiques. Il résolvait aisément les problèmes les plus compliqués et savait merveilleusement user du calcul mental pour gagner au pharaon et au hasard, ancêtre du craps. Law racontait volontiers qu'il avait lu les traités de John Locke et apprécié, en particulier, les quatre lettres sur la tolérance et l'étude monétaire du philosophe anglais ayant pour titre : Quelques Considérations sur la baisse de l'intérêt.
Nanti de l'héritage paternel, John Law avait quitté Édimbourg à l'âge de vingt ans, pour faire carrière à Londres, car il ne lui plaisait guère de prendre la suite de son défunt père. La profession était lucrative mais astreignante et l'on s'ennuyait ferme à Édimbourg.
En fait de carrière londonienne, il avait passé son temps dans les salles de jeu, plus ou moins bien famées, chez les tailleurs, car il devint vite un modèle d'élégance, et, surtout, dans les alcôves des ladies qui, sans avoir lu Locke, se montraient d'une extrême tolérance quant à leurs propres mœurs. Law, dont tous les contemporains s'entendent à louer la perfection physique, grand, blond, regard doux, bouche gourmande, d'une virilité sportive, escrimeur, joueur de paume, avait ainsi vécu confortablement de ses gains au jeu « sans tricher », précisait-il. « Car le hasard est un mythe. Tout peut se résoudre au jeu par le calcul », disait-il à ses partenaires malchanceux. Éloquent et drôle, il plaisait aux femmes et acceptait volontiers les cadeaux de maîtresses fortunées et reconnaissantes. On le disait autant doué pour les gestes de l'amour que pour les mathématiques.
C'est d'ailleurs une histoire d'alcôve qui l'avait obligé à quitter discrètement l'Angleterre. Au soir du 9 avril 1694, il avait tué en duel, à Bloomsbury Square, Edward Wilson, un dandy rival de vingt-six ans, que l'on disait gigolo professionnel car personne ne connaissait l'origine de ses ressources, assez importantes pour lui permettre de mener un train de vie somptueux. Les mauvaises langues assuraient que, rival heureux du roi George, il était entretenu par leur commune maîtresse, Élisabeth de Villiers.
Les juges d'Old Bailey, qui assimilaient tout duel à une tentative de meurtre préméditée, avaient condamné à mort le don Juan écossais. Ce dernier n'avait dû qu'à l'intervention d'une dame très haut placée, dont le nom ne fut jamais révélé, mais assez puissante pour braver la justice et circonvenir les gardes de la Tour de Londres, d'être, par une nuit sans lune, conduit à bord d'un vaisseau en partance pour la Hollande.
C'est là que le fuyard, dont la tête était alors mise à prix – cinquante livres seulement – dans la Gazette de Londres du 7 janvier 1695, avait découvert ce qui allait inspirer sa future carrière : la Banque d'Amsterdam.
Cette institution, imitée des banques vénitiennes, fondée en 1609, soutenait depuis sa création les grandes entreprises commerciales hollandaises : Compagnie des Indes orientales, créée en 1602, Compagnie du Nord et Compagnie du Levant, organisées en 1614, Compagnie des Indes néerlandaises, née en 1621.
Le fonctionnement de cette « caisse perpétuelle pour les négociants » fascina Law, qui nota aussitôt : « Les Hollandais ont encore plus raffiné que les Anglais pour la commodité des paiements ; ils ne gardent pas de billets de banque et n'envoient pas les uns chez les autres pour recevoir ; ils ont des ordres imprimés qu'ils remplissent et par lesquels ils assignent en banque les sommes qu'ils ont à payer et reçoivent de même les paiements. »
Leçon de banque dans un boudoir
Ce fut encore dans une alcôve, celle de la plantureuse épouse d'un riche banquier dont il était devenu l'ami, que le peu scrupuleux libertin fut initié aux secrets des changes et à l'art de spéculer sur les monnaies des pays « en mal d'argent ». Il apprit comment un financier peut acquérir une sorte d'ubiquité en se faisant tenir au courant, au jour le jour, par des correspondants particuliers, de tous les événements politiques, économiques et militaires pouvant influer, à travers l'Europe, sur la valeur des monnaies.
Quand il eut conçu et organisé son propre réseau de renseignements et réuni de quoi s'assurer une vie confortable, John Law décida de prendre le large. Laissant sa maîtresse au chevet d'un mari à l'agonie – elle aurait supplié son amant de patienter un peu afin qu'elle puisse lui offrir sa main de veuve et la fortune connexe – l'Écossais prit un bateau pour l'Italie et s'en fut mener joyeuse vie à Venise. Dans la cité des Doges, une jolie personne nommée Lucia, plus fraîche, mais au corsage et au coffre moins remplis que ceux de la Hollandaise, lui fit connaître de nouvelles dissipations et les fameux ridotti de la place Saint-Marc, les salles de jeu les plus réputées du moment.
En courant d'un bal à l'autre, en dînant dans les palais où l'on se fait des relations, en cueillant, au hasard des rencontres, l'amitié d'un sénateur, le caprice d'une comtesse, la confidence d'un spéculateur, les faveurs d'une danseuse ou les indiscrétions profitables d'une camériste ingénue, l'Écossais apprit tout de la banque vénitienne. Il découvrit que les financiers de la Sérénissime supplantaient en astuce leurs imitateurs du pays des tulipes. La Banque del Giro n'avait-elle pas perfectionné la pompe à devises en prêtant à la République les sommes dont cette dernière avait besoin pour soutenir les guerres ?
Quand il fut parfaitement admis dans les milieux où se traitaient les affaires juteuses, John Law, qui ne perdait jamais sa lucidité, ne tarda pas à subodorer que l'avenir de la Sérénissime n'était pas aussi prometteur que les banquiers locaux voulaient le faire croire. Depuis que les nations européennes avaient fondé des établissements dans le Nouveau Monde et canalisé des courants commerciaux qui enlevaient aux armateurs vénitiens les profits des importations orientales, Venise, en tant que place économique et financière, perdait de son importance. Certes la vie vénitienne était exaltante et joyeuse. La cité lacustre jouissait de la plus flatteuse réputation intellectuelle et artistique, ses fêtes passaient pour les plus belles du monde, mais les gens raisonnables la considéraient comme un vaste tripot où les décadents fortunés achevaient de se ruiner et de s'amollir la conscience dans les plaisirs et les vices dont Sodome et Gomorrhe avaient donné l'exemple.
Quittant la lagune, John Law s'était rendu à Florence. Dans la ville des Médicis, il avait réussi un ou deux coups de Bourse et s'était ennuyé. On l'avait vu ensuite à Rome, où la présence du pape semblait assurer par avance l'absolution des péchés, notamment celui contre le sixième commandement, que commettaient, avec autant de frénésie qu'à Venise, des dames et demoiselles à qui saint Pierre eût confié ses clefs sans arrière-pensée ! Poursuivant son tour d'Italie, Law s'était arrêté à Naples pour étudier le fonctionnement de la Banque de l'Annonciade, un établissement de bonne réputation.
À la fin de l'été 1700, approchant la trentaine, le fils de l'orfèvre d'Edimbourg, rompu aux spéculations audacieuses, ayant fait l'analyse et la synthèse des connaissances bancaires de l'époque, plein de souvenirs, sinon « d'usage et raison », était rentré en Écosse où l'attendait sa vieille maman.
Il avait trouvé la veuve du premier baron de Lauriston en bonne santé, mais les finances et l'économie écossaises en pleine déconfiture. Il n'avait pas vu de chômeurs en Hollande et avait admiré que Venise n'eût que trois cents mendiants. En Écosse, on comptait deux cent mille pauvres affamés, qui grondaient en sourdine en attendant peut-être de menacer les biens des nantis.
Un krach bancaire était à l'origine de cette situation. William Paterson, fondateur de la Banque d'Angleterre, avait lancé, en 1695, la Compagnie écossaise de l'Afrique et de l'Inde, qui s'était donné pour but la colonisation de l'isthme de Darién, entre l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud. Cette société avait inondé le marché d'actions, que les Écossais avaient d'autant plus prisées que les Anglais et les Hollandais, assez méfiants pour tout ce qui venait d'Écosse, s'étaient abstenus d'en acquérir.
De cette colonie lointaine, on ne devait jamais connaître que le nom, Nouvelle-Calédonie, car les Espagnols, peu enclins à admettre des étrangers dans une région du Nouveau Monde sur laquelle ils s'étaient arrogé un pouvoir arbitraire, avaient décimé la troupe enthousiaste des jeunes colons écossais. Parmi les rescapés rentrés à Édimbourg figurait un pitoyable dément, Paterson. John Law connaissait ce compatriote qui, autrefois, à Londres, l'avait assez grossièrement éconduit, à l'époque où le promoteur se battait contre l'incrédulité générale pour imposer son idée de banque. En ce temps-là, l'homme d'expérience n'avait pas supporté qu'un freluquet, même écossais comme lui, vînt faire des suggestions.
Maintenant que la banqueroute de la colonie mort-née avait entraîné celle de la Banque d'Angleterre, que William Paterson divaguait ouvertement et que l'Écosse était en faillite, le spéculateur aurait pu connaître la jouissance perverse de celui dont on a méprisé les conseils, sous-estimé les talents et qui voit triompher ses idées. Mais John Law avait la fibre écossaise et ne manquait pas de charité. Souffrant de voir son pays dans une situation aussi humiliante, il se mit au travail et, faisant appel à son expérience des affaires et aux connaissances acquises sur la banque, il proposa un plan de sauvetage que le Parlement s'empressa de rejeter. On doit convenir que les mesures envisagées par le fils de l'orfèvre ne pouvaient plaire aux bourgeois. Il s'agissait, pour reconstituer les finances du pays, de créer un conseil de Commerce qui aurait eu à sa disposition « un fonds composé des terres et des rentes des évêques, de tous les dons charitables, du dixième de tous les grains levés, du vingtième de toutes les sommes perçues en justice, du quarantième de toutes les successions, legs et ventes ». Ces idées étaient assez révolutionnaires pour susciter toute sorte d'oppositions. Déçu, John Law, qui venait d'avoir un fils, né d'une belle veuve londonienne, dont le seul défaut physique, visible de tous, était une tache de vin sur la joue, avait décidé de s'exiler à nouveau et d'aller proposer à d'autres son projet de banque.
En 1707, il s'était installé à Bruxelles, avec femme et enfant. Il y avait fait des affaires, suivant les événements, lisant tous les journaux, donnant des ordres d'achat ou de vente à ses correspondants étrangers et sélectionnant, par-delà les frontières, le gouvernement qui pourrait le plus facilement accepter son système de banque d'État. Habitué des cercles de jeu, il avait eu l'idée, pour pallier l'inconvénient majeur que représentait le transport sur soi de sommes importantes en espèces sonnantes et trébuchantes, de fondre des pièces d'or, d'en faire des plaques estampillées à son nom et valant chacune dix-huit louis… Nous devrions reconnaître à John Law l'invention du jeton de casino !
Le roi est mort, vive le Régent !
Comme la France, épuisée par sept années de guerre, souffrait misère sous un gouvernement perclus de dettes, John Law avait passé la frontière et, après mille péripéties, en utilisant les services d'intermédiaires plus ou moins recommandables, était parvenu à exposer son projet, dans l'antichambre d'une maison de rendez-vous, au neveu du roi Louis XIV, le duc d'Orléans. Bien qu'il fût à court d'argent, le souverain ne voulut plus entendre parler ni de Law ni de son système dès qu'il sut que cet inventeur de banque était étranger et protestant. Dans certains cas, Louis le Grand restait un homme à principes !
