RENCONTRE
J’ai rencontré une petite fille. Elle avait des yeux vifs, la peau fraîche, une frange de cheveux bruns avec un épi sur le côté. Je lui ai souri tandis qu’elle passait près de moi en sautillant. Elle a voulu savoir ce que je faisais là, assise sur le talus, à regarder voler les mouches. Je lui ai répondu que j’attendais l’inspiration.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? a-t-elle demandé.
— C’est quand on a envie d’écrire une histoire, et que les idées vous manquent pour le faire, parce que les coquines se cachent au lieu de venir vous aider. Alors, quelquefois, à force de contempler le ciel, on voit sortir une belle jeune femme avec des ailes dans le dos, et vêtue d’une longue robe blanche, qui descend se poser doucement à vos côtés. Tout en peignant ses beaux cheveux d’or, elle se met à chanter d’une voix de miel. À ces accents mélodieux, les idées ne peuvent résister, elles sortent de leurs trous et pointent le bout de leur nez. C’est le moment de se jeter dessus sans tarder et de les fourrer dans une boîte munie d’un petit orifice, dans lequel on plonge un long pinceau effilé. Les idées s y accrochent pour sortir plus vite, et il ne reste plus qu’à les fixer le plus rapidement possible sur le papier pour empêcher qu’elles ne s’échappent à nouveau.
Elle m’a regardée avec un peu de pitié et pas mal de moquerie. Son air narquois m’a bien fait comprendre ce qu’elle pensait de mes élucubrations, et aussi qu’elle acceptait d’être traitée comme un bébé, puisque c’est ce qui plaît aux grandes personnes. Elle a joué le jeu gentiment.
— C’est drôle ce que tu me dis là, m’a-t-elle répondu. Parce que moi, j’ai un papa qui écrit aussi des histoires, et il n’a besoin d’attendre personne. Ses idées sont toutes dans un récipient qu’il appelle un encrier, et qui ressemble au tien comme un frère. Dès qu’il trempe dedans un objet qu’il appelle une plume, elles se bousculent pour s’y suspendre, et elles se jettent d’elles-mêmes sur le papier pour aller plus vite.
— Eh bien, il en a de la chance, ton papa ! Ne pourrais-tu pas lui demander de m’en passer quelques-unes ? Les plus modestes, les humbles, les dévouées, en leur ordonnant de venir se mettre sagement en rang sous ma plume à moi ?
Elle m’a observée un instant en silence, debout sur un pied, la tête penchée, l’index posé sur le bout de son nez. Puis, le visage tout épanoui de malice, elle a dit :
— Je crois que j’ai mieux que ça à te proposer. Si tu voulais, c’est moi qui pourrais être ton Inspiration. D’accord, je n’ai pas d’ailes dans le dos (ça me plairait bien, pourtant), mes cheveux sont courts, ma jupe aussi. Et ma voix ressemble à un filet de citron pressé. Mais je chante juste, et c’est bien suffisant pour faire sortir tout un tas de minuscules idées de leurs trous. Seulement, je te préviens, je les connais, elles ne consentiront jamais à composer autre chose que les petites histoires de ma vie à moi. Elles sont gentilles, mais têtues comme des bourriques, et tu ne les feras pas changer d’avis. Mais c’est mieux que rien, surtout quand on en est réduite, comme toi, à bayer aux corneilles, affalée au bord d’un talus.
Ma foi, cette proposition m’a semblé honnête. Et même, à mieux regarder cette petite fille, j’ai ressenti une impression étrange. Ce minois frais, cet air futé, ce sourire, je les connais, j’en suis sûre. Ou alors, où donc ai-je pu rencontrer quelqu’un qui lui ressemblait à ce point ? C’était voyons, il y a… des siècles ! Ne cherchons pas plus loin, c’est inutile, le cerveau des grandes personnes se fatigue vite. Justement, ce qui me plaît chez cette petite fille, c’est qu’elle me parle un langage que je peux comprendre. Elle n’a pas l’air de me prendre pour une adulte un peu demeurée. Elle ne me regarde pas de haut. Elle me considère comme si j étais son égale, aussi sensée, aussi joyeuse, aussi intelligente qu’elle. Je me sens redevenir quelqu’un de bien à son contact. Je suis de plus en plus persuadée que nous sommes faites pour nous entendre, toutes les deux.
C’est décidé : allons-y gaiement, petit bout d’inspiration. Chantonne-moi tes airs, et je les saisirai au vol pour m’en servir du mieux que je peux, et ne pas te faire honte.
C’est ainsi qu’elle a commencé par un petit prélude flûté, dont j’ai tiré ce qui suit, et qu’elle a absolument tenu à appeler : CONTES DES JOURS ORDINAIRES.
