27
HISTOIRE DE
FAMILLE
Quand on lui fit réintégrer par la force la société humaine, Kate fut soulagée de constater que les accusations qui pesaient sur elle étaient levées. Mais elle fut stupéfaite de voir qu’on la séparait de Marie et qu’elle était de nouveau incarcérée – par Hiram Patterson, cette fois-ci.
La porte de l’appartement s’ouvrit, comme c’était le cas deux fois par jour.
Sa gardienne était une très grande femme, flexible, vêtue d’un tailleur-pantalon strict. On pouvait même dire qu’elle était belle, mais elle avait quelque chose d’éteint dans son expression et dans ses yeux noirs qui donnait le frisson à Kate.
Elle avait appris qu’elle s’appelait Mae Wilson.
La gardienne entra en poussant un petit chariot devant elle. Elle ressortit avec celui de la veille, après avoir jeté un rapide coup d’œil professionnel dans la pièce. Puis elle referma la porte. Tout cela sans prononcer la moindre parole.
Kate était assise sur le seul meuble de sa cellule, un lit. Elle se leva, alla soulever le papier blanc qui recouvrait le chariot. C’était un repas froid : tranche de rôti, salade, pain, fruit et boissons – eau minérale, jus d’orange et café. Sur le plateau du bas, il y avait du linge propre : sous-vêtements, combinaison-pantalon, deux draps pour le lit. Les trucs habituels.
Kate avait depuis longtemps épuisé les possibilités du chariot biquotidien. Les assiettes en carton et les couverts en plastique ne pouvaient lui servir à aucun autre usage que celui auquel ils étaient destinés, et encore. Même les roues du chariot étaient en plastique.
Elle retourna sur son lit en grignotant distraitement une pêche.
Le reste de sa cellule ne recelait pas plus de possibilités. Les murs nus étaient revêtus d’un plastique clair dans lequel elle ne pouvait même pas enfoncer un ongle. Il n’y avait pas le moindre appareil d’éclairage. La lueur grisâtre qui baignait la pièce vingt-quatre heures sur vingt-quatre provenait de panneaux fluorescents incorporés au plafond et hors de sa portée. Le lit était formé d’un cadre de plastique solidaire du plancher. Elle n’avait même pas réussi à déchirer un drap tant la matière était solide. De toute manière, elle ne se voyait pas en train d’étrangler quelqu’un avec, et surtout pas Wilson.
La plomberie, les toilettes et la douche rudimentaire ne pouvaient guère l’aider non plus à réaliser son grand dessein. Les W-C étaient chimiques et probablement reliés à une cuve fermée, de sorte qu’elle ne pouvait même pas espérer lancer un message par ce moyen, à supposer qu’elle sache comment s’y prendre.
Malgré tout, elle avait presque, une fois, réussi à s’échapper. Et elle prenait plaisir à rejouer mentalement le film de son demi-succès.
Elle avait tout calculé dans sa tête, là où même la Camver ne pouvait pas encore aller. Il lui avait fallu plus d’une semaine de préparation. Toutes les douze heures, elle avait laissé le chariot à un endroit légèrement différent, un peu plus loin à l’intérieur de la cellule. Chaque emplacement était chorégraphie dans sa tête : trois pas du lit à la porte, le deuxième étant diminué d’une fraction…
Chaque fois qu’elle venait chercher le chariot, Wilson devait avancer la main un peu plus loin dans la cellule.
Jusqu’au jour où elle avait été obligée de faire un pas entier à l’intérieur. Un seul. Mais Kate espérait que ce serait suffisant.
Deux foulées rapides l’amenèrent sur le seuil. Un coup d’épaule, et Wilson fut projetée au centre de la cellule. Kate eut le temps de faire deux pas de plus à l’extérieur.
La cellule n’était qu’un cube qui se dressait, isolé, au centre d’une énorme salle qui ressemblait à un hangar. Les murs étaient hauts, lointains, mal éclairés. Il y avait d’autres gardiens autour d’elle, des hommes et des femmes qui se levaient précipitamment en dégainant leurs armes. Kate regardait désespérément autour d’elle, cherchant une issue.
La main qui se referma sur la sienne était comme un étau. Son petit doigt fut tordu en arrière, son, bras immobilisé dans son dos. Elle tomba à genoux, incapable de s’empêcher de hurler. Elle sentit les phalanges craquer en une explosion de douleur atroce.
C’était Wilson, bien sûr.
Quand elle était revenue à elle, elle gisait sur le sol de sa prison, ligotée avec ce qui devait être du ruban adhésif armé, pendant qu’un médecin s’occupait de son petit doigt brisé. Et Wilson, dont les yeux d’acier lui lançaient des regards meurtriers, était retenue par un autre gardien.
Après cela, le petit doigt de Kate lui fit mal pendant des semaines. Et Wilson, quand elle ouvrait la porte de sa cellule deux fois par jour, la fixait d’un regard plein de haine. Elle était profondément blessée dans son amour-propre. La prochaine fois, se disait Kate, elle me tuera sans hésitation.
Mais il était clair, cependant, que, même après sa tentative d’évasion manquée, la haine de Wilson n’était pas vraiment dirigée contre elle. Kate se demandait contre qui. Elle se demandait aussi si Hiram s’en doutait.
De la même manière, elle savait qu’elle n’était pas la vraie cible de Hiram. Elle n’était qu’un appât. Un appât au centre d’un piège. Elle était juste quelqu’un de gênant pour tous ces fous aux objectifs impossibles à deviner.
Cela n’arrangeait rien de ressasser ces pensées. Ces temps derniers, étendue sur son lit, elle s’était livrée, pour meubler le vide de ses journées, à des exercices mentaux. En suspens dans cette lumière grise jamais en défaut, elle essayait de faire le néant dans son esprit.
Soudain, une main toucha la sienne.
Au milieu du chaos de protestations furieuses qui suivit le retour de Kate et de Marie, David demanda à voir cette dernière dans la fraîche quiétude des locaux de Technivers.
Il fut aussitôt frappé par l’aspect familier des yeux bleus de la jeune fille, si semblables à ceux qu’il avait suivis jusqu’aux origines en Afrique.
Il frissonna, hanté par le caractère évanescent de toute vie humaine. Marie n’était-elle rien de plus que la manifestation transitoire d’une série de gènes qu’elle avait hérités à travers des milliers de générations, depuis l’époque néandertalienne, et qu’elle devait transmettre à son tour aux représentants d’un avenir incertain ? La Camver avait détruit cette hallucinante perspective. L’existence de Marie était éphémère, mais elle n’en avait pas moins de signification. Maintenant que le passé se lisait à livre ouvert, elle allait sans doute demeurer dans la mémoire de sa lignée, son souvenir chéri par ceux qui suivraient.
