NOUS ALLONS
CHEZ KAKOUN
Quand les jours sont devenus longs, qu’il fait grand beau temps, que nous avons été sages et qu’il n’y a pas école, nous avons la permission d’aller passer quelques jours chez Kakoun. C’est dire que c’est rare et donc que c’est un événement.
C’est même notre grande expédition de l’an née, car notre Kakoun habite tout seul un village perdu au bout du monde, et nous y allons à pied, alors que c’est terriblement loin, de l’autre côté des collines, dans un endroit que nous sommes les seules à connaître. Il faut marcher des heures pour y arriver.
Nous partons à trois : ma meilleure amie, ma petite sœur et moi.
Nous commençons par en rêver des nuits entières. Puis, la veille du grand jour, maman nous aide à préparer notre petit bagage, le plus léger possible : par exemple, nous n’emportons pas de savon, ni rien pour nous laver, parce que là-bas l’eau est rare et qu’il ne faut pas la gaspiller. Par contre, nous n’oublions pas de mettre dans notre sac du chocolat et du lait condensé pour faire un gâteau, notre Kakoun est si gourmand !
Le matin du départ, nous nous lavons à fond pour que ça nous fasse de l’usage, et nous mettons en route de très bonne heure, c’est-à-dire avant que le soleil ne soit trop haut dans le ciel.
Et nous voilà parties : à nous la liberté ! Nous bavardons comme des pies, nos jambes sont toutes neuves, les maisons de loin nous protègent. Une fois tourné le coin de la première colline, nous entrons dans un vallon très solitaire. Je l’appelle le Val sauvage, car, dès que j’y mets les pieds, toutes les histoires de lions que mon père m’a racontées me reviennent en mémoire, et j’en vois aussitôt derrière tous les fourrés. Quelquefois, ce sont des tigres, ou des ours, bref, toujours des bêtes terribles.
Mine de rien, j’essaie de repérer du coin de l’œil un arbre assez solide pour que nous puissions nous y réfugier toutes les trois en cas de danger, et, à tout hasard, je ramasse une grosse branche pointue, que je lancerai de toutes mes forces dans l’œil du lion (ou du tigre, ou de l’ours) quand la sale bête se jettera sur ma sœur (ou sur mon amie).
Mais le doute me ronge : serai-je assez brave pour me conduire aussi héroïquement, ou fuirai-je à toutes jambes en les abandonnant à leur triste sort ? Ces pensées font de la traversée du Val sauvage un moment bien angoissant.
Pourtant, qu’il est joli, ce vallon ! Exposé au soleil, ses flancs sont tapissés de buissons qui embaument, pleins d’insectes crissants et de papillons bleus. Sur le sentier où les cailloux ronds roulent sous nos pas, on voit les traces menues de quelque petit animal dans la poussière. J’en arriverais presque à oublier les lions, comme ces deux inconscientes, là-devant, qui rient de tout et de rien, sans penser une seconde aux risques qu’elles courent…
Enfin, nous voilà en vue de la Thierceline. C’est une ferme, la seule dans toute cette solitude, mais la fermière qui en sort, en agitant ses gros bras pour nous souhaiter la bienvenue, n’a pas sa pareille, avec sa grosse voix, pour faire fuir les bêtes sauvages. En un éclair, ours, tigres et lions rentrent dans leurs tanières, la queue entre les jambes, et n’en sortent plus.
Après la halte à la fontaine de la Thierceline, on est d’ailleurs rapidement en vue du village des moulins, et de là le paysage est si beau et si étendu qu’on ne pense plus qu’à s’emplir les poumons d’air. Au loin, il y a encore un peu de neige sur les montagnes.
Bientôt nous atteindrons le chemin des crêtes, ainsi nommé parce qu’il serpente en haut d’une série de petites collines rondes en enfilade. C’est la partie du trajet que nous préférons : d’abord le chemin est plat, et juste assez large pour que nous puissions y marcher toutes trois de front, ensuite il domine de grandes combes désertes qui – allez savoir pourquoi – ne font pas peur du tout ; et enfin au bout, au-delà du dernier tournant, la récompense nous attend : le village de Kakoun !
Malgré la fatigue, on presse le pas, les premières maisons en ruine apparaissent. Une seule est debout, la porte s’ouvre, un cri de joie : “Voilà les Kakounettes !”
Les embrassades et les exclamations terminées, Kakoun disparaît pour revenir bientôt en grand uniforme de sultan : une serviette de toilette drapée en turban autour de la tête une couverture enroulée autour du corps, des babouches aux pieds, et monté sur Cornélia, son ânesse.
