III

Une fois encore, l'appât plongea dans l'onde grise. Cette fois, Ejnar tira un poisson d'un rouge de cire à cacheter et le remit à Gaspard pour qu'il le vidât.

« Le bergilt rouge », dit Ulma lorsqu'elle aperçut l'animal, auquel des yeux enchâssés comme des disques donnaient une allure d'avant le déluge. « Le temps va changer. »

Comme chacun dans le pays, elle était renseignée, depuis son enfance, sur le monde de la mer. Deux pâturages, le vert et le bleu, faisaient toute la richesse de la contrée. La remontée de certains poissons annonçait les phases de la lune et le changement de saison. D'autres ne s'élevaient des profondeurs qu'avant les tempêtes et les orages.

Ejnar examina sa pêche ; il avait le regard un peu fixe de ceux dont les idées tournent à la marotte.

« Une prise exceptionnelle. L'Edda mentionne déjà cette bête. »

Sa voix, elle aussi, avait une sorte de sécheresse mécanique, un tintement de verre. Moltner ne releva pas sa remarque. Il haussa les épaules.

« Si vous continuez à pêcher ainsi, nous n'arriverons qu'à la nuit tombée. Nous avons des choses plus importantes à faire. »

Ejnar se mit à rire. Rien ne pouvait altérer sa bonne humeur.

« Erdmuthe nous en saura gré. Nous lui amenons de quoi garnir sa cuisine. »

Gaspard était remonté à l'arrière et poussait le canot à grands coups de bras. Bien qu'il eût pu neiger, il n'avait sur le corps qu'un pantalon de toile bleue, roulé jusqu'aux genoux. Le couteau emmanché de corne de cerf dépassait de la poche cousue sur le devant. Tout, en cet homme, agaçait Moltner, et aussi sa manière de godiller, qu'il trouvait trop compliquée. Gaspard maniait à deux mains la pesante rame, mais seulement pour la tirer à lui ; puis il la repoussait de son pied nu. Ce mouvement en hélice donnait à la barque une accélération énergique. Mais l'effet, à vrai dire, était grotesque, car tantôt Gaspard se ramassait sur lui-même, et tantôt il s'allongeait d'un bond, comme une flamme. Moltner, accoutumé aux mouvements harmonieux du sport, y voyait une infraction aux lois de la symétrie.

« Sur quelles galères a-t-il pu bien apprendre à se trémousser ainsi ? », se demandait-il à part lui. « On a le mal de mer rien qu'à le regarder. Et je trouve aussi qu'il pourrait enfiler sa blouse quand Ulma est de la traversée. »

Cette remarque ne portait pas sur sa nudité — car ici, en été, ils se baignaient nus, selon la coutume du pays —, mais sur les tatouages de Gaspard. Le dragon aux écailles bleues et rouges qui lui couvrait presque toute la poitrine était, sans nul doute, tracé de main de maître ; par contre, on lui voyait aussi sur tout le corps et sur les bras des images telles qu'on en trouve griffonnées aux murs des lieux mal famés. Si l'on ne s'en apercevait pas au premier abord, c'est que leurs dessins étaient aussi denses que ceux d'un tapis. Moltner se perdit dans leurs entrelacs. Un trait rouge, avivé par le froid, détonnait dans cet ensemble. Ce devait être une cicatrice, trace d'un coup de scalpel maladroit.

Il demanda :

« Quel est le barbier de village qui vous a ainsi arrangé, en bas, à gauche, Gaspard ? »

Gaspard baissa les yeux vers son ventre :

« Cela, c'est le coup d'un charognard, avec son pic, aux carrières de Meknès. »

Il s'arrêta de godiller pour allumer une cigarette dont il aspira voluptueusement la fumée, qu'il souffla ensuite avec force.

« Qu'est-que c'est, les charognards ? » demanda Ejnar, tout en rentrant sa ligne.

« Les charognards, aux Bats d'Af, ce sont les mouchards. Ils n'y feraient pas grand mal, si les hommes n'y avaient de temps à autre des querelles, à cause de leurs mômes ; c'est à ce moment-là qu'ils montrent leurs museaux. Quand cela m'est arrivé, j'ai dû retenir mes tripes dans ma main. »

Ayant donné cette explication, il se releva pour se remettre à faire avancer le bateau, qui maintenant se rapprochait rapidement du rivage.

« Il faut que je me sois attendu à des merveilles, songea Moltner, pour ne pas avoir tiqué sur le personnel dont il s'entoure. Son domestique a tout du chenapan, et son Erdmuthe d'une maquerelle retirée des affaires. »