La veine insolente que l'Écossais avait affichée dans les salles de jeu ayant indisposé la police, les Law avaient dû quitter la France pour l'Italie où John avait continué de s'enrichir, sans jamais parvenir à faire admettre le système bancaire qu'il perfectionnait sans cesse. Pendant sept années, il avait vécu à Gênes, Venise, Brunswick, Leipzig, Dresde, Weimar, Vienne, en Hongrie, en Bavière, proposant ses services et raflant sur les tapis verts de quoi faire vivre très confortablement sa femme, son fils et sa fille, née en 1712.
Quand il avait appris, en septembre 1715, la mort de « l'homme souverain, le plus vraiment roi », d'après Goethe, ses pensées étaient retournées vers la France. Quand on avait publié que le duc d'Orléans devenait régent du royaume, Law avait subodoré une nouvelle chance. Le prince-régent, rencontré autrefois chez la Fillon, au milieu des filles de joie et de nobles débauchés, serait peut-être moins intransigeant que le défunt Roi-Soleil. Le fait que la dette publique de la France s'élevât à un milliard deux cents millions de livres et que les six cents millions de billets d'État en circulation aient perdu plus de quatre-vingts pour cent de leur valeur nominale ne pouvait que faciliter la présentation d'offres de service circonstanciées. L'Écossais avait aussitôt fait ses bagages et, débarquant à Paris, s'était installé dans un hôtel particulier, place Vendôme, à deux pas du domicile d'Antoine Crozat, qui passait pour l'homme le plus riche de Paris et qui détenait, depuis 1712 et pour quinze ans, le monopole d'exploitation de la Louisiane.
En comptant sur le désarroi des responsables français des finances et sur la bienveillance intéressée du Régent, John Law avait vu juste. Son système avait été enfin adopté. La carrière tant convoitée s'était ouverte à l'ambitieux dont l'action en matière de finances marquerait le commencement d'une ère nouvelle, celle des banquiers.
Quand Law vint faire ses propositions aux responsables français des finances, Saint-Simon, qui proclamait lui-même son « ineptie en toute matière de finance », écrivit : « Il y avait alors une affaire à éclore [1715] dont on se servit beaucoup pour le [le Régent] rendre si docile à l'égard du parlement. Un Écossais, de je ne sais quelle naissance, grand joueur et grand combinateur, et qui avait gagné fort gros en divers pays où il avait été, était venu en France dans les derniers temps du feu roi. Il s'appelait Law ; mais quand il fut plus connu, on s'accoutuma si bien à l'appeler Las, que son nom de Law disparut2. »
Saint-Simon explique comment Law revit le Régent, le 24 octobre 1715, au cours d'un conseil de Finances extraordinaire. C'est ce jour-là que fut exposé officiellement le projet de création d'une banque générale imaginée par l'Écossais. Il s'agissait, pour développer l'activité économique, de remplacer le numéraire par une monnaie de banque qui faciliterait le crédit et les échanges. L'État devait naturellement être partie prenante dans le système.
Saint-Simon parut, au commencement de leurs relations, n'avoir aucune sympathie pour l'Écossais. Son attitude se modifia à l'égard du financier quand il fut prouvé qu'il avait les faveurs de Philippe d'Orléans. Bientôt, le chroniqueur, qui vouait au Régent une amitié sans faille, reçut Law chaque mardi matin. Par prudence, sans doute, Saint-Simon affirme qu'il se défendit toujours de la générosité du banquier qui voulut à plusieurs reprises le faire profiter des bienfaits de la spéculation, par laquelle tant de nobles autour d'eux s'enrichissaient.
La banque vit le jour en 1716 et, un an plus tard, quand Antoine Crozat renonça à la concession coloniale qui lui avait été accordée en 1712, Law prit le contrôle de la Compagnie d'Occident, qui, souvent nommée Compagnie du Mississippi, devint, par lettres patentes du 17 septembre 1717, le nouveau gérant de la Louisiane. Law, comme on s'en doute, n'avait pas que des supporters. Le duc de Noailles, jaloux de la confiance que le Régent accordait au banquier, conduisait la phalange de ses détracteurs. « Il voulait le perdre pour être pleinement maître de toutes les parties des finances », observe Saint-Simon. La cabale anti-Law fut assez puissante pour influencer le parlement, qui s'assembla, les 11 et 12 août 1718, et rendit un arrêt réduisant sensiblement le rôle de la banque et visant à interdire personnellement le banquier. Le parlement entendait en effet « faire défense à tous étrangers, même naturalisés, de s'immiscer directement ni indirectement, et de participer sous des noms interposés au maniement ou dans l'administration des deniers royaux… ».
Dix jours plus tard, le parlement ordonna aux gens du roi d'enquêter pour « savoir ce que sont devenus les billets d'État qui ont passé à la Chambre de justice ; ceux qui ont été donnés pour les loteries qui se font tous les mois ; ceux qui ont été donnés pour le Mississippi ou la compagnie d'Occident… ».
Le duc de La Force, qui souhaitait entrer au conseil de Régence comme il était déjà entré au conseil des Finances, soutenait Law et poussait contre le parlement qui ne pensait qu'à « envoyer un matin quérir Law par des huissiers ». L'Écossais possédait un sauf-conduit mais demeurait inquiet parce qu'il savait fort bien que ce document ne le protégerait pas des décisions du parlement. Law choisit de se retirer dans la chambre de Nancré, au Palais-Royal. Nancré était un ami très sûr qui voyageait alors en Espagne. Law attendit ainsi, à l'abri, l'organisation d'un lit de justice, seul moyen de faire casser les détestables arrêts du parlement. Grâce au Régent, le résultat escompté par le banquier fut obtenu, au grand déplaisir des parlementaires.
Law put donc reprendre ses activités et Saint-Simon écrit en 1719 : « Law faisait toujours merveille avec son Mississipi. On avait fait comme une langue pour entendre ce manège et pour savoir s'y conduire, que je n'entreprendrai pas d'expliquer, non plus que les autres opérations de finances… C'était à qui aurait du Mississipi. Il s'y faisait presque tout à coup des fortunes immenses. Law, assiégé chez lui de suppliants et de soupirants, voyait forcer sa porte, entrer du jardin par ses fenêtres, tomber dans son cabinet par sa cheminée. On ne parlait que par millions. » Louis-Hector de Villars, duc et maréchal de France, a confirmé dans ses Mémoires cet engouement suscité par la Compagnie du Mississippi : « Toute l'année 1719 se passa en inventions, toujours surprenantes, mais violentes… pour faire des fortunes, ridicules par leur énormité, à plusieurs particuliers, où le plus ruiné, le plus insensé, le plus fripon gagnait cinquante, soixante millions et plus encore ! »
Une colonie de papier
Parmi ceux qui s'intéressent moins au développement de la Louisiane qu'aux dividendes attendus d'investissements si bien orientés par un homme qui semble posséder le don du roi Midas, le succès de la Compagnie du Mississippi est immense. Tous ceux qui possèdent quelques louis veulent du papier de la « banque à Law » et des actions du fabuleux Mississippi. Certains vendent des terres, des maisons, des bijoux pour pouvoir participer à la course au trésor.
Les étrangers de passage à Paris, et même ceux qui, hors des frontières, sont informés de la frénésie du marché de la rue Quincampoix, veulent investir. Les Anglais, si méfiants, si bien informés des manigances financières et coloniales, s'y laissent prendre. Le spectacle de la Bourse en plein air de la rue Quincampoix a été cent fois décrit car il constitue, dans l'histoire de la spéculation, un tableau historique de la cupidité enthousiaste. La plupart des spéculateurs qui se pressent autour des marchands d'actions seraient bien en peine de dire s'ils achètent des droits sur un territoire du Nouveau Monde, si la fortune annoncée gît dans des mines ou dans une rivière charriant des pépites et où pullulent ces animaux à fourrure dont la Compagnie d'Occident s'est assuré le commerce exclusif. La rue Quincampoix, où se tiennent aussi les agioteurs et les représentants de la Compagnie, est devenue une artère tellement embouteillée qu'on a dû interdire la circulation des carrosses et des chevaux. Des gardes veillent aux deux bouts de la rue, car les tire-laine et coupe-bourse, qui méprisent la monnaie de billets et s'en tiennent encore sagement aux pièces d'or tintinnabulantes que les gens viennent échanger contre du papier, sont à l'œuvre.
Les roulements de tambour et le tintement des cloches agitées par des commis annoncent, à sept heures du matin, le commencement des transactions, qui durent jusqu'à la nuit. Celles-ci se poursuivraient les dimanches et jours de fête, si les autorités ecclésiastiques ne s'y étaient opposées. Le duc d'Orléans, dont l'engagement financier paraît exemplaire à la noblesse, distribue des actions à tous les officiers en train de guerroyer contre les Espagnols, rivaux des Français dans le Nouveau Monde. Il en offre aussi à ses amis, pour quatre-vingt mille francs au marquis de Meuse, et en fait porter à ses maîtresses. Mme de Châteauthiers reçoit huit cent mille livres en billets. Le duc d'Orléans se sert même de cette monnaie nouvelle, qu'il suffit d'imprimer – ce fut le printemps de la planche à billets – pour payer les dettes de la France. L'Électeur de Bavière en accepte avec contentement quatre millions et le roi de Suède est désintéressé avec trois autres. Si les billets de banque sont préférés à l'argent, les actions du Mississippi sont encore plus prisées. On les offre en cadeau à ses amis comme on offre aujourd'hui un billet de la Loterie nationale. C'est même un cadeau dont la valeur nominale peut se décupler avec le temps. Il aurait suffi bien sûr d'une mission en Louisiane pour anéantir cet engouement dont les dirigeants de la Compagnie d'Occident, gens informés, ne peuvent être dupes.
Car la Louisiane n'est pas le nouvel Eldorado. Les marchands d'actions et les agents de Law se conduisent comme certains promoteurs immobiliers de notre temps. Ils pratiquent sans vergogne ce que nous appellerions aujourd'hui la publicité mensongère.
Le climat est présenté comme idyllique, alors qu'il règne dans le delta une chaleur étouffante et que l'humidité provoque des rhumatismes articulaires. Les moustiques, qui éclosent par myriades dans les bayous, véritables réserves à insectes, transmettent, par piqûre, la fièvre jaune ; le choléra sévit à l'état endémique et les ouragans dévastent périodiquement les côtes.
Si l'on peut effectivement piéger la loutre, le castor, le rat musqué et le ragondin, s'il est relativement facile d'assurer sa subsistance en tuant du gibier, des bœufs sauvages, qui sont des bisons, et des oiseaux dont les espèces paraissent innombrables, si l'on pêche, dans le golfe du Mexique et dans le Mississippi, d'excellents poissons et des tortues à la chair succulente, il faut aussi prendre garde aux alligators qui hantent les marais et les rivières, aux couguars, aux ours, aux reptiles. Mais l'information ne circule pas aussi aisément qu'aujourd'hui et les promoteurs de la lointaine colonie d'Amérique savent bien qu'ils n'ont pas intérêt à divulguer certains récits de voyageurs revenus assez désenchantés de la belle Louisiane. Loin de ces lieux inhospitaliers, la banque de John Law est prospère et les actions de sa société coloniale se vendent bien.
