TROIS
BONNES RAISONS

Tout compte fait, je crois que je suis une assez gentille petite fille.

En tout cas, je ne suis pas vaniteuse, et pourtant j’aurais de bonnes raisons de l’être. J’aurais même trois excellentes raisons, car je suis la seule, parmi toutes mes petites camarades, à avoir dans ma famille trois personnages extraordinaires. Ce sont :

Le plus beau des chats siamois ;

Un papa qui fait le plus original des métiers ;

Une arrière-grand-mère centenaire.

Qui dit mieux ?

Pendant quelque temps, j’ai même cru pouvoir ajouter à la liste de mes motifs de vanité le fait d’avoir une petite sœur, cette idée-là m’était venue surtout parce que, lorsque ma sœur est née, ma meilleure amie, qui n’en n’avait pas, était verte de jalousie. Mais je me suis vite rendu compte que cela n’avait rien de bien rare.

Tandis que, mon chat siamois, mon papa et mon arrière-grand-mère, vous pourriez aller loin sans en trouver de semblables.

Parlons d’abord de mon chat. Je suis bien obligée de dire “mon”, puisqu’il est à moi. On me l’a donné quand il était bébé. On l’appelait “petitou”, et il est resté Titou. C’est un nom bien banal pour un si beau chat. Mais quand on a le temps, on l’appelle Titou-le-Magnifique, ou alors quelquefois aussi, Apollon.

C’est Kakoun qui lui a donné ce nom, qui est celui d’un dieu très beau. (Kakoun, j’en parlerai plus tard, il lui faudra bien une histoire pour lui tout seul.)

Il paraît que les chats siamois louchent souvent, que leur nez est gros, leur museau pointu, leur voix horrible, et leur caractère mauvais. Rien de tel avec mon Titou (à part un peu la voix, peut-être). Non seulement c’est le plus beau, mais c’est aussi le plus doux des chats. Il a de grands yeux bleu clair et tendres dans un museau tout rond, et son nez est parfait. Il est si placide, si gentil, qu’on pourrait le plier en quatre sans qu’il songe même à sortir ses griffes. (Essayez un peu de plier mon chat en quatre, et vous verrez qui sortira ses griffes pour le défendre !)

Son seul défaut : il ne peut pas souffrir que les autres chats s’introduisent en fraude dans notre jardin et empiètent sur son territoire. Et particulièrement les chats blancs.

Si un malheureux chat blanc, que ses camarades n’ont pas mis au courant, a l’imprudence de pointer son museau sur la terrasse, le pacifique Titou se jette sur lui comme un tigre, tout hérissé et grondant avec sa voix terrible. Le chat blanc s’enfuit par le figuier, saute au-delà du grillage, et généralement Titou, empêtré dans sa fureur (et son manque d’exercice : il passe ses journées couché à côté du poêle), calcule mal son élan et retombe, je suis désolée de le dire, comme un gros lourdaud, du haut du figuier sur la terrasse en contrebas.

Dans ces cas-là, je me précipite à sa suite, et je vais vite le prendre dans mes bras avant qu’il n’ait eu le temps de se rendre compte qu’il a été ridicule.

Je le caresse, le félicite pour son courage, ses poils se recouchent dans le bon sens, ses beaux yeux se ferment, et il se remet à ronronner avec son air de gros pacha paisible.

Je pense que vous avez compris que je l’aime énormément.

Ensuite, il y a papa.

Bien sûr, je ne vais pas le comparer à mon chat. Et pourtant, il a presque les mêmes yeux que lui, comme lui il passe toutes ses journées à la maison (mais pas couché près du poêle), et quelquefois même il lui arrive de ronronner, par exemple quand je lui fais, par surprise, une petite bise dans le cou.

Mais soyons sérieux : ce qu’il a de plus extraordinaire, c’est son métier. Dans l’endroit où j’habite, nul autre papa n’a le même, à des kilomètres à la ronde. Ce qu’il fait est vraiment spécial : il écrit des histoires pour grandes personnes. Il est assis à son bureau toute la journée – sauf quand il vient nous taquiner ou embêter le chien – et il écrit des histoires. C’est son véritable et unique métier, puisque c’est avec ça qu’il gagne les sous de toute la famille. Je ne sais d’ailleurs pas s’il en gagne beaucoup. Je crois que ça dépend des histoires.

