LES COMMISSIONS

À la maison, maman fait la cuisine, et Fine fait les commissions. Chaque matin, elle part “en ville” avec deux gros cabas noirs, un vieux porte-monnaie, et une longue liste d’achats à faire.

Les cabas ne posent pas de problème, il suffit de ne pas les oublier dans un magasin. Le porte-monnaie est un peu plus compliqué. C’est celui de Fine : dans une des poches, elle met son argent à elle, dans l’autre, celui que maman lui donne pour les achats. Quand Fine fait des emplettes personnelles, elle mélange son argent à celui de maman, et ni l’une ni l’autre n’arrivent plus à s’y retrouver.

D’autant plus que, pour embrouiller encore les choses, il y a la liste des commissions.

Maman l’établit la veille au soir, et Fine en prend lentement connaissance, ses bésicles sur le nez. Après quoi, avec un crayon gris, elle l’enrichit d’annotations à elle, emplettes à ajouter, détails à compléter, etc. Tout cela dans une langue qui lui est propre, mélange de son patois d’origine et de français, écrit comme elle le prononce.

Les résultats ont quelque chose de mystérieux. Certains mots sont faciles à comprendre, tels que “fuadevo”, “gruira” ou “piédecosson”. “Sebola” est déjà plus calé. Mais qui devinerait, par exemple, qu’“anpule dupeie” n’est qu’un vulgaire poulet du pays, ou que “buro anpeti” signifie une petite plaque de beurre ?

Ma sœur et moi, qui aimons rire, nous partons chaque soir à la découverte de la liste de Fine, car, nous sachant moqueuses, elle la cache chaque jour dans un endroit différent. Ce n’est pas qu’elle soit susceptible, et elle sait que nous l’aimons bien trop pour vouloir lui faire de la peine. Ce n’est qu’un jeu, et elle s’y prête volontiers.

Mais le grand jeu a lieu au retour des commissions, et seules maman et Fine ont le droit d’y participer.

En arrivant, Fine pose ses deux grands cabas pleins à craquer sur le sol, près d’elle, et elle s’assied à la table de la salle à manger. Maman s’assied de l’autre côté de la table, et le jeu commence.

Fine étale sur la toile cirée une série de petits bouts de papier froissés où les commerçants ont inscrit le prix des denrées achetées dans leur magasin. À l’aide de la liste des commissions – quand on la retrouve, ce qui n’est pas toujours le cas – il s’agit de faire concorder la somme totale dépensée avec les prix marqués sur les papiers.

Fine est une dame très vertueuse : quand elle lit le journal, elle s’élève avec indignation contre tous les méfaits commis par les bandits. Pour elle, on est un bandit dès qu’on vole une poule, ou même un œuf. Elle ignore l’expression “faire danser l’anse du panier”. Son expression à elle serait plutôt “ne jamais faire tort d’un sou à personne”.

Ma gentille maman le sait bien, et Fine sait qu’elle le sait. C’est ce qui fait tout le sel de la discussion dans laquelle elles s’engagent, et qui peut durer jusqu’à une demi-heure. Pas question d’aller les déranger pendant la partie !

C’est maman qui joue la première : “Voyons, dit-elle par exemple, il y avait trois articles à acheter à la charcuterie : du jambon, du petit salé, du saucisson. Où est la note de la charcuterie ?”

Fine tripote son petit fouillis. La note n’y est pas. Catastrophe. Elle inspecte son porte-monnaie, ses poches, rien. Finalement, elle découvre que le charcutier a marqué les prix, au crayon gras, sur le papier non moins gras qui enveloppe le petit salé. Elle sort le petit salé de son enveloppe qu’elle étale sur la table. Les chiffres sont à peine lisibles, et il faut longuement confronter le papier luisant et la liste de Fine, où les prix sont écrits en double, mais en désordre. De plus, Fine n’arrive pas toujours à se relire.

“Voyons voir ça, dit-elle, en éloignant la liste de ses lunettes : là, c’est l’entifrice, et là, d’aspaghetti. Et ici, qu’est-ce que ça peut bien être : des biscottini ou de la bistecchina ?” (Ce qui, en langage de Fine, veut dire des biscottes ou du bifteck ?)

Après avoir compté et recompté, quand elles sont toutes deux au bord de l’énervement, voilà que tout se retrouve miraculeusement en ordre : les chiffres retombent sur leurs pieds, l’addition ne boite plus. Si : il manque encore quelques centimes : le temps de s’apercevoir que c’est, comme chaque jour, le prix du journal, et ça y est, la partie est terminée pour aujourd’hui. Maman range sa monnaie dans le tiroir du buffet, et Fine part décharger ses cabas dans la cuisine.

Au début, ce jeu-là, avec ses variantes quotidiennes, me paraissait très distrayant. À la longue, j’ai fini par penser que c’était beaucoup de complications pour rien.

Aussi, un jour que maman était absente, c’est à moi que Fine fit le compte-rendu de son expédition en ville, j’ai déchiré tous les bouts de papier, déclaré d’office que tout était en ordre et rangé moi-même la monnaie dans le tiroir.

Et le plus fort, c’est que Fine n’a pas eu l’air d’apprécier du tout : elle est allée s’enfermer sans un mot dans la cuisine et elle a boudé tout le reste de la journée.