17
LA MACHINE À
DÉMYTHIFIER
David et Heather étaient devant un Écransouple scintillant, le visage illuminé par la dure clarté solaire d’un jour d’antan.
C’était un soldat, un fantassin du premier régiment d’infanterie du Maryland. Il avançait dans une colonne qui s’étirait à perte de vue, le mousquet levé. Un roulement de tambour se faisait entendre au loin, lancinant et sinistre.
Ils ne savaient pas encore comment il s’appelait.
Il avait la figure barbouillée, luisante de transpiration. Son uniforme était crasseux, maculé par la pluie et la boue, rapiécé de toutes parts. Sa nervosité augmentait de manière visible à mesure qu’il approchait du front.
La fumée voilait les lignes à l’horizon, mais déjà David et Heather entendaient les détonations des armes individuelles et le grondement des canons.
Leur soldat passa devant un hôpital de campagne, qui consistait en une série de tentes dressées au centre d’un terrain boueux. Il y avait plusieurs rangées de cadavres, à découvert, devant la tente la plus proche. Mais le plus horrible était un monceau de jambes et de bras coupés, certains encore avec le tissu qui les entourait. Deux hommes prenaient les membres un par un pour les jeter dans un brasier. Les cris des blessés à l’intérieur des tentes étaient déchirants, atroces, inhumains.
Le soldat mit la main dans la poche de sa vareuse et en sortit un paquet de cartes tordues, attachées avec un bout de ficelle, ainsi qu’une photo.
David, qui était aux commandes de la Camver, figea l’image et l’agrandit afin de mieux voir la photo. Elle était écornée, en noir et blanc, avec beaucoup de grain.
— C’est une femme, dit-il lentement. Et, à côté, on dirait un âne. Oh !
Heather était en train de sourire.
— Il a peur. Il pense qu’il ne survivra pas. Il ne veut pas qu’on renvoie ces objets chez lui avec ses affaires personnelles.
David poursuivit la séquence. Le soldat laissa tomber ses possessions dans la boue et les enfonça d’un coup de talon.
— Écoute, murmura Heather. Il chante quelque chose.
David régla le volume et la fréquence. L’accent du soldat était très prononcé, mais les paroles restaient reconnaissables.
Dans la salle d’hôpital aux murs blancs éclatants
Où dorment les morts et reposent les mourants
Blessés par baïonnette, sabre ou balle,
Un jour fut transporté le chéri d’une belle…
Un officier à cheval survint de l’intérieur des lignes, sa monture noire et écumante visiblement nerveuse.
— Serrez les rangs ! Alignement ! Allons, serrez plus que ça !
Son accent était dur, étranger aux oreilles de David.
Il y eut une explosion. La terre vola. Les corps des soldats, projetés dans les airs, éclatèrent en gros fragments sanglants.
David avait eu un mouvement de recul. C’était un obus. Soudain, avec une rapidité étonnante, percutante, la guerre fut là, sur eux.
Le niveau de bruit s’éleva brutalement. Il y eut des acclamations, des jurons, un crépitement de balles de mousquets à canon rayé et de pistolets. Le soldat leva son mousquet, tira rapidement, puis sortit une nouvelle cartouche de sa ceinture. Il mordit dedans pour la déchirer, faisant apparaître la poudre et la balle. Des grains noirs adhérèrent à ses lèvres.
— On dit que la poudre avait un goût de poivre, murmura Heather.
Un nouvel obus atterrit en sifflant à côté d’une pièce d’artillerie. Un cheval, non loin du canon, parut exploser. Des quartiers de chair sanglante volèrent. Un homme qui se trouvait là tomba et contempla avec une expression de surprise le moignon qui terminait à présent sa jambe.
Tout autour du soldat régnait maintenant l’horreur. Fumée, flammes, corps mutilés, blessés jonchant le sol, se tordant de douleur. Mais il paraissait plus calme. Il continua d’avancer.
