LES SIX MAISONS
DE MAMAN

Même quand il n’a pas beaucoup d’argent, mon papa aime faire des cadeaux à tout le monde – y compris à lui-même pour qu’il n’y ait pas de jaloux. Maman dit qu’il a les mains trouées. C’est une drôle d’expression : il semble que l’on voit ses mains pleines de trous comme des passoires, et les pièces glissant au travers, se répandant et se perdant à terre autour de lui…

Avec ma sœur et moi, pas de problèmes : nous aimons toujours les cadeaux qu’il nous fait, même les plus inattendus, comme le jour où il est venu déverser sur nos genoux le contenu entier de la grosse corbeille de “surprises”, ces grands cornets de papier coloré que l’on achète chez l’épicier, et qui contiennent un bonbon et un petit jouet entourés de papier fou. D’habitude, on nous les donne à la pièce, en récompense de quelque exploit particulier, par exemple pour avoir mis le couvert sans rechigner toute une semaine, ou pour ne pas avoir répondu avec insolence, enfin, quelque chose d’important. Ce jour-là, on a eu tout le contenu de la corbeille, et sans raison spéciale, comme ça, pour rien, et nous n’avions pas été tellement sages juste avant ! C’est drôlement plus agréable quand ce n’est pas une récompense !

Mais avec maman, papa a moins de chance. Elle ne réclame jamais rien, elle n’a plus l’âge des jouets, elle s’habille simplement et ne porte pas de bijoux (ceux qu’elle a, elle s’arrange généralement pour les perdre ou pour les casser). La seule chose dont elle raffole (en dehors de nous), ce sont les chats. Et ceux-là, pas besoin de lui en faire cadeau, ils viennent tout seuls se faire adopter à la maison.

Quand ma petite sœur est née, mon papa était tellement content (on se demande bien pourquoi) qu’il est arrivé à la clinique les bras chargés de paquets, et il a étalé sur le lit de maman les vêtements les plus somptueux : robes de soie, chemises de nuit en satin, déshabillés de dentelle, mules à pompons de plumes… Et j’ai le regret de dire que ma maman a fait une chose affreuse : elle l’a obligé à rapporter tous ces vêtements dans les magasins où il les avait achetés, sous prétexte que c’était une folie, que ça coûtait horriblement cher, et qu’elle n’aurait jamais l’occasion de s’en servir…

J’aime beaucoup maman, mais c’est une chose que je ne lui pardonnerai jamais. J’ai essayé de lui expliquer pourquoi je lui en voulais d’avoir refusé tous ces cadeaux, mais elle s’est simplement mise à rire en disant : “S’il n’y avait pas quelqu’un pour être raisonnable dans cette famille !…”

Tout ça pour montrer que, de ce côté-là, papa a de gros soucis avec maman. Et puis, voilà qu’un jour elle lui a dit : “Tu tiens absolument à m’offrir quelque chose qui me fasse vraiment plaisir ? Eh bien, je vais te dire quoi. Si un jour tu touchais une grosse somme d’argent, j’aimerais que tu m’offres une maison. C’est vrai, je souhaiterais avoir une maison bien à moi, où je puisse faire ce que je veux. De plus, ce serait un placement, et il ne te resterait rien pour le gaspiller autrement.”

Le visage de papa a reflété la stupéfaction la plus totale, sa bouche s’est ouverte toute grande, et je suis sûre qu’il a été sur le point de répondre : “Une maison ? Mais voyons, pour quoi faire, tu en as déjà une ?…”

Et c’est vrai que pour papa, la maison, c’est l’endroit où l’on vit tout le temps, où l’on dort, où l’on mange et où l’on travaille, et qu’on n’abandonne pas. On n’a donc pas besoin d’en avoir une autre.

Ensuite, s’il y a un détail dont il se fiche bien, c’est le confort ou l’ameublement de l’endroit où il habite. Pourvu qu’il ait des livres autour de lui, un fauteuil et une lampe pour les lire, une table pour les écrire, il est heureux. Il ne s’intéresse aux autres pièces en dehors de son bureau que pour les mesurer du regard et se demander combien d’étagères à livres elles pourraient bien contenir. Il en a mis jusque dans la cuisine, et maman, qui est pourtant patiente, commence à les trouver un peu envahissants !

