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PLEINS FEUX SUR BOBBY

Elle s’appelait Mae Wilson.

Ses intentions étaient claires comme du cristal.

C’était vrai depuis l’instant où sa fille adoptive, Barbara, avait été reconnue coupable du meurtre de son frère d’adoption et condamnée à subir le même sort que son père, le mari de Mae, Phil, dans un local où on lui administrerait une injection létale.

La vérité était qu’elle s’était habituée à l’idée que son mari avait été un monstre qui avait abusé du fils qu’ils élevaient ensemble, et qui l’avait sauvagement tué. Au fil des années, elle avait appris à haïr sa mémoire, et cela lui avait apporté un peu de paix.

Il lui restait Barbara, quelque part, vestige de sa vie passée, preuve qu’il n’y avait pas eu que de mauvaises choses dans son existence. Mais maintenant, à cause de la Camver, elle avait perdu même cette consolation. Ce n’était pas Phil, mais Barbara qui avait commis cet acte horrible, et elle n’arrivait pas à l’accepter. Le monstre n’était pas quelqu’un qui lui avait menti toute sa vie, mais celle qu’elle avait nourrie, élevée, celle qu’elle avait faite.

Et elle, Mae, n’était plus la victime d’une odieuse tromperie, mais, ironiquement, l’un des agents du désastre.

Naturellement, il était juste que la vérité finisse par triompher. Mae avait causé beaucoup de tort à Phil et à tout le monde, et la Camver avait redressé ce tort, au moins partiellement.

Mais ce n’était ni la justice, ni le bien, ni la vérité qui intéressait Mae. Cela n’intéressait personne. Tous ces adorateurs aveugles de la Camver ne comprenaient-ils donc pas ? Ce que Mae voulait, c’était une compensation, une consolation.

Ses intentions, depuis le début, étaient donc claires. Il fallait qu’elle trouve quelqu’un d’autre pour canaliser sa haine.

Elle ne pourrait jamais détester Barbara, naturellement, malgré ce qu’elle avait fait. C’était toujours sa Barbara, liée à elle par un cordon d’acier.

Mae chercha donc quelqu’un d’autre, élargissant et aiguisant sa pensée.

Au début, elle avait l’agent Mavens, du FBI, dans le collimateur. C’était lui qui aurait du découvrir la vérité depuis le début, à l’époque d’avant la Camver. Mais ce n’était pas encore ça. Il n’était qu’un exécutant, et il avait fait son boulot avec les moyens dont il disposait à l’époque.

La technologie elle-même, alors. L’omniprésente Camver. Mais ce n’était guère une satisfaction pour elle que de détester une machine.

Il lui fallait quelqu’un.

Hiram Patterson, bien sûr.

Il avait empoisonné la race humaine avec sa monstrueuse machine de vérité, sans autre mobile apparent que le profit.

Et il avait aussi, en même temps, détruit la religion qui lui avait apporté, naguère, un peu de consolation.

Hiram Patterson était son homme.

 

Il fallut à David trois jours de travail acharné à Technivers pour réussir à coupler le logiciel de poursuite fédéral à un trou de ver opérationnel.

Il se rendit alors chez Bobby et chercha jusqu’à ce qu’il trouve un cheveu collé à un oreiller, un seul cheveu de la tête de Bobby. Il séquença son ADN dans un autre labo de Hiram.

La première image qui apparut clairement sur son Écransouple fut celle du cheveu lui-même, reposant discrètement sur son oreiller.

David commença à remonter dans le temps. Il avait mis au point un système qui permettait de faire une recherche visuelle rapide. En fait, c’était une succession de trous de ver établis suivant la ligne d’univers des molécules d’ADN issues du cheveu.

Il accéléra le défilement. Nuits et jours se succédèrent en un flou gris. Le cheveu et l’oreiller étaient toujours, inchangés, au centre de l’image.

Il décela un mouvement.