— Je ne comprends pas, souffla David. Il est au milieu d’un carnage. La raison ne lui commande donc pas de fuir ? De se cacher quelque part ?
— Il ne connaît probablement même pas les raisons de cette guerre. C’est souvent le cas. Pour le moment, il est responsable de ses actions. Son destin est entre ses mains. Il est peut-être soulagé que le moment soit arrivé. Et il a sa réputation à défendre, l’estime de ses copains.
— Une forme de folie, quoi.
— Bien sûr.
Ils n’entendirent pas arriver la balle de mousquet.
Elle entra par un œil et ressortit derrière la tête, emportant avec elle un morceau de boîte crânienne de la taille de la paume. David distingua à l’intérieur la matière grise sanguinolente.
Le soldat demeura debout encore quelques secondes, mousquet à la main, mais son corps était secoué de spasmes, et ses jambes animées de convulsions. Puis il s’écroula sur lui-même.
Un autre soldat lâcha son mousquet et s’agenouilla à côté de lui. Il ramassa la tête, doucement, et parut essayer de faire rentrer le cerveau dans le crâne défoncé.
David donna une tape sur l’Écransouple, qui s’éteignit. Il arracha ses écouteurs et les jeta au loin.
Un long moment, il demeura sans bouger, laissant les images et les bruits du sinistre champ de bataille de la guerre de Sécession s’estomper dans sa tête pour être remplacés par le calme scientifique et composé de Technivers, où l’on n’entendait que les conversations à voix basse des chercheurs.
Dans des box identiques alignés tout autour d’eux, une armée de techniciens travaillaient à améliorer des images Camver à la luminosité trop faible. Ils réglaient leurs Écransouples, écoutaient un flot de voix anciennes dans leurs casques, prenaient des notes dans leurs carnets à pages jaunes. La plupart des spécialistes qui travaillaient ici s’étaient fait engager en soumettant des projets de recherche sélectionnés par une commission mise sur pied par David. Au besoin, ils étaient départagés par tirage au sort. Certains avaient été recommandés ou pistonnés par Hiram, comme Heather et sa fille. Il y avait là des journalistes, des chercheurs et des universitaires dont l’objectif était de débrouiller des énigmes historiques ou des questions d’intérêt particulier, par exemple des conspirations qui demeuraient à démontrer.
Quelque part, on entendait quelqu’un qui fredonnait doucement une berceuse. La mélodie formait un étrange contrepoint aux horreurs qui vibraient encore dans la tête de David. Mais cela ne l’empêcha pas d’en comprendre immédiatement la signification. L’un des chercheurs les plus enthousiastes qu’ils avaient recrutés s’était donné pour but de découvrir les origines de la mélodie très simple à la base des Enigma Variations de Edward Elgar en 1899. Plusieurs candidats étaient en présence, depuis certains negro-spirituals et airs de music-hall tombés dans l’oubli, jusqu’à Twinkle, Twinkle, Little Star. Mais le chercheur, apparemment, avait découvert la vérité, et les paroles vinrent toutes seules à l’esprit de David en écoutant la douce mélodie de Mary Rad a Little Lamb.
Tous ces chercheurs étaient attirés ici en raison de l’avance confortable qu’avait OurWorld sur ses concurrents dans le domaine de la technologie Camver. La tranche de passé accessible par les moyens modernes ne cessait de s’approfondir. Certains chercheurs en étaient déjà à trois siècles en arrière. Jusqu’à nouvel ordre, pour le meilleur et pour le pire, l’utilisation des visionneuses du passé demeurait étroitement surveillée, réservée à des centres comme celui-ci, où les utilisateurs étaient triés sur le volet, filtrés et contrôlés, et leurs travaux examinés à la loupe, censurés au besoin et agrémentés de commentaires explicatifs avant d’être rendus publics.