Ces succès, cette confiance manifestée à son système par le Régent et, à quelques exceptions près, par tous les nantis de l'époque, confortèrent John Law dans la bonne opinion qu'il avait de lui-même. « Bien que froid et sage il sentit broncher sa modestie », écrit Saint-Simon qui suivait avec un regard d'entomologiste courtisan l'élévation du banquier. On estimait dans l'entourage de Law, et le duc d'Orléans n'était pas le dernier à le penser, qu'un homme qui savait si bien conduire une affaire privée ferait un gestionnaire précieux des finances de l'État, dont le désordre restait préoccupant. Le poste de contrôleur général des Finances irait parfaitement à l'Ecossais, mais on ne pouvait imaginer dans cette fonction un étranger, hérétique de surcroît. Le double obstacle fut surmonté au prix de quelques générosités envers des personnages influents. Un abbé débauché, dont la sœur, chanoinesse libertine, avait coutume de dormir dans le lit du tout-puissant cardinal Dubois, convertit Law au catholicisme de rigueur et la naturalisation fit de cet Écossais un Français des plus présentable. Ainsi, celui qui avait commencé sa carrière, à Londres, « chez le louche Nicholson », tenancier d'une maison de jeu, en plumant au pharaon les fils de lord, devint le maître des finances françaises.
La fondation de La Nouvelle-Orléans
Tandis que John Law, « repreneur » de l'entreprise Louisiane, organisait à Paris le financement de l'exploitation du monopole abandonné par Crozat, les habitants de la colonie, dont le nombre, militaires y compris, ne dépassait pas quatre cents, se débattaient dans les mêmes difficultés qu'ils connaissaient depuis leur arrivée. Quant aux dirigeants, ils étaient retombés, en peu de mois, dans les travers de leurs prédécesseurs et se montraient incapables de conduire une politique commune. Le nouveau gouverneur, Jean Michiele de Lépinay, s'était vite rendu impopulaire en interdisant la vente de l'eau-de-vie aux Sauvages, en se montrant arrogant avec les habitants, dont il entendait réformer les mœurs, en réduisant les cadeaux destinés aux Indiens, en disposant à son gré des fonds publics. Pour avoir privé arbitrairement l'ordonnateur de ses responsabilités en matière de police et de justice, il s'était aussi fâché avec ce dernier. Marc-Antoine Hubert, qui, déjà, ne comprenait pas qu'on lui allouât mille cinq cents livres par an, alors que Lépinay en recevait quatre mille, supportait très mal le manque de tact et l'autoritarisme du gouverneur. Loin de seconder efficacement ce dernier, il écrivait au conseil de Marine pour se plaindre et signaler toutes les malversations, réelles ou supposées, qu'il croyait déceler.
Bienville, à qui M. de Lépinay avait remis, dès son arrivée, au nom du roi de France, la croix de Saint-Louis, avait tout de suite deviné que le seigneur de La Longueville n'avait pas plus de chances que La Mothe-Cadillac de réussir en Louisiane. Sachant parfaitement manœuvrer au milieu des intrigues et des chicanes, le lieutenant du roi s'était assuré les bonnes grâces du nouveau commissaire, comme il avait su le faire autrefois de celles de Duclos. Les coteries commençaient à se former dans la population quand Crozat, qui avait fait nommer Lepinay en 1717, quitta la scène. Les directeurs de la Compagnie d'Occident, en prenant la relève, jugèrent utile de faire rappeler un homme incapable de s'imposer et le destin de la Louisiane fut, une fois de plus, confié à l'indispensable Bienville, destiné, semble-t-il, à jouer les intérimaires !
Les lettres patentes accordées à la Compagnie d'Occident paraissent plus favorables au gestionnaire que celles offertes autrefois à Crozat. Fondée au capital de cent millions, divisé en actions de cinq cents livres payables en billets de la banque de Law, et bénéficiant de la création à son profit de quatre millions de rentes sur la ferme du contrôle, des postes et du tabac, la Compagnie a reçu pour vingt-cinq années, non seulement le monopole du commerce de la Louisiane, mais aussi, ce qui est d'une rentabilité plus assurée, la traite du castor au Canada. De surcroît, on lui livre d'immenses territoires comme le précise l'article 5 de la charte rédigée au nom du roi et signée par le Régent : « Pour donner moyen à ladite Compagnie d'Occident de faire des établissements solides et la mettre en état d'exécuter tous les desseins qu'elle pourra former, Nous lui avons donné, octroyé et concédé, donnons, octroyons et concédons par ces présentes, à perpétuité, toutes les terres, côtes, ports, havres et îles qui composent Notre province de la Louisiane, ainsi et dans la même étendue que Nous l'avions accordé au sieur Crozat par Nos lettres patentes du quatorzième jour du mois de septembre mil sept cent douze, pour en jouir en toute propriété, seigneurie et justice, ne Nous réservant autres droits ni devoirs que la seule foi et hommage que ladite Compagnie sera tenue de Nous rendre et à Nos successeurs rois à chaque mutation de roi, avec une couronne d'or du poids de trente marcs3. » Ainsi, pour moins de quinze lingots de nos jours, John Law s'assurait l'exploitation d'un demi-continent !
Une des premières décisions que prirent les directeurs de la Compagnie fut d'engager Bienville à rechercher sur le Mississippi, à quelque distance de la mer et à l'abri des débordements du fleuve, un site convenable et sûr pour fonder un établissement qui serait le siège administratif de la colonie. Le commandant général de la Louisiane, qui s'était déjà attribué une concession sur l'île à Corne, dans la baie de Pascagoula, avait lancé le projet d'un comptoir qu'il situa à la pointe d'une presqu'île faisant face au vieux fort Biloxi, fondé autrefois par son frère Iberville, et qu'il nomma Nouveau Biloxi. Peu à peu, les habitants de l'île Dauphine s'y transportèrent et le Conseil de la colonie s'y installa. Cependant, l'attribution des premières concessions à l'intérieur des terres incita les représentants de la Compagnie à rechercher un site où l'on pourrait édifier le centre administratif et commercial de la colonie. Ce nouvel établissement devrait être aisément accessible aux concessionnaires des vastes domaines, de plus en plus éloignés du littoral, qui s'organisaient sur les berges du fleuve, comme aux bateaux venant du golfe du Mexique. Bienville se souvint peut-être, à ce moment-là, que son défunt frère Iberville avait repéré, lors de son premier voyage, à quarante-cinq lieues environ des bouches du fleuve, une belle courbe, tracée comme au compas, dans laquelle le Mississippi enlaçait aux trois quarts une vaste lande boisée, où l'on aurait pu établir un camp relativement confortable4. Iberville avait d'ailleurs noté le fait dans son journal, à la date du 9 mars 1699. Le lieu, situé sur la rive gauche du Mississippi, dans la partie la plus étroite de l'isthme, entre le fleuve et le lac Pontchartrain, était relié à la baie de Biloxi par le bayou Saint-Jean, le lac Pontchartrain et le lac Borgne. Sur cette presqu'île orbiculaire, née d'un méandre harmonieux du fleuve, les Bayagoula avaient autrefois construit un village. Il fallait cependant s'éloigner de la berge, où croissaient des cyprès et des cannes, pour trouver la terre ferme, encore qu'il y eût « par endroits une demi-jambe d'eau », avait précisé Iberville. L'explorateur, ayant fait nettoyer un espace et planter des cannes à sucre apportées de la Martinique, s'était éloigné après avoir noté le relèvement de cette place : 29 degrés 58 minutes. Un an plus tard, Le Sueur et Tonty s'étaient rencontrés là, en plein hiver, et deux de leurs porteurs avaient eu les pieds gelés pour avoir passé la nuit dans un marécage. Le brave Tonty avait aussitôt nommé le site « portage des Égarés » et campé à l'abri « de gros cyprès sur les branches desquels perchent des poulets d'Inde pesant au moins trente livres et que les coups de fusil n'effrayent pas ! ».
Bienville, en redécouvrant le site, imagina tout de suite « avec une intelligence divinatrice », écrivit plus tard Élisée Reclus, qu'on pourrait construire là un comptoir où le commerce intérieur et le commerce maritime opéreraient de fructueux échanges. En utilisant la route du fleuve ou celle des lacs, suivant leur tonnage, les bateaux trouveraient un havre commode et la Compagnie un séjour sûr pour installer ses bureaux et son personnel. Comme il fallait donner un nom au futur établissement, il pensa au tout-puissant duc d'Orléans, régent du royaume, et décida que le futur port fluvial, situé à cent soixante-quinze kilomètres de la mer, s'appellerait La Nouvelle-Orléans.
Malgré de fréquents brouillards et l'« air fiévreux », les premiers travaux de défrichement du site, effectués par un groupe de faux sauniers5 récemment arrivés de France, commencèrent entre le 15 mars et le 15 avril 1718. Mais, un an plus tard, quatre maisons seulement étaient en construction. Cette lenteur dans la réalisation tenait certes aux difficultés rencontrées par les défricheurs mais aussi à l'opposition que les habitants des petits établissements du littoral manifestaient. Les commerçants et les manutentionnaires de Biloxi et de l'île Dauphine tenaient à conserver le maigre avantage que représentaient le chargement et le déchargement des bateaux ; les bateliers du lac Pontchartrain craignaient de se voir privés de fret pour les postes établis entre le golfe et les Illinois, si les navires remontaient le Mississippi jusqu'à l'établissement projeté. Or la Compagnie entendait bien poursuivre ses projets et envoyer en Louisiane de nouveaux colons, seuls capables de mettre en valeur le pays.
Les Bandouliers du Mississippi
Avant John Law, Antoine Crozat avait tenté de recruter des volontaires pour la Louisiane, afin de tenir l'engagement qu'il avait pris d'installer dans la colonie au moins vingt personnes par an. Comme les candidats à l'expatriation ne s'étaient que rarement manifestés, le financier avait obtenu du roi « qu'il lui soit accordé tous les ans cent faux sauniers […] pris dans les provinces d'Anjou, de Touraine, du Maine, et […] condamnés aux galères n'y ayant point encore été conduits. Sa Majesté commuera cette peine en celle de passer à la Louisiane pour s'y établir ». On lui avait aussi permis « de prendre tous les ans dans les hôpitaux cent filles qui y furent élevées dès leur enfance pour les envoyer à la Louisiane et commencer à la peupler ». Ce programme avait à peine connu un commencement de réalisation avec l'envoi d'une vingtaine de faux sauniers au jour où la colonie avait changé de concessionnaire.
John Law, qui s'était engagé à transporter, en vingt-cinq ans, en Louisiane six mille Blancs et trois mille Noirs, donna la priorité au peuplement de la colonie. Le fait que la Compagnie d'Occident ait fusionné avec la ferme des Tabacs, saisi la surintendance des Monnaies, annexé la perception de la Gabelle, absorbé la Compagnie du Sénégal et la Compagnie de Saint-Domingue, que la banque générale de Law soit devenue banque royale et qu'au mois de mai 1719 la Compagnie des Indes orientales et la Compagnie de la Chine aient été incorporées à la Compagnie d'Occident pour former une nouvelle Compagnie des Indes conférait au financier écossais la maîtrise de tout le commerce extérieur de la France. Tandis que la rue Quincampoix acclame l'argentier génial et qu'un bossu métis, importé du Mississippi, prête sa bosse-écritoire aux belles dames pressées de souscrire des actions, le Mercure de France publie des tableaux idylliques de la colonie, sous forme de récits ou de lettres. L'une de ces dernières, adressée par un officier de marine à une dame inconnue, se termine ainsi : « Avant de quitter la Louisiane, permettez-moi, Madame, de vous faire faire une promenade de cinq ou six cents lieues dans un terrain charmant : là, tantôt dans un bois où nous marcherons sur la vigne et l'indigo sauvage qui ne demande qu'à être cultivé, tantôt sur un coteau ou dans une plaine vaste et agréable par sa verdure et la variété de ses fleurs, ou sur les bords d'une infinité de petites rivières et de ruisseaux qui coulent dans le fleuve, vous verrez que la Nature n'a pas répandu ses trésors et ses agréments sur notre seule Europe. » Malgré les tirades de ce genre, reprises par les sergents recruteurs, la Compagnie, qui est en train de constituer à Lorient une flotte commerciale pour la Louisiane avec le Comte-de-Toulouse, la Duchesse-de-Noailles, la Renommée, la Marie, la Badine, le Dromadaire, l'Éléphant, le Chameau, la Baleine, la Gironde, le Deux-Frères, la Vénus, la Seine, la Loire et quelques autres brigantins, frégates, flûtes ou corvettes, n'inspire que de rares vocations coloniales.