Quant à sa vie présente, façonnée dans un monde rapidement changeant, elle pouvait encore lui faire connaître des endroits qu’elle était incapable d’imaginer aujourd’hui.
— On dirait que quelque chose te tourmente, dit-elle.
— C’est parce que je ne sais plus très bien à qui je m’adresse.
Elle renifla. Un instant, il retrouva sa Marie révoltée, agressive.
— Pardonne-moi mon ignorance, lui dit-il. J’essaie simplement de comprendre. Nous essayons tous. C’est si nouveau pour nous.
Elle hocha la tête.
— Et la nouveauté fait peur, c’est ça ? Oui, c’est vrai. Nous sommes là. Le trou de ver dans ma tête ne se referme jamais, David. Tout ce que je fais, tout ce que je vois, que j’entends, que je ressens est…
— Partagé ?
— Oui. (Elle le regarda d’un air songeur.) Mais je sais ce que tu entends par là. Tu veux dire dilué, n’est-ce pas ? Mais ce n’est pas du tout ça. Je suis toujours moi-même. Non pas diminuée, mais accrue. À un autre niveau mental. Au niveau du traitement des informations, si tu préfères. Avec plusieurs couches dans mon système nerveux central, de la même manière que le SNC est étagé dans les réseaux plus anciens, comme le réseau biochimique. Mes souvenirs m’appartiennent toujours. Quelle importance, qu’ils soient stockés dans la tête de quelqu’un d’autre ?
— Mais il ne s’agit pas juste d’un réseau bien ordonné de téléphones mobiles, n’est-ce pas ? Vous autres les Jointés, vous avez de plus hautes ambitions que ça. Assiste-t-on à la naissance d’une entité nouvelle ? D’une nouvelle personnalité combinée ? Une mentalité collective reliée par des trous de ver, avec le réseau pour support ?
— À ton avis, ce serait une monstruosité ?
— Je ne sais plus que penser.
Il l’étudia quelques instants, essayant de retrouver la vraie Marie derrière sa carapace de Jointage.
Cela n’arrangeait rien de savoir que les Jointés avaient rapidement acquis une réputation d’acteurs consommés – ou de menteurs, en termes plus directs. Grâce à leurs différents niveaux de conscience, ils avaient une telle maîtrise des langages du corps et de leurs expressions faciales – sans compter leur faculté de communication, qui leur permettait de transmettre n’importe quelle information de manière fiable et honnête – qu’ils battaient sur leur terrain les plus doués des histrions. Mais il n’avait aucune raison de penser que Marie lui mentait aujourd’hui. Le problème venait simplement du fait qu’il n’avait aucun moyen de savoir si elle était sincère ou non.
— Pourquoi ne me demandes-tu pas franchement ce que tu veux savoir ? dit-elle à brûle-pourpoint.
Troublé, il murmura :
— Très bien, Marie… Quel effet cela te fait-il ?
— Rien de particulier. Je me sens… augmentée. Comme quand tu sors du sommeil et que tu te sens soudain la tête claire, la conscience éveillée. Tu dois savoir mieux que moi ce que c’est. Je ne suis pas une scientifique. Mais j’ai résolu des problèmes. Je joue aux échecs, par exemple. La science, c’est un peu ça, non ? Tout d’un coup, la lumière se fait. Tu distingues l’agencement des choses. Comme un ciel nuageux qui s’éclaircit soudain, et tu vois loin, bien plus loin qu’avant.
— Je comprends. J’ai eu des moments semblables dans ma vie. On a de la chance quand cela arrive.
Elle exerça une pression sur sa main.
— Il faut que tu comprennes que, pour moi, c’est tout le temps comme ça. N’est-ce pas merveilleux ?
— Tu sais pourquoi vous faites peur aux gens ?
— Peur est un faible mot, répliqua-t-elle d’une voix calme. Ils nous traquent. Ils nous persécutent. Mais ils ne peuvent rien contre nous, David. Nous les voyons venir.
Ces mots eurent pour effet de le glacer.
— Et même si l’un de nous se fait tuer – même si je meurs –, nous, l’être global, continuerons.
— Ça veut dire quoi, ça ?
— Le réseau d’informations qui définit les Jointés est vaste. Il grandit continuellement. Il est probablement indestructible, comme un Internet mental.
Il fronça les sourcils, obscurément contrarié.
— As-tu déjà entendu parler de la théorie de rattachement ? demanda-t-il. Elle décrit notre besoin psychologique de former des relations profondes, d’entrer intimement en contact avec nos proches. Ces relations nous sont indispensables pour cacher l’horrible vérité, que nous devons affronter en grandissant, selon laquelle chacun de nous est désespérément seul. La plus grande bataille, dans l’existence d’un humain, consiste à s’accommoder de ce fait. Et c’est pour cette raison qu’il est si tentant de faire partie des Jointés… Mais ne crois pas que cet implant dans ta tête va t’aider beaucoup, ajouta-t-il brutalement. En fin de compte, tu devras mourir toute seule, exactement comme moi.
Elle sourit, comme pour lui pardonner froidement ses paroles, et il eut honte.
— Ce n’est pas forcément vrai, dit-elle. Je continuerai peut-être à vivre après la mort de mon corps – celui de Marie. Mais ne t’imagine pas que je résiderai, moi, c’est-à-dire mon esprit conscient, mes souvenirs, dans un quelconque autre corps. Je serai répartie, au contraire, partagée entre tous les membres. Tu ne trouves pas ça merveilleux ?
Il répliqua à voix basse :
— Es-tu sûre que ce sera encore toi ? Crois-tu vraiment échapper à la mort de cette manière ? Ce moi réparti, est-ce que ce ne sera pas une simple copie ?
Elle soupira.
— Je n’en sais trop rien. D’ailleurs, la technologie n’est pas encore à la hauteur. En attendant, nous avons toujours des maladies, des accidents et la mort. Et nous sommes les premiers à le déplorer.
— Plus on est intelligent, plus on souffre.
— Oui. La condition humaine est tragique, David. Plus les Jointés grandissent, plus ça me paraît évident. Et plus je le ressens au fond de moi.
Son visage, pourtant si jeune, semblait porter le masque transparent d’un âge bien plus avancé.
— Viens, dit-il. Il y a quelque chose que je voudrais te montrer.
Kate ne put s’empêcher de faire un bond tout en retirant sa main.
