KAKOUN

Quand Kakoun vient à la maison, c’est la fête. On s’amuse deux fois plus que d’habitude.

Kakoun, c’est notre oncle, celui que ma sœur et moi nous nous sommes choisi, car nous n’en avons pas de vrai. Il est notre oncle Lucien, mais nous l’appelons surtout Kakoun. C’est ma sœur qui lui a donné ce nom quand elle était toute petite, car elle n’arrivait pas à prononcer le mot “oncle”.

Il est donc resté notre Kakoun, et nous sommes ses Kakounettes. Pour des étrangers à notre famille, c’est peut-être bizarre et pas très joli, mais pour nous, c’est un nom épatant et qui lui va très bien. C’est un nom qui ressemble un peu à ceux qu’on trouve dans des contes orientaux de notre bibliothèque. Et rien n’amuse autant Kakoun, ni ne lui va aussi bien, que de se mettre une serviette roulée en turban autour de la tête et de se proclamer sultan. Du moment qu’il peut se déguiser et jouer avec nous, il est heureux. Vous pensez si on l’aime !

À part se déguiser, il sait faire mille choses passionnantes. Il sait :

peindre

sculpter

chanter

danser

jouer la comédie

tisser la laine et la soie

graver le cuivre et le bois

écrire des poèmes

faire de la pâtisserie

garder les moutons

et même tricoter !

Ce qu’il aime le moins faire, c’est écrire des lettres. Il appelle ça “être agraphe”. Alors, plutôt que d’écrire, il vient. On sonne, on ouvre, c’est lui, qui se met à danser sur le pas de la porte, et nous poussons des cris de joie. Maman rit peut-être un peu moins fort que les autres, parce qu’elle n’a pas pensé à préparer un gâteau, et qu’elle sait Kakoun gourmand comme une chatte.

On pourrait croire que c’est un tout jeune oncle, à peine plus âgé que nous (ce sont des choses qui arrivent). Mais non, il a l’âge de papa. De toute façon, il est si agile, si mince, si leste qu’un âge bien précis ne lui va pas du tout.

Quand il vient s’installer chez nous, papa est à la fois content et pas content.

Content parce qu’ils vont pouvoir faire ensemble d’affreux jeux de mots le matin au petit déjeuner (ce qui – maman comprise – les fait tous les trois rire aux larmes) et passer le restant de la journée à parler des choses qu’ils aiment.

Et pas content parce que ses livres chéris vont être exposés au vandalisme de Kakoun.

Pendant que celui-ci est en train de se déchausser pour nous mimer, pieds nus, comment son enfance parisienne a été éblouie par la façon dont un acteur de la Comédie-Française jouant Polyeucte en sandales romaines relevait ses gros orteils dans les passages pathétiques, papa s’éclipse en catimini et se précipite dans son bureau pour essayer tout au moins de préserver ses romans policiers en les cachant derrière de beaux livres reliés.

Après quoi, il s’installe à son bureau, plume en main et l’air sévère, comme quelqu’un qui travaillerait dur depuis cinq heures du matin et qu’on viendrait déranger au plus mauvais moment. C’est l’air qu’il prend quand on lui annonce la visite de gens qu’il n’a pas envie de voir.

Vous pensez si Kakoun s’y laisse attraper !

En deux temps trois mouvements il est dans la pièce, va droit aux livres reliés, les écarte et dit : “Tiens, tu en as de nouveaux… Quelle chance ! Je vais pouvoir lire tranquillement sans te déranger.”

Il s’allonge sur le divan avec sa pile de romans policiers, allume une cigarette, et ça y est, les livres sont fichus !

Enfin, c’est papa qui le dit. Ils ne sont pas tout à fait fichus, parce qu’on peut quand même les lire après, non, ils sont seulement tout écornés et salis, les feuilles repliées, pleines de cendres et quelquefois de petits bouts de mégots.

C’est effrayant : je crois que Kakoun arriverait à abîmer un livre rien qu’en le regardant de loin.

Au bout d’un moment, il fait paisiblement un petit somme, non sans avoir pris soin auparavant de se servir de sa cigarette mal éteinte pour marquer la page où il s’est arrêté.

Alors papa soupire et se remet au travail. Peut-être que, ce jour-là, pour compenser, il tue quelques personnes de plus dans son roman !