De là-haut, il nous déclame une poésie de bienvenue, écrite (comme toutes les autres) spécialement pour nous :
Ma charmante amie, venez avec moi ;
Nous irons au port, nous irons au bois,
Nous irons fleurir vos boucles dorées,
Nous irons goûter la fraise à l’orée,
Nous verrons partir là-bas sur la mer
Les trois grands vaisseaux du Roi du désert.
Nous ferons trois sauts dessus le ruisseau,
Trois sauts à l’endroit, trois sauts à l’envers
Et trois cabrioles sur le gazon vert.
Puis il met pied à terre devant la cuisine et ajoute de sa voix naturelle :
— Comme je savais que vous veniez, je vous ai réservé un peu de vaisselle à faire.
Sapristi ! L’évier déborde. Mais nous avons bien le temps de voir. Pour l’instant, le plus pressé, c’est de nous déguiser à notre tour : il y a dans le couloir un grand coffre plein de vêtements superbes, peut-être un peu fanés, mais constellés de pampilles et de dorures. C’est épatant d’aller courir, pieds nus, dans le village abandonné, vêtues en princesses et en bohémiennes.
Au sommet, sur l’aire, on voit à des kilomètres à la ronde. L’un des versants domine les grandes combes désertes, l’autre la plus riante vallée qui soit : un minuscule cours d’eau, accompagné de peupliers et de trembles, paresse au milieu des prés et contourne de grosses fermes rondes cernées de pompons d’arbres. Dans le lointain, on aperçoit quelques villages perchés, et là, tout en bas, à nos pieds, ô merveille, deux petits châteaux sont blottis dans la verdure. Vus d’ici, ils sont juste à notre taille, et nous nous les approprions avec bonheur.
À côté de ces splendeurs, qu’est-ce que la corvée de vaisselle, pour laquelle, d’ailleurs, il faudra commencer par la corvée d’eau, c’est-à-dire aller jusqu’à la source en contrebas, sous les rochers, avec de grands récipients, et les remonter péniblement, en s’arrosant copieusement les jambes ?
Mais au retour, la récompense nous attend : un repas avec rien que des hors-d’œuvre et des desserts, parmi lesquels trône la spécialité de Kakoun, un gâteau de semoule aux raisins baptisé “topus”. La première fois qu’il l’a apporté sur la table, il l’a accompagné de ces mots : “Finis coronat opus”, et quelqu’un a dit : “Finis, ça veut dire fini, corona, c’est sûrement couronne, mais topus, je me demande ce que c’est ?”
Depuis ce jour, personne n’appelle plus ce gâteau autrement qu’un “topus”. Et quoi que cela veuille dire, c’est très bon.
La maison de Kakoun ne se décrit pas, elle est unique, comme lui. Pour en donner une idée, la nôtre, par comparaison, peut sembler un modèle de confort et d’organisation. Signe distinctif de la sienne : tout ce qui est pratique est cassé. Comme avec les livres de mon papa, il suffit que Kakoun regarde deux ou trois fois un appareil moderne droit dans les yeux pour que celui-ci se déglingue et se mette à rouiller de honte dans un coin. C’est ce qui est arrivé à la cuisinière électrique, au poste de radio, au moteur qui devait faire monter l’eau. C est tout juste si, le soir, quelque ampoule consent à diffuser une lumière jaunâtre, à laquelle nous préférons de beaucoup une profusion de bougies de toutes tailles, fichées dans des récipients divers.
Mais par contre, c’est plein d’escaliers, de recoins, de tableaux, de dessins, de bouquets séchés, de souches bizarres, de silex taillés, de tapisseries, d’instruments de musique, le tout recouvert d’une légère couche de poussière.
Sur la porte de la cuisine, calligraphiée en belles lettres rondes, une inscription conseille gentiment :
Passant, qui que tu
soies,
Si tu veux être un ange,
Balaie un tantinet
Et un tantinet range.
Et c’est signé : Alfred de Musset (Comédies et Proverbes).
En haut de l’escalier, une autre inscription nous accueille :
Un coup de balai le matin n’a jamais fait de mal à personne. Signé : L’Écclésiaste.
C’est dire si, le soir, nous sommes fatiguées, d’abord par notre longue trotte, et ensuite par tous les coups de balai que nous avons donnés pour faire plaisir à L’Écclésiaste et à Alfred de Musset, puisque ce sont des amis de notre Kakoun.
Aussi, allons-nous nous coucher tôt, toutes les trois dans le même lit, c’est-à-dire sur des éléments, sortes de coussins plats que nous étalons par terre. Sur le mur, derrière nos têtes, pend une belle étoffe ancienne décorée d’oiseaux et de fleurs. Par la fenêtre sans volet scintille une seule étoile. Allons, après un dernier fou rire et une dernière poésie kakounesque :
J’aime tant le chant du crapaud
Goutte d’eau et goutte de lune
J’aime tant le chant du crapaud
Goutte de lune et goutte d’eau
Nous fermons nos petits yeux et nos petits poings et nous nous endormons comme trois souches.