Elle transforma in extremis son exclamation involontaire en un toussotement, et prolongea le mouvement de sa main pour couvrir sa bouche. Puis, délicatement, elle remit ses doigts en place, sur la couverture du lit.
Le toucher léger revint. Les doigts étaient chauds, vigoureux, malgré le gant Nanopac qui devait les couvrir. Ils remuèrent pour lui communiquer un message, et elle s’efforça de ne rien laisser paraître. Elle continuait de manger sa pêche.
Désolé de l’avoir fait peur. Impossible avertir.
Elle se pencha légèrement en arrière afin de cacher le mouvement de ses propres doigts derrière son dos.
Bobby ?
Qui d’autre ? Pas mal comme prison.
C’est Technivers, hein ?
Oui. Traceur ADN. Avec l’aide de David. Méthodes des Réfugiés. Marie aidé aussi. Toute la famille réunie.
Aurais pas du venir, répliqua-t-elle rapidement. Ce que voulait Hiram. Appât dans piège.
Pas t’abandonner. Besoin de toi. Sois prête.
Essayé une fois. Gardes malins, toujours sur qui-vive.
Elle risqua un coup d’œil latéral. Il n’y avait pas le moindre signe de sa présence. Pas même une ombre, ni un creux sur la couverture, ni la moindre distorsion. De toute évidence, la technologie Nanopac évoluait aussi rapidement que la Camver elle-même.
Je n’aurai peut-être pas une autre chance, se dit-elle. Il faut que je lui dise maintenant.
Bobby, j’ai vu David. Du nouveau. Sur toi.
Il mit un peu de temps à réagir.
Quoi sur moi ?
Ta famille… Je ne peux pas, se dit-elle. Demande à Hiram, signala-t-elle.
Elle se sentait mal à l’aise, pleine d’amertume.
Je demande à toi.
Sur ta naissance.
Quoi ? Quoi ?
Elle prit une profonde inspiration.
Pas ce que tu croyais. Réfléchis bien. Hiram voulait fonder dynastie. David grosse déception, incontrôlable. Mère gênante. Alors avoir fils sans mère.
Comprends pas. J’ai une mère. Heather.
Elle hésita encore.
Non. Pas ta mère, Bobby. Tu es un clone.
David se pencha en arrière dans son fauteuil et ajusta sur sa tête le cercle froid en métal de l’Œilmental. Tandis qu’il plongeait dans la réalité virtuelle, le monde autour de lui devint noir et silencieux. Durant un bref instant, il ne sentit plus son corps, ni la main douce et chaude de Marie contre la sienne.
Puis, tout d’un coup, ils furent environnés d’étoiles. Marie étouffa un cri et lui agrippa le bras.
Il était en suspens au milieu d’un diorama d’étoiles en trois dimensions, réparties sur la toile d’un ciel de velours noir en plus grand nombre que par la nuit la plus dense du désert le plus profond. Pourtant, il s’aperçut progressivement qu’il y avait une structure. Une immense ceinture de lumière, où les étoiles étaient si rapprochées qu’elles formaient de pâles nuages scintillants, courait autour de l’équateur céleste. C’était la Voie lactée, bien sûr, le grand disque d’étoiles dont il était encore prisonnier.
Il regarda vers le bas. Il vit son corps, familier et confortable, qui se détachait clairement dans la lumière aux sources complexes qui tombait sur lui. Mais il flottait dans cette lumière céleste sans cadre ni support d’aucune sorte.
Marie dérivait lentement à côté de lui. Elle s’agrippait toujours à son bras. Son contact le réconfortait. Étrange, se disait-il. Nous sommes capables de nous projeter mentalement à plus de deux mille années-lumière de la Terre, et nous nous sentons quand même obligés de nous raccrocher l’un à l’autre, notre héritage de primates n’étant jamais très loin de la porte de notre âme.
Ce ciel qui leur était si étranger était peuplé.
Il y avait un soleil, une planète et une lune, suspendus autour de lui comme la trinité des corps célestes qui avait toujours marqué l’environnement humain. Mais ce soleil était véritablement curieux. Ce n’était pas une étoile simple comme l’astre du jour qui éclairait la Terre, mais une binaire.
La principale était une géante orange, froide et faiblement lumineuse. Centrée autour d’un noyau jaune incandescent, c’était une masse de gaz orangé qui devenait de plus en plus dilué à mesure qu’on s’éloignait du cœur. On distinguait de nombreux détails à l’intérieur de ce disque morne : une arabesque de lumière jaune-blanc qui fluctuait aux pôles, et les traînées disgracieuses laissées par des points gris foncé autour de l’équateur.
Mais l’étoile géante était visiblement aplatie. Elle avait un compagnon, petit et bleuâtre, à peine un minuscule point de lumière, qui orbitait si près de sa parente qu’il était presque à la limite de l’atmosphère ténue de la géante. En fait, David remarqua qu’un mince filet de gaz arraché à la grosse étoile et encore incandescent s’était enroulé autour du compagnon et tombait à sa surface en une infernale petite pluie fine d’hydrogène en fusion.
David baissa les yeux vers la planète en suspens au-dessous de lui. C’était une sphère de la taille apparente d’un ballon de plage, à moitié illuminée par la lumière complexe, rouge et blanc, de ses étoiles parentes. Mais elle était visiblement sans atmosphère, et sa surface formait un réseau compliqué de cratères d’impact et de chaînes montagneuses. Peut-être avait-elle possédé jadis une atmosphère ou même des océans ; peut-être avait-elle constitué le cœur rocheux ou métallique d’une géante gazeuse, une ancienne Neptune ou Uranus. Il était même possible, supposait-il, qu’elle ait un jour abrité de la vie, auquel cas cette vie devait être aujourd’hui détruite ou disparue, toute trace de son passage effacée de la surface par le soleil agonisant.
Mais ce monde mort et dévasté avait encore une lune. Bien que beaucoup plus petite que sa parente, cette lune brillait avec un éclat plus fort et reflétait une plus grande quantité de la lumière complexe des étoiles jumelées. Sa surface paraissait, au premier coup d’œil, totalement lisse, de sorte que le planétoïde avait l’apparence d’une boule de billard, usinée à l’aide d’un tour géant. Lorsque David y regardait de plus près, cependant, il voyait un fin réseau de craquelures et d’arêtes, certaines faisant probablement des centaines de kilomètres de long, qui recouvrait toute la surface. Cette lune, se disait-il, ressemblait plutôt, tout compte fait, à un œuf dur dont la coquille aurait été patiemment et méticuleusement craquelée avec le dos d’une petite cuiller.
