LA COMPOSITION
DE FRANÇAIS
Je suis fâchée avec papa. Nous avons eu des mots, et il m’a traitée de telle façon que je ne resterai pas une minute de plus dans cette maison.
Tout a commencé avec la mauvaise note qu’il a obtenue à son devoir de français. Ou plutôt au devoir de français de ma sœur, qui avait eu l’imprudence, la malheureuse, de lui demander des conseils.
— J’en ai assez, moi, des “dont auxquels” et des “par rapport à quoi” qui remplissent tes rédactions, a répondu papa. Pour bien écrire, c’est facile : un sujet, un verbe, un complément ; un sujet, un verbe, un complément. Tu n’as pas à sortir de là. D’ailleurs, je vais te montrer, et, pour une fois, je vais te le faire moi-même, ce devoir, ça ira plus vite, et tu verras le résultat !
Et le résultat, c’est qu’il a eu 12 ½, avec cette appréciation de la maîtresse : “Un peu mieux que d’habitude”.
Ce n’était pas mal, après tout, pour quelqu’un qui a quitté l’école depuis si longtemps, et je ne comprends pas du tout pourquoi il l’a tellement mal pris, pire encore que lorsqu’il rate un de mes devoirs de calcul (et pourtant il est très fort en géométrie).
Le fait est qu’à table il s’est mis à raconter des histoires terribles sur l’école et sur les professeurs – de français en particulier.
Je lui ai répondu que s’il avait eu 18, il les aurait trouvés très bien, et il m’a dit de me taire, et je ne l’ai pas fait, et c’est comme ça que nous avons eu des mots.
Il m’a traitée d’insolente et je l’ai appelé “tyran de Syracuse”. C’est vrai, quoi, je suis toujours la seule à lui tenir tête quand il le faut (maman est bien trop patiente et Gracieuse rit de tout) !
Bref, entre nous deux le ton a monté, et pour avoir le dernier mot (c’est le meilleur) je me suis rappelé juste à temps une superbe phrase de mon livre d’histoire que je lui ai lancée à travers la table : “Il te faut des vassaux pour assouvir ta dictature !”… et pour la justifier, il m’a ordonné d’aller immédiatement m’enfermer dans ma chambre jusqu’au soir.
Heureusement, le repas était presque terminé et je tenais de la main gauche un gros morceau de gâteau, ce qui m’a permis, de la droite, de pouvoir mieux claquer la porte de la salle à manger derrière moi en sortant.
Je suis révoltée par tant d’injustice, aussi, c’est décidé : je quitte la maison, où je ne remettrai pas les pieds, il y va de ma dignité. Oh ! je sais : bien des enfants qui ont, avant moi, essayé de fuir un foyer devenu trop difficile à supporter ont été obligés d’y rentrer peu après, la tête basse et le ventre creux.
Je ne serai pas si bête : pour le ventre, j’ai le gâteau que je n’ai pas lâché, et quant à la tête, il y a plein d’idées dedans !
C’est ainsi que j’ai déjà établi un plan en plusieurs points :
Objectif no 1 : m’éloigner le plus vite et le plus loin possible de la maison pendant que l’on va me croire en train de bouder dans ma chambre.
No 2 : emporter avec moi mon cartable où se trouvent papier et crayons, de façon à pouvoir développer ce plan par écrit. Ce qui m’amène au :
No 3 : trouver un endroit agréable où j’aurai le temps d’examiner calmement la situation pour les jours à venir.
No 4 : passer la nuit prochaine dans la petite maison des champs, d’où, bien reposée, je partirai le lendemain vers les montagnes. Bien malin qui ira me retrouver là !
Sans m’en apercevoir, je suis arrivée jusqu’à un très grand pré qui domine la ville de loin. De petits oliviers gris le parsèment, pas d’habitation en vue, il fait très beau et très paisible. Quel meilleur endroit pour réfléchir tout à son aise ? Et quelle meilleure position pour réfléchir que de s’allonger dans l’herbe, au pied d’un arbre, et de se concentrer. Je me concentre même si fort qu’il faut un bruit bizarre pour me réveiller. J’ouvre l’œil, et qu’est-ce que je vois ? Horreur ! Un troupeau de vaches répandu dans MON pré, autour de MON arbre… Le seul et unique troupeau de vaches de toute la région a trouvé le moyen de venir prendre ses quartiers ici pendant mon sommeil. Je suis cernée de toute part par ces grosses sales bêtes qui me font une peur bleue. Personne pour les garder, bien entendu. La plupart broutent sans me prêter attention, mais quelques-unes me regardent d’une façon qui ne me plaît pas du tout. L’une d’elles allonge le cou et se met à meugler d’un air menaçant. Et si c’était un taureau ?
Une seule chose à faire : grimper à l’arbre. Je m’y précipite, sans lâcher mon cartable. Mais que c’est petit et fragile, un olivier, quand on doit le prendre comme refuge ! Je m’installe tant bien que mal, aussi haut que possible, les jambes repliées sous moi. Les mufles des gros bestiaux sont presque à la hauteur de mes pieds.
Et le temps passe. Pas une âme pour venir à mon secours. Comme il faut bien faire quelque chose, j’inspecte le contenu de mon cartable. Tiens, mon livre de français ! C’est vrai qu’il va y avoir compo bientôt, mais je ne la ferai pas parce que je serai loin.
Je lis, je lis, je lis… L’après-midi se traîne avec une lenteur désespérante. Les vaches broutent toujours. Quel appétit ! Le soleil descend sans se presser vers l’horizon, tandis que, coincée dans mon arbre, je suis de plus en plus ankylosée. Elles ne vont quand même pas m’obliger à rester là toute la nuit !
Je commence à en avoir vraiment assez quand, brusquement, en levant la tête, les voilà disparues… J’ai beau regarder de tous côtés, non, le pré est bien vide, elles sont parties aussi silencieusement qu’elles étaient venues, elles se sont fondues dans la nuit qui tombe.
Il est temps pour moi de quitter enfin mon abri, et, après m’être dégourdi les jambes, de me rendre au point No 4 pour y passer la nuit, ainsi que prévu dans mon plan.
Mais, allez savoir pourquoi : cette idée ne me sourit plus autant. Le blocus interminable de ces animaux stupides a brisé mon bel élan vers la liberté. J’ai mal aux jambes, il fait froid, mon estomac crie famine (il y a belle lurette que j’ai brouté le gâteau), et pour comble, dans l’obscurité qui envahit tout, une ombre s’avance vers moi sur le chemin.
Ouh là là, quel soulagement ! C’est le tyran de Syracuse en personne. La voix du tyran a l’air drôlement inquiète tandis qu’elle demande : “C’est toi, fiston ?”
Il n’en dit pas plus, il comprend tout, mon papa. Il prend mon cartable d’une main, passe l’autre autour de mes épaules, et c’est ainsi que je peux rentrer à la maison la tête haute. Il paraît que l’on m’a cherchée toute la journée dans les collines, et je crois qu’on a eu un peu peur, parce qu’à souper j’ai eu la permission de manger deux fois de tout ce que j’aime.
Et qui a été le plus heureux quand j’ai été première à la composition de français ? C’est papa. Et c’est justice car c’est bien grâce à lui : si nous ne nous étions pas disputés, je n’aurais pas quitté la maison, je n’aurais pas été cernée par les vaches, et je n’aurais jamais eu le temps de réviser à fond comme je l’ai fait.
Comme quoi, on a toujours raison de se rebeller !