Il retourna en arrière, rétablit l’image et la laissa se dérouler à la vitesse normale.

La date se situait un peu plus de trois ans en arrière. Il vit Bobby, Kate et Marie. Ils étaient debout dans la chambre et avaient une discussion animée. Marie était à moitié dissimulée par un Nanopac. Ils se préparaient à disparaître. Déjà, à ce stade, ils n’étaient plus dans le même monde que Heather et lui.

Le test était terminé. Le système fonctionnait. Il pouvait faire une poursuite en avant, vers le présent, jusqu’à ce qu’il localise Bobby et les autres. Mais il valait peut-être mieux laisser ce soin à l’agent Mavens.

Son travail achevé, il allait débrancher la Camver lorsqu’une impulsion soudaine l’incita à centrer l’image sur le visage de Bobby, comme si une caméra invisible était en suspens juste devant ses yeux, braquée sur la totalité de sa jeune existence.

Et David commença à retourner en arrière.

Il resta en accéléré tandis que les moments clés de la vie récente de Bobby se déroulaient : au tribunal avec Kate, à Technivers avec lui-même, en train de discuter vivement avec son père, de pleurer dans les bras de Kate ou de braver la citadelle virtuelle de Billybob Meeks.

Il accéléra encore, toujours braqué sur le visage de son frère. Il vit Bobby manger, rire, dormir, s’amuser ou faire l’amour. L’arrière-plan, l’alternance diaprée du jour et de la nuit, n’étaient plus qu’un flou encadrant son visage. Les expressions se succédaient si rapidement sur sa figure qu’elles s’estompaient elles aussi, donnant l’impression qu’il était en demi-sommeil. La lumière de l’été venait et repartait avec la régularité d’une marée. Parfois, avec une soudaineté qui faisait sursauter David, la coiffure de Bobby changeait : tantôt courte, tantôt longue, tantôt brune – sa couleur naturelle –, tantôt blonde, et même, une fois, coupée à ras, le crâne presque tondu.

À mesure que les années défilaient, la peau de Bobby perdait les rides accumulées aux coins de sa bouche et de ses yeux, et une jeunesse glabre et lisse s’installait. Imperceptiblement au début, puis rapidement, son visage en proie au rajeunissement s’adoucit, rétrécit, se simplifia, et ses yeux mi-clos devinrent plus ronds, plus innocents, tandis que les ombres environnantes, celles des adultes et de quelques lieux difficiles à identifier, devenaient plus impressionnantes.

David figea l’image quelques jours après la naissance de Bobby. Il avait devant lui le visage rond et joufflu d’un bébé, dont les yeux bleus le regardaient fixement, vides et larges comme des fenêtres.

Mais, derrière lui, David ne voyait pas la scène de maternité à laquelle il s’attendait. Bobby se trouvait dans un local aux murs blancs, illuminés par la lumière crue de tubes fluorescents, entouré de machines complexes, d’appareils de mesure coûteux et de techniciens en blouse tilleul.

Cela ressemblait à un laboratoire spécialisé.

Curieux, il fit avancer l’image.

Quelqu’un tenait le jeune Bobby à bout de bras. Ses mains gantées étaient sous les aisselles du bébé. Avec la dextérité que la pratique commençait à lui donner, David fit pivoter le point de vue. Il s’attendait à voir Heather, ou même Hiram.

Mais il ne vit ni l’un ni l’autre. Le visage souriant qui lui faisait face, se profilant comme la lune, était celui d’un homme grisonnant d’âge moyen, à la peau brune et ridée, au type nettement japonais.

David avait déjà vu ce visage. Soudain, il comprit les circonstances de cette naissance, et beaucoup de choses se mirent alors en place.

Il contempla longtemps l’image tout en réfléchissant à ce qu’il convenait de faire maintenant.