Il s’agissait, en fait, d’une boule de glace. Sa surface lisse attestait qu’elle avait récemment fondu de manière globale, probablement à la suite de l’expansion grotesque de sa parente, et les arêtes marquaient la jonction de deux plaques de glace. Peut-être y avait-il, comme dans le cas d’Europe, le satellite jupitérien, une couche d’eau à l’état liquide située quelque part sous la surface gelée, un océan ancien susceptible d’abriter, encore aujourd’hui, une vie en voie de disparition.
Il soupira. Personne ne pouvait savoir. Et, aujourd’hui, plus personne n’avait le temps ni les ressources nécessaires pour essayer de le découvrir. Il y avait simplement trop à faire, trop d’endroits où aller.
Mais ce n’était pas cette boule de roc ni sa lune de glace, ni même l’étrange étoile binaire qui l’avait attiré ici. Non, c’était quelque chose de beaucoup plus grandiose, caché derrière le petit système stellaire.
Il se tourna pour regarder au-delà des étoiles.
La nébuleuse occupait la moitié du ciel.
C’était un badigeon de couleurs qui s’étageaient du bleu-blanc éclatant en son centre au vert et à l’orange, puis au pourpre et au rouge sombre à sa périphérie. Il avait l’impression de contempler une gigantesque aquarelle dont les couleurs se délavaient progressivement les unes dans les autres. Il distinguait différentes couches dans la nébuleuse, à laquelle la superposition des zones d’ombre, avec leur texture particulière, donnait un aspect étonnamment tridimensionnel, avec des structures plus délicates dans la région du cœur.
Le trait le plus frappant de la structure plus grosse était une configuration de nuages sombres, riches en poussières, qui ressortaient distinctement en V contre la masse incandescente, comme un immense oiseau soulevant ses ailes noires devant une flamme. Et, devant ce profil d’oiseau, tel un jaillissement d’étincelles issu d’un gigantesque feu de joie, il y avait un mince voile stellaire qui le séparait du nuage. Cette grande rivière de lumière qui était la Galaxie flottait autour de la nébuleuse et passait derrière elle, comme pour l’encercler.
Même en tournant la tête de tous les côtés, il lui était impossible d’avoir une vue globale de cette structure. Par moments, elle semblait assez proche pour qu’il puisse la toucher, comme une gigantesque sculpture murale dynamique où il aurait pu enfoncer la main pour l’explorer. Après quoi elle se retirait, à l’infini, semblait-il. Il savait que son imagination, nourrie à l’échelle de la Terre, était tout simplement incapable d’appréhender les distances énormes dont il s’agissait ici.
Même si le Soleil avait été déplacé vers le centre de la nébuleuse, les humains auraient pu bâtir un empire interstellaire sans jamais approcher du bord de cette nébuleuse.
L’émerveillement surgit en lui, soudain et inattendu. Je suis privilégié, se dit-il, de vivre à une telle époque. Un jour, supposait-il, un explorateur, avec sa Camver, s’envolerait derrière la croûte glacée de cette lune et partirait à la recherche de ce qu’il y avait en son cœur. Des équipes entières de chercheurs, peut-être, ratisseraient la surface de la planète en dessous dans l’espoir de trouver des reliques du passé.
Il enviait à ces futurs explorateurs l’ampleur de leurs connaissances. Pourtant, il savait qu’ils envieraient plus que tout sa propre génération, car lui seul, David, le pionnier de l’exploration Camver, pouvait dire qu’il avait été le premier dans l’histoire à venir ici.
Une longue histoire. Labo japonais. L’endroit où il clonait ses tigres pour les chamans. Heather rien d’autre qu’une porteuse. David a tout enregistré avec sa Camver. Ensuite, tous ces efforts pour contrôler ton cerveau. Hiram ne laisse rien au hasard.
Heather… Voilà pourquoi je ne ressentais aucun lien. Je comprends maintenant. Triste.
Elle eut l’impression de sentir son pouls s’accélérer au contact invisible de sa main.
Triste, oui. Triste.
Puis, tout à coup, sans avertissement, la porte s’ouvrit à la volée. Mae Wilson entra, pistolet à la main. Sans hésitation, elle fit feu, une fois, deux fois, de part et d’autre de Kate. L’arme était munie d’un silencieux. Les détonations ne firent pas plus de bruit qu’un bouchon qui saute.
Il y eut un cri. Une tache de sang se répandit dans l’air, puis une autre, comme une explosion, lorsque la balle ressortit du corps de Bobby.
Kate essaya de se lever, mais le canon de l’arme de Wilson était pointé sur sa nuque.
— Je ne vous conseille pas de bouger, lui dit sa gardienne.
Le Pac de Bobby faiblissait, en cercles concentriques de distorsions et d’ombres qui grossissaient autour de ses blessures. Kate vit qu’il essayait de gagner la porte, mais les hommes de main de Hiram étaient là, en masse. Il n’avait aucune chance.
Hiram en personne apparut à la porte. Son expression fut déformée par une émotion indéfinissable quand il regarda Kate et la partie visible de Bobby.
— Je savais bien que tu ne résisterais pas. Je t’ai eu, sale petit merdeux.
Kate n’était pas sortie de sa cellule exiguë depuis… combien de temps ? Trente, quarante jours ? Maintenant qu’elle se trouvait de nouveau dans l’espace caverneux et mal éclairé de Technivers, elle se sentait vulnérable, mal à l’aise.
La balle avait traversé l’épaule de Bobby, déchirant le muscle et éraflant l’omoplate. Par chance, ses jours n’étaient pas en danger. Les médecins de Hiram voulaient l’anesthésier pour soigner sa blessure, mais il refusa, regardant Hiram dans les yeux, et endura la douleur en toute lucidité.
Hiram précéda le groupe à travers un grand espace où il n’y avait personne, occupé par d’énormes machines silencieuses. Wilson et les autres gardes encerclaient Bobby et Kate. Certains marchaient à reculons pour ne pas les perdre de vue un seul instant. Ils n’avaient aucun espoir de s’échapper.
Hiram, absorbé par quelque nouveau projet, avait l’air angoissé, traqué. Ses manières étaient étranges, répétitives, obsédées. Il avait passé trop de temps tout seul. Il sert lui-même de cobaye dans une expérience, se disait Kate. Une expérience où le sujet est privé de toute compagnie, abandonné dans le noir dont il a peur, soumis au regard constant, plus ou moins hostile, de toute la population d’une planète dont les yeux invisibles ne le quittent pas une seconde. Il se faisait progressivement détruire par une machine qu’il n’avait jamais imaginée ainsi, jamais désirée, et dont il ne saisissait probablement pas encore toutes les conséquences. Avec un brusque élan de pitié, elle comprit qu’il n’existait pas dans l’histoire un seul être humain qui eût plus de raisons que lui de se sentir paranoïaque.
