VIII

Schwarzenberg tenait toujours le regard fixé sur Moltner, qui donnait le spectacle du désarroi. Sa physionomie était tombée comme un masque, effacée. Il était étrange de voir quelle brutalité s'étalait sur ce visage si fin et si intelligent. Le monde des roches crevait l'humus ; le magma des laves faisait irruption dans les vignobles. Cependant, un sourire s'épanouissait, de plus en plus clair, sur les traits de Schwarzenberg. Il faisait songer à une lampe, dont la lumière, se renforçant lentement, semble atteindre la limite du supportable.

Ils avaient l'impression d'avoir laissé s'écouler un temps infini. Les bruits du dehors la contredisaient : car on continuait à balayer l'aire. Il n'avait pu passer qu'un bref intervalle, durant lequel ils avaient entendu quelques mesures de musique, les cris d'un vol d'oies cendrées, les aboiements d'un chien. Rien ne s'était produit qu'un arrêt de la conversation, et schwarzenberg reprit sa dernière remarque, mais, cette fois, sous la forme d'une question :

« Vous en savez plus, n'est-il pas vrai ? »

Tous se sentirent apostrophés, bien que la question s'adressât à Moltner. Elle le frappa comme le coup d'une arme dont il avait ignoré l'existence. Ce choc n'était comparable qu'à celui d'un attentat à la fois brutal et obscène, mais il l'atteignit plus profondément, car il lui semblait qu'on lui arrachait, non seulement des vêtements, mais aussi des lambeaux de peau — de cette surface qu'il s'imaginait indissolublement liée à lui.

Il était épuisé, déchiré et gisait maintenant, livré à la discrétion du néant, après une rencontre qu'il avait provoquée, mais sans avoir pu lui tenir tête. Il était effondré dans sa stalle, les bras pendants, comme captif au bout d'un hameçon.

Les grattements et les martèlements du dehors prenaient maintenant un accent d'infinie tristesse. Ulma et Ejnar, eux aussi, discernaient cette signification. Ulma s'imaginait prisonnière d'une grotte, bien au-dessous du sol fertile, de vastes salles où traînaient des gémissements. Par intervalles, des gouttes tombaient dans des vasques invisibles, en tirant des résonances d'une extrême pureté, un écho qui vibrait dans le cristal de roche. C'était là le royaume des larmes ; jamais elle ne remonterait hors de ce monde de tristesse.

Le froid s'accrut dans la pièce, et avec lui le sentiment de la distance vide, du règne de la mort sur l'Univers, où étaient compris votre propre anéantissement, votre propre passage au nombre des morts. Ils avaient peur d'échanger un regard, car déjà les stigmates de la décomposition, sur les visages, ne se pouvaient plus dissimuler. Comme ils auraient aimé ensevelir dans le silence, étouffer sous le bruit des mots, masquer de grimaces ce qui s'annonçait maintenant !

Maintenant aussi, on ne pouvait plus se tromper sur ce qui se passait au-dehors. Ils entendaient Ie fossoyeur gratter le sol, les croques-morts déposer la civière. Il leur était désormais impossible de le dissimuler et de le mettre en doute. Voici qu'approchait ce qu'on fuit toujours, ce qu'on fuit chez ceux-là même qui vous sont les plus chers, liés à vous du lien le plus étroit, d'une présence familière. C'était le grand secret, le mystère infâme de ce monde, scabreux et redoutable. Ils voyaient venir ce que des êtres sans nombre savaient et dissimulaient dans leurs réduits, où l'ombre croît à chaque instant. C'était l'écharde plantée dans la chair, et cette seule forme de la honte était la mère de toutes les autres.