IV

La quille racla le gravier. Ils sautèrent hors du doris et le poussèrent sous le hangar plat, aux murs duquel séchaient des filets et des cordages. Quand Gaspard eut passé une cordelette à travers les ouïes et la gueule des deux poissons, ils prirent un étroit sentier qui menait vers la ferme.

Une brume légère s'élevait des prairies qui s'étalaient derrière les dunes. Ses voiles blancs semblaient conférer aux genévriers une solennité d'attitude qui interdisait tout échange de paroles. Une aurore boréale s'esquissait au ciel.

L'île n'avait que les dimensions d'un parc de moyenne importance ; leur marche fut donc brève. Ils aperçurent bientôt la ferme, qui portait le même nom : Godenholm. Elle était spacieuse, comme toutes les fermes de la contrée, flanquée d'étables et de granges, de hangars à bois, à tourbe, à fumer le poisson, et d'une resserre juchée sur de hautes échasses. Il y avait longtemps que Schwarzenberg faisait valoir une île voisine, Säkken, et remplissait ses greniers de ce qu'elle lui rapportait. L'intendante, Erdmuthe, assistée de Gaspard et de la fille de ferme, Sigrid, régnait à Godenholm quand Schwarzenberg était en voyage.

La maison d'habitation avait ceci d'insolite qu'une tour ronde, couverte en terrasse, en avoisinait le côté le plus long. Elle était bâtie de bois, comme tous les édifices de ce pays, et donnait à la maison l'aspect d'une station d'hydrographie. La plate-forme était surmontée d'un mât à signaux, visible des navires qui traversaient le fjord, comme aussi de Sandnes et de Säkken. Un pavillon faisait savoir si Schwarzenberg se trouvait dans l'île, et un second s'il pouvait recevoir. En hiver, ou par temps de brouillard, ils étaient remplacés par deux fanaux, l'un bleu, l'autre rouge.

Lorsqu'ils entrèrent dans la ferme, la porte de la buanderie s'ouvrit, laissant passer des vapeurs blanches. Erdmuthe en sortait, avec l'aide de Sigrid, un panier tout plein de linge. Ils la saluèrent. La vue d'Erdmuthe, comme celle de Gaspard, mettait Moltner mal à son aise ; son allure lui brouillait les idées. Aujourd'hui encore, tandis qu'elle souhaitait le bonjour à la petite troupe, devant la porte de la cuisine, son sourire lui parut sournois, pis encore, d'une cruauté sans détour. Il se tint dans l'ombre de la maison, tandis que Gaspard remettait les poissons à la femme.

D'autres que lui eussent bée de stupéfaction devant le groupe que formaient le gaillard demi-nu, couvert de tatouages, et l'énorme gouvernante. Il vous remettait en mémoire une gravure telle qu'il s'en trouve dans les livres des vieux navigateurs.

Erdmuthe était d'une corpulence si débordante qu'elle menaçait de faire craquer la ceinture qui serrait son vêtement. Sa robe, ample et longue, portait des broderies grossières, telles qu'on en trace dans le Nord sur les peaux de renne, avec des aiguilles taillées dans les fanons de baleine. Elle gardait la tête penchée, et des mèches grises lui pendaient sur le front, lui cachant presque les yeux. Son sourire découvrait les dents rares, d'une longueur excessive, qui se dressaient dans sa bouche. C'était un sourire qui pouvait inspirer la surprise et la crainte, mais aussi la joie et la bonne humeur. Peut-être contenait-il les unes et les autres, et c'était le tempérament des hôtes qui les rendait sensibles à l'un de ces deux aspects. Ejnar le lui rendit, alors que Moltner semblait reculer comme en présence d'une menace.

Erdmuthe embrassa Ulma et remercia Ejnar pour les poissons ; elle n'y manquait jamais lorsqu'il apportait le produit de sa pêche. Au contraire, ses brocards, lorsqu'il avait fait chou blanc, avaient un ton mordant. « Un pêcheur de rien », cela prenait dans sa bouche le même accent qu' « un homme de rien ».

Tout en se frottant les mains, elle conduisit les hôtes par le portail jusque dans la grand-salle, située au rez-de-chaussée. La pièce était brillamment éclairée et faisait songer à ces chambres que les savants de l'âge baroque appelaient leur cabinet de curiosités. Les crânes et les trophées suspendus aux murs ou au plafond dataient de temps plus anciens, car Schwarzenberg n'avait, dans aucune des phases de sa vie, pratiqué la cynégétique. Il en allait tout autrement du fouillis d'objets exposés sur les tables et les rayons, et dont les uns provenaient des trois règnes de la Nature, tandis que d'autres étaient des fruits de l'ingéniosité humaine. C'étaient les sédiments des occupations de Schwarzenberg en ce lieu perdu, pour autant qu'elles étaient liées aux sciences. Il avait coutume de se consacrer tantôt à l'une, tantôt à l'autre, selon le cours tortueux et obscur de ses travaux.