Alors, au fond, cette idée d’avoir une seconde maison bien à elle, ce n’est pas si bête. Elle nous a décrit son rêve : elle serait grande, toute de plain-pied, sans étages, ni recoins, ni escaliers éreintants, avec de belles pièces carrées, bien éclairées, et de grands murs nus, sans livres ni tableaux, et une belle vue de tous les côtés.

Papa n’a pas mis longtemps à trouver cette idée excellente. J’ai vu passer dans ses yeux rêveurs le reflet de tous ces murs nus tendant vers lui leurs petits bras suppliants pour qu’on les habille au plus tôt d’une douillette bibliothèque, et il s’est mis sans tarder en quête de la maison idéale décrite par maman.

Cela a d’abord consisté à en parler longuement. Nos soirées d’hiver ont été consacrées à meubler, décorer, utiliser et embellir à notre gré la maison de maman, tout en la laissant absolument libre d’en faire ce quelle voulait. C’est sa maison après tout, et nous ne lui donnons que des conseils, tous excellents d’ailleurs.

Puis est venu le moment où nous avons bien compris, tous les trois, que cela ne suffisait plus. Maman a dit qu’elle ne pouvait pas nous en vouloir d’être ce que nous étions, que nous ne le faisions pas exprès, mais qu’elle souhaitait de tout son cœur qu’une fois, une seule fois dans sa vie, on en arrive jusqu’à la réalité, et que, puisqu’on lui avait promis une maison, elle aimerait pouvoir en toucher les murs de la main et en tâter les planchers du pied.

Quand elle nous parle de cette façon, en nous regardant de ses grands yeux bruns et en battant des cils, nous ferions n’importe quoi pour elle, comme le jour du dîner comme il faut, et sur le champ papa a décidé que nous passerions nos prochaines vacances à essayer de découvrir pour de bon cette fameuse maison.

Le jour du départ, il avait oublié sa promesse, parce qu’entre-temps il nous en avait fait mille autres, et qu’on ne peut pas tout avoir dans la tête en même temps. Mais après un très long voyage en chemin de fer et plusieurs changements, nous sommes arrivés de l’autre côté du pays, au bord d’une mer sauvage, battue par les vents, dans un village de pierres grises. Il faisait froid, nous grelottions, papa était enthousiaste : “Quel ciel ! Quel air ! Quelle atmosphère ! Ah, c’est autrement exaltant que chez nous… Tiens, je m’installerais bien ici pour travailler !

Et c’est à ce moment-là que nous sommes tombés sur LA maison ! De la même couleur grise que le reste, mais superbe… On aurait dit l’habitation d’un seigneur du Moyen Age, avec douze fenêtres à tout petits carreaux de couleur, chacune de forme différente et surmontée de décorations de pierres aux motifs les plus fantaisistes. Un grand toit d’ardoise surmontait le tout.

— Voilà la maison qu’il te faut, ma chérie, s’est exclamé papa. Elle est exceptionnelle. Tu aurais toutes les pièces que tu voudrais, et moi, je pourrais mettre mes l… enfin mon bureau du côté de la mer. Je sens que nous y serions merveilleusement bien. Quel dommage qu’elle ne soit pas à vendre !

C’est maman qui a remarqué, en s’approchant, le petit écriteau accroché à la porte, avec justement les mots “à vendre” écrits à la main, et, au-dessous, le prix.

— Oh, a dit maman, c’est une chance, le prix lui-même est exceptionnel ! Elle est tellement bon marché que nous pourrions même l’acheter sans attendre… Eh bien, c’est entendu, allons la visiter. Si l’intérieur est aussi bien que l’extérieur, c’est une affaire faite !

