“M’SIEU
DON GIOVANN”

Une fois par an, le roi, la reine et les jeunes princesses sortent de leur château en grand équipage, revêtus de leurs plus beaux atours, et se rendent en carrosse jusqu’à la ville voisine pour honorer de leur présence un festival de musique.

Ce soir, ils vont entendre un opéra.

C’est l’agitation dans toute la maison : le roi crie qu’ON lui a égaré sa cravate de cérémonie, la robe de la reine a besoin d’un coup de fer au dernier moment, les princesses trépignent parce qu’on va être en retard.

Seule Fine garde son sang-froid :

— Ah, ah, dit-elle, son visage rond tout plissé de malice, je sais ous’qu’vous allez : vous allez écouter “M’sieu Don Giovann”.

Et elle se met à en fredonner un air, de sa voix juste. Dans son pays, tout le monde chante bien. L’air qu’elle préfère lui rappelle, paraît-il, un chœur de montagnards “de par chez elle”.

Le grand vizir Kakoun fait partie de l’expédition. Son costume noir a un trou au genou. Qu’à cela ne tienne : un peu de peinture noire judicieusement appliquée sur le caleçon juste en dessous, et le costume est comme neuf.

À l’heure prévue, carrosse et cocher s’arrêtent devant le pont-levis que Fine vient d’abaisser. Tout le monde s’y engouffre, les dames prenant grand soin de ne pas froisser les volants de leur robe longue ni déranger les boucles de leur coiffure.

La voiture part au petit trot, le roi n’aime pas la vitesse. Personne ne parle beaucoup : chacun se promet trop de joie de la soirée, il ne faut pas la gaspiller en paroles. On se contente de regarder défiler en silence le paysage qui s’efface dans le crépuscule derrière les vitres.

La nuit est tout à fait tombée quand on arrive à la ville, tout illuminée et qui a son air de fête. De toutes parts de beaux messieurs, de belles dames se hâtent vers la place où nous arrête notre véhicule.

Une entrée tendue de velours rouge, éclairée par des flambeaux, et nous voilà dans une magnifique salle en plein air.

Un peu au-dessus du parterre sont installés des sortes de petits salons, avec des fauteuils groupés comme pour la conversation. Merveille ! L’un de ces salons – noblesse oblige – est pour nous. Les deux princesses, qui sont les plus petites, ont les meilleures places, tout à fait devant et dominent une foule chatoyante. Il y a des rires, du brouhaha, un air heureux.

Tiens ! Mme de Vieillerue et son fils sont assis non loin de nous. Ils nous font de grands gestes de la main. M. de Vieillerue, qui n’a pas trouvé place auprès d’eux, est seul à l’écart sur le côté tout près de la fosse d’orchestre. Son profil reflète un profond ennui. Mais comme il est très bien élevé, il prend son mal en patience et ne bouge pas plus qu’une souche.

Nous non plus, nous ne bougeons pas, mais pas du tout pour les mêmes raisons : depuis que les premières notes se sont fait entendre, la musique nous pétrifie de joie sur place.

Je me demande s’il existe quelque chose de plus beau au monde que le spectacle que j’ai sous les yeux. D’ailleurs j’en fais partie moi-même, car je ne suis plus dans mon corps, mais dans celui de tous ces merveilleux personnages, là-bas, sur cette scène illuminée. Je chante avec eux chaque rôle, et quand leurs voix s’élèvent en chœur, j’ai un travail fou, mais ce sont les moments les plus délicieux. Je joue également de chaque instrument (avec une petite préférence pour le cor), et quelquefois même je suis aussi le chef d’orchestre, quand par hasard je me rappelle sa présence. Chaque note de cette musique tombe et s’élargit en moi comme une goutte de bonheur.

C’est seulement quand le rideau est tombé, et que j’ai mal aux mains à force d’applaudir, que je me rends compte à quel point l’air est devenu frais et comme la lune est haute dans le ciel.

Et qu’importe ! C’est fini !

Non, pas tout à fait encore : il reste à échanger avec nos amis nos impressions de la soirée. C’est à qui sera le plus enthousiaste. Les exclamations fusent, et j’aimerais bien joindre ma voix pointue, mais pas assez forte, au concert de louanges.

Seul, M. de Vieillerue, qui nous a rejoints, reste silencieux. Ce n’est pas qu’il n’ait pas envie d’ajouter une modeste fleur à ce bouquet de compliments, mais tout simplement qu’il n’a rien à dire. Il cherche…

Un trou dans la conversation (qu’on lui a appris à ne jamais laisser tomber) lui permet enfin de nous faire profiter d’une réflexion profonde qu’il tourne et retourne depuis un moment dans sa bouche :

— Avez-vous remarqué, dit-il de sa voix posée, de quelle façon joue l’orchestre ? C’est absolument extraordinaire : le chef lève sa baguette… et tous les musiciens partent en même temps !

— Hé oui, répond papa, sans rire. C’est ça la musique !

La nuit est maintenant très avancée. Dans le carrosse qui nous ramène, tout le monde sifflote, fredonne, murmure, chantonne ses airs préférés. À force de les entendre, notre cocher en a retenu quelques-uns, et il les fredonne pour son propre compte. On se croirait dans un jardin rempli d’oiseaux.

De l’avant où est assis papa, qui a toujours un peu mal au cœur en voiture, sa voix rêveuse s’élève :

— J’aurais dû lui dire… Oui, j’aurais dû lui dire qu’il y a une chose encore bien plus extraordinaire : c’est que, non seulement, ils partent tous en même temps, mais qu’ils terminent également tous en même temps…

Grisés de musique, bercés par le chuintement des roues, cette forte pensée nous achève, et c’est dans un silence béat que nous atteignons notre château endormi sous la lune.

Aussitôt que nous avons mis pied à terre, voilà que le carrosse redevient taxi ; le cocher n’est plus que son bon vieux chauffeur Valentin, et le pont-levis s’ouvre avec une vulgaire clé. C’est toute une famille de Cendrillons qui s’en va se coucher.

Demain, les princesses font leurs devoirs, la reine est à ses fourneaux, le roi reprend la plume et Kakoun ses pinceaux.

En attendant, je suis si excitée que je ne pourrai sûrement pas fermer l’œil de la nuit.

Adieu jusqu’à l’année prochaine, les ors, les velours, les flambeaux ! Mais d’ici là, je vous en prie, ne nous abandonnez pas, M’sieu Don Giovann’… Venez chanter sous nos fenêtres, et, je vous le jure, nous ne cafarderons jamais, comme cette chipie d’Elvire.

Là ci darem la mano
Al ballo se vi piace…
Una gran festa fa preparar.
Viva, viva la libertà !
Va… bene… in verità…

Je dors déjà.