Mais David savait que, quel que soit le passé reculé qu’il pourrait visionner, quelles que soient les images qu’il aurait l’occasion de disséquer et d’analyser, ces quinze minutes de la guerre inter-États qu’il venait de regarder resteraient à jamais ancrées dans sa mémoire.
Heather lui toucha le bras.
— Tu as l’estomac délicat, hein ? On n’a fait, jusqu’à présent, que gratter la surface de cette vieille guerre.
— Mais c’est une ignoble boucherie !
— Comme toutes les guerres. Qu’est-ce que tu croyais donc ? En fait, la guerre de Sécession n’a été que le premier conflit vraiment moderne. Plus de six cent mille morts, près d’un demi-million de blessés, dans un pays dont la population n’excédait pas les trente millions. C’est comme si, aujourd’hui, nous perdions cinq millions d’hommes. Ce fut une prouesse d’un genre particulier, pour un pays aussi jeune que l’Amérique, d’organiser un conflit à si grande échelle.
« Mais c’était une guerre juste, continua Heather, qui étudiait la période de la guerre de Sécession en vue d’établir la première Biothentique Camver, portant sur Abraham Lincoln et financée par une association d’historiens. C’est tout ce que tu en retires ? N’oublie pas qu’elle a conduit à l’abolition de l’esclavage sur le territoire des États-Unis.
« Et pourtant, ce n’était pas du tout son objectif. Nous allons bientôt perdre nos illusions romantiques à ce sujet ; ou plutôt redécouvrir une vérité que les historiens courageux connaissent depuis toujours. La guerre concrétisait le choc d’intérêts économiques antagonistes. Nord contre Sud. Les esclaves représentaient un capital qui valait des milliards de dollars. Ç’a été un conflit sanglant, le résultat de l’explosion d’une société divisée, inégalitaire. Par exemple, ils n’ont pas hésité à envoyer des troupes de Gettysburg à New York pour briser des émeutes anticonscription. Et Lincoln a jeté en prison sans jugement trente mille prisonniers politiques…
David émit un sifflement.
— Tu crois que sa réputation peut survivre à un tel déballage ?
Il lança une nouvelle séquence tandis que Heather haussait les épaules.
— Je ne sais pas, dit-elle. Lincoln restera toujours une figure historique impressionnante, même s’il n’était pas homo.
David sursauta.
— Tu en es sûre ?
Elle sourit.
— Absolument. Pas même bi.
Du box voisin leur parvint un cri aigu, étouffé.
Heather sourit de nouveau, d’un air las.
— C’est Marie, dit-elle. Elle est encore en train de regarder les Beatles.
— Les Beatles ?
Heather tendit l’oreille quelques instants.
— Le club Top Ten à Hambourg, avril 1961, sans doute. Concert légendaire, où l’on dit qu’ils étaient au sommet de leur forme. Il n’existait aucun film de l’événement, jusqu’à la Camver, naturellement. Marie est en train de recenser tous leurs concerts, nuit après nuit.
— Hum ! Et comment ça marche entre vous ?
Jetant un coup d’œil à la cloison de séparation, Heather chuchota :
— Je suis inquiète. Notre relation est au bord de la catastrophe. Je ne sais plus comment faire avec elle, David. La moitié du temps, je ne sais pas où elle est, où elle va, qui elle fréquente. Elle est toujours en colère contre moi. Ce n’est qu’en l’appâtant avec la Camver de OurWorld que j’ai réussi à la persuader de passer la journée avec moi. Et, à part les Beatles, j’ignore quel usage elle en fait.
David murmura en hésitant :
— Ce n’est peut-être pas très conforme à l’éthique, ce que je vais te proposer, mais… veux-tu que j’essaie de savoir ?
Elle fronça les sourcils et repoussa une mèche de cheveux grisonnants qui lui tombait sur les yeux.
— Tu pourrais faire ça ?
— Je vais lui parler.
L’image se stabilisa soudain sur l’Écransouple.