Une fois dedans, le rêve ! Les grandes pièces recouvertes de boiseries donnaient d’un côté sur la place du village, de l’autre directement sur la mer magnifique, semée de rochers, et tout écumante de vagues. Nous en avions les yeux à l’envers…

Papa a dit qu’une pareille merveille ne devait pas nous échapper, et que dès son retour, il ferait le nécessaire pour l’acheter. “Pourquoi pas maintenant ?” a demandé maman.

— Mais tu n’y penses pas, a répondu papa. Ce n’est pas une affaire qu’on traite à la légère. Il faut savoir si nous sommes bien décidés. C’est si loin de chez nous que nous n’y viendrons que rarement. Et avec tous ces changements, ce sera d’une complication… D’autant que la gare est très loin. Et puis, je me demande comment on chauffe une grande baraque comme ça l’hiver, dans un climat pareil. À mon avis, les tempêtes doivent faire tomber les cheminées… Enfin, considère cet endroit comme t’appartenant déjà, mais ne précipitons rien !

Et c’est ainsi que maman n’a pas eu sa première maison.

Par la suite, papa est tombé amoureux fou d’un chalet. Cette envie lui était venue en passant près d’une scierie qui sentait bon les planches fraîchement coupées, au cours d’une promenade en montagne. Aussitôt, il a compris quelle maison il convenait de faire construire pour maman : toute en bois, avec des balcons découpés, située sur une hauteur dominant un large paysage de forêts, et entourée de prés remplis de colchiques et de champignons.

Nous avons pris rendez-vous avec l’entrepreneur – un monsieur charmant – et papa lui a tout expliqué. Ensemble ils ont fait des dessins, choisi le modèle de chalet, la forme et la couleur du bois, le plus beau, d’un blond doré. “On en mettra partout, au plafond, sur le plancher, sur les murs, sur le toit : c’est une matière superbe, c’est sain, c’est chaud, ça sent bon, et la couleur se marie admirablement avec les livres. Tu verras, ma chérie, comme tu aimeras vivre dans ta maison des bois…”

Le monsieur entrepreneur était ravi. “Faites-moi un devis détaillé des prix et fixez-moi une date pour le début des travaux” a dit papa en lui serrant vigoureusement la main. “Je vous téléphone la semaine prochaine”.

Seulement voilà : il paraît que le téléphone a très mal fonctionné pendant toute la période qui a suivi. C’est terrible, on ne peut jamais se fier à ces appareils !

Et c’est comme ça que maman n’a pas eu sa deuxième maison.

Pour la troisième, instruite par ces précédentes expériences, maman s’est chargée de la découvrir elle-même, et elle a limité ses recherches à la région où nous habitons. Sa trouvaille lui a été présentée pratiquement sur un plateau, à un prix ridiculement bas, par des amis qui s’en allaient habiter ailleurs.

Elle était charmante, quoiqu’assez petite, avec des pièces confortables et des porte-fenêtres donnant sur un jardinet plein de fleurs. Son seul défaut, et papa a mis le doigt dessus tout de suite, c’est qu’elle était bien trop proche de la nôtre ; “À quoi servirait d’avoir deux maisons au même endroit ? Ne la regrette pas trop, a-t-il ajouté, j’ai vu d’un seul coup d’œil que la toiture était en très mauvais état. Il aurait fallu la refaire entièrement.”

Maman est obstinée. Elle ne s’est pas laissée décourager pour autant. Elle a découvert la quatrième maison dans un très vieux village, sur un piton au bord de la mer, une mer toute bleue et calme celle-là. Les pièces étaient très anciennes, très vastes, les fenêtres grillagées, les couloirs impressionnants, et les cheminées immenses. Moi, elle me faisait un peu peur, mais il paraît que c’était une affaire à ne pas laisser échapper.

Heureusement, papa avait entendu parler de bruits de guerre, et il est bien certain qu’on ne va pas se mettre à aller acheter des maisons quand la guerre menace aux frontières.

Et voilà pour la quatrième.