Mais elle ne pourrait jamais lui pardonner ce qu’il lui avait fait – et aussi à Bobby. Et elle se rendit brusquement compte qu’elle n’avait pas la moindre idée des intentions de Hiram à leur encontre, maintenant qu’il avait réussi à piéger son fils.
Bobby tenait la main de Kate serrée dans la sienne, pour s’assurer qu’ils restaient toujours en contact, qu’ils demeuraient inséparables. Et, tout en la protégeant ainsi, il s’appuyait subtilement sur elle sans que les autres s’en aperçoivent, récupérant des forces qu’elle était heureuse de pouvoir lui donner.
Ils arrivèrent dans une partie de Technivers que Kate n’avait jamais vue avant. Ils avaient construit une sorte de blockhaus en plein milieu, un cube massif de béton à moitié enterré. L’intérieur était brillamment éclairé. Il y avait une porte sur le côté, commandée par un lourd volant, comme une écoutille de sous-marin.
Bobby s’avança prudemment, sans lâcher la main de Kate.
— Qu’est-ce que ça signifie, Hiram ? Pourquoi nous amènes-tu ici ?
— Pas mal comme endroit, hein ?
Avec un sourire grimaçant, Hiram, d’un air assuré, donna un coup sur le mur de la paume de sa main.
— Nous avons emprunté une partie de leur technologie aux ingénieurs de l’ancienne base du NORAD, dans les montagnes du Colorado. Ce foutu blockhaus est monté sur d’énormes ressorts amortisseurs.
— Pour quoi faire ? Pour résister à une explosion nucléaire ?
— Non. Ces murs ne sont pas conçus pour arrêter les effets d’une déflagration, mais pour les contenir.
Bobby fronça les sourcils.
— De quoi parles-tu donc ?
— De l’avenir. L’avenir de OurWorld. Notre avenir, mon fils.
— Il y a plusieurs personnes qui sont au courant de ma venue ici. David, Marie, et aussi Mavens, l’agent spécial du FBI. Ils ne vont pas tarder à rappliquer. Et ils me feront sortir d’ici. Avec elle.
Kate observait tour à tour Hiram et Bobby, essayant de comprendre ce qui se passait.
— Tu as raison, déclara Hiram. Je ne peux pas vous garder ici. Mais ça m’amuserait d’essayer quand même. Accorde-moi cinq minutes, Bobby. Laisse-moi t’expliquer.
Il eut un sourire forcé. Bobby dut faire un effort sur lui-même pour bredouiller :
— C’est tout ce que tu veux ? Me convaincre de je ne sais quoi ? C’est pour ça que tu fais tout ce cirque ?
— Laisse-moi te montrer quelque chose.
Hiram fit un signe de tête à ses hommes de main, pour leur indiquer de faire entrer Kate et Bobby dans le blockhaus.
Les murs étaient en acier massif. Le local était exigu. Il n’y avait de place que pour Hiram, Kate, Bobby et Mae Wilson.
Kate regarda autour d’elle, tendue, en alerte, survoltée. Visiblement, il s’agissait d’un labo expérimental. Il y avait des tableaux blancs, des panneaux d’affichage, des Écransouples, des diagrammes en rouleaux, des sièges pliants et des consoles murales. Au centre de la salle étaient fixées des machines parmi lesquelles elle reconnut un échangeur de chaleur et une petite turbine. Le reste consistait en boîtiers blancs anonymes. Sur une tablette, il y avait une tasse de café à moitié pleine et encore fumante.
Hiram s’avança au centre du blockhaus.
— Nous avons perdu le monopole de la Camver plus rapidement que je ne l’aurais voulu, dit-il. Mais nous avons fait pas mal de pognon avec. Et nous continuons à faire notre beurre. Technivers a toujours de l’avance sur toutes les installations du même genre dans le monde entier. Mais nous arrivons à un palier, Bobby. Dans quelques années, les Camvers vont pouvoir aller jusqu’au fin fond de l’univers. Déjà, n’importe quel petit punk a la sienne dans sa poche, et le marché est saturé. Nous n’aurons plus que les mises à jour et l’après-vente, où les marges bénéficiaires sont basses et la concurrence féroce.
— Mais vous avez une nouvelle idée, meilleure, n’est-ce pas ? demanda Kate.
Il la fusilla du regard.
— Ça ne vous concerne pas.
Il fit un pas vers l’une des machines qu’il tapota affectueusement du plat de la main.
— Nous sommes devenus bougrement fortiches pour extraire un trou de ver de l’écume quantique et l’étirer à perte de vue. Jusqu’à présent, nous les utilisions pour transmettre des informations, pas vrai ? Mais ton frère David, qui est le plus fort, t’expliquera qu’il faut une quantité d’énergie déterminée pour enregistrer une information donnée. Par conséquent, chaque fois que nous transmettons des données, nous transmettons en même temps une certaine quantité d’énergie. Pour le moment, elle est infime, il n’y en aurait pas assez pour allumer une ampoule.
Bobby hocha la tête, le cou raide, visiblement en proie à la douleur.
— Mais tu as l’intention de changer ça, murmura-t-il.
Hiram leur montra ses machines.
— Vous voyez ici un générateur de trous de ver. Il fonctionne par compression du vide, mais il est bien plus perfectionné que tout ce que l’on peut trouver actuellement sur le marché. Je veux créer des trous de ver plus gros et plus stables, bien plus, que tout ce qui a été réalisé jusqu’ici. Assez gros, en fait, pour conduire des quantités d’énergie significatives. Et l’énergie ainsi recueillie sera traitée par ces machines, l’échangeur de chaleur et la turbine, afin d’obtenir de l’électricité utilisable. Très simple. Technologie du XIXe siècle. Mais je n’ai pas besoin de plus, du moment que je dispose d’une source ininterrompue. Ces installations sont encore expérimentales, mais elles ne servent qu’à démontrer la justesse du principe et à résoudre certains problèmes, en particulier celui de la stabilité des trous de ver.
— Et… où recueilleras-tu cette énergie ? demanda lentement Bobby.
Hiram eut un large sourire et indiqua un endroit entre ses deux pieds.