Ce fut sans doute ce manque d'enthousiasme, sans rapport, hélas ! avec celui que manifestaient les spéculateurs de la rue Quincampoix, qui décida Law à user des méthodes de peuplement autoritaire des colonies que le Régent accepta d'autoriser. Les ordonnances des 8 janvier et 12 mars 1719 livrèrent à la Compagnie les prisonniers libérés. Un an plus tard, celle du 10 mars 1720 permit aux magistrats d'ordonner la transportation en Amérique des condamnés pour les délits les plus bénins. Ces mesures, dont John Law se défendit toujours d'avoir été l'inspirateur, facilitaient aussi le maintien de l'ordre en période de disette et de mécontentement du peuple. M. d'Argenson, garde des Sceaux et adversaire du banquier devenu contrôleur général des Finances, y souscrivit entièrement. Dans le même temps furent recrutés, officiellement parmi les anciens militaires ayant servi pendant cinq ans mais quelquefois parmi des repris de justice, quatre-vingts archers spécialisés dans la rafle des vagabonds, mendiants, ribaudes, désœuvrés, chômeurs et va-nu-pieds. Véritables chasseurs de prime, ces miliciens qui ne portaient pas d'uniforme mais seulement une large bandoulière semée de fleurs de lis, d'où leur nom de Bandouliers, recevaient en plus de leur solde, quarante-cinq livres par mois, une pistole pour chaque mauvais sujet ramassé dans les rues de Paris. Brutaux et dénués de tout scrupule, bientôt connus sous le nom de Bandouliers du Mississippi, ils acquirent vite une détestable réputation. Afin de fournir du personnel à la Compagnie du Mississippi et de toucher les primes offertes par celle-ci, ces nervis patentés en vinrent, rapporte le greffier du parlement de Paris, « à arrêter toutes sortes de personnes, sans distinction, hommes, femmes, filles, garçons, et de tous âges ». C'est ainsi que furent conduits au Châtelet, pour être embarqués, le fils de Pincemaille, tenancier de la buvette du Palais, le laquais de M. de Saint-Martin, la petite-fille de Baron, le plus célèbre des élèves de Molière, le rôtisseur Quoniam, et même la fille d'un lieutenant du guet ! Les gens informés soutenaient qu'il suffisait de glisser la pièce aux Bandouliers pour être débarrassé d'un mari jaloux, d'une maîtresse abusive, d'un fils naturel, et que Guillaume Dubois, ancien précepteur du duc d'Orléans, devenu cardinal et ministre, avait recours aux Bandouliers pour se débarrasser des gêneurs. Ces arrestations arbitraires finirent par exaspérer le peuple « puisque c'était lui ôter la liberté publique de ne pouvoir sortir de chez soi sans être arrêté pour aller au Mississipi », expliquait le greffier du parlement.
C'est ainsi que, le 29 avril 1720, une série de soulèvements spontanés agitèrent plusieurs quartiers de Paris. Les affrontements les plus violents eurent lieu faubourg Saint-Antoine et sur le pont Notre-Dame, où des archers furent pris à partie par des groupes de citoyens armés de bâtons ferrés, de couperets de boucher, de projectiles divers. Ils tuèrent huit archers, en blessèrent grièvement une douzaine et les malades de l'Hôtel-Dieu achevèrent un Bandoulier venu faire panser ses blessures. Une trentaine de détenus de la prison Saint-Martin-des-Champs, promis au voyage exotique, profitèrent de l'effervescence pour attaquer leurs geôliers et s'évader. En province, d'autres incidents firent des victimes, notamment à Orléans, où sévissaient deux repris de justice passés au service des recruteurs du Mississippi, Lecomte et Leclerc, surnommés La Bouillie et Le Turc. Capturés par la population et confiés à la justice, ils furent cloués au pilori.
À La Rochelle, cent cinquante filles, fausses saunières ou prostituées, se révoltèrent au moment d'embarquer. Elles se ruèrent sur les soldats qui les accompagnaient, les rouèrent de coups, les griffèrent et les mordirent avec une telle furie que les militaires durent faire usage de leurs armes. Six femmes furent abattues et douze sérieusement blessées.
L'ordre risquant d'être de plus en plus fréquemment troublé et les directeurs de la Compagnie du Mississippi constatant que l'image de la lointaine colonie souffrait des agissements des rabateurs, le Régent suspendit l'activité des Bandouliers. Un arrêté du 9 mai 1720 interdit d'envoyer désormais les auteurs de délits directement dans les dépôts de la Compagnie. Quant aux archers, ils furent dotés d'un uniforme – habit bleu, chapeau à galon d'argent – et encadrés par des officiers.
On estima cependant à plus de cinq mille le nombre des personnes des deux sexes enlevées par les Bandouliers entre le 25 octobre 1717 et le 3 mai 1720. De nombreux libertins, mendiants, vagabonds, ouvriers ou artisans sans défense, redoutant d'être embarqués de force pour la Louisiane, avaient fui la capitale pendant cette période.
La réputation de la Louisiane fut certes un peu compromise par les douteuses méthodes de recrutement des colons mais, plus encore, par la découverte que les Français firent, peu à peu, de la publicité mensongère organisée par ceux, actionnaires de la Compagnie, propriétaires de domaines à défricher, armateurs, négociants, qui avaient intérêt à stimuler l'émigration. Les relations maritimes se développant, on sut bientôt que cette colonie d'Amérique, décrite à grand renfort de superlatifs flatteurs par les gazetiers et les orateurs subventionnés, n'était pas un séjour aussi agréable qu'on voulait le faire croire.
Des Manon par centaines
Si les enlèvements perpétrés par les Bandouliers pour le compte de la Compagnie du Mississippi étaient condamnables et furent condamnés, la déportation administrativement organisée d'autres catégories de malheureux, hommes et femmes, se prolongea pendant des mois sans émouvoir personne. Il est vrai que le phénomène n'était pas neuf et touchait le plus souvent des gens peu recommandables. Cependant, des innocentes se trouvèrent parfois traitées avec à peine moins de rigueur et guère plus de considération que les prostituées et les voleuses. Dès le XVII e siècle, on avait envoyé outre-Atlantique, à la demande de Colbert et pour peupler la Nouvelle-France, des orphelins et des orphelines élevés dans les hôpitaux de la Pitié et de la Salpêtrière. En octobre 1680, cent vingt-huit jeunes filles pourvues d'un trousseau avait été expédiées à la Martinique et l'on admet aujourd'hui que c'est grâce à ces déportations que la population du Canada passa de deux mille à dix mille âmes entre 1660 et 1683. À ces jeunes filles on ajoutait parfois un contingent de galériens inemployés et de débauchés.
On ne fit donc, sous le régime de Crozat et le système de Law, qu'appliquer au peuplement de la Louisiane une méthode qui avait fait ses preuves. En 1713, un premier groupe de fiancées, rassemblé à Lorient, avait été convoyé jusqu'aux habitants de Mobile par Mme de La Mothe-Cadillac. Le deuxième n'arriva que sept années plus tard, le 27 février 1720, à bord de la Mutine, une frégate de cent quatre-vingts tonneaux. Parti du Havre le 12 décembre 1719, le navire établit cet hiver-là un record de vitesse en effectuant la traversée, qui durait généralement trois mois, en soixante-deux jours. Mais le contingent le plus important, dont on connaît le mieux l'odyssée, fut celui des « filles à la cassette », ainsi nommées parce qu'elles étaient dotées par le roi et pourvues d'un trousseau qui comprenait « deux paires d'habits, deux jupes, deux jupons, six corsets, six chemises, six garnitures de tête […] » et d'autres accessoires considérés comme indispensables à une jeune personne préparée au mariage. Embarquées sur la flûte la Baleine, les jeunes filles furent quatre-vingt-huit à découvrir la Louisiane, le 8 janvier 1721, en touchant terre à l'île aux Vaisseaux, où les attendaient les autorités de la colonie. Orphelines élevées dans les meilleurs principes à l'hôpital de la Salpêtrière, elles étaient accompagnées par trois religieuses, sœur Marie, sœur Saint-Louis, sœur Gertrude, et une sage-femme, Mme Dorville.
Le commissaire ordonnateur rapporta, au lendemain de l'arrivée des jeunes filles, que leurs trousseaux, ayant éveillé la convoitise des femmes de la colonie privées de linge et de fanfreluches depuis longtemps, avaient été rapidement dispersés. « Si la sœur Gertrude en avait amené dix fois davantage, elle en aurait trouvé en peu de temps le débit », écrivit Marc-Antoine Hubert. Trois mois plus tard, Delorme, garde-magasin, chargé, semble-t-il, de tenir la comptabilité matrimoniale de la colonie, annonce que, depuis le 4 mars, dix-neuf des passagères de la Baleine se sont mariées et que dix sont mortes. Il estime qu'il ne sera pas facile de marier les autres « parce que ces filles ont été mal choisies et se sont vite dérangées ». Il semble que cette brusque chute de moralité soit imputable à sœur Gertrude, « qui gouverne avec aigreur et caprice » et à sœur Marie « qui n'a aucun des talents nécessaires à une telle administration ». Sœur Saint-Louis, la seule qui trouve grâce aux yeux du rapporteur, a fort à faire pour maintenir les jouvencelles dans le chemin de la vertu. Le 25, c'est Bienville lui-même qui donne des nouvelles des demoiselles et annonce au conseil de Marine que trente et une sont casées. Il semble cependant que les filles à la cassette aient été attribuées à des hommes comme des objets. « On en a donné plusieurs à des matelots qui en ont demandé avec instance. C'étaient celles que l'on aurait eu bien de la peine à marier ! On ne les a accordées à ces matelots qu'à la condition expresse de se fixer dans la colonie, ce à quoi ils ont acquiescé. » On compte que ces marins mariés deviendront mariniers et piloteront sur les fleuves et rivières les canots et les barques qui doivent assurer les liaisons entre les différents postes et établissements du littoral et des rives du Mississippi.
Les demoiselles à la cassette n'étaient pas assez nombreuses au gré des directeurs de la Compagnie pour fournir à la Louisiane la population féminine seule capable, par nature, sinon par goût, d'assurer le peuplement. Aussi eut-on recours, comme cela se pratiquait déjà pour d'autres colonies, aux femmes dites de mauvaise vie. L'immense hôpital de la Salpêtrière, dont une pierre du porche indique la date de construction, 1657, en hébergeait beaucoup et de tout genre. « Vieilles ou jeunes, françaises ou étrangères, saines ou infirmes, sensées ou imbéciles, grosses ou stériles, tout y est venu », précisera un observateur de police au commencement du XVIII e siècle6. Si les orphelines destinées aux colons de Louisiane sortaient de l'internat normal, d'autres femmes furent, pour les besoins de la colonisation, tirées de la prison de la Force, annexe carcérale de l'établissement hospitalier. On y trouvait des prostituées, qui ne doivent pas être confondues avec les ribaudes, débauchées, avorteuses ou « tenancières d'école de prostitution et de sodomie », des filles devenues insupportables à leurs parents et placées, à tort ou à raison, en maison de correction, des mendiantes professionnelles, des fausses saunières, des voleuses et des femmes de meilleure condition, mais enfermées par lettres de cachet pour « délits commis contre Sa Majesté, la Religion, le Gouvernement et le public ».