 

Mae savait, mieux que personne en ce monde, qu’il n’est pas nécessaire de blesser physiquement quelqu’un pour le faire souffrir. Elle n’avait pas été directement impliquée dans l’horrible crime qui avait détruit sa famille. Elle n’était même pas en ville à l’époque, et n’avait pas vu une seule tache de sang. Mais aujourd’hui, tous les autres étaient morts, et elle restait seule à porter ce douloureux fardeau pour le restant de ses jours.

Pour atteindre Hiram, pour le faire souffrir comme elle souffrait, il fallait qu’elle frappe la personne qu’il aimait le plus.

Il n’était pas nécessaire d’aller chercher très loin. Hiram était une figure publique, la plus célèbre de toute la planète. Et la personne en question était Bobby Patterson, son play-boy de fils.

Bien entendu, il fallait agir de manière que Hiram sache, en fin de compte, que c’était lui qui était responsable, exactement comme elle. C’était seulement ainsi qu’elle donnerait suffisamment de profondeur à ses souffrances.

En prenant son temps, dans les recoins ténébreux de son esprit, elle commença à bâtir un plan.

Elle se devait d’être très prudente. Elle ne tenait pas à suivre le sort de son mari et de sa fille en recevant une injection mortelle. Elle savait que, dès que le crime aurait été commis, les autorités se serviraient de la Camver pour remonter en arrière dans sa vie et chercher la preuve qu’elle avait prémédité son crime.

Elle ne devait jamais oublier cela. C’était comme si elle jouait sur scène devant un public d’experts qui analyseraient et disséqueraient la moindre de ses actions.

Elle ne pouvait rien leur cacher. Il fallait qu’elle s’arrange pour que cela ait l’air d’un crime passionnel.

Il fallait même qu’elle fasse comme si elle ignorait que tout ce qu’elle faisait serait examiné à la loupe par les futurs enquêteurs. Si elle avait l’air de jouer la comédie, elle ne réussirait jamais à convaincre personne. Elle s’efforçait donc d’être naturelle, de faire ce que tout le monde faisait en privé : péter, roter, se mettre le doigt dans le nez, se masturber… Elle ne devait pas donner l’impression de redouter d’être observée plus que quiconque en cette époque où tous les murs étaient en verre.

Il fallait bien, évidemment, qu’elle rassemble des informations. Mais ce n’était pas difficile de cacher la chose au grand jour. Hiram et son fils étaient deux des plus grandes célébrités de la planète. Elle pouvait aisément passer, non pas pour une obsédée qui traquait sa proie, mais pour une veuve souffrant de la solitude et se consolant en regardant à la télé des émissions sur les gens célèbres.

Au bout de quelque temps, elle pensa avoir trouvé le moyen de les atteindre.

Cela signifiait qu’elle devait se lancer dans une nouvelle carrière. Mais la chose, là encore, n’avait rien d’inhabituel en cette époque de parano générale et de vigilance exacerbée. Les questions de sécurité personnelle étaient devenues primordiales, elles avaient donné naissance à une industrie florissante, offrant des carrières attrayantes, à divers titres, à toutes sortes de gens. Elle commença à s’entraîner, physiquement et mentalement.

Elle devint garde du corps, gardienne des biens de gens qui n’avaient rien à voir avec Hiram et son empire.

Elle ne prenait jamais aucune note, ne disait jamais rien de compromettant à haute voix. À mesure qu’elle changeait, très progressivement, l’orientation de son existence, elle s’efforçait de faire paraître naturelle chaque étape, chaque initiative qui, peu à peu, insensiblement, la rapprochait de Hiram et de son fils.

Et, pendant tout ce temps, elle observait patiemment Bobby, sa jeunesse dorée, sa lente transformation en homme. C’était le petit monstre de Hiram, mais il était beau, et elle en vint à penser qu’elle le connaissait intimement.

Elle allait le détruire. Mais elle avait passé tant d’heures avec lui, à son corps défendant, qu’il avait désormais une placé dans les replis ténébreux de son cœur.