LA DAUBE
DU DIMANCHE

Je ne comprends pas qu’il y ait des gens qui s’ennuient pendant les repas. Chez nous, ce n’est pas possible : grâce à mon papa, il n’y en a pas un qui ressemble à l’autre. Certains sont tout spécialement réussis. Par exemple, celui de samedi dernier.

La veille, maman avait préparé un plat que nous aimons tous beaucoup : du bœuf en daube. Elle le fait très bien, selon une recette qui vient de sa mère et de sa grand-mère, et c’est si bon que nous le réservons comme plat du dimanche. Elle le prépare deux jours avant, et elle le laisse mitonner sur le coin du feu, dans un fait-tout en terre recouvert d’un papier blanc et du couvercle renversé rempli d’eau. Quand l’eau s’évapore, on en remet, c’est très amusant.

Le samedi, la daube repose, et, le dimanche matin, on la fait cuire à petit feu encore un moment avant de servir. C’est comme ça qu’elle est bonne ; on la sert alors accompagnée de gros macaronis creux où le jus s’engouffre comme dans des tuyaux. C’est vraiment le plat du dimanche !

La veille, le repas est moins bon, forcément, et je ne me rappelle plus exactement ce qu’il y avait au menu ce jour-là : des plats que je n aime pas beaucoup, une omelette trop cuite ou du riz un peu collant. De toute façon, il y en avait en quantité, et nous finissions de manger copieusement quand la sonnette de la porte a retenti.

“Je me demande qui peut bien venir à cette heure” a dit papa, l’air très surpris. Et puis son visage s’est figé, ses yeux se sont arrondis, et il a ajouté d’une voix faible :

“Mon Dieu ! Ce sont les Vieillerue ! J’ai oublié que je les avais invités à dîner pour aujourd’hui…”

Les Vieillerue sont des amis de mes parents. Ce sont des gens charmants. M. de Vieillerue est charmant, Mme de Vieillerue est charmante, et le jeune de Vieillerue est charmant aussi. Ils sont, de plus, tous les trois, terriblement bien élevés, et je me demande pourquoi ils viennent si volontiers chez nous, qui ne le sommes pas du tout.

Ils sont si bien élevés que les repas avec eux sont toujours un peu cérémonieux. Et voilà qu’ils étaient à la porte et que le dîner était fini !

Maman connaît papa depuis longtemps, alors elle sait que cela ne sert à rien de le gronder quand il a fait une bêtise, contrairement à nous qui pouvons encore nous améliorer. Elle s’est contentée de lui jeter un long regard peiné et de lui dire d’une voix accablée : “Quelquefois, je me demande pourquoi je t’ai épousé…”

Et puis elle a repris sa voix de tous les jours, et, tendant vers lui un doigt impérieux, elle a ordonné : “Va leur ouvrir, emmène-les dans ton bureau et tâche de les distraire un moment. Pendant ce temps, nous allons nous occuper de tout.”

Papa a filé sans demander son reste ; et à partir de cet instant, qu’est-ce qu’on a pu s’amuser ! Maman était le général en chef : elle pointait le doigt dans toutes les directions, elle ordonnait trois choses en même temps, elle courait autour de la table, elle emportait les plats à la cuisine, un vrai tourbillon ! Nous, nous débarrassions le couvert et Fine balayait les miettes sous la table. En un tournemain on a remis une nappe propre, des assiettes et des couverts. On a sorti un pâté du garde-manger, et le bol d’olives noires. Maman a coupé du pain dans une corbeille, Fine est allée chercher du vin à la cave, on a mis la daube à chauffer sur le feu et on a jeté des macaronis dans une bassine d’eau bouillante. Ma sœur et moi nous sautions de joie, et maman nous a recommandé “de bien nous tenir, et d’essayer de remanger un petit peu tout à l’heure, et sans faire de réflexions, s’il vous plaît”.

Quand papa est entré avec les Vieillerue, maman, toute souriante, les a accueillis par ces mots : “Chers amis ! Nous n’attendions plus que vous pour passer à table, le repas nous attend.”

Et c’est là que c’est devenu un peu triste, parce qu’il a bien fallu, en effet, que nous nous mettions à table avec les invités, pour faire comme si nous n’avions pas encore dîné.

Moi, j’ai bon appétit, alors j’ai pris un peu de pâté, quelques olives, et j’ai même pu goûter la daube. Entre parenthèses, elle était excellente, mais je n’ai pas pu en manger beaucoup, je n’avais plus assez faim. Ma sœur chipotait dans son assiette, maman s’agitait autour des Vieillerue et les forçait à se resservir. Fine s’était bien débrouillée, elle faisait celle qui prend ses repas à la cuisine.

Quant à papa, le pauvre, lui qui aime tant la daube, jamais je ne lui ai entendu raconter autant d’histoires au cours d’un seul repas pour essayer d’éviter d’en manger.

Il en a raconté de drôles, il en a raconté de tristes, il n’a pas raconté celle de la fermière qui cuisait dans sa cuisine parce que les Vieillerue la connaissaient déjà, mais il en a inventé d’autres, à la queue leu leu, sans reprendre haleine (il s’était servi deux fois de chaque plat au cours du premier repas).

Il en a tant raconté que les yeux des Vieillerue papillotaient et qu’ils avaient l’air tous les trois un peu ivres. Mais ça ne leur a pas coupé l’appétit, au contraire ; ils ont beaucoup aimé la daube, ils en ont repris deux fois chacun, et ils ont fait des compliments à maman, qui les leur a retournés : il paraît que c’est bon signe pour la cuisinière quand les invités ne laissent pas une miette du plat qu’on leur sert !

Le lendemain, c’était dimanche, et là, je crois que maman a voulu un peu punir papa. Comme repas, on n’a eu que ce qu’il n’aime pas. Rien que des légumes : de la soupe de pois cassés, des courgettes bouillies et des haricots verts. Sans sauce.

Elle a dit que c’était excellent pour la santé. Que ça donnait les idées claires, et de la mémoire. Je me demande à quoi elle a voulu faire allusion ?