Nous ignorons si des personnes appartenant à cette dernière catégorie furent envoyées en Louisiane, mais il est prouvé que de nombreuses prostituées ou condamnées de droit commun de la Force prirent le chemin de la colonie. Certaines avec une relative satisfaction, parce qu'elles préféraient la liberté en exil plutôt que l'internement en France, mais la plupart en état de rébellion contre un système qui les ravalait au rang de machines à plaisir, ce dont on prétendait les protéger, ou de machines à procréer, ce qui n'était pas souvent leur vocation.
De ces femmes, l'abbé Prévost en distingua une dont il fit, sous le nom de Manon Lescaut7, l'inoubliable héroïne d'un roman qui arrachait des larmes à Diderot, et Voltaire disait, parlant de l'auteur, « le langage des passions est sa langue naturelle ». Fils d'un procureur du roi en Artois, Antoine-François Prévost, religieux intermittent, soldat d'occasion, défroqué vagabond, libertin sentimental ayant toujours une affaire de cœur en train, journaliste, auteur de cent douze volumes, romans, récits historiques ou de voyages, essais religieux ou philosophiques, traductions d'ouvrages anglais, ne mit jamais les pieds en Louisiane. Il vit, en revanche, les pauvres filles destinées à la déportation coloniale traverser Pacy-sur-Eure, où il résidait, « enchaînées six à six par le milieu du corps » sur des charrettes encadrées par des archers. Conspuées par les mères de famille, abreuvées de propos et gestes obscènes par les paysans, d'injures par des bien-pensants concupiscents mais hypocrites, les pauvres filles n'avaient d'autre moyen, pour survivre pendant le transport, que s'offrir le soir aux soldats de l'escorte pour une ration supplémentaire ou un verre de vin.
Depuis la publication du roman, des critiques, des historiens, des écrivains, certains célèbres comme Diderot, Stendhal, Mérimée, Sainte-Beuve et André Billy, ont tenté, sans parvenir à une certitude, d'établir l'identité des modèles de Manon et du chevalier des Grieux qui, par amour, et avec l'espoir de sauver sa belle polissonne, avait suivi la déportée en exil. Le baron Marc de Villiers du Terrage8, descendant du chevalier de Kerlérec, dernier gouverneur français de Louisiane de 1752 à 1762, a cru reconnaître Manon dans une certaine fille Froget, dite Quantin, née à Angers, et des Grieux sous le nom du jeune Avril de La Varenne, aristocrate débauché. La Mothe-Cadillac, qui eut à se plaindre des agissements de La Varenne, révèle dans un rapport : « il causait un grand déplaisir à sa parenté ». La fille Froget et son amant semblent bien être arrivés en mai 1715 en Louisiane, à bord de la Dauphine, une flûte commandée par le capitaine Béranger. À peine débarquée, la femme Quantin devint la maîtresse de M. Raujon, un des directeurs de la Compagnie de Crozat, qui expédia La Varenne au pays des Illinois pour être libre de donner à sa compagne « tous les soirs, les portes et les fenêtres fermées, des leçons de calcul », commente avec un rien de perfidie le gouverneur. Toujours d'après Marc de Villiers du Terrage, la vraie Manon n'aurait pas succombé à une fièvre maligne en Louisiane mais, après différentes aventures, serait rentrée en France. Arrêtée pour tenue de maison de débauche, elle aurait été renvoyée d'où elle était partie quelques années plus tôt : la prison-hôpital de la Salpêtrière !
Plus vraisemblables nous paraissent les identifications proposées par Maximilien Vessier qui, rendant compte des derniers travaux des chercheurs, croit cependant prudent de préciser : « […] on a cherché en utilisant les méthodes historiques les plus éprouvées et tous les auteurs sérieux sont tombés d'accord sur une hypothèse qui, jusqu'à prochaine exégèse, demeure la plus crédible. » D'après ces études, la véritable Manon serait née à Lyon en 1707, d'une femme débauchée, Antoinette Levieux, dite Toinon. Nommée Marie-Magdeleine, cette fille d'un amant de passage de Toinon aurait été arrachée à son milieu malsain par son grand-père maternel, amenée à Paris, convenablement éduquée puis reprise par sa mère à l'âge de douze ans et livrée en pâture à de riches libertins. Il est permis de supposer que la fillette avait quelques dispositions ataviques, car c'est un « client », le chevalier de Vainteix, fils d'un conseiller du présidial de Besançon et modèle supposé de Des Grieux, qui, s'étant épris d'elle, l'aurait installée dans ses meubles. Bien qu'amoureux, le noceur, dénué de ressources et fieffé paresseux, se serait résolu quelques mois plus tard à vivre des charmes négociables de Marie-Magdeleine et aurait placé sa maîtresse dans une « maison » tenue par une célèbre maquerelle, la veuve Cormier. Le 9 décembre 1721, la petite prostituée, réclamée par sa mère, aurait été envoyée à la Salpêtrière à la demande du bon grand-père, soucieux de soustraire une nouvelle fois l'adolescente à l'indigne Toinon, à l'odieux commerce et au souteneur à particule, prêt au mariage pour sauver son bonheur… et son gagne-pain ! C'est à ce moment-là, si l'on en croit un autre chercheur, M. Frédéric Deloffre, que l'abbé Prévost, alors confesseur des prisonnières, aurait reçu les confidences de la libertine dont il serait même tombé amoureux, comme cela lui arrivait souvent ! Plus tard, il se serait inspiré de l'histoire de cette fille pour composer le roman qui le fit passer à la postérité, en mêlant à la destinée de Marie-Magdeleine celle d'une autre prostituée, internée à la Salpêtrière, nommée elle aussi Marie-Magdeleine, qui fut envoyée en Louisiane. Quant au décor de la colonie, le romancier trouva de quoi le brosser assez exactement dans les innombrables récits des voyageurs et peut-être des anciennes pensionnaires de la Salpêtrière revenues d'Amérique. Si les erreurs topographiques du roman ont été depuis longtemps relevées par les Louisianais, il en est deux qui les font toujours sourire. L'abbé évoque les montagnes de la région de La Nouvelle-Orléans, alors que le pays est plat comme la Flandre9, et fait mourir Manon d'épuisement et de soif dans un désert sablonneux ; or il n'est pas un pays au monde où l'on puisse trouver, en tout temps et à portée de main, autant d'eau !
La Louisiane, vantée par les uns, décriée par les autres et surnommée la chimère du Mississippi par ceux qui se méfiaient de la propagande diffusée à l'instigation de Law, attira aussi, au cours de la première moitié du XVIII e siècle, des curieux, des marginaux, des hommes et des femmes à la recherche d'une terre d'asile et quelques imposteurs. C'est ainsi que l'on vit débarquer, en 1720, une belle femme aux yeux tristes, accompagnée de parents, de domestiques et disant se nommer Augustine Holden. À la faveur d'indiscrétions, sans doute organisées, on finit par savoir, puis croire, qu'il s'agissait d'une princesse de la maison de Brunswick, Sophie-Charlotte-Christine de Wolfenbüttel, épouse en fuite du tsarévitch Alexis Petrovitch et donc bru de Pierre le Grand, tsar de toutes les Russies. Ne pouvant plus supporter les brutalités d'un mari infidèle, jouisseur bestial, elle avait mimé sa propre mort après avoir mis au monde un fils destiné au trône. Avec l'aide du comte de Koenigsmark, elle avait pu, après la mise en terre d'un cercueil lesté et censé contenir ses restes, quitter Saint-Pétersbourg avec sa dévouée camériste. Ayant fait un rêve au cours duquel « un brahamane des bords du Gange l'avait emmenée dans une belle contrée » en lui murmurant « c'est l'Amérique, c'est là que tu seras heureuse », elle avait opté sans hésitation pour la Louisiane. Et comme Cupidon, entremetteur compatissant, veille à la consolation des femmes déçues, la malheureuse princesse avait retrouvé, sur les bords du Mississippi, un de ses anciens admirateurs, le chevalier d'Auban, Français rencontré à la cour de Russie10. Devenu planteur d'indigo, ce gentilhomme avait nommé son domaine Vallon de Christine, en souvenir de l'inaccessible belle de Saint-Pétersbourg ! La romance, si bien racontée en deux volumes par Isabelle de Montolieu11, se termina par un mariage, le tsarévitch, poursuivi par son père pour crime de lèse-majesté, étant mort en prison peu de jours après sa condamnation.
Cette fable plut aux Louisianais et fut admise comme vérité dynastique par le maréchal de Saxe. Devenue veuve pour la deuxième fois, la supposée bru de Pierre le Grand convola avec Urbain de Maldague et s'en fut vivre, en 1754, à l'île Bourbon, où son troisième époux rendit l'âme. Mme de Montolieu raconte que cette femme étonnante connut une fin de vie édifiante à Bruxelles. Bien des années plus tard, Georges Oudard révéla que l'exilée de Louisiane mourut à Vitry, en 1771, et que l'ambassadeur d'Autriche assista à la messe d'enterrement, ordonnée par Louis XV et célébrée par l'abbé Sauvestre, aumônier de la cour. On découvrit aussi, à cette occasion – et les registres de la paroisse l'ont prouvé à des chercheurs plus tardifs – que la mère de Pierre II avait été inhumée sous le nom de Dortie-Marie Élisabeth Danielson ! On ne doute plus aujourd'hui que la véritable princesse de Wolfenbüttel soit bien morte en 1715, après avoir mis au monde le petit-fils de Pierre le Grand, futur tsar, ainsi que l'indiquait déjà la Biographie universelle publiée par Garnier en 1832. Authentiques ou imaginaires, les destins croisés de Manon, fille de joie au cœur tendre, et de Sophie-Charlotte, princesse exilée, appartiennent à jamais aux annales romanesques de la Louisiane.
Des Allemands de bonne volonté
Parmi tous les colons envoyés en Louisiane depuis 1717 par la Compagnie des Indes à la demande de John Law, les Allemands furent toujours considérés comme les meilleurs éléments. Appréciés pour leur sérieux, leur sens de l'organisation, leur ardeur au travail et leur discipline, ils furent de tous les défricheurs ceux qui contribuèrent le plus efficacement au développement de l'agriculture dans la colonie.
John Law, qui avait sans doute apprécié au cours de ses voyages les qualités des laboureurs et des artisans allemands, avait confié à l'un de ses collaborateurs, Jean-François Melon, économiste et secrétaire du Régent, le soin d'organiser le recrutement. Melon, qui se piquait de littérature et devait laisser, sous le titre Mahmoud-le-Ghaznévide, une histoire allégorique de la Régence et un Essai politique sur le commerce, connaissait l'influence de la publicité écrite. Aussi avait-il, en 1720, fait rédiger en allemand et imprimer à Leipzig « par le fils de feu J. Friedrich Gleditschen », dans une belle gothique, des prospectus qui furent largement diffusés outre-Rhin et dont le texte de la page de titre mérite d'être traduit et reproduit dans sa présentation :


DESCRIPTION
historique et géographique détaillée
du pays accueillant de Louisiane situé
en Amérique du Nord sur le grand fleuve
MISSISSIPPI
dans lequel la grande
COMPAGNIE DES INDES
française, récemment fondée, a commencé
à envoyer des colons ; en même temps nous
communiquons quelques réflexions sur les
desseins à longue portée de ladite compagnie
et du commerce qui en résulte.