Le lendemain matin, nous nous levons tard. Kakoun est parti dans la nature avec ses pinceaux, et c’est à nous que revient l’honneur de recevoir le facteur, venu se reposer un moment avec son chien Marquise, et de lui offrir le café.
Il en accepte une tasse que nous lui préparons en essayant de nous rappeler comment procèdent nos mères : je suis presque sûre qu’il faut mettre la poudre de café bien tassée au fond de la cafetière et verser par-dessus de l’eau bouillie assez chaude. Le facteur nous fait beaucoup de compliments, mais pressé par sa tournée, il est obligé de partir avant que nous ayons pu lui en verser une seconde tasse. C’est drôle : tout à l’heure, il avait pourtant l’air d’avoir très soif. Tant pis : on va garder le reste et on le lui fera réchauffer demain.
Tout à l’heure, nous descendrons courir dans les prés remplis de jonquilles, et nous en ramènerons des brassées. D’en bas, notre domaine a l’air d’un endroit magique, rond comme un gâteau posé haut dans le ciel. Remontons-y vite, et remettons nos belles robes dans lesquelles Kakoun nous peindra. Et ce soir, à la fraîche, il nous lira ce qui sera toujours “notre” Cendrillon. Par exemple, la rencontre, au bal, du prince et de l’inconnue :
À cette voix
charmeresse
Sa taille alors se
redresse
Ainsi après sécheresse
Fleur qui boit.
Une flamme passe et joue
Sous le masque, sur sa joue
Et, d’émoi,
Il répond en bégayant :
“Mer…mer…mer…merci vraiment
Demoiselle.
Vous…vous…vous êtes charmante.
Accordez-moi la suivante
“Voui”, dit-elle.
Ou bien encore :
Monsieur notre grand chambellan
Prenez les tambours et bannières
Et puis partez à courrier franc
Faire battre le ran-tan-plan
À tous les échos de nos terres
Pour avertir notre jouvence
Qu’elle se prépare à la danse
Au palais, pour la Sainte-Hortense.
Nous vous déléguons
pleins pouvoirs
Le temps presse, faites diligence
Car tel est notre bon vouloir
Vous pensez si notre bon vouloir c’est de danser pour la Sainte-Hortense ! Là aussi, notre Kakoun est imbattable, et nous sautons gaiement de compagnie.
Ainsi se déroulent les jours et les soirées dans notre endroit-magique-pour-nous-seules.
Quand ces quelques jours de fête seront finis, nous ne rentrerons pas chez nous par le même chemin, ce serait trop triste. Monté sur Cornélia, Kakoun nous accompagnera au bas de la colline, par des raccourcis secrets, jusqu’à la grand-route où passe le car. Une dernière chanson, pour nous faire rire :
Lire lire patapan
Taratata ti-re-li-re
Zim et boum et rantanplan.
Place, place,
bonnes gens !
À présent nous faut conduire
Lire lire patapan
Au palais, en nous
pressant,
La
fiancée de messire
Zim et boum et rantanplan,
Notre beau prince charmant
Noël ! Que chacun l’admire
Lire lire patapan.
Sachez que dorénavant
Pour eux les beaux jours vont luire
Zim et boum et rantanplan.
Ils auront beaucoup d’enfants
Et l’espoir d’un grand empire
Lire lire patapan
Zim et boum et rantanplan.
Tous les gens du car applaudissent et nous nous séparons dans les rires. N’empêche, nous avons le cœur gros. Vite, il faut penser à autre chose :
“J’espère, dit mon amie d’un air sombre, qu’au moins maman aura pensé à préparer des choux farcis pour le dîner. C’est la seule chose qui pourrait me faire supporter le retour.”
Je n’en pense pas moins. Quant à Gracieuse, elle chantonne :
Lire lire patapan
Zim et boum et rantanplan !
Ça y est nous voilà chez nous ! Papa s’empresse de descendre de son bureau avec une histoire toute fraîche, maman nous embrasse comme si nous l’avions quittée depuis des mois ; du plus loin qu’il me voit, mon gros Titou se met à ronronner comme un fou, et quelle est cette délicieuse odeur qui s’échappe de la cuisine ? C’est celle des choux farcis…
Allons, la maison a du bon.
Et dans quelques jours, on sonnera à la porte, nous irons ouvrir, Kakoun sera là qui se mettra à danser en agitant son béret : “Salut, les kakounettes !”