— Là. Dans le noyau planétaire, mon fils. Une boule massive de fer-nickel de la taille de la Lune, aussi brûlante que la surface du Soleil. Toute cette énergie est prisonnière depuis la formation de la Terre, c’est elle qui alimente les séismes et les volcans ainsi que les mouvements tectoniques. Voilà où j’ai l’intention de puiser. Vous saisissez la beauté de la chose ? L’énergie que nous autres humains consommons ici à la surface équivaut à la lueur d’une bougie comparée à la fournaise qui est en bas. Dès que nos ingénieurs auront résolu ce problème de stabilité des trous de ver, toutes les techniques de production énergétique existantes deviendront du jour au lendemain désuètes. La fusion nucléaire ? Mon cul ! Et ça ne s’arrêtera pas là. Un jour, peut-être, nous apprendrons à puiser l’énergie dans les étoiles elles-mêmes. Tu comprends, Bobby ? Même la Camver n’était rien en comparaison. Nous allons changer le monde. Nous allons devenir riches…
— Au-delà de tout rêve d’avare, murmura Bobby.
— Le rêve, c’est ça, mon garçon. C’est ce que je veux qu’on réalise ensemble. Toi et moi. On construira l’avenir. OurWorld.
— Papa… (Bobby avança sa main libre.) Je t’admire. J’admire ce que tu es en train de bâtir. Je ne vais pas essayer de t’en empêcher. Mais je n’en veux pas. Rien de tout cela ne compte pour moi. Ton argent, ton pouvoir… La seule chose qui compte, c’est Kate et moi. J’ai peut-être tes gènes, Hiram, mais je ne suis pas toi. Je ne le serai jamais, quels que soient tes efforts pour qu’il en soit ainsi.
Tandis qu’il disait cela, des relations commencèrent à se former dans l’esprit de Kate, comme c’était toujours le cas quand elle se rapprochait du noyau de vérité marquant chaque histoire complexe.
Je ne suis pas toi, avait dit Bobby.
Et c’était cela, elle le voyait maintenant, la véritable question.
Tout en flottant à la dérive dans l’espace, Marie avait la bouche ouverte. Elle souriait. David tendit la main pour lui toucher le menton et lui refermer la mâchoire.
— Je n’arrive pas à y croire, dit-elle.
— C’est une nébuleuse. On l’appelle Trifide.
— Elle est visible de la Terre ?
— Oui, mais elle est si éloignée que la lumière que l’on voit de notre planète date de l’époque d’Alexandre le Grand. (Il pointa l’index.) Tu vois ces points noirs ? (C’étaient de petites boules qui ressemblaient à des gouttes d’encre noire dans de l’eau foncée.) On les appelle des globules de Bok. Le plus petit pourrait englober à l’aise tout notre système solaire. Nous pensons qu’ils abritent la naissance des étoiles : des nuages de poussières et de gaz qui se condensent pour former de nouveaux soleils. Il faut du temps, naturellement ; pour constituer une étoile. Mais le stade final, où la fusion est amorcée et où l’étoile expulse sa coquille de poussières et commence à briller, peut arriver de manière très soudaine. (Il jeta un coup d’œil à Marie.) Si tu vivais ici, par exemple sur cette boule de glace au-dessous de nous, tu pourrais voir, durant ton existence, la naissance de plusieurs dizaines, peut-être de centaines d’étoiles.
— Je me demande quelle religion nous aurions inventée pour expliquer ça.
Bonne question.
— Quelque chose de plus doux, peut-être. Sans doute une religion dominée par des images de naissance plutôt que de mort.
— Pourquoi m’as-tu amenée ici ?
Il soupira.
— Tout le monde devrait voir ça au moins une fois avant de mourir.
— Eh bien ! c’est fait. Merci, dit-elle d’un ton un peu trop sec. Merci pour tous.
Il secoua la tête, contrarié.
— Je ne voulais pas parler des autres, des Jointés, Marie, mais de toi. J’espère que tu me pardonnes.
— Qu’est-ce que tu essaies de me dire, David ?
Il hésitait. Il montra la nébuleuse du doigt.
— Quelque part là-bas, derrière ce nuage d’étoiles, se trouve le centre de la Galaxie. Il y a un grand trou noir à cet endroit, qui fait un million de fois la masse du Soleil. Et il grossit continuellement. Des nuages de poussières et de gaz et d’étoiles éclatées s’y engouffrent, venus de toutes les directions.
— J’ai vu des images.
— Oui. Il y a déjà sur place toute une série de basilons. Mais ils ont du mal à arriver au voisinage du trou, et la distorsion gravitationnelle massive contrarie la stabilité des trous de ver. Pourtant…
— Basilons ?
— Des points de vue Camver. Des observateurs désincarnés, qui errent à travers l’espace et le temps. (Il sourit, désignant son propre corps flottant.) Quand tu t’habitueras à ce genre d’exploration Camver en réalité virtuelle, tu t’apercevras que tu n’as pas besoin de t’encombrer de tout ça. Ce que j’essaie de te faire comprendre, Marie, c’est que nous projetons des esprits humains comme un nuage de chardons à travers un bloc d’espace-temps de deux cent mille années-lumière de large sur cent millénaires de profondeur et sur une étendue de cent milliards de systèmes stellaires, remontant jusqu’à la naissance de l’humanité. Déjà, cela représente beaucoup plus que ce que nous sommes capables d’étudier, même si nous disposions de mille fois plus d’observateurs qualifiés. Et les frontières s’élargissent continuellement. Certaines de nos théories trouvent une confirmation, d’autres sont impitoyablement déboulonnées. Et c’est une bonne chose. C’est ainsi que la science est censée progresser. Mais je pense que nous sommes en train de recevoir une leçon encore plus profonde.
— Laquelle ?
— C’est que l’esprit humain – la vie – est un bien très précieux, articula-t-il lentement. Incroyablement précieux. Notre quête ne fait que commencer. Mais, déjà, nous savons qu’il n’existe aucune biosphère significative dans un rayon de mille années-lumière, et aussi loin dans le passé que nous sommes capables de voir. Il y a peut-être quelques micro-organismes qui s’accrochent à la vie au fond d’une mare tiède et vaseuse ou dans les profondeurs d’un quelconque sillon volcanique, mais il n’y a pas d’autre Terre.
« La Camver, Marie, a déplacé les limites de ma perception et de mes préoccupations, de manière inexorable, pas à pas. J’ai pu voir le bien et le mal dans le cœur de mon voisin, j’ai pu voir les mensonges de mon propre passé, j’ai pu voir les horreurs banales de l’histoire de mes semblables.
« Mais nous avons dépassé ce seuil, à présent. Nous avons dépassé la clameur de nos siècles de brève humanité, cet îlot bruyant auquel nous nous agrippons.