Nouvelle édition avec de nouveaux
suppléments et remarques12.


On joignait parfois à ces fascicules la reproduction d'une gravure colorée, commandée à François-Gérard Joullain, où l'on voit des commerçants français débarqués d'un bateau dans un paysage idyllique et échangeant avec des Indiens, emplumés et respectueux, des marchandises variées, tombées sans aucun doute d'une corne d'abondance.
Les « engagés », séduits et recrutés en Alsace, dans le Wurtemberg, le Palatinat, la Franconie, le Brandebourg, le pays de Bade, la Bavière et les petits électorats de Trèves ou de Mayence, se présentèrent en assez grand nombre pour que leur acheminement, du lieu d'origine jusqu'à Lorient, port d'embarquement, s'effectuât en convois, qui traversèrent le nord de la France en suscitant parfois quelques perturbations dans les villes et villages. Des Suisses faisaient aussi partie du contingent allemand, ce qui leur valut souvent d'être abusivement assimilés aux Germains.
Trois mille neuf cent quatre-vingt-onze Allemands, chiffre fourni par la Compagnie des Indes, se trouvaient rassemblés le 3 juillet 1720, dans un camp près de Ploemeur, paroisse située à l'ouest de Lorient. Ils allaient y passer de nombreux mois, comme le prouvent les registres de la paroisse sur lesquels un magistrat lorientais13 a relevé de nombreux actes de baptême, de mariage, d'inhumation et même un acte d'abjuration « de l'hérésie de Luther » concernant des Allemands « passant avec la troupe pour la Louisiane ».
Près des trois quarts de ces candidats à l'émigration ne devaient jamais voir le Mississippi. Des maladies infectieuses, mal définies mais épidémiques, et des maux de toute sorte décimèrent les familles, aussi bien à terre qu'à bord des bateaux, pendant des traversées qui n'allaient pas sans autres risques.
Parmi les futurs colons réunis à Lorient, certains durent attendre plus d'un an, sous la tente, dans les dépendances du château de Tréfaven, qui servait aussi d'hôpital, ou chez les habitants, le moment d'embarquer pour l'Amérique. Réduits le plus souvent à des conditions d'hygiène détestables et mal nourris, les recrutés adressaient des plaintes au directeur de la Compagnie, mais, entièrement soumis au bon vouloir d'une administration qui se souciait plus du profit des actionnaires que du confort des engagés, les émigrants ne pouvaient que prendre leur mal en patience.
On sait par les livres de comptes de la Compagnie des Indes que l'hébergement et l'entretien, à Lorient, des familles allemandes coûta cependant quatre cent cinquante mille livres. Cette somme fut, plus tard, réclamée à Law sous prétexte que les Germains avaient été embauchés spécialement pour mettre en valeur les concessions qu'il avait fondées avec ses associés, le marquis d'Ancenis et le duc de Gramont. Le banquier refusa toujours de reconnaître et d'acquitter cette dette et, quand la colonie fut dévolue à la Couronne, en 1732, la facture impayée fut envoyée au roi !
Le premier contingent embarqué sur le Deux-Frères arriva cependant en Louisiane en février 1721. Sur les deux cent dix passagers inscrits lors de l'appareillage, cent quarante-trois seulement touchèrent au terme du voyage : trente-deux hommes, trente-six femmes et soixante-quinze enfants.
Les dangers de la traversée
La traversée de l'Atlantique ne constituait pas, en ce temps-là, une aimable croisière. L'odyssée de la robuste flûte la Garonne, commandée par le capitaine Pierre-Edmée Burat, partie le 24 janvier 1721 de Lorient, avec deux cent quatre émigrants allemands, dont André Traeger, maire de Frederichsort, reflète bien les risques encourus. Avant même que ce vaisseau prît le large, on avait déploré, à bord, le décès d'une vingtaine de personnes. L'air marin ne devait pas améliorer la situation sanitaire et, quand le bateau fut arraisonné, à proximité de l'île de Saint-Domingue où il devait faire escale, par la Gaillarde, un corsaire manœuvré par des pirates de la Martinique, ni l'équipage ni les passagers, malades et affaiblis par la dysenterie, ne purent résister.
La Garonne fut contrainte d'aller mouiller dans la baie de Samana, sur la côte est de Saint-Domingue, où les forbans, à l'abri des curiosités, pillèrent les bagages des émigrants, violèrent leurs femmes et tuèrent les marins qui tentaient de s'opposer à leurs exactions. Ils prélevèrent ensuite sur le navire prisonnier tout ce qui pouvait être utile au confort et à la bonne marche de leur propre bateau.
Les survivants ne durent leur salut qu'à l'arrivée soudaine de trois bateaux envoyés par le gouverneur de Saint-Domingue à la demande du représentant de la Compagnie des Indes, informé, on ne sait comment, du sort lamentable de la Garonne.
Les corsaires ayant été mis hors d'état de nuire par les soldats embarqués sur les vaisseaux du roi, le commandant du navire à demi démonté choisit, en mars 1722, de reprendre la route de Lorient, après une escale à Cap-Français, où l'on pansa les blessures des hommes et du bateau.
Il ne restait plus à bord que huit hommes d'équipage et une cinquantaine d'Allemands qui désiraient toujours se rendre en Louisiane. Ils y furent transportés, avec ce qu'ils avaient pu récupérer d'effets, de bagages et d'outils, par le Profond, un bateau de La Rochelle, commandé par M. Du Gerneur, qui venait de débarquer en Louisiane des ouvriers destinés à la concession de Law. Les émigrants allemands rescapés ne virent le Mississippi qu'au mois d'avril 1722. Ils avaient mis quinze mois pour toucher à la terre promise… par les tracts de Jean-François Melon !
À leur arrivée en Louisiane, ces premiers Allemands, et ceux de leurs compatriotes qui allaient les rejoindre au cours des mois suivants, auraient dû être conduits à la concession de Law, située dans une vaste prairie, au cœur du triangle que forment les terres, fertiles mais inondables, au confluent de l'Arkansas et du Mississippi. Le site était alors considéré comme l'extrémité nord du cours inférieur du grand fleuve.
Si l'on en croit Bertrand Dufresne, un Malouin, directeur de la Compagnie des Indes en Louisiane, qui fit une inspection au printemps de 1722, une cinquantaine de Français, hommes et femmes, que le père Charlevoix qualifie peu aimablement de « tristes débris », n'avaient encore défriché que trois arpents, soit environ un hectare, de la propriété du banquier. Ces pionniers, logés dans de misérables baraques, attendaient le renfort des agriculteurs allemands. La Compagnie manquant de bateaux pour transporter ces derniers – on devait remonter le Mississippi sur plus de cinq cents kilomètres pour atteindre le confluent de l'Arkansas –, les Allemands furent répartis dans la région dite des Cannes-Brûlées, au pays des Indiens Taensa, sur la rive droite du fleuve, à une quarantaine de kilomètres au nord de La Nouvelle-Orléans. Employés sur les concessions de MM. d'Artagnan, Delaire et Demeuves, ils surent avec opiniâtreté mettre les terres en valeur et, en 1722, les émigrants allemands avaient construit trois petits villages qui abritaient plus de trois cents personnes.
Bienville avait fait un choix judicieux en désignant comme responsable de ces implantations le capitaine Karl-Frédéric d'Arensbourg. Cet officier, formé au service du roi Charles XII de Suède, était arrivé en Louisiane en 1721 à bord du Portefaix, qui transportait le second convoi des émigrants allemands, suisses et souabes dont il avait facilité le recrutement. Bien qu'âgé seulement de vingt-trois ans, il avait fait preuve de tant de valeur et d'intelligence que le commandant général lui avait aussitôt confié des missions de police et de justice.
Dans le même temps que prenaient vie sur les rives du Mississippi des établissements qui allaient devenir, au fil des années, les plus prospères de la colonie, à Lorient, la Compagnie des Indes décidait de renvoyer dans leurs foyers les quatre cents Allemands qui attendaient encore d'être transportés en Louisiane. Chacun reçut vingt livres de dédommagement. Tout juste de quoi retourner au pays, car aucun convoi ne fut organisé pour ces rapatriements.
Les Allemands de Louisiane, vite intégrés – certains francisèrent même leur nom – et comprenant après la déconfiture de Law qu'ils ne seraient jamais transportés sur les concessions des Arkansa, s'adjugèrent, sans susciter d'autre protestation que de principe de la part de la Compagnie des Indes, les domaines qu'ils avaient défrichés. Les propriétaires légitimes de ceux-ci, associés en désaccord permanent, s'épuisaient en procès et en démarches pour obtenir de la Compagnie des Indes le remboursement de frais engagés sans profit. Comme ils semblaient se désintéresser de l'exploitation des terres qui leur avaient été dévolues, les Allemands, réalistes et avisés, s'en étaient emparés.
Un demi-siècle plus tard, ces pionniers enrichis et unis joueront un rôle important, au côté des Français, dans la rébellion de 1768 contre les Espagnols.
Un régiment suisse
Les différentes compagnies de commerce maritime qui se succédèrent sous le nom de Compagnie des Indes disposèrent toujours de troupes privées. Les contrôles, la perception des droits, la garde des magasins et la protection des comptoirs coloniaux obligèrent ces entreprises à entretenir des formations militaires. Bien que l'article 31 de la charte de fondation de la première Compagnie des Indes, du 28 mai 1664, ait contraint le roi « à défendre de nos armes et de nos vaisseaux à nos frais et dépens » toutes les possessions de la société, le maintien d'une force permanente aux ordres de la Compagnie s'était révélé indispensable. La marine traditionnellement chargée de la défense des territoires d'outre-mer ne suffisant pas à la tâche, des régiments de marins-fantassins avaient été créés par Colbert. Ceux-ci devinrent, sous Pontchartrain, les Compagnies franches de la marine. Ces unités à pied allaient bientôt constituer une véritable armée coloniale autonome. Celle-ci prendra plus tard le nom d'infanterie de marine et les marsouins s'illustreront sous toutes les latitudes, portant jusqu'à nos jours pour insigne l'ancre d'or qui rappelle leur origine maritime.
Les Suisses, excellents soldats, disciplinés et fidèles, maintes fois employés par les rois de France, participèrent, dans ces corps spéciaux, aux entreprises coloniales. Le régiment de Carignan-Sallières, fort de vingt compagnies et de mille hommes, fut le premier des régiments suisses à traverser l'océan. Il servit au Canada dans les guerres indiennes et de nombreux soldats réformés reçurent des terres et s'installèrent sur les rives du Saint-Laurent.
