XIV
Ils avaient dû rester longtemps assis de cette manière, lorsqu'on frappa à la porte, et que Sigrid entra. Erdmuthe faisait annoncer que le souper était servi. Ils passèrent dans la grand-salle, où brûlaient des bougies toutes neuves et où deux tables étaient dressées : une petite en vue du repas ; une longue plaque de bois, contre le mur, en guise de desserte. Erdmuthe et Gaspard les attendaient devant celle-ci. Moltner, qui avait toujours contemplé leurs visages avec dégoût, les salua d'un air cordial ; il lui semblait qu'ils avaient subi une mutation. La source de leur gaieté, qui jusqu'à présent l'avait intrigué, car elle lui paraissait sauvage et menaçante, lui était désormais familière — il lui semblait qu'une barrière, un obstacle, qui naguère les séparait, avait fondu. Il se sentait désormais chez lui dans cette salle, et s'il en partageait la boisson et la nourriture, c'était d'une façon toute particulière.
Quelque chose, dans sa vue, avait dû se modifier : elle était plus directe, plus acérée, comme après l'opération de la cataracte: il s'en aperçut lorsqu'il s'approcha de la crédence et se fit servir par Gaspard. Selon la coutume du pays, les grosses pièces y étaient exposées. Gaspard trancha pour lui du saumon, de la dinde, du gigot de renne. Le sanglier ne pouvait manquer dans ces nuits de gelée blanche ; son image, celle de l'animal préféré du dieu Fro, était également imprimée par le moule de hêtre sur le pain de Noël qu'Erdmuthe avait cuit au four.
Les teintes de ces mets lui parurent extraordinaires. Il voyait leur luminosité rayonner en ondes. Elles s'étalaient en déferlant doucement. Et, cependant, les formes restaient strictement closes, comme renfermant en elles-mêmes le secret de leur mathématique.
Il venait de passer par une mue : il n'en fallait pas douter. Il n'avait pas seulement vu des choses inconnues, mais les avait perçues au moyen d'yeux nouveaux. De plus, il se voyait lui-même autrement que naguère. Il s'en rendit compte, lorsqu'il tendit la main pour recevoir les plats que lui présentait Gaspard. C'état une main spiritualisée, un merveilleux instrument, que rencontrait son regard, et il n'était pas douteux qu'elle contînt des forces salvatrices, lors même qu'elle ne versait pas de remèdes ni ne maniait le scalpel. Son aspect l'emplit de bonheur. Il vit aussi que la chevalière qu'il avait longtemps portée à cette main était trop lourde pour elle, et que nulle nécessité ne la liait à lui-même. Il la fit glisser de son doigt, en songeant que cette action en annonçait bien d'autres.
Schwarzenberg avait dû le remarquer : il lui lança un sourire. Il avait recouvré sa sérénité, et ses traits s'étaient rajeunis. Leur expression tourmentée s'était effacée, et ils étaient devenus lisses comme le miroir d'une eau profonde après la tempête.
Erdmuthe servit à ce moment les entrées chaudes. Ils s'attablèrent. Ejnar fut frappé de voir Schwarzenberg assigner à Ulma la place qu'il occupait d'habitude, en sa qualité d'amphitryon, et la traiter en hôte de marque. Ses cheveux étaient redevenus sombres, mais elle était encore très belle. La lumière semblait se concentrer sur elle, comme si elle l'attirait. Un halo la détachait du groupe, pareille à l'une de ces figures rayonnantes qu'un vieux maître, laissant dans l'ombre le reste de son tableau, rapproche de l'œil, tout en l'en éloignant, comme par miracle.
« Ansgar, lui non plus, n'a pas perdu son temps cette nuit — il a remis à la cuisine une pièce des plus rares. »
Schwarzenberg désigna de la main le poisson que Gaspard et Sigrid venaient de servir, et qui occupait presque toute la longueur de la table. Sa forme était celle d'un grand congre blême, mais avec une tête qui rappelait plutôt une morue, et portait deux barbillons robustes. Les pêcheurs appelaient cet animal le « longe ». On disait qu'il remontait par les nuits de nouvelle lune et qu'il rôdait, comme un serpent blafard, sur les flots obscurs. Erdmuthe avait dû prendre la plus longue de ses turbotières pour cuire ce poisson, et n'y étaie parvenue qu'en le repliant en anses. Elle l'avait garni d'une large frange d'un persil qui défiait l'hiver sous les buissons nains du jardin. Ses ramures d'un vert de mousse enfermaient encore des cristaux de neige.
Le maître de maison les invita à se servir, avec le traditionnel : « À la bonne vôtre ! », tout en servant le vin. Les verres avaient une vibration joyeuse. Schwarzenberg ne semblait pas disposé à commenter ce qui venait d'avoir lieu cette nuit-là. Il se contenta de dire :
« J'espère que l'an prochain, je pourrai de nouveau vous offrir le vivre et le couvert. Quant au reste… (il sourit) ma maison est pareille à une auberge espagnole. Ses hôtes n'y trouvent rien de plus que ce qu'ils apportent avec eux. »