Aujourd’hui, nous pouvons dire que nous avons entrevu le vide de l’univers qui nous entoure, le tournoiement inepte du passé. Nous avons cessé de nous reprocher nos histoires de famille, et nous commençons à discerner la vérité plus vaste, qui est que nous sommes environnés d’abîmes, de silences, de forces incommensurables et désespérément aveugles. La Camver, en fin de compte, est une machine à rétablir la juste perspective. Et cette perspective nous écrase.
— Pourquoi me dis-tu toutes ces choses ?
Il lui fit face.
— Si je dois m’adresser à vous, à vous tous, je veux que vous compreniez bien la responsabilité qui sera peut-être la vôtre. Il y avait une fois un jésuite appelé Teilhard de Chardin. Il était convaincu que, de même que la vie avait couvert la Terre pour former la biosphère, de même l’humanité – la vie dotée de pensée – finirait par couvrir la vie pour former un niveau de conscience supérieur, réflectif, qu’il appelait la Noosphère. Il disait que cette Noosphère s’organiserait de plus en plus, jusqu’à ce qu’elle aboutisse à une entité supérieure à laquelle il donnait le nom de point Oméga.
— Oui, dit-elle en fermant les yeux. La fin du monde. L’introversion interne globale de la Noosphère, lorsqu’elle a simultanément atteint la limite supérieure de sa complexité et de sa centralité…
— Tu as lu Chardin ?
— Nous l’avons lu.
— C’est Absinthe, comprends-tu ? dit-il d’une voix rauque. C’est cela mon problème. Les nouvelles philosophies nihilistes ne peuvent m’apporter aucun réconfort. L’idée que cette infime parcelle de vie et de pensée puisse être anéantie, à son moment de transcendance et de compréhension, par un bolide aveugle, m’est tout simplement inacceptable.
Elle lui toucha le visage de ses jeunes mains.
— Je comprends très bien. Mais fais-moi confiance. Nous y travaillons sérieusement.
Et, plongeant son regard dans ses yeux jeunes-vieux, il la crut.
La lumière était en train de changer, de devenir subtilement mais significativement plus sombre.
Le compagnon bleu-blanc passait derrière la masse plus dense de sa parente. Il vit que la lumière du premier coulait à travers les couches de gaz complexes à la périphérie de la seconde. Lorsqu’il toucha l’horizon flou de la géante, David distingua les ombres projetées par les noyaux de gaz plus denses à l’intérieur des couches extérieures sur son atmosphère diffuse. Elles formaient d’immenses rubans qui s’étiraient dans sa direction, longs de plusieurs millions de kilomètres et parfaitement rectilignes. C’était l’équivalent du crépuscule sur une étoile, se dit-il avec émerveillement, un exercice de perspective et de géométrie céleste.
Pourtant, ce spectacle lui rappelait les couchers de soleil sur l’océan qu’il admirait dans son enfance, lorsqu’il jouait en compagnie de sa mère le long des plages de l’Atlantique, en France. Il y avait des moments où les rayons de lumière filtrés par les épais nuages de l’océan lui donnaient vraiment l’impression de voir la lumière de Dieu.
Les Jointés étaient-ils réellement les embryons d’un nouvel ordre d’humanité, un ordre spirituel ? Était-il en train d’établir ici une sorte de premier contact avec un être dont l’intellect et le pouvoir de compréhension allaient dépasser les siens autant qu’il dépassait ceux de sa lointaine grand-mère néandertalienne ?
Peut-être était-il devenu nécessaire qu’une nouvelle forme d’esprit apparaisse, avec de nouveaux pouvoirs mentaux, pour appréhender les perspectives plus larges ouvertes par la Camver.
Marie, tout le monde te craint et te méprise, et maintenant tu es vulnérable, songea-t-il. Je te crains et je te méprise moi aussi. Mais tel a été le lot du Christ. Et l’avenir lui appartenait. Comme il t’appartient peut-être.
Tu es peut-être l’unique dépositaire de tous mes espoirs, comme j’ai essayé de te l’expliquer.
Mais, quel que soit l’avenir qui nous est réservé, je ne puis m’empêcher de regretter la fille pleine de vie qui se cachait derrière ces yeux bleus de grand-mère.
Ce qui me trouble profondément, c’est que pas une fois tu n’as mentionné ta mère, qui passe en rêve ce qui lui reste d’existence dans des chambres enténébrées. Avons-nous si peu de signification pour toi, nous qui t’avons précédée ?
Marie se rapprocha de lui, passa les bras autour de sa taille et le serra contre elle. Malgré l’état de trouble de ses pensées, ce peu de chaleur humaine fut pour lui d’un grand réconfort.
— Rentrons, dit-elle. Je crois que ton frère a besoin de toi.
Il fallait qu’elle lui dise. Elle le savait.
— Bobby…
— Taisez-vous, Manzoni, aboya Hiram.
Il était furieux. Il allait et venait dans la pièce, levant les bras au ciel.
— Et moi, tu m’oublies ? Je t’ai fabriqué, espèce de petit con. Je t’ai construit de toutes pièces pour ne pas avoir à mourir, sachant que…
— Sachant que vous alliez tout perdre, acheva Kate.
— Manzoni…
Wilson fit un pas en avant, s’interposant entre Hiram et Bobby, son regard allant de l’un à l’autre puis à Kate.
Cette dernière l’ignora.
— Vous vouliez fonder une dynastie. Vous vouliez que votre descendance règne sur toute cette foutue planète. Ça n’a pas marché avec David, alors vous avez essayé une seconde fois, sans même l’inconvénient de partager avec une mère. C’est vrai, vous l’avez fabriqué, vous avez essayé d’en faire votre créature. Mais pas de chance, il refuse de jouer votre jeu.
Hiram lui fit face, le poing levé.
— Ce qu’il accepte ou refuse n’a aucune importance. Personne ne m’arrêtera.
— Non, fit Kate, pensivement. Rien ni personne, hein ? Mon Dieu, Hiram !
— Kate, intervint Bobby d’un ton presque suppliant, tu ferais mieux de me dire de quoi vous êtes en train de parler.
— Oh ! je ne dis pas qu’il avait prémédité la chose depuis le début, mais c’était une solution de repli, pour le cas où tu ne coopérerais pas. Naturellement, il fallait qu’il attende que la technologie le rattrape. Mais c’est chose faite à présent, n’est-ce pas, Hiram ?
Un autre morceau du puzzle venait de se mettre en place.