Quand commença, d'une façon méthodique, le peuplement de la Louisiane, la Compagnie des Indes fit à nouveau appel aux Suisses. En décembre 1719, le chevalier François-Adam Karrer, capitaine au régiment suisse du Buisson, fut chargé par les collaborateurs de John Law de lever un bataillon suisse composé de trois compagnies de deux cents hommes. Né à Soleure en 1672, Karrer avait déjà servi dans l'armée française et obtenu, pour s'être vaillamment conduit lors de la bataille de Malplaquet, le grade de capitaine dans le régiment de Sallis. En juin 1720, le bataillon constitué par les soins de Karrer, fort de six cents Suisses et Alsaciens, prit ses quartiers à Port-Louis, près de Lorient. Un an plus tard, l'officier ayant reçu du Régent une commission de colonel, le bataillon devint régiment, fut renforcé d'une compagnie supplémentaire de réserve dite « colonelle » et mis aux ordres de la marine. Il prit alors, suivant la tradition, le nom de son fondateur et fut désormais appelé Karrer-Marine. Bientôt, des détachements embarquèrent pour la Martinique, Saint-Domingue, le Canada et, plus tard, pour la Louisiane. Le drapeau des compagnies du régiment Karrer, divisé en quartiers gironnés de six flammes rouges, bleues et jaunes par la croix blanche de France, portait en fasce la devise Fidelitate et Honore, et en pal la devise Terra et Mare. Les quartiers du drapeau de la compagnie colonelle ne portaient pas de gironnés colorés mais un semis de fleurs de lis d'or. L'uniforme des soldats se composait d'un habit rouge à manches en botte avec doublure et parements bleus, d'une culotte et d'une veste bleue, croisée à double boutonnage avec boutonnières blanches, boutons d'étain façonnés et petit collet bleu. Les bas, couverts par des guêtres en tenue de campagne, étaient blancs ou bruns, les chaussures basses ornées d'une boucle. La coiffure ordinaire, un tricorne à hauts bords galonnés d'argent, était remplacée, en hiver, par un bonnet de fourrure, pour les détachements envoyés au Canada. L'armement consistait en un mousquet pourvu d'une baïonnette, plus un sabre suspendu à un large baudrier de cuir. La tenue des officiers, habit bleu à col rouge, ouvert sur une chemise blanche et une cravate noire, tricorne noir orné d'une plume blanche retenue à l'aile du chapeau par une cocarde, passait pour une des plus élégantes de l'armée. Boutons et boucles d'argent lui conféraient même quelque coquetterie14 !
Les militaires du régiment de Karrer ne furent pas les seuls Suisses à servir en Louisiane. Le premier contingent, qui débarqua en novembre 1720 de la Mutine, en même temps que les filles à la cassette, les prisonnières de la Salpêtrière, les ingénieurs et architectes du roi et les engagés des sociétés concessionnaires déjà constituées, était composé de cent quarante officiers et soldats, soit les trois quarts des effectifs d'une unité particulière recrutée et commandée par le capitaine David-François de Merveilleux, que secondait le capitaine Jacques Brandt. Cette compagnie de soldats-ouvriers, parmi lesquels on trouvait des terrassiers, des maçons, des forgerons et des charpentiers, devait participer à la construction des routes, des fortifications et des bâtiments publics de La Nouvelle-Orléans et des postes disséminés au long du Mississippi. Des sergents-maîtres encadraient ces spécialistes, qui ne prenaient les armes qu'en cas de nécessité mais étaient censés respecter la discipline militaire en toute circonstance. Cette unité annonçait, semble-t-il, les sapeurs dela Légion étrangère qui, plus tard, construiraient dans les colonies françaises routes et ponts. Chaque soldat-ouvrier recevait en Louisiane une solde de douze livres par mois, les officiers percevant cent cinquante livres. Le fondateur de cette formation, le capitaine David-François de Merveilleux, issu d'une très ancienne famille de Neuchâtel, anoblie en 1529, avait été, à Paris, secrétaire-interprète du roi pour les ligues grisonnes. On lui devait, en tant que médecin, un ouvrage sur les eaux thermales : Amusements des bains de Baden. En 1721, il vit arriver en Louisiane, à bord du Deux-Frères et de la Vénus, ses frères Charles-Frédéric et Jean-Pierre de Merveilleux, du régiment de Karrer. Le premier, récemment promu capitaine, commandait la 3e compagnie, dans laquelle Jean-Pierre servait comme enseigne. Charles-Frédéric était un officier de valeur. Entré en 1707 comme cadet au régiment de Surbeck, il s'était vaillamment battu pour la France, à Oudenarde en 1708, à Arleux en 1711, où il avait conquis ses galons de lieutenant, à Denain et à Bouchain en 1713. Des trois frères Merveilleux, il fut le seul à rester en Louisiane, où il obtint, en 1741, le grade de lieutenant-colonel. Rentré en France, il continua de se battre pour le roi en Aunis et en Saintonge, fut fait chevalier de Saint-Louis en 1746 et mourut à Paris en 174915.
Quand, vers 1735, La Nouvelle-Orléans fut devenue une vraie ville, les jours où la compagnie suisse de Louisiane se rendait, derrière fifres et tambours, de sa caserne à la place d'Armes, toutes les belles se mettaient à leur balcon. Les plus hardies applaudissaient, les prudes déployaient leur ombrelle comme si elles eussent voulu filtrer les œillades que, de tout temps, les militaires défilant ont adressées aux femmes.
Aux cultivateurs allemands et aux soldats-ouvriers suisses se joignirent, au fil des années de peuplement, des Suédois, officiers réformés venus avec leur compatriote d'Arensbourg, et, surtout, des Italiens. Ces derniers étaient parfois des soldats déserteurs ou des contrebandiers de tabac indésirables dans leur pays, mais le plus souvent des artisans ou des ouvriers, recrutés comme tels par la Compagnie des Indes. John Law, qui souhaitait envoyer en Louisiane quatre cents spécialistes de l'élevage du ver à soie, en trouva dans le Piémont. C'est ainsi que le Chameau débarqua un premier contingent d'Italiens le 11 août 1718. En mai 1720, on vit arriver de Gênes, à bord du Notre-Dame-de-la-Conception, deux cent cinquante émigrants italiens, dont le chevalier de Fontana avait payé le transport en espérant être remboursé par la Compagnie. Le plus connu des émigrés italiens en Louisiane reste Francesco Maria de Reggio, né à Alba, en Piémont. Cet ancien lieutenant du Royal Grenadier génois devint capitaine dans l'infanterie de marine en Louisiane puis commandant du poste des Attakapa. Il épousa une Française, Hélène Fleuriau, fille du procureur général François Fleuriau, arrivé dans la colonie en 1723. En 1781, il deviendra conseiller municipal de La Nouvelle-Orléans, puis maire et juge sous la domination espagnole. Les Louisianais le considèrent comme le fondateur d'une des meilleures familles de La Nouvelle-Orléans. Il fut l'arrière-grand-père du général Pierre Toutant de Beauregard, un des héros de la guerre de Sécession. C'est encore un Italien, Costantino Beltrami, magistrat de Bergame venu à La Nouvelle-Orléans un siècle plus tard, en 1823, pour oublier la mort de celle qu'il aimait, qui fut le premier explorateur à remonter le Mississippi jusqu'à sa source, au-delà des Grands Lacs.
Captifs indiens, esclaves noirs
Les déportés français, hommes ou femmes, les filles à la cassette, les riches concessionnaires, les fonctionnaires du roi ou de la Compagnie des Indes, les aristocrates désœuvrés avides d'émotions nouvelles, les aventuriers en quête d'un refuge ou d'une fortune facile, les émigrants européens venus librement participer à la mise en valeur de la colonie trouvèrent en Louisiane une population servile composée des Noirs importés d'Afrique contre leur gré par les négriers et, en petit nombre, des Indiens prisonniers de guerre, contraints, avec plus ou moins de violence, de servir les Blancs.
Jusqu'en 1712, le roi de France avait refusé, « avec constance et fermeté », l'introduction de Noirs en Louisiane. Mais, quand Antoine Crozat prit à bail la colonie, il obtint que figurât parmi les privilèges de celle-ci, non seulement le droit de faire venir chaque année un bateau de Noirs sur les rives du Mississippi, mais aussi le monopole de la traite, c'est-à-dire de l'enlèvement, pour le compte des Espagnols, des Noirs destinés à l'esclavage dans les colonies de ces derniers. John Law reprit naturellement à son compte tous les avantages accordés à Crozat, plus quelques autres.
Depuis l'Antiquité, la capture d'esclaves était considérée comme source de main-d'œuvre, mais, d'après certains historiens, la première expédition de type commercial ravalant les Noirs au rang de marchandise fut le fait des Portugais. Le 8 août 1444, un navire de Lagos aurait débarqué au Portugal deux cent trente-cinq Noirs, aussitôt vendus à de bons bourgeois. Les Espagnols, les Anglais puis toutes les nations coloniales se mirent de la partie et, en 1620, un bâtiment de guerre hollandais débarqua à Jamestown (Virginie) vingt Noirs enlevés en Guinée. Ce furent les premiers esclaves transportés en Amérique du Nord. Des dizaines de milliers devaient les rejoindre jusqu'à ce que la traite soit assimilée à la piraterie par le congrès de Vienne en 1815.
En important, dès 1713, une vingtaine de Noirs qui furent vendus aux colons louisianais, les dirigeants de la Compagnie des Indes occidentales n'avaient fait que reprendre la méthode qui avait si bien réussi dans une autre colonie, devenue en partie française depuis 1626, Saint-Domingue. Sur cette île, nommée Hispaniola par Christophe Colomb et que les Espagnols avaient commencé à peupler d'esclaves noirs dès 1502, le gouverneur français, Bertrand Ogeron de La Bouère, affichait une belle réussite économique depuis qu'il avait organisé l'importation d'une main-d'œuvre servile raflée sur les côtes d'Afrique.
Le gentilhomme angevin avait déjà su mettre au travail des flibustiers et des matelots rebelles à toute discipline. En offrant à ces colons de fortune des esclaves aptes à faire produire la terre, il avait considérablement développé les cultures vivrières, celles du coton, du manioc, de l'igname et de l'indigo notamment. Dans les milieux qui s'intéressaient à la colonisation comme dans les salons où l'on parlait affaires, il était cité en exemple. Ce qui était bon pour Saint-Domingue ne pouvait manquer de l'être pour la Louisiane, dont le climat ressemblait fort à celui de la grande île des Antilles et où l'on pouvait cultiver les mêmes plantes.
En 1719, deux navires, le Grand-Duc-du-Maine et l'Aurore, venant d'Afrique, débarquèrent sur l'île Dauphine environ cinq cents esclaves enlevés en Guinée. La même année, la Compagnie des Indes fit construire, sur la rive droite du Mississippi, en face du site de La Nouvelle-Orléans, un pénitencier pour Noirs aussitôt nommé « plantation de la Compagnie ». Désormais, les négriers allaient fournir régulièrement la main-d'œuvre servile que réclamaient les colons. Fatigués par le climat, ceux-ci estimaient que seuls les Africains étaient assez résistants pour travailler la terre. Ces Noirs, que l'administration maritime appelait « pièces d'Inde » et les trafiquants « bois d'ébène », allaient devenir les principaux artisans de la fortune des planteurs.
L'odieux commerce devint assez vite d'une bonne rentabilité pour la Compagnie et Bienville révélera en 1731 : « Les nègres qu'elle a introduits dans la colonie lui revenaient à trois cents livres et elle les a vendus, à crédit, mille livres. » Mais la Compagnie n'était-elle pas en Louisiane pour faire des affaires ? Elle prenait du bénéfice non seulement sur la revente des Noirs capturés en Afrique, mais aussi sur les denrées de première nécessité qu'elle importait de France et vendait aux colons, en majorant les prix de cent vingt à cent cinquante pour cent !
En 1726, on comptera en Louisiane, entre le Détour-aux-Anglais et Pointe-Coupée16, c'est-à-dire dans les plantations réparties au long du Mississippi, dans la zone la plus fertile de la colonie, mille cinq cent quarante esclaves noirs pour deux cent vingt-neuf esclaves indiens. Le nombre de ces derniers allait décroître au fur et à mesure que celui des Africains augmenterait. En 1763, au moment de la cession de la Louisiane à l'Espagne, on recensera dans la colonie quatre mille six cent cinquante-deux esclaves noirs pour soixante et un esclaves indiens.
