XII

Pour Ejnar, tout s'était déroulé différemment — avec plus de violence, mais sans de tels bouleversements. Sa vie était moins abstraite que celle de Moltner — les origines paysannes, la terre étaient encore proches de lui, malgré toute sa science. Certes, le sauvage a plus de brutalité dans son ivresse : et, pourtant, il reste plus fidèle à lui-même. Il ne tombe pas aussi bas. Ainsi en était-il d'Ejnar ; il sortait de sa personne, pour trouver un paysage qui ne lui parut pas insolite.

Il connaissait les rêves ardents, connaissait le sacrifice, le service de l'idée, qui rend intrépide, et même féroce. Il connaissait l'ivresse des marches sans fin et l'abnégation des champs de bataille. À cet égard, il était plus parent de Gaspard que de Moltner. L'approche de la mort l'attirait, et aussi les œuvres qui croissent mystérieusement, parce que bien des hommes ont donné leur vie pour elles. Il ne souffrait pas non plus, comme le faisait Moltner, de voir disparaître le merveilleux, et la personne dépouillée de sa richesse et de sa diversité. Il aimait la douleur, indice suprême de la réalité. La souffrance ne le poussait pas à la maladie ; il préférait la catastrophe. En elle encore, il avait salué l'avènement du risque auquel Moltner s'était dérobé.

Ejnar semblait constamment dans l'attente d'une mission ; il était toujours prêt à servir. Il ne pouvait concevoir que la nécessité de grandes idées, auxquelles il répondait en dressant des systèmes. Pour lui, l'authentique se trouvait au début, dans des passés lointains, tandis que Moltner supposait qu'il fallait le chercher dans l'avenir. Le destin de l'Empire l'avait profondément atteint ; comme beaucoup de jeunes gens, il croyait que le déclin était déjà prophétisé, et que seul un bref répit interviendrait encore avant l'accomplissement de l'oracle. Il souffrait de la défaite comme d'une blessure qui ne parvient pas à se cicatriser. Quant à la faim et au froid qui l'avaient suivie, il semblait à peine en avoir conscience, ni du mépris qui se déverse, fleuve de boue, sur les vaincus. Il était trop affermi dans ses jugements pour y être sensible. Son deuil était celui d'un guerrier dont la tribu a été décimée et dont l'ennemi souille les tombeaux.

Non moins que Moltner, il avait perçu l'horreur qui venait de traverser la pièce. Ulma, elle aussi, à côté de lui, avait frémi. Ils étaient assis, la main dans la main, quand la chasse fantôme passa au-dehors. Le temps resta d'abord présent en eux, puis sa maîtrise s'abolit. Les choses se libérèrent. Elles se rassemblèrent autour d'eux, interrogatrices et justicières. Des visions survinrent.

Maintenant, c'était Ulma qui l'avait pris par la main. Elle le menait vers le sommet d'une montagne. Il vit les étoiles qui brillaient au-dessus de son dôme. Ulma semblait se reconnaître sans peine dans la nuit; il suivit ses pas. Bientôt, ils se trouvèrent au sommet, semblable au cimier d'un casque. Tout au loin, une vague lueur verte traînait encore, reflet du jour disparu. La colline, en ce moment, était clairement visible ; des rougeoiements s'élevaient de son sein. Ses yeux s'étaient faits à l'obscurité. Ejnar distingua qu'il se tenait sur l'un des grands tertres funéraires qu'il avait souvent éventrés et fouillés avec ses troupes de terrassiers. Il apercevait les fossés défensifs. Ils luisaient en un réseau d'argent.

Il connaissait ces grands remparts circulaires. Le peuple les croyait dressés par les géants. Ils avaient dû être érigés pour servir à la fois de sanctuaires, de tombes pour les ancêtres et de citadelles, bien avant les temps explorés. Les légendes qui parlaient de trésors, de monts et de princes rôdaient encore autour de leur site. Mais les noms de ceux dont on ramenait au jour les armes de bronze, les parures d'or et d'ambre, avaient sombré dans l'oubli.

Ils descendirent jusqu'au creux du fossé, sous le rempart, qui, comme jadis, tranchait vigoureusement la plaine. Le fond était obscur; Ejnar sentit que quelque chose l'y touchait.