— Vous financez les Jointés. C’est bien ça, hein ? Sous le manteau, naturellement. Mais ce sont vos immenses ressources qui se cachent derrière la technologie d’union des cerveaux. Vous aviez vos motivations pour cela.
Elle vit, dans les yeux de Bobby, cernés, marqués par la douleur, qu’il avait fini par comprendre.
— Tu es son clone, Bobby. Ton corps et tes structures nerveuses sont aussi proches de lui qu’il est humainement possible de les fabriquer. Hiram veut que OurWorld survive après sa mort. Il ne veut pas que son empire soit dispersé ou, pis encore, tombe dans d’autres mains que celles de sa famille. Tu représentes son seul espoir. Mais si tu refuses de coopérer…
Bobby se tourna vers son clone de père.
— Si je refuse d’être ton continuateur, tu me tueras. Tu garderas mon corps, et tu déverseras le contenu de ton cerveau pourri dans le mien.
— Ce n’est pas ce que tu crois, répliqua vivement Hiram. Tu ne comprends pas ? Ce sera toi et moi ensemble, Bobby. J’aurai vaincu la mort. Bon Dieu ! Et quand tu seras vieux à ton tour, on recommencera. Et ainsi de suite, à l’infini.
Bobby se dégagea du bras de Kate et s’avança vers lui.
Wilson s’interposa aussitôt. Elle repoussa Hiram derrière elle et leva son pistolet.
Kate essaya d’intervenir, de faire un pas vers elle, mais elle avait l’impression d’être engluée dans de la mélasse.
Wilson hésitait. Puis elle sembla prendre une décision. Le canon de l’arme vacilla.
D’un seul mouvement, rapide comme l’éclair, elle pivota sur ses talons, frappa Hiram au-dessus de l’oreille, assez fort pour l’envoyer par terre, et saisit Bobby à bras-le-corps. Il essaya de lui donner un coup de poing, mais elle agrippa son bras blessé et enfonça résolument le pouce à l’endroit de sa blessure à l’épaule. Il hurla, roulant les yeux, et tomba à genoux.
Kate était sidérée, éberluée. Que se passait-il ? La situation devenait trop compliquée. Qui était donc cette Wilson ? Quel jeu jouait-elle ?
D’un mouvement rapide, Wilson étendit Bobby et son père-clone côte à côte, et se mit à manipuler la console de commande au centre de la pièce. On entendit un bourdonnement de ventilateurs, un crépitement d’ozone, et Kate sentit de puissantes forces s’accumuler autour d’eux.
Hiram essaya de se redresser, mais Wilson le repoussa d’un coup sur la poitrine à lui couper le souffle.
— Qu’est-ce que vous foutez ? réussit-il à dire, la voix rauque.
— Je crée un trou de ver, murmura Wilson en se concentrant. Un conduit vers le centre de la Terre.
— Mais c’est impossible, lui dit Kate. Les trous de ver ne sont pas encore stables.
— Tout juste, aboya Wilson. Vous ne comprenez pas encore ?
— Bon Dieu ! s’exclama Hiram. Vous aviez préparé ce coup-là depuis le début !
— Pour vous tuer, oui. Je n’attendais que l’occasion.
— Mais pourquoi ?
— Pour Barbara Wilson, ma fille.
— Qui est…
— Vous avez causé sa perte, vous et votre Camver. À cause de vous…
Hiram se mit à rire, d’un rire affreux, discordant.
— Ne dites rien. Inutile. Tout le monde m’en veut. J’ai toujours su qu’à la fin quelqu’un finirait pas avoir ma peau à cause de cette putain de Camver. Mais vous, Wilson, j’avais confiance en vous…
— Sans vous, j’aurais pu mener une vie heureuse.
Sa voix était limpide, sereine.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez. Je m’en fiche, après tout. D’accord, vous pouvez me faire ce que vous voudrez. Mais laissez partir Bobby. Et la fille. Ils n’ont rien à voir dans tout ça.
— Détrompez-vous. (Elle semblait sur le point de fondre en larmes.) Vous ne comprenez pas ? C’est lui le principal.
Le ronflement de la machinerie s’intensifia, et des chiffres défilèrent sur les écrans des moniteurs muraux.
— Encore quelques secondes, déclara Wilson, et ce sera fini. (Elle se tourna vers Bobby.) N’aie pas peur.
Ce dernier, à peine conscient, fit un effort pour dire :
— Quoi ?
— Tu ne sentiras rien.
— Qu’est-ce que ça peut vous faire ?
— Mais c’est très important, ce que je ressens pour toi. (Elle lui caressa tendrement la joue.) J’ai passé tant de temps à te regarder. Je savais que tu étais un clone. Mais ça n’a pas d’importance. Je t’ai vu faire tes premiers pas. Je t’aime très fort.
— Une putain de voyeuse Camver, grogna Hiram. C’est tout ce que vous êtes ? Une voyeuse minable. J’ai été pourchassé par des prêtres, des maquereaux, des politiciens, des criminels, des nationalistes, des fous et des moins fous. Tous ceux qui voulaient se venger du créateur de la Camver. Je leur ai échappé à tous. Et il faut que ça finisse comme ça. (Il s’agita.) Je ne peux pas l’accepter. Pas comme ça.
D’un seul mouvement, comme un serpent qui darde la tête, il atteignit la jambe de Wilson et lui planta les dents dans le jarret.
Elle poussa un cri et chancela. Hiram s’accrochait avec ses dents à sa jambe, comme un chien. Le sang de Wilson lui dégoulinait au coin des lèvres. Elle roula sur lui en levant le poing. Il ouvrit la bouche pour crier à Kate :
— Sortez-le d’ici ! Sort…
À ce moment-là, Wilson abattit son poing sur sa gorge ensanglantée. Kate entendit craquer les os et le cartilage. La voix de Hiram devint un gargouillement inintelligible.
Kate agrippa Bobby par son bras valide et l’entraîna de force vers la sortie du blockhaus. Il poussa un cri lorsque sa tête cogna l’épais encadrement en métal, mais elle l’ignora.
Dès que ses pieds inertes eurent dépassé la porte, elle la referma d’un coup de talon, et le bruit de la machinerie fut étouffé. Elle commença à tourner le volant pour verrouiller l’accès.
Les gardes arrivèrent pour voir ce qui se passait. Kate, pesant de toutes ses forces sur le volant, leur cria :
— Aidez-le ! Dehors !
Mais la paroi se gonfla soudain vers elle, et elle vit une grande lumière, de la puissance d’un soleil. Aveuglée, étourdie, elle eut l’impression de tomber en chute libre.
De tomber dans les ténèbres du néant.