Un code à l'usage des Blancs
L'accroissement de la population servile avait commencé, dès 1722, à perturber l'ordre rétabli. La colonie se développant, Bienville se décida, en 1724, à mettre en application, avec quelques aménagements tenant compte des conditions locales, le Code noir déjà en vigueur à Saint-Domingue.
Ce code avait été inspiré par Colbert, qui écrivait en 1670 au président du parlement de Rennes : « Il n'y a aucun commerce dans tout le monde qui produise autant d'avantages que celui des esclaves. » Comme il fallait, dans les colonies françaises ; réglementer la vie des populations serviles et surtout les maintenir dans une dépendance stricte, pour prévenir toute velléité de mutinerie, les services du ministre de la Marine produisirent un Code noir qui ne fut promulgué qu'en 1685, après la mort de Colbert. Ce code, qui reçut au XVIII e siècle des modifications aggravantes pour les esclaves louisianais, n'intéressait pas que les Noirs, comme beaucoup le croient encore aujourd'hui. Il interdisait également aux Juifs de résider dans la colonie et prohibait l'exercice de toute religion autre que catholique.
Si le texte interdit aux maîtres de faire travailler leurs esclaves le dimanche, jour du Seigneur, si tel article les oblige « à faire enterrer en terre sainte et dans les cimetières destinés à cet effet leurs esclaves baptisés », ceux qui mourront « sans avoir reçu le baptême » devront être « enterrés, de nuit, dans quelque champ voisin du lieu où ils seront décédés ». Il est naturellement défendu aux esclaves « de porter aucune arme offensive », « de s'attrouper le jour ou la nuit sous prétexte de noces ou autres, soit chez un de la maison ou ailleurs, et encore moins sur les grands chemins ou lieux écartés, à peine de punitions corporelles, qui ne pourront être moindres que le fouet et la fleur de lys. En cas de fréquente récidive et autres circonstances aggravantes, pourront être punis de mort ce que nous laissons à l'arbitraire des juges ». Les vols seront sanctionnés par des peines afflictives, on pourra condamner les voleurs de poules « à être battus de verges ».
L'article 38, un des plus affligeants, règle le sort des candidats à l'évasion : « L'esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois, à compter du jour que son maître l'aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d'une fleur de lys sur une épaule. Et s'il récidive un autre mois, à compter pareillement du jour de la dénonciation, il aura le jarret coupé et sera marqué d'une fleur de lys sur l'autre épaule. Et la troisième fois il sera puni de mort. » Le cas des esclaves qui oseraient lever la main sur un Blanc est aussi prévu : « L'esclave qui aura frappé son maître ou la femme de son maître, sa maîtresse ou le mari de sa maîtresse, ou leurs enfants, avec contusion ou effusion de sang, sera puni de mort. »
En échange d'une parfaite soumission et d'un travail assidu, les maîtres doivent à leurs esclaves nourriture, vêtements et soins, ainsi que les y engagent les articles suivants qui ont fait dire à un commentateur américain qu'il s'agissait d'un code « sans dureté ».
Article 22 : « Seront tenus les maîtres de faire fournir par chaque semaine à leurs esclaves, âgés de dix ans et au-dessus, pour leur nourriture deux pots et demi, mesure de Paris, de farine de manioc ou trois cassaves pesant chacune deux livres et demie au moins, ou autre chose équivalente, avec deux livres de bœuf salé ou trois livres de poisson, ou autres choses à proportion ; et aux enfants, depuis qu'ils sont sevrés jusqu'à l'âge de dix ans, la moitié des vivres ci-dessus. »
Article 25 : « Seront tenus les maîtres de fournir à chaque esclave, par chacun an, deux habits de toile ou quatre aunes de toile au gré desdits maîtres. »
Article 27 : « Les esclaves, infirmes par vieillesse, maladie ou autrement, que la maladie soit incurable ou non, seront nourris et entretenus par leurs maîtres, et, en cas qu'ils les eussent abandonnés, lesdits esclaves seront adjugés à l'hôpital, auquel les maîtres seront obligés de payer six sols par jour pour la nourriture et l'entretien de chaque esclave. »
En plus de ce que l'on n'ose appeler une protection sociale, les rédacteurs du code entendent, sans doute pour se donner bonne conscience, prévenir les abus d'autorité. Il est interdit aux maîtres « de donner la torture ni de faire aucune mutilation de membres, à peine de confiscation des esclaves et d'être procédé contre les maîtres extraordinairement ». Mais le code ne semble pas envisager comme une chose possible la culpabilité d'un propriétaire d'esclaves et l'article suivant atténue assez hypocritement l'apparente rigueur du précédent.
Article 43 : « Enjoignons à nos officiers de poursuivre criminellement les maîtres ou les commandeurs, qui auront tué un esclave étant sous leur puissance ou sous leur direction, et de poursuivre le meurtre selon l'atrocité des circonstances, et, en cas qu'il y ait lieu à l'absolution, permettons à nos officiers de renvoyer, tant les maîtres que les commandeurs, absous, sans qu'ils aient besoin d'obtenir de nous des lettres de grâce. »
On pouvait donc dans la colonie se rendre justice entre soi avec la mansuétude que l'on peut imaginer quand la victime, en tant qu'esclave, ne pouvait manquer d'avoir tort !
À la fin de l'année 1720, la Louisiane va enfin pouvoir prétendre au nom de colonie. Les attributions de domaines vont bon train, les émigrants arrivent pour les exploiter, les Noirs enlevés à l'Afrique pour les mettre en culture et les relations avec la métropole, si rares pendant de nombreuses années, se multiplient à tel point qu'on ne sait, certains mois, où trouver des mouillages pour les navires devant l'île Dauphine et le Nouveau Biloxi ! Entre le mois de mai 1719 et le mois de décembre 1720, trente-trois bateaux ont été armés à Lorient pour la Louisiane et ont amené dans la colonie des centaines d'hommes et de femmes.
On imagine aussi que sous l'impulsion de Law la France va poursuivre ce bel effort d'investissement, mais on déchante quand on apprend sur les rives du Mississippi ce qui s'est passé à Paris. M. Law a fait banqueroute, son génial système s'est effondré. Malgré son apparente réussite, le banquier n'a pu maîtriser la situation. Le 22 mai, le Conseil d'État a rendu un arrêt concernant les actions de la Compagnie des Indes, plus connue des Parisiens sous le nom de Compagnie du Mississippi. Cet arrêt prévoyait une réduction progressive de la valeur des actions qui devraient ainsi, à la fin de l'année, valoir moitié moins. C'est exactement ce qui est arrivé, sauf que les actions ne valent plus rien du tout ! « Cela fit ce qu'on appelle, en matière de finance et de banqueroute, montrer le cul », écrit Saint-Simon, commentant crûment la situation. Naturellement, une foule de gens, et non des moindres, se crurent ruinés. Cela fit un beau tapage dans les antichambres et même dans les alcôves. Le parlement, qui ne ratait jamais une occasion de déplaire au Conseil d'État, s'était présenté comme défenseur de l'épargne en refusant d'enregistrer l'arrêt. Law avait ainsi échappé, provisoirement, au rôle de bouc émissaire que certains entendaient lui faire jouer. Mais la confiance, qu'un rien effarouche, s'était aussitôt diluée devant l'inquiétude des agioteurs et de leurs clients. On vit bientôt les possesseurs de billets de banque se mettre en quête d'espèces sonnantes et trébuchantes, tandis que ceux qui s'étaient battus rue Quincampoix pour devenir actionnaires de la Compagnie du Mississippi recherchaient des naïfs ou des ignorants à qui revendre des certificats qui ne certifiaient plus grand-chose.
Le 17 juillet 1720, seize personnes avaient péri, étouffées rue Vivienne par la foule furieuse des petites gens, venus chercher à l'hôtel Mazarin les dix livres accordées en échange de ces billets que personne ne voulait plus recevoir en paiement. Le cocher de Law, qui reconduisait le carrosse de son maître, avait été pris à partie. On lui avait jeté des pierres à la tête, faute de pouvoir rosser l'Écossais !
Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, installé avec bonheur dans l'intérim qui faisait de lui le gouverneur de fait de la colonie, se serait bien passé de nouvelles de ce genre et des conséquences qui allaient en découler. Il avait à bâtir une ville qui, jusqu'à présent, n'était qu'un nom sur une carte très approximative de la colonie : La Nouvelle-Orléans.
1 La Banqueroute de Law, Edgar Faure, Gallimard, Paris, 1977.
2 Eugène Guénin, dans la Louisiane (Hachette, Paris, 1904), écrit, page 194, « L'As », comme s'il s'agissait d'un surnom donné au financier par les gens de la cour qui auraient vu en lui un champion ! Mais le mot n'était pas utilisé dans ce sens au XVIII e siècle. En réalité, Guénin ne fait que reproduire la prononciation écossaise du nom de Law.
3 Le marc de Paris pesait 489,506 grammes.
4 C'est à cause de cette topographie particulière que les Américains ont nommé La Nouvelle-Orléans Crescent City.
5 Le sel étant alors frappé d'un impôt, la gabelle, son commerce donnait lieu à contrebande. Nommés faux sauniers, ceux qui débitaient, en fraude, du sel ne sortant pas des greniers du roi étaient passibles des galères.
6 Cité par Maximilien Vessier dans son excellente étude, Traditions hospitalières de la Basse-Bièvre, publiée en livraisons, à partir d'avril 1976, par le Bulletin de la Société historique et archéologique du XIIIe arrondissement, mairie du XIII e arrondissement, place d'Italie, Paris.
7 Publié à Amsterdam en 1731, dans le tome VII des Mémoires d'un homme de qualité qui s'est retiré du monde, puis à Paris, en 1733 et en 1753, sous le titre définitif, Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut. Le roman, réédité sans interruption depuis deux siècles, inspira plusieurs œuvres musicales dont la plus populaire reste l'opéra de Jules Massenet, Manon, représenté pour la première fois à Paris en 1884.
8 Juriste et écrivain français (1867-1936), auteur des Dernières Années de la Louisiane française, É. Guilmoto, Paris, 1905, et de Histoire de la fondation de La Nouvelle-Orléans, Imprimerie nationale, Paris, 1917.
9 Le point culminant de l'État de Louisiane est la Driskill Mountain (paroisse Bienville) : 535 pieds de haut, soit environ 163 mètres. La Nouvelle-Orléans se trouve à 5 pieds, soit environ 1,65 mètre, au-dessous du niveau de la mer.
10 Des chercheurs ont cru reconnaître sous ce pseudonyme le chevalier Karl-Frédéric d'Arensbourg, un officier d'origine suédoise, qui avait choisi l'exil afin d'échapper à la tyrannie de Pierre le Grand. C'est lui qui conduisit en Louisiane le second convoi d'émigrants allemands. Il était accompagné de celle que l'on aurait prise pour la pseudo-bru du tsar.
11 Jeanne-Isabelle-Pauline Polier de Bottens, baronne de Montolieu, 1751-1832, auteur suisse, a publié plus de cent volumes dont la Princesse de Wolfenbüttel, Colburn, libraire, no 50, Conduct Street, New Bond Street, Londres, 1808.
12 Traduction de Mme Waltraud Delarue.
13 M. René Maurice, procureur de la République près le tribunal de première Instance à Lorient, auteur de Mœurs et crimes à Lorient au XVIII e siècle, Lorient, 1939.
14 L'auteur doit toutes ces informations à Michel Rochat, érudit genevois, spécialisé dans l'histoire militaire suisse, et aux archives du musée des Suisses à l'étranger, 18, chemin de l'Impératrice, Prégny-Chambésy, Genève.
15 Il est à l'origine de la branche française des Merveilleux du Vignaux.
16 Plus tard : English Turn et Pointe Coupee.