En tout cas, dès qu’il en gagne un peu plus que d’habitude, on le sait tout de suite, parce qu’aussitôt il fait des cadeaux à tout le monde. Il en ferait même au chien s’il le pouvait. Il se contente de jouer plus longuement avec lui et de le rendre encore plus insupportable, si c’est possible.

Quand il en gagne moins, on a quand même des cadeaux, plus petits, mais avec une plus grosse histoire autour. Nous, on aime autant les histoires que les cadeaux, alors, ça nous est bien égal.

Il faut dire que la spécialité supplémentaire de mon papa, c’est de raconter dans la vie de tous les jours autant d’histoires qu’il en écrit. C’est surtout ça qui fait envie à mes petites camarades. Elles aimeraient bien que leurs pères à elles en fassent autant. S’ils ne le font pas, ce n’est pas par mauvaise volonté, mais faute de trouver de quoi en raconter dans leur tête.

Avouez que ce n’est pas rien, un papa pareil !

Pourtant, je crois bien que ce que nous possédons de plus sensationnel, c’est mon arrière-grand-mère, qui a plus de cent ans ! Alors là, pour en trouver une pareille, je suis sûre qu’il faudrait faire le tour du pays plusieurs fois en courant…

Maman (c’est sa grand-mère à elle) dit que c’est une “célébrité”. Imaginez ça : avoir une “célébrité” dans sa propre famille !

Comme elle a très bon caractère, nous l’aimons tous beaucoup et nous lui donnons le surnom affectueux de “la Nini”.

La Nini est née sous le règne d’un roi qui s’appelait Louis-Philippe, il y a horriblement longtemps, vous pensez bien. Ce roi ne devait pas lui plaire beaucoup, car elle a une prédilection pour une chanson dont le refrain est le suivant :

Louis-Philippe a mérité (bis)
D’avoir la tête et les pieds tranchés…

Elle la chante très souvent, en agitant gaiement sa fanchon de velours noir. Elle fredonne comme ça bien d’autres chansons de son époque ; l’une s’appelle “La Carmagnole”, il y est question du son du canon, et pourtant, c’est un air encore plus entraînant que le précédent : les gens devaient prendre les choses du bon côté dans sa jeunesse.

Mais la plus cocasse (nous la lui demandons par plaisir) commence par cette phrase terrible :

À genoux, canailles d’Anglais !…

Vous voyez bien qu’elle est drôle, ma Nini !

Si elle ne connaît que des chansons joyeuses, c’est qu’elle l’est aussi. Elle est toujours de bonne humeur. C’est peut-être pour ça qu’elle est arrivée jusqu’à cent ans.

Je ne lui reproche qu’une chose : comme ma petite sœur, elle casse mes poupées. Elle oublie que je lui en ai confié une à garder sur ses genoux, elle se lève, et crac, la poupée tombe. Cela tient sans doute à ce que ma sœur et elle ont tout juste cent ans de différence, à quelques jours près. Quelle famille !

Le jour de ses cent ans, on a fait une vraie fête, avec du vin mousseux, et il y a eu des photos d’elle dans le journal. Ce jour-là, elle a parlé français avec ses invités. (Le reste du temps, elle parle patois, sauf quand elle a des visites.) Quelqu’un s’est adressé à elle d’une voix forte, pensant qu’à son âge elle devait être un peu dure d’oreille. Elle a écouté poliment, mais quand, par la suite, elle a eu l’explication de cette voix sonore, elle s’est exclamée :

— Ah, pauvre de moi ! Pas assez d’être vieille, il faudrait puis encore que je sois sourde ! (Et en patois, c’est encore plus amusant.)

Après tout ce que je viens de raconter, avouez, comme dit Fine, qu’il y aurait de quoi “être fier comme un boudin”. (C’est une expression à elle. Elle en a des tas.)

Mais moi, je suis plus intelligente qu’un boudin. Plutôt que de tirer orgueil de mon chat, de mon papa ou de ma grand-mère, ce que je préfère, c’est les aimer. Et ça, c’est facile, parce que :

Mon chat, c’est le plus doux

Mon papa, le plus gentil

Ma Nini, la plus gaie !

Personne n’oserait dire que ça, c’est de la vanité !