Le monde prêtera peu d’attention à ce qui se dit ici et en perdra rapidement le souvenir ; mais il ne pourra jamais oublier ce qui s’est accompli en ce lieu.
L’assistance de Lincoln, en redingote et huit-reflets noirs, presque entièrement masculine, paraissait incroyablement exotique aux yeux de David. Lincoln lui-même, qui dominait tout le monde par la taille, semblait presque grotesque tant il était sec et émacié. Sa voix avait un accent nasal, traînant, incroyablement haut perché, irritant. Et pourtant…
— Et pourtant, dit-il à haute voix, ses mots ont encore le pouvoir d’émouvoir.
— Oui, approuva Heather. Je suis sûre que Lincoln survivra au traitement Biothentique. C’était quelqu’un de complexe, d’ambigu, jamais direct. Il disait aux foules ce qu’elles voulaient entendre. Ses propos étaient parfois abolitionnistes, parfois non. Rien à voir avec le vieil Abe de la légende. Le père Abe, le franc et honnête Abe… Mais il vivait en des temps difficiles. Il est venu à bout d’une guerre infernale en la transformant en croisade. Sans lui, qui sait si la nation aurait survécu ?
— Et il n’était pas homo.
— Non.
— Mais le journal de Joshua Speed ?
— Un faux, habilement fabriqué après la mort de Lincoln par le cercle de sympathisants confédérés qui avait organisé son assassinat. L’opération avait pour but de le noircir, même mort.
La sexualité d’Abraham Lincoln s’était trouvée propulsée au premier plan à la suite de la découverte d’un journal intime censé avoir été écrit par Joshua Speed, un commerçant de l’Illinois avec qui Lincoln, jeune avocat sans le sou, avait partagé un logement durant quelques années. Bien que Speed et Lincoln eussent tous deux pris femme par la suite – et eussent joui, en fait, d’une réputation de coureurs de filles –, le bruit avait couru qu’ils étaient homosexuels.
Au début du XXIe siècle, une période tourmentée, Lincoln avait connu un renouveau de popularité en tant que symbole de tolérance et de largeur d’esprit. Lincoln la pédale, un héros contesté pour une époque divisée. À Pâques 2015, lors du cent cinquantième anniversaire de l’assassinat de Lincoln, l’effervescence avait connu son apogée sous la forme d’une grande fête en plein air autour du mémorial Lincoln à Washington. L’espace d’une nuit, la haute silhouette de pierre avait été baignée de la lumière rose éclatante d’une batterie de projecteurs installés là pour l’occasion.
— J’ai fait certifier les documents Camver pour avoir une preuve, déclara Heather. Les systèmes experts ont examiné en accéléré toutes les rencontres sexuelles de Lincoln. Il n’y a pas la moindre trace de quelque comportement homosexuel que ce soit.
— Mais Speed a pourtant…
— Lincoln et lui ont dormi dans le même lit, quand ils étaient dans l’Illinois. Mais la pratique était courante, à l’époque. Lincoln n’avait pas de quoi se payer un lit pour lui tout seul !
David se gratta la tête.
— Voilà qui va en contrarier plus d’un, dit-il.
— Tu sais, il va falloir qu’on s’habitue à ça. Finis les héros, finis les contes de fées. Les dirigeants qui se sont hissés au sommet sont généralement pragmatiques. Leurs choix se font par élimination. Les plus sages, comme Lincoln, choisissent systématiquement la moins mauvaise solution. Et on ne peut pas leur en demander plus.
David hocha la tête.
— Tu as peut-être raison. Mais vous avez de la chance, vous autres les Américains, d’être déjà remontés au bout de votre histoire. Nous, les Européens, nous avons encore des milliers d’années à explorer.
Ils ne dirent plus rien pendant un bon moment. Ils regardaient les images guindées de Lincoln et de son auditoire, en écoutant les voix métalliques et les salves d’applaudissements d’une foule depuis longtemps morte et enterrée.