La cinquième était carrément située en ville, toujours au bord de la même mer, si bleue que papa la trouvait lassante, à la fin… Et puis, la ville, il n’aime pas trop. Mais il s’agissait d’une villa très belle, entourée d’un grand jardin, et l’on pouvait parfaitement s’imaginer à la campagne. Les pièces, claires, étaient nombreuses. Il y avait même une salle de billard ! Je dois dire que ce dernier détail a failli faire pencher la balance, mais papa a découvert à temps, sur l’un des murs, une lézarde qui lui a paru des plus suspectes. Il nous a fait aussitôt une description terrifiante de salle de billard s’écroulant sur nos têtes, de table de billard se fracassant en miettes, de queues de billard voltigeant dans les airs et de boules de billard partant en tous sens comme des boulets de canon. Il ne nous restait rien d’autre à faire qu’à fuir.

La sixième maison était exquise, et, de plus, offrait tous les avantages : ni trop près ni trop loin de chez nous, dans un endroit ni trop désert ni trop peuplé. Elle dominait un village paisible et un riant paysage de prairies, de fontaines, de grands arbres frais. Toutes les pièces avaient du charme, des chambres tapissées de papiers romantiques aux salles de bains rondes, parce que situées dans des tours. Le grand salon, lui aussi, était en rotonde, et il y avait une salle de musique toute décorée d’instruments anciens. Elle était presque trop belle pour nous, et, de plus, allez savoir pourquoi, elle ne coûtait pas cher…

Maman en était muette d’envie.

Cette fois-là, je ne me rappelle plus pourquoi papa n’a pas sauté à pieds joints sur l’occasion… Peut-être seulement parce que c’était une occasion. Et puis, je le soupçonne d’avoir pris en aversion tous ces murs ronds hostiles aux bibliothèques.

À partir de là, maman n’a plus rien voulu savoir pour chercher quoi que ce soit d’autre. Et c’est dommage, car c’est justement le moment où papa, qui ne recule devant rien pour lui faire plaisir, était prêt à lui acheter séance tenante une habitation épatante, dont il venait de découvrir la description dans une revue de géographie : une grotte “aménagée”, au flanc d’une falaise, au bord de la mer, au fin fond du sud de l’Arabie.

— L’Arabie heureuse, rends-toi compte ! On y serait tranquilles comme Baptiste, le plus proche village est à vingt kilomètres ; pas de problème de chauffage, il fait 40° à l’ombre ; et quant au ravitaillement, alors là, c’est le rêve : il n’y a qu’à descendre par l’échelle de fer fixée dans le rocher pour sauter directement dans la mer et ramener autant de poisson qu’on en veut.

Eh bien, après l’énumération de ces avantages uniques, que papa, pour une fois, lui faisait d’une voix timide, maman s’est contentée de le regarder avec ses grands yeux, mais sans battre des cils du tout, et elle lui a répondu calmement :

— Tu sais bien que le poisson me donne de l’urticaire. Je crois que je préfère encore les abricots.

Maman, c’est vraiment quelqu’un de bien.

Malgré tout, elle a continué à vivre avec papa, et même à être gentille avec lui. Je crois que c’est parce qu’elle l’aime beaucoup.

Un soir d’hiver, après souper, alors que nous étions réunis dans la salle à manger de notre bonne vieille maison malcommode, autour du poêle qui exceptionnellement ne fumait pas ce jour-là, sa voix tranquille s’est élevée :

— Quelquefois, a-t-elle dit, je pense qu’il aurait mieux valu que j’accepte tes cadeaux, car ils me seraient aujourd’hui bien utiles : je pourrais mettre mes robes de soie pour préparer les repas à la cuisine, je descendrais faire une partie de billard en chemise de nuit de satin, ou encore, drapée dans un de mes déshabillés de dentelle et chaussée de mes mules à pompons, je jouerais de la harpe et du clavecin dans ma belle salle de musique. Oui, toutes ces splendeurs m’auraient bien rendu service dans chacune de mes maisons… Elle a pris un temps, et, devant l’air penaud de papa, elle a cligné de l’œil vers lui et elle a ajouté en éclatant de rire : mais je ne les regrette pas du tout. Car, en vérité, quoi de plus douillet, pour vous tenir chaud au cœur en toute saison, qu’un bon revêtement de livres ?