Ejnar, porté à méditer sur les problèmes de méthode, et à qui le plaisir des études nocturnes était familier, s'étonnait souvent de l'aisance avec laquelle Schwarzenberg s'assimilait les différents secteurs du savoir. Sa mémoire et son sens des analogies l'équipaient de facultés encyclopédiques. Il divisait la science pour se la soumettre, en usant comme d'un arsenal auquel il empruntait tel ou tel instrument selon ses besoins. Un sculpteur qui tire d'un bloc de pierre une tête humaine devait saisir de la même manière, tantôt un maillet, tantôt un ciseau, ou un compas, sans songer aux artisans qui façonnent ces outils. Tel était le rapport de Schwarzenberg avec les sciences du XIXe siècle, dont il faisait grand cas tout en pensant qu'elles n'étaient pas encore conçues selon leur sens véritable. Il apparaîtrait au moment où se dévoileraient les desseins élevés que renfermaient leur structure et leur croissance, et qu'on ne pouvait saisir, si l'on s'en tenait à leurs seuls rameaux. Il semblait qu'il s'imaginât cet événement, moins comme un fruit du temps et de l'évolution que comme une suite de dénudations. On déposait les outils, et les échafaudages tombaient ; le rideau se levait, la statue se montrait. On pouvait donc le qualifier d'optimiste, bien qu'il n'attachât guère d'importance au progrès.

Il aimait aussi l'allégorie du siège : on voit, des mois durant, les terrassiers et les sapeurs creuser des tranchées et s'assurer du terrain. Les officiers du génie et les ingénieurs poussent en avant, comme au jeu d'échecs, des figures diverses, subtilement agencées. On a, pour finir, l'impression d'un rituel qui, dans son déploiement ingénieux, n'a d'autre fin que lui-même. Puis le pavillon monte au mât, sur la colline où se tient le chef d'armée. Le but devient évident. C'est sur lui et en lui qu'était fondée l'unité de l'encerclement. Mais quel était le chef d'armée, dans ce plan gigantesque ? Le nom de la ville à prendre ? Questions qu'il laissait en suspens.

La lampe découpait un cercle de clarté sur la table de travail et son tapis vert. Dans ce cône de lumière, un objet unique était posé : une mince hache de pierre, dont les arêtes luisaient sous les rayons. Ejnar s'en saisit pour la soupeser. Il sentait à sa vue se ranimer en lui la vieille prédilection qui l'attachait à de tels documents. L'arme était taillée dans une pierre sombre et percée en son milieu d'un orifice étroit. Il lut l'étiquette : « Pierrailles du Danube, environs de Riedlingen » —, il s'agissait d'une trouvaille fortuite. Sa taille, son poli, toutes ses proportions portaient la marque d'options ancestrales. On y pressentait les premiers accords de thèmes classiques, et même rationnels, dans le songe de la vie. Au prix d'un tel objet, l'Orient des origines semblait d'une exubérance baroque.

Ce que Schwarzenberg appelait les cultures primitives était différent des notions scientifiques impliquées par ce terme. Il donnait à ces mots une acception musicale : les grands développements de l'histoire mondiale s'annonçaient par des ouvertures, des charmes magiques, des songes prémonitoires — par-delà le monde des mesures. Les thèmes se répétaient d'acte en acte, mais le temps s'y mêlait de plus en plus impérieusement. De là venait que les images étaient progressivement réduites, distordues.

Il ne concevait pas l'Histoire, ni les sciences de la nature, ni la cosmogonie comme une évolution telle qu'on se la représente à l'ordinaire, sous la forme de droites, de spirales ou de cercles. Il les voyait plutôt comme une série de sections de sphère, appliquées contre des noyaux étrangers au temps et à l'étendue. C'était de ces noyaux que rayonnaient les structures et les qualités, de plus en plus loin. Le grand mystère du soleil ne résidait pas dans ses dimensions. Aux temps et aux espaces, les transitions faisaient souvent défaut — argument en faveur d'actes qui se succédaient comme une chaîne d'explosions. La création n'était pas un acte initial : elle était possible en tout point où éclataient les flammes de l'inétendu. Cela ne se produisait que peu à peu, et toute génération était symbole de cet événement. Se lier l'un à l'autre en une fécondité créatrice, ce n'était pas seulement le but de l'amour, mais de toute communion supérieure, quelle qu'elle fût.

Il avait déjà parlé un jour à Ejnar de cette arme et de ce qui, en elle, le ravissait : la science précoce des lignes de moindre résistance, appliquée à elle sans fin précise, comme une sorte de luxe du savoir. Ainsi, certains coléoptères pratiquent au travers des feuilles des coupes moulées sur les formules des mathématiques supérieures. Schwarzenberg y voyait un signe de la raison à l'oeuvre dans la vie indifférenciée. Cette raison était l'objet de la quête humaine, qui dressait les sciences comme des miroirs.

Cependant, Erdmuthe les avait annoncés ; elle les fit entrer chez le maître de maison. Sur quoi elle s'en